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CHAPITRE III

LA GUERRE E i’ LA COMMUNE. — L’ENSEIGNEMENT DE FROMENTIN A SE3 ÉLÈVES. — VOYAGE EN BELGIQUE ET EN HOLLANDE. — LES MAÎTRES D’AUTREFOIS. — ARTICLE CRITIQUE SUR LE SALON DEj1876. — FROMENTIN SE PRÉSENTE A L’ACADÉMIE ^FRANÇAISE. — SA MORT.

Au moment où cette lettre parvenait à du Mesnil, les destinées de la France s’accomplissaient.

Le 15 juillet, la guerre est décidée. La déclaration officielle est du 19. Dès lors, les événements se précipitent : Sarrebruck, Wissembourg, Wœrth, Frœschwiller, Reichshoffen, Forbach, la retraite de Mac-Mahon, Bazaine enfermé dans Metz... A l’intérieur, chute du ministère, agitation et désarroi partout.

Dès que la nouvelle des hos tilités leur parvient, Eugène Fromentin et ses compagnons de voyage, que du Mesnil venait de rejoindre, repassent précipitamment les Alpes. L’artiste est anxieux, mais il ne prévoit pas encore la défaite irrémédiable, moins encore la guerre civile.

A Alexandre Bida.

Saint-Maurice par la Rochelle, ce 19 août, vendredi [1870].

« Nous avons traversé Paris, revenant de Venise à toute vitesse ; dans quelle anxiété, dans quel désespoir, vous le devinez ! J’ai ramené ma femme et Marguerite dans

mon trou de l’Ouest, — où nous attendons quoi? — mourant d’anxiété et d’impuissance au milieu de notre solitude abritée, la pire de toutes peut-être pour l’esprit, en pareil moment.

« Notre brave et bon Ch. de Lacarre (1) a été tué au combat de Wœrth, à la tête du 3e cuirassiers, son régiment exterminé.

<c Ma femme est dans un grand deuil. René et Alexandre (2) attendent les ordres de départ dans la mobile. Voilà pour ce qui nous touche immédiatement. Protais est avec Ladmirault (3). Qu’est-il devenu depuis les combats du 14, du 16, du 17?

« Nous passons de l’abattement à un peu d’espoir, et l’incertitude ou la rareté des dépêches, l’immense gravité des faits nous fait retomber dans l’abattement.

« Paris, la plus mobile des villes, est, sans doute, on nous l’apprend, dans le plus grand désarroi moral.

« Espérons quand même : on a cru aller à la victoire plutôt qu’à la guerre, on s’est grandement trompé ; et ce qu’il y a de pis, c’est que la nation entière s’y est trompée, le peuple, son armée, son gouvernement.

« Maintenant on fait la guerre ; nous sommes trentehuit millions, et de quelle trempe quand nous sommes au feu ! On ne terrasse pas, on ne garrotte pas, en quinze jours, un pareil peuple ; on le surprend, on le déconcerte, on n’en vient pas à bout ; cela ne s’est jamais vu !

(1) Cousin de Mme Fromentin.

(2) MM. Billotte, cousins germains d’Eugène Fromentin. L’un d’eux, le second, devait plus tard épouser la fille du peintre.

(3) Le général Ladmirault commandait un corps d’armée à la frontière. — Alexandre-Paul Protais (1826-1890). peintre militaire estimé dont les toiles plus populaires sont le Matin avant l'attaque et le Soir après le combat.

« Si ce bout de papier vous parvient, sachez que ma femme, ma fille et moi, nous y mettons pour Mme Bida, pour vous, tout ce que nous avons d’attachement, de tendresse et de respect.

« Votre vieux ami.

« Eugène F... »

L’armée est maintenant entassée autour de Sedan. Un choc décisif est imminent. L’angoisse est générale.

A Monsieur et à Madame Busson.

Saint-Maurice,

. ce jeudi, 1er septembre 1870.

« Pardonnez-moi de vous négliger, mes chers amis ; voilà bien des jours cependant que je voulais vous écrire. J’attendais qu’une meilleure nouvelle, une lueur d’espoir, la première depuis nos cruelles journées de Venise, nous donnât l’occasion de nous réjouir ensemble et de reprendre courage. Rien encore, ni dépêche, ni communication du ministre à la Chambre.

« Chaque minute est horriblement solennelle. Depuis quarante-huit heures on attend des faits décisifs, et, quelqu’en soit le résultat, on peut dire que notre siècle n’aura pas vu de bataille pareille. Si nous la gagnons, nous sommes sauvés, — mais dans le cas contraire, quel désastre et que d’efforts il faudra faire pour le réparer ! Enfin patience encore et espérons...

« Interrompu par l’arrivée du facteur. Le Moniteur enregistre en tête une dépêche particulière constatant une bataille gagnée, le 26, à Courcelles. Le résultat serait important. On en avait vent, de même que le bruit avait couru, on me le confirme, de deux divi-

CORRESPONDANCE ET FRAGMENTS INÉDITS 25a

sions de cavalerie ennemie précipitées dans la Moselle.

« A Strasbourg, ils font des horreurs. — Quelles horreurs ! Quels brigands !

