SECONDE PARTIE
$. I. — Comment le christianisme se perpétua chez les Chaldéens et en général chez les Orientaux. — Impôts et taxes. — Usure chez les musulmans ' .
L'Orient est le berceaa de notre foi. C est de son atmosphère pare et lumineuse que le Dieu enfant» exposé sur la paille de la crèche , tira les premiers soufQes qui vivifièrent son humanité. Cette terre a été foulée par ses pieds bénis, qui laissèrent toujours un bienfait sur leur trace. Un de ses fleuves a été choisi pour verser sur sa tète sans souillure Feau de la purification. Les vallées de Juda ont retenti du premier son de la parole qui a changé le monde» et qui achèvera den renouveler la face. Une des
' Les paragraphes suivants forment comme la partie religieuse du Mémoire. D'après des observations locales , éclairées et confirmées par les Saintes Écritures et par les témoignages des auteurs grecs, romains» persans , syriens et arméniens, l'auteur espère avoir éclairci quelques points assez importants d'histoire et de philologie» savoir : 1**. que toutes les tribus désignées sous le nom de Chaldéens sont un seul el même peuple, occupant , dès la plus haute antiquité, la Babylonie , la Mésopotamie , l'Assyrie , l'orient et le nord de la Syrie et tout le pays actuel du Gurdistan , où ses descendants subsistent encore, avec des mœurs modifiées par le christianisme , avec un langage altéré par le temps et l'ignorance , et dans une indépendance naUonale qu'ils n'ont jamais perdue ; 2°. que les Chaldéens sont distincts des Curdes , par l'origine et le langage ; que leur souche est la race sémitique • ou des enfants de Sem ; et qu'ils ne sont pas Mèdo-Persans , comme l'ont affirmé surtout les orientalistes d'Allemagne. {JVote de l'auteur.)
étoiles de ce beau ciel bleu fut le g;uide chsrgé de coodaire en la ville de Bethléem trois chefs de tribus de ces mêmes Chaldéms, accoutumés depuis longtemps à consulter et à interpréter l'écriture mystérieuse des astres. En un mot, tonte la nature de ces contrées , sanctifiées déji par les miracles les plus frappants de la Providence , a été de nouveau régénérée par la mission , par la vie et par la mort du Sauveur des hommes. Cette vertu, inhérente pour ainsi dire au sol, n'o pas été effacée, par le torrent destructeur de l'islamisme, exerçant une mission de vengeance sur ces peuples , qui furent nos aînés dans la foi , et qui , désunis par les disputes orgueilleuses des novateurs , ont cessé de puiser au seia de l'Église mère la force de l'unité. Leur puissance temporelle devait finir, en vertu de cet arrêt : « que tout peuple divisé contre lui-même a périra : » parole qui doit s'entendre des divisions spirilaelleSt qui provoquent et consomment surtout la ruine sociale des nations.
Mais leur foi, défigurée par les vaines conceptions des hommes, n'a jamais été détruite complètement. L'histoire n'offre pas d'exemples d'une société rétrogradant de l'Évangile à la loi de Mahomet. Le livre du prophète n'a été accepté des autres nations de l'Asie et de l'Afrique que parce qu'elles étaient réduites à un état religieux comparativement inférieur à celui auquel les initiait le culte du Coran , formé de l'assemblage incohérent de dogmes juifs et de traditions chrétiennes. Cette considération fait même comprendre la cause des progrès immenses et si rapides de l'islamisme. Il attira et absorba dans son sein tous ces peuples errants, fpii , du Yémen jusqu'au delà des monts Altaï, vivaient sous la tente de chasse ou de rapines.
sans symix>Ie nettement arrêté , et sans lois capables d organiser chez eux un commencement de société. On peut donc dire , sons ce rapport^ qu'en devenant musulmans, ils étaient véritablement poussés dans la voie d un progrès religieux et social , et que ces croyances , auxquelles ils se sont attachés avec une foi si tenace, ne devaient être pour eux que comme une halte de transition , avant d*6tre élevés à lunité parfaite et complémentaire du christianisme» Ils avaient été jugés dignes de sortir des ténèbres de Tidolàtrie f sans pouvoir passer encore à la pure lumière de la révélation.
Les chrétiens, surpris par des ennemis, qui à la force du nombre réunissaient l'avantage d'une conviction exaltée, plièrent sous le joug, et consentirent à gémir, sans espoir de délivrance , sous le poids de toutes les misères et de toutes les humiliations , plutôt que de renoncer à la foi qu'ils savaient être la vérité. Ils regardèrent avec dédain ces oppresseurs, qui les accablaient brutalement, sans descendre jamais à eux ; bien que la richesse , les honneurs et les jouissances fussent la récompense de l'apostasie. Depuis treize siècles bientôt , ces victimes souffrent. Une persévérance aussi infatigable , en même temps qu'elle est un monument de la force vitale et indestructible de la vérité , doit avoir désarmé la colère céleste et avancé pour eux Theure du salut. Et nous y privilégiés du don de la paix et de la vérité, nous devons sentir nos entrailles remuées par un sentiment profond de con^misé-ration , à la vue de Terreur dans laquelle ils sont retenus, plutôt par ignorance que par une volonté dépravée. Concevons donc la nécessité d'apporter un remède à leurs maux, et de les reconduire à la voie qu'ils ont perdue,,
avec les prospérités de cette terre. Les seooars qu'ils réclament sont de deox sortes : premièrement y Vassistance de l'enseignement , à laquelle la science doit prendre part, aussi bien que la religion ; secondement , lassistance de la charité, qui dispose favorablement le malheureux à recevoir la vérité. En donnant à T&me son aliment , nous devons, en même temps , apaiser là faim du corps et jeter quelques lambeaux sur la nudité de ces membres de Jésus- Christ.