« Cantaloube, qui m’écrit à peu près tous les jours, me donne des informations très rassurantes. Mac-Mahon serait entre Mézières et Montmédy. Bazaine, libre de ses mouvements par le nord serait arrivé le 29 à Montmédy, à l’heure, au point de rendez-vous convenu entre Palikao et ses deux maréchaux. Si le fait est vrai, — Cantaloube me le donne pour positif, — la situation serait bonne.

« Le siège de Paris est ajourné, et je commence à croire qu’il n’aura pas lieu. Tant mieux et tant pis ! peutêtre...

« Christophe me dit que Paris est calme, résolu et attend...

« L’émigration des Parisiens est immense, vous devez vous en apercevoir encore plus que nous. Que faitesvous à Montoire? Votre garde nationale est-elle prête et armée? Quelles mesures prenez-vous?

« Ici, rien n’avance, sauf la mobile qui achève de s’instruire en hâte et va être dirigée sur Bourges.

« Adieu, je descends déjeuner et cours à la ville. Inutile de vous dire que le travail attend des jours meilleurs. Et vous?

« Mille tendresses, mes chers amis... »

Après la capitulation, la Bépublique est proclamée, la défense nationale s’organise. Où va-t-on? Nul ne le sait (1).

Après les démarches inutiles de Thiers et de Jules

(1) Le sculpteur Christophe à Fromentin : « Décidément, nous coulons. Va-t-on clouer le pavillon au bout du mât et s’engloutir avec ? »

Favre pour obtenir des appuis à l’étranger ou une paix acceptable, Paris se prépare à subir le siège dont il est menacé.

Fromentin, bouleversé par les émotions que sa sensibilité, si vive, ressent plus profondément que toute autre, essaie de fermer volontairement les yeux pour ne plus voir la patrie ensanglantée. Il emploie toutes ses forces à soutenir le spectacle des malheurs individuels. — Il croit, du moins, qu’il en est là, mais les maux de son pays demeurent, au fond, l’idée fixe et la douleur continue qui font la trame cachée de sa vie, comme de tant d’autres existences durant l’année terrible !

A Monsieur Charles Busson.

Saint-Maurice,

ce samedi, 10 septembre 1870.

« Cher ami,... que de désastres, de deuils, de sang et de honte ! Ce que j’ai souffert, vous le savez par vos propres douleurs. Dieu sait ce qui nous reste encore à souffrir, dans notre pays perdu, dans nos amis, dans nos plus proches ! Que de pertes accomplies sans doute que nous ignorons ! Nous n’avons pas vu le terme, ni le fond. Qui sait ce que demain nous réserve encore de malheurs?

« A moins d’un miracle, qui n’aura pas le temps de se produire, je crois que tout est fini! Et je ne crois pas qu’à Paris même et dans les efforts suprêmes qu’on va tenter il y ait un espoir bien sérieux de sauver la France. On fait, on fera bonne contenance ; les lettres que je reçois témoignent d’un complet découragement, et je ne suis pas certain, sans qu'on me le dise, que Paris

lui-même se sente véritablement en mesure de résister.

« L’Europe impitoyable hésitera d’autant plus que le gouvernement nouveau pourrait, le temps aidant, menacer bien des trônes. Et notre exécrable ennemi, après avoir écrasé la France avec l’Empire, va se hâter d’étrangler la révolution dans Paris. Ce qui pouvait, à la grande rigueur, nous sauver, à la condition que la nouvelle politique eût le temps d’employer les moyens qui lui sont propres, ne fera, j’en ai peur, que précipiter la crise finale, avec les monarchies contre, nous et les vœux stériles des républiques lointaines ou du parti démocratique européen pour tout auxiliaire. Que pouvons-nous sans armée et sans armes contre un pareil adversaire? Comment, à quel moment arrivera le dénouement fatal? C’est la seule chose qui me paraisse incertaine à l’heure qu’il est. Christophe m’écrit : nous coulons. Armand m’en dit autant. On a voulu mettre le feu aux poudres dans l’espoir de faire sauter l’Europe. La Prusse éteindra la mèche, et tout sera dit.

« Vous voyez, mon pauvre ami, que, depuis nos cruelles alarmes de Venise, je n’ai fait que descendre tous les jours un peu plus dans la conviction horrible que la France, pour un siècle, pour un grand siècle au moins, est finie.

« A l’heure qu’il est, je ne m’occupe plus que du sort des individus ; mon patriotisme se réduit à mes amitiés. Je pense à ce que vous et moi nous laissons enfermés là-bas de parents si chers et d’amis...

« Rien de Protais, son frère est au désespoir... Cantaloube ne m’écrit plus, Bida non plus. Les Prussiens, à Mulhouse, ne sont-ils pas déjà à Bühl? Où ne seront-ils pas, dans quinze jours?

« Avez-vous prévu le cas où ils envahiraient la Touraine, et résolu quelque chose? Voulez-vous nous donner

votre cher monde? Qu’en pensez- vous? Où les enverriezvous, si la chose arrive?

« Quoiqu’on puisse s’attendre à tout, il est plus douteux qu’ils viennent jusqu’ici. On parle d’armer nos remparts dans cette prévision, mais on parle. Notre garde nationale a des armes, voilà tout...

« Nous vous embrassons, chers amis, du fond du cœur.

« Eugène. »

Au moment de l’investissement de Paris, du Mesnil envoie les siens en Suisse.

A Armand du Mesnil.

Saint-Maurice, septembre 1870,

10 heures et demie.

« Je reçois ton billet.

« J’espérais qu’au cas où elles quitteraient Paris, nous les aurions. Marie les attendait pour camper ensemble, pêle-mêle, mais unis, et serrés dans un même sentiment. Elles ici, il me restait cette chance d’aller te rejoindre. Vous avez préféré la Suisse, peut-être avez-vous bien fait.

« Où en sommes-nous? Nous en sommes où en est, je crois, la France de l’Ouest, du Nord-Ouest, du Midi : à ne pas savoir, à attendre. Quoi? Personne ne saurait le dire ;sans armes, sans cohésion, sans direction, sans ordre.

« Notre mobile est l’arme au pied sur nos places et ne part pas. Le tirage, qui devait se faire hier, ne se fait pas. La garde sédentaire n’a pas encore un seul fusil.

« Tu sais mieux que moi si nous pouvons nous sauver, par quels moyens, et d’où viendra le miracle.

« Eug. »

Au même.

Ce vendredi matin, 16 septembre 1870.

« Je reçois ta lettre, elle est sans réplique. J’ai dit moi-même, et pour toi et pour moi, ce que tu dis rigoureusement et sans exagération aucune ; cependant pardonne à ceux qui sont loin d’avoir le cœur faible, et de crier grâce en songeant aux êtres si chers.

« J’aurais fait ce que tu fais sans les nécessités capitales qui m’emprisonnent. La pauvreté réelle que nous allons subir ne m’eût point arrêté ; cependant je la prévois, elle est inévitable : je n’en ai pas peur, j’aurai cela de commun avec tant d’autres. Mais Marie, Marie me fait pitié : elle est dans un triste état au physique, au moral surtout. Elle mourrait, ou perdrait la tête. J’en ai la conviction si formelle que, m’offrît-elle aujourd’hui de partir en la laissant derrière, je refuserais. Pour justifier ma présence ici, pour excuser le grand sacrifice que je lui fais, je l’entends souhaiter, elle accepte tout, pourvu qu'elle y soit, que les Prussiens viennent jusque chez nous. Quoique aujourd’hui tout leur soit possible, je ne crois pas que nous les voyions.

« A tout événement, on se prépare : nos forts de mer sont armés et occupés, pour ce motif sans doute que notre escadre abandonnant son mouillage de la Baltique, les navires allemands pourraient à la rigueur se répandre dans nos mers et tenter un coup de main contre nos petits ports.

« On va poser sur les remparts quelques canons que nous avons ici. La garde nationale est formée, elle s’instruit, s’exerce activement ; nous allons avoir des chassepots, achetés soit à nos frais, soit aux frais de la ville. Douze cents hommes, presque tous choisis, se connaissant, armés

ainsi, peuvent être utiles, moins contre l’ennemi extérieur, que contre l'intérieur qui ne tardera pas à s’agiter.

« Quant à nos mobiles, deux mille cinq cents hommes tout prêts. Qu’en fera-t-on? Ils attendent toujours. Si quelque devoir local m’est imposé, je le remplirai donc, mais il est douteux que je sois appelé à payer au pays la petite dette que chacun lui doit et que tu lui paies dès aujourd’hui si largement.

« Que Dieu t’accompagne et te protège ! Pauvre Hélène (1) ! Pauvres nous tous ! Je plains ma tante de toute mon âme.

« Au revoir, vieux frère, ceux qui te chérissent t’embrassent du fond de leur coeur.

« Eugène. »

« Si tu savais quels deuils dans les quelques amis, si peu nombreux, que j’ai dans mon village! .

« Je vais à La Rochelle porter ce mot, chercher des nouvelles et faire l’exercice. Ma lettre passera-t-elle encore? »

Dès le 18 septembre, Paris est investi. Les Prussiens marchent sur Orléans. Montoire, où M. Busson organise la défense locale, est menacé. Fromentin insiste auprès de son ami pour qu’il lui envoie sa famille, qui sera plus en sûreté à Saint-Maurice que dans le Loiret-Cher.

A Monsieur Charles Busson.

Saint-Maurice, ce vendredi, 30 septembre 1870.

« Cher ami, merci de votre lettre. Ma mère va un peu mieux (2), et quoique sa faiblesse soit encore très

Cl) Mme Armand du Mesnil.

(2) Mme Fromentin mère venait d’avoir une hémorragie vio. lente consécutive à une congestion pulmonaire.

grande, elle peut se lever pendant l’après-midi, son visage est meilleur, nous voilà plus tranquillisés, sinon rassurés. Nous avons passé des jours cruels ; quoi qu’il arrive, nous ne pouvons nous dissimuler que la santé de ma chère mère, si délicate d’ailleurs, si fragile, est aujourd’hui profondément atteinte. Je frémis quand je pense que je pouvais être dans Paris, bloqué, séparé d’elle indéfiniment. Je n’ai, pour ainsi dire, pas quitté sa chambre depuis jeudi dernier ; voilà la première fois que je monte à mon atelier. Quelle vie nous menons tous, et quel désarroi d’existence ! Et comme cela ressemble peu aux loisirs paisibles, au travail recueilli que nous nous étions promis en partant pour Venise ! Quelle année ! et Dieu sait quelle en sera la fin!

« Je vous plains personnellement, mon ami, delà responsabilité dont vous êtes chargé entre une administration qui perd la tête et des populations qui demandent qu’on les arme et qu’on les dirige, sans obtenir ni l’un ni l’autre. Ici c’est à peu près de même ; mon seul avantage sur vous, c’est que je ne suis rien et que vous êtes beaucoup. Ils sont à Orléans. Iront-ils plus loin? Qui le sait?

« Rien de Paris. En apprenez-vous quelque chose? J’entends de ceux qui nous touchent de près. Le ballon du 26 ne nous a rien apporté ni d’Armand ni de mon oncle (1). C’est une grande souffrance, et pour ma mère un grand surcroît de préoccupation.

« Jusqu’à présent, j’aime à croire qu’ils ne courent aucun risque, car je ne crois pas que la garde sédentaire ait été engagée dans les derniers combats qui ont eu lieu sur la première ligne de défense. Mais dans quel

(1) M. Billotte, père de MM. Alexandre et René, et frère de Mme Fromentin mère.

état ils doivent être ! Paris doit être extraordinaire ; et nous n’aurons pas vu cela !

« Adieu, cher... Quand nous reverrons-nous mainte nant, mon vieux Charles ? Où ? Comment ? A la grâce de Dieu ! »

Le 27 octobre, capitulation de Metz. La population de Paris, exaspérée, commence à s’agiter. On sent monter dans l’ombre la marée de la Commune. Eugène Fromentin — les lettres qui précèdent en font foi — prévoyait la nécessité prochaine de maintenir l’ordre contre un ennemi intérieur. Ses amis de Paris s’effrayaient aussi des mouvements populaires (1).

Cependant, après Coulmiers, Orléans, occupé par les Prussiens, est repris. Mais le Loir-et-Cher est envahi. M. Busson, à Montoire, surpris à deux heures du matin par l’avant-garde ennemie, n’a que le temps de jeter dans une voiture sa mère, sa femme et ses enfants, et de les faire fder vers Tours. Quant à lui, il reste pour défendre sa petite ville dont il est un des administrateurs provisoires. Tours, étant menacé, est évacué en toute hâte dans un désordre inexprimable (2).

Parmi les familles qui fuient ainsi d’étape en étape se trouve celle de M. Busson. Privée de son chef, elle se décide à accepter l’offre de Fromentin, et la voici logée à Saint-Maurice, à l’abri de l’envahisseur. Mais combien désolée la petite colonie, sans nouvelles des parents et des amis les plus chers, sans renseignements précis sur les événements !

(1) Protais écrit le 10 novembre : « J’ai le cœur brisé... La chute n’est donc pas assez grande 1 II faut encore que nous donnions à l’Europe le spectacle honteux de désordres et de farces lugubres ! » Et il s’avoue écœuré d’ « une saturnale sans précédent ».

(2) Lettre inédite de Fromentin à Protais, 28 novembre 1870.

« Vous imaginez l’état d’esprit où nous sommes, déclare Fromentin (1). Toute communication compromise, incertaine, peut être coupée. Aurez-vous nos lettres? Sommes-nous assurés d’avoir les vôtres?... » Et quelques jours plus tard (2) : « Voici le moment de se compter, d’examiner ses blessures, de reconnaître, au milieu des malheurs publics, les malheurs de chacun des nôtres. Est-ce fini? Qui le sait? Qui sait quelque chose? J’écris par ce même courrier à beaucoup de nos amis. Je fais l’appel. Dieu veuille que tous me répondent : présent ! »

Quelques parents de Fromentin, notamment son oncle et ses cousins, MM. Billotte, tous ses amis, à l’exception d’Alexandre Protais et de M. Busson, sont enfermés dans ce Paris dont on ne sait rien de positif. Du Mesnil écrit : « Je n’espère plus rien et je m’attends à tout... S’il est encore possible de nous défendre, défendonsnous, mais finis Poloniæ. Je suis figé (3). »

Pour comble de tristesse, Mme Fromentin mère se rétablit lentement, sa sensibilité demeure ébranlée profondément par les épreuves du temps.

L’armée de la Loire reprend l’offensive. Mais les Prussiens occupent toujours Montoire.

A Monsieur Charles Busson.

Saint-Maurice, ce vendredi, 6 janvier (1871).

« Que se passe-t-il autour de vous? Que signifient ces escarmouches continuelles depuis le 30? Quel en

(1) Lettre à M. Busson, 13 décembre 1870.

(2) Lettre à Bida, 2 janvier 1871.

(3) Lettre à Fromentin, non datée.

est le but? Quel en a été le résultat? Le savez-vous? Nous l’ignorons. Nous avions cru à un retour offensif heureux dans son ensemble, et nous attendions aussi la reprise de Vendôme. Votre billet du 2 nous prouve que cet avantage est encore loin d’être obtenu.

« Là comme ailleurs, nous nous défendons avec opiniâtreté, quelquefois avec succès. Nous occupons l’ennemi. Je crois que, grâce à l’écart énorme qu’ont fait nos principales armées, nous parvenons à empêcher la concentration des armées ennemies et les maintenons éloignées de Paris. Mais là se borne, j’imagine, pour le moment, le rôle actif de nos trois armées de secours et, comme ce n’était pas là le but qui leur était assigné au commencement du mois de décembre, nous devons en conclure, ou que le mouvement projeté ne peut réussir, ou qu’on adopte une combinaison nouvelle ; et celle-ci, à en juger par la distance à parcourir, sera longue à réaliser.

« Dans tous les cas, pour le moment, Paris est abandonné à lui-même et, vous le savez sans doute, le bombardement des forts, commencé le 27, avait amené dès le 28 au soir l’évacuation du plateau d’Avron. Il est terrible, et si vous pouviez lire le rapport du général Noël sur le premier effet de cette attaque infernale qui ne fait que s’ouvrir et ne menaçait encore qu’un seul point de notre ligne de défense, vous frémiriez comme nous à la pensée de ce qu’il peut avoir de redoutable. En somme, nous sommes dans une grande angoisse.

« Adieu, cher, conservez-vous à ceux dont vous êtes l’âme et la vie. L’année 1870 a été cruelle ; que nous réserve 1871? Je n’ose pas y penser! Que Dieu nous protège tous et qu’il éclaire ceux qui nous gouvernent !

« Eugène. »

L’armée de la Loire est écrasée au Mans, l’armée du Nord impuissante, l’armée de l’Est sur le point de se réfugier en Suisse. Enfin, le 29 janvier, Paris capitule.

On respire ; on regarde autour de soi ; on se compte ; on attend : « Nous appartenons plus que jamais... au hasard », écrit Fromentin (1). Et il se recueille, il médite sur les événements, ainsi qu’en témoignent de courtes notes prises par lui à cette époque.

Cependant il reçoit des nouvelles de la plupart de ses amis. Aucun d’eux n’a été blessé durant la guerre. MM. Billotte, Busson, Bida, Protais, Christophe, Berchère, Gustave Moreau sont sains et saufs. Du Mesnil a traversé, le cœur brisé, ces tragiques événements : « Personne ne peut te suppléer, écrit-il à Fromentin, quand mon âme s’en va. » Et un autre jour il s’écrie : « Voilà cinq mois que je meurs à la fois d’envie de rire, de pleurer et de me jeter à l’eau (2). »

On redoute à Paris les émeutes qu’on sent imminentes dès l’entrée des Allemands dans la ville. Voici les premiers soulèvements de la Commune.

A Monsieur René Billotte (3).

Saint-Maurice, 5 mars (1871), mercredi au matin.

« Rien ne nous parvient plus de Paris, ni lettres, ni journaux; et rien non plus n’entre dans Paris. Nous avons appris, de plus, que les communications avec

(1) Lettre à du Mesnil, 2 février 1871.

(2) Extraits d’une lettre non datée et d’une lettre du 14 janvier 1871, l’une et l’autre adressées à Fromentin.

(3) Obligeamment communiquée par M. René Billotte, ainsi que les autres lettres à lui adressées.

Versailles sont coupées. Où se sera trouvé Alex (1) au moment de l’arrêt des trains? Bloqué avec ton père et ta mère, ou séparé d’eux?

« Enfin, nous savons sommairement par dépêches les engagements du 2, et la bataille du 3. Leur déroute aurait été complète ; pas assez cependant pour qu’on ait pu les suivre, l’épée dans les reins, jusqu’à l’enceinte et y pénétrer avec eux. Le seul résultat acquis, s’il est bien acquis, c’est que l’armée tiendra et les traitera dorénavant en ennemis et non plus en frères. Mais, en attendant, Paris reste plus que jamais en leur pouvoir et à leur merci. Qu’en font-ils? Qu’y feront-ils? C’est la cage aux bêtes fauves, et nous frémissons de penser que nous avons là des êtres si chers. Tout départ est devenu malheureusement impossible pour ceux qu’ils y tiennent enfermés. Voilà le blocus qui recommence, avec mille horreurs à craindre ; on leur prête des projets sauvages.

« Si tu peux nous donner des nouvelles tranquillisantes, fais-le vite, cher ami... Attendons, comme je te le disais il y a trois jours. Les circonstances sont atroces, nous n’y pouvons rien changer. Qu’adviendra-t-il de nous? A la grâce de Dieu!... Écris-nous. Embrasse Armand. Nous ne vivons pas. Nous t’embrassons du fond du coeur.

« Eug. »

Au même.

Saint-Maurice, ce 10 mars (1871), vendredi.

« Enfin, j’ai repris mon travail, totalement, absolument suspendu pendant cinq mois, et j’ai besoin de m’y

(1) M. Alexandre Billotte.

donner corps et âme, afin de réparer le temps perdu, afin d’oublier tout de suite ce dont j’ai tant souffert...

« La lettre d’Armand reçue hier est navrante. Il est profondément découragé, dégoûté de tout, irrité contre tous. Il n’a pas tort. Je me doutais bien que l’absolue solitude où il a vécu lui avait fait beaucoup de mal. Et si j’ai amèrement regretté de n’avoir pas passé le temps du siège à Paris, c’est que je devinais le besoin qu’il avait de partager avec quelqu’un les grands chagrins que je lui savais...

« Nous avons été fort inquiets de Paris ; les démentis des journaux nous ont rassurés. Je ne vois pas que la situation soit encore bien nette ; il faut cependant que l’insurrection désarme coûte que coûte, de gré ou de force, et le plus promptement possible. De gré, pourrat-on l’obtenir? De force, osera-t-on en venir là?

« Notre pauvre pays est bien malade ; est-ce assez évident maintenant? et avais-je tort, au lendemain de Wissembourg et de Reichshofîen, c’est-à-dire au premier avertissement que nous étions vulnérables, de sentir intérieurement qu’un peuple ainsi blessé qui le nie est perdu. Oui, nous étions malades, et profondément, d’une maladie organique à marche lente ; un accident, ce que j’appelle un hasard, un coup de coude de la Providence, nous a révélé que ce grand peuple chargé de richesse et d’embonpoint, d’aplomb sur ses jambes, en réalité n’était qu’un grand corps 3ans force, ni âme. Le premier choc nous a jetés de côté et nous sommes tombés dans le sang ; un hasard différent nous eût laissés tout naturellement crouler dans la boue.

« Les blessures de la guerre, si effroyables qu’elles soient, seraient vite guéries, si la plaie n’était pas autre et plus profonde ; et nous ne nous relèverons jamais si l’on continue de s’en prendre aux Allemands d’un état

qui datait de loin, qu’ils ont cruellement aggravé, mais qu’ils n’ont pas créé.

« Il faut changer de régime, revenir au devoir, créer un esprit public, refaire une moralité, des caractères, obtenir la sagesse, le désintéressement, décréter le respect de la loi, et ne plus blaguer surtout, dans la rue, à la tribune, dans les clubs, autour des colonnes, dans les protocoles diplomatiques, ni devant les armées. Ne plus blaguer, ne plus voler, ne plus se vanter, ne plus conspirer. « La jactance et la violence, a dit le vieux Changarnier, ont été de tout temps odieuses aux gens de goût. » C’est tout un nouveau programme à suivre...

« Adieu, cher, ma palette m’attend...

« Je t’embrasse, cher fils, et suis à toi de tout cœur,

« Eugène. »

« Oui, ta lettre m’a fait plaisir ; et puis j’y ai retrouvé mes propres opinions, en bon langage, avec un grand sens de la situation.

« Nous nous reverrons bientôt. »

Peu à peu, la mère d’Eugène Fromentin se remet des émotions de la guerre. Clouée encore dans son fauteuil par la faiblesse, elle redevient libre d’esprit, même gaie. Enfin elle a repris son éternel tricot, signal attendu et tant souhaité par les siens d’un retour à la santé relative (1).

Fromentin, rassuré comme beaucoup d’autres, à la suite de la ratification par l’Assemblée nationale, le 1er mars, des préliminaires du traité de Francfort, espère entrer enfin dans une ère de paix et de travail. Il reçoit de bonnes nouvelles de Paris qui ne semble pas devoir bouger.

Mais, le 18 mars, éclate la première explosion de la

(1) Extrait de la lettre qui précède.

Commune. Les généraux Lecomte et Clément Thomas sont fusillés par les insurgés. Le lendemain le gouvernement se retire à Versailles, où il prépare le second siège de Paris.

Du Mesnil, qui a suivi son ministre, s’écrie, la rage et le désespoir au cœur : « C’est la décomposition, la sénilité, ici, là-bas, partout. La France s’en va par morceaux (1). »

Eugène Fromentin, surpris en plein renouveau d’espérance, reçoit une commotion violente. Sa sensibilité nerveuse est exaspérée par les souffrances accumulées qui renaissent au moment où il les croyait à jamais abolies. Aussi, à l’exemple de tant d’excellents patriotes, cet homme d’un caractère si mesuré perd-il subitement tout son sang-froid. On l’entend, dans une minute d’amertume et de douloureux égarement, lancer contre son pays, personnifié dans les néfastes personnages responsables à ses yeux de la honte et du crime présents, de véritables imprécations. Et pourtant, comme il l’aimait, cette patrie, et comme il lui eût été mortel, — à lui, si Français de cœur et d’esprit, — de s’arracher à la terre natale pour émigrer Dieu sait où !

Ceux qui ont vécu l’année terrible retrouveront dans la page qui suit l’accent de leur propre détresse (2).

A Monsieur René Billotte.

Saint-Maurice, ce dimanche, 26 mars (1871).

« La situation est affreuse. Je n’ai jamais éprouvé de douleur patriotique plus profonde, ni si totalement

(1) Lettre à Fromentin, 25 mars 1871.

(2) On se souvient des lettres virulentes écrites par Taine à la même époque et publiées récemment.

perdu tout espoir. La guerre n’était rien, ce qui se passe aujourd’hui n’a de nom dans aucune langue politique.

« Si j’étais libre, je quitterais la France, sans aucun regret, sans aucun remords. Je me sens délié de tout ce qui m’attachait à mon pays par le dégoût, la honte de lui appartenir et le mépris. Je n’aime plus de la France que son histoire, son passé qui ne revivra plus. Je ne la plains même plus ; elle a cherché tout ce qui lui arrive. Ce peuple facétieux aime les Frondes... chose permise quand on a devant soi le jeune Louis XIV avec Mazarin ; chose impardonnable, chose infâme, quand on a les Prussiens chez soi, la république pour tout recours et pour frondeurs le parti du bagne. Ah ! les Parisiens ont trouvé le début plaisant ! ils verront la suite, et, malheureusement, la France payera pour eux.

« Adieu... nous nous unissons pour t’embrasser,

« Eugène. »

La mère d’Eugène Fromentin retombe malade plus grièvement. Ses fils sont inquiets. Dorénavant, elle ne pourra guère bouger de son fauteuil. Plus impressionnable que jamais, elle s’entretiendra sans cesse de sa mort prochaine, ne prévoyant pas qu’elle dût, à quatrevingts ans, survivre à son fds chéri. Pour surcroît de tristesse, son frère et sa belle-sœur, M. et Mme Billotte, sont enfermés dans Paris, tandis que leurs deux fils sont retenus à Versailles par leurs fonctions, ainsi qu’ Armand du Mesnil. Les Fédérés préparent la marche sur Versailles. Les infortunes privées pâlissent devant l’anxiété commune.

Fromentin, toujours clairvoyant, prévoit les suites de l’insurrection.

A Monsieur René Bittotte.

Saint-Maurice, samedi, 1er avril (1871).

« Attendons les événements et plaise à Dieu qu’ils nous épargnent ! Au surplus, en ce qui vous regarde, ils vont marcher vite ; cette intolérable situation ne peut durer. Elle va d’un jour à l’autre se dénouer par une catastrophe, et le dénouement ne peut être qu’horrible. La question est de savoir qui mitraillera Paris, si c’est la France ou la Prusse ? Peut-être bien l’une après l’autre.

« Adieu, cher, je suis dans le deuil et dans le désespoir de tout.

« Nous causerons de ces choses quand elles seront passées. Je ne veux plus prévoir, ni parler de ce qui est un poignant martyre ; sans compter mes chagrins de fils.

« Eugène. »

A Armand du Mesnil.

Saint-Maurice, samedi, 1er avril 1871.

« Pauvre cher ami,... ce que tu me dis, Alexandre et René, qui m’écrivent en même temps que toi, me le confirment avec plus de détails, et ce que je vois de votre effarement à tous ne me prouve que trop l’immensité du péril où nous sommes.

« Ce qui m’étonne, c’est qu’on ne l’ait pas vu naître ; et qu’après les leçons du 16 avril, du 31 mai, du 24 juin 1848, du 31 octobre 1870 et du 22 janvier, on n’ait pas compris la signification du mouvement qui se préparait depuis le 1er mars.

« Ce sont les mêmes hommes ; leur programme est le même ; il y a vingt-trois ans, on les exterminait, aujourd’hui, on les laisse faire, on les encourage ; on ne voit pas que leurs revendications sont un mensonge, que leurs soi-disant négociations sont un défi ; ils arborent enfin leurs drapeaux, affichent leurs manifestes ; nous voilà la guerre sociale la plus formellement résolue, la plus vigoureusement préparée, la mieux armée qui jamais ait éclaté nulle part, et je ne crois pas que Paris s’en aperçoive à l’heure qu’il est. C’est à confondre.

« On en viendra à bout, tu le dis, il le faut bien. Mais à quel prix? Le gouvernement n’a pas le choix des moyens : parlementer, c’est se soumettre ; car il n’obtiendra rien, et ne peut rien accorder, pas même une nouvelle amnistie, qui serait un nouveau marché de dupes. A-t-il la force? Il en essayera. S’il réussit, c’est un massacre ; s’il est battu, alors les Prussiens agissent. Et Dieu sait de quel prix nous payerons cet horrible service, rendu par des gens qui ne font rien pour rien ! Voilà donc où nous devions en venir ! Et dire qu’il y a eu une France grande, honorée, admirée, admirable !...

« Ma mère est au lit de nouveau, avec la fièvre, une douleur intense au côté ; le mal, hélas ! continue et se réveille, et elle s’affaiblit.

« Tout va mal ; de quelque côté que je me tourne, il y a du sombre et des pleurs en perspective. La saison est rigoureuse, impitoyable pour les récoltes.

« Je suis dans l’atonie complète, et, de ma vie, je ne me suis senti le cœur et l’esprit dans un pareil deuil. Écris-nous quand tu pourras.

« Nous vous embrassons tous du fond de l’âme.

« Eug. »

Enfin la Commune est vaincue, l’enceinte de Paris forcée, les dernières barricades enlevées. Les troupes régulières s’avancent dans le sang à la lueur des incendies. On fusille, on massacre. C’est un des instants les plus sombres de notre vie nationale...

« Mon ami, je n’y tiens plus, écrit à la fin de mai Fromentin à M. Busson. Il faut aller soi-même voir et savoir. Je pars après-demain pour Versailles... Je vous attendrai pour entrer avec vous dans ce qui fut Paris... Je ne suis que douleur, horreur et honte. »

Ce voyage est accompli par Fromentin en cinq jours. Après un court arrêt à Montoire, l’artiste est de retour à Saint-Maurice.

A Monsieur Charles Busson.

Saint-Maurice (juin 1871), vendredi matin.

« Bonjour, cher ami, pardonnez-moi de ne pas vous avoir encore écrit depuis le jour où je vous ai quittés, ni remercié de votre bonne hospitalité. Les journées sont courtes pour tout ce que je voudrais y faire tenir ; et, le soleil a beau se lever matin et se coucher tard, je suis loin d’être fier de l’emploi de mon temps.

« Bien entendu, j’ai commencé par mon travail ; je lui sacrifiais la joie de rester auprès de vous ; il fallait, pour ma propre justification, m’y mettre sans délai.

« J’ajourne tout ce qui demanderait quelque imagination ou quelque effort sérieux : je mets de côté Venise et les grands tableaux, je prépare tout bêtement des petits panneaux, ce que je sais faire. Je vais pendant quelques semaines, à l’imitation de notre ami Berchère, en faire beaucoup et battre monnaie. Quand

j’aurai quelques sous sur la planche et que le dégoût me prendra, je passerai à des soins plus graves. D’ailleurs, j’ai besoin de cette gymnastique pour me délier l’esprit qui n’est pas fertile et la main qui n’est plus légère. Si, chemin faisant, je rencontrais une idée heureuse, je la développerais dans un plus grand format. Ce n’est pas la toile qui me manque, ni la bonne envie d’en couvrir. Jusqu’à présent, j’en suis aux tâtonnements des premiers débuts.

« Je vous engage, ami, à faire comme moi, ou mieux que moi. Vous avez sur le chevalet deux charmantes choses, vous pouvez les mener avec certitude et vitement. Dépêchez-vous ; le jour où vous aurez un ou deux tableaux tirés d’affaire, vous aurez regagné, pour Ventrain, tout le temps si malheureusement perdu. Quel dommage que nous ne puissions pas, en effet, travailler quelques semaines côte à côte et sortir, par un effort plus facile à faire en commun, de cette ornière profonde de dix mois d’oisiveté chagrine !...

« Vous me direz ce que vous faites, et quand vous commencerez à n’être plus mécontent de vous...

« Eh bien ! la République triomphe. Nous l’avons souhaité dans l’intérêt de la concorde ; puissions-nous n’avoir pas formé des vœux imprudents ! Est-ce un bien, est-ce un mal? L’avenir, un avenir prochain nous le fera connaître. Le pays se laisse aller vers la République comme il s’était livré à l’Empire, sans plus de conscience, ni de réflexion. Il suit un courant qui l’entraîne ; ceux qui le dirigent savent seuls où leur intention est de le conduire. Et j’ai peur que leur secrète ambition ne soit de le mener très loin. Je crains surtout qu’il ne se forme dans la Chambre un parti de la gauche radicale assez fort pour briser l’union des centres et créer des difficultés graves à M. Thiers. Ce parti aura

nécessairement pour chef un homme que je n’estime en rien, que je crois le plus parfait ambitieux, qui a la folie de la révolution et qui, quoi qu’il en dise, est l’ennemi naturel de M. Thiers, parce que celui-ci représente la sagesse, la mesure, ce bon sens moyen dont nous parlions l’autre jour et hors duquel je ne vois pas de salut. Avec un pareil homme à côté et au niveau du pouvoir gouvernemental tout est à craindre. Vous verrez si je me trompe (1)...

« A vous du fond du cœur.

« Eugène. »

Au même.

Saint-Maurice (juillet 1871), jeudi matin.

« Je vous néglige bien, cher ami, je me le reproche, et vous prie de ne pas m’en vouloir ; vous me connaissez, quand je me laisse exclusivement emporter par mon travail, absorbé le jour, abruti le soir, entraîné dès que le matin vient. Heureusement que nos femmes et filles sont là pour entretenir l’union !...

« Je suis content de vous savoir aux prises avec Venise et je ne suis pas fâché de vous voir à votre tour peiner sur des architectures. En fin de compte, je vous souhaite de vous en tirer mieux que moi. Vous me direz le résultat, quand il y en aura d’acquis. C’est charmant à faire, et je voudrais bien, vous qui êtes un naturaliste de métier, que vous apprissiez comment est Venise à ceux qui ne la voient qu’à travers les fantasmagories, si négligées, de Ziem. Bon courage et bonne chance !... Je travaille vraiment beaucoup à beaucoup de choses à la fois. Il y a du bien et du médiocre.

(1) Il s’agit évidemment de Gambetta.

« La seule chose qui me satisfasse en bloc, c’est que j’ai retrouvé, sans en avoir rien perdu, et la lucidité de mes souvenirs et la promptitude de la main. Il y a même, je le crois, quelques petites qualités nouvelles, plus flamandes ; vous en jugerez...

« A vous fraternellement.

« Eugène. »

A Alexandre Bida.

Saint-Maurice, dimanche, 10 septembre (1871).

« J’ai, en effet, reçu votre lettre datée de Bühl et de février. C’était au lendemain de l’horrible paix ; j’étais plus mort que vif de honte et de douleur ; j’attendais pour vous répondre... des jours moins lugubres. — Vous savez et devinez ce qui suivit? Mars, avril et mai passèrent comme un cauchemar. Il y avait, pour ma part, six mois que je ne mettais plus les pieds dans mon atelier. A la fin de mai, je courus à Paris ; ma femme y vint passer cinq jours avec moi, laissant Marguerite à Montoire. Paris me parut abominable et je fus moins effrayé de ses ruines que de l’état moral et mental où j’y trouvai les meilleurs esprits. J’avais donné sept mois à la colère, à l’exaspération, à la politique solitaire et impuissante, sept mois de monologues épuisants : j’étais à bout. Je ramenai ma femme à Montoire, embrassai nos amis, et vins enfin m’enfermer et me calmer dans un travail acharné. J’ai tâché, en quelques semaines, de réparer une partie du temps perdu, j’y suis parvenu à peu près.

« Je ne dis plus rien, ne pense plus à rien ; je suis, du coin de l’oeil seulement, une politique qui ne me satis-

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