La misère ici est extrême, et ne ressemble point à celle qui afQige nos indigents. Ceux-ci , surveillés par Tœil vigilant des âmes pieuses, sont aussitôt soulagés , et trouvent des oreilles compatissantes à leurs plaintes. De plus , la loi civile , intér^sée à combler Tabtme du paupérisme avec le superflu du luxe et de la richesse, dispense à ces douleurs un adoucissement salutaire. Mais , dans ces contrées, la pauvreté est Tapanage de la classe chrétienne. Le pouvoir étant tout entier dans les mains des musulmans , ils traitent en race conquise cette portion de leurs sujets qu'ils désignent, par le nom humiliant de roia^ '. Lexcédant des impôts d'une province est réparti sur la population fidèle au Christ , conmie si , en ce monde , son droit unique était de souffrir.
Il y a trois ans environ , les taxes étaient encore plus élevées d'un tiers "* ; mais , grâce à l'intermédiaire de Tam-
* Ce mot, consacré par TAlcoran , signifie à la lettre le troupeau des hommes , que pait la nation croyante.
' Nous citerons , par eiempie, le principal bourg des cattioliqaes , qui est le siège de leur évèque. Il porte le nom de Chosrova ou Chosrwabad, e'est àdire fondation royale, d*après le sens de l'ancien persan. Ainsi la foi vit et .«c relève à l'ombre du nom de ces Chosrou, ou Chosroës, qui furent, durant les premiers siècles du christianisme»
bassadeur russe , qui était catholique , les chrétiens orthodoxes ont éprouvé un allégement. Si l'État du moins percevait les deniers publics d'après une règle fixe et uniforme, si les gouverneurs avaient un traitement convenable et annuel , les sujets chrétiens pourraient estimer leur condition supportable; mais ce qui l'aggrave , c'est la cupidité des exécuteurs de la loi , qui ne cessent , eux et leurs subalternes, de tondre la toison de la brebis qui leur est livrée. Ainsi le chef du district , qui est ordinairement un Khan, ou chef militaire de tribu , est chargé de transmettre le revenu des impôts au préfet de la province, lequel les verse ensuite dans le Trésor royal. Les uns et les autres exigent communément, sous quelque prétexte, plus qu'il ne leur est dû ; parce que, dans un gouvernement arbitraire, les faveurs du crédit n'étant pas constantes, et les charges pouvant à chaque instant passer aux mains d'un
ses plus ardents persécuteurs. Ce bourg est situé à une heure de la petite yille de Salmas , au sud-ouest. Le gouvernement Ta donné comme fief à Vali-Khan, flis du célèbre et infortuné Héraclius, dernier roi de Géorgie. La population monte à 350 familles, toutes chaldécnnes, dont 100 sont réduites à un état voisin de la mendicité. Cependant la com* munauté doit payer annuellement au tenancier 8,600 fr.de notre monnaie, lui fournir en froment 160 charges de mulet, nourrir ses. chevaux et ceux de ses nombreux domestiques et faire la provision de bois, qui est rare et cher dans celte province. De plus, il réclame, comme redevances annuelles, 1,950 poules ou coqs, 3,000 œufs; l,?00fr. s'en vont en faux frais pour payer les écrivains, les inspecteurs et les collecteurs, et héberger les grands qui les honorent de leur visite. L'impôt personnel, ou le karadj , est de 12 fr. 50 c. par léle. Chaque porte de maison est taxée à 1 fr. 25 c; la jument à 3 fr. 95 c., ainsi que le bœuf; la vache à. l fr. 50 c; le mouton é 60 c. En outre, celui qui exerce le métier de tisserand paie 6 fr. 50 c. pour droit de iNitente ; le maréchal et le serrurier, 65 fr. En comparant les mesures de terre avec les nôtres, Timpôl moyen d'un arpent est do 9 fr.
compétiteur» il faut bien profiter de la fortune et se précautioDilef cootre les revers. De plus , les agents secondaires de ces hauts fonctioonaires , étant mal ou nullement rétribués , veulent à leur tour quelques bénéfices ; et malheur à celui qui ne se prêterait pas complaisamment à leurs exigences; loin d'obtenir justice du maître, qui est parfaitement instruit de ces abus , il s'attirerait son animadversion> avec une forte amende. Supposé que la réclamation (ât portée au tribunal, c'est-à-nltre devant Tunique juge qui , TAlcoran à la main , doit décider tous les cas , même ceux qui ne sont pas prévus par cette loi divine , la position du chrétien devient pire encore ; puisqu'il ne saurait obtenir une sentence favorable qu'en gagnant le juge , au moyen d une somme plus forte que celle pour laquelle il réclame ; et , si son adversaire est plus riche ou jouit de quelque in-« fluence, il est assuré de perdre sa cause. En outre, le juge a coutume d'accomplir une formalité légale, source des iniquités les plus révoltantes : nous voulons parler de la présentation des témoins , qui doivent être au nombre de deux, et de profession musulmane. L'adversaire ne manque jamais d'en produire qui déposent à son avantage,, avec les serments les plus solennels. Le plaignant , con> traint d'acheter fort cher la voix de deux autres croyants, n'est pas assuré pour cela du triomphe de son bon droit ; car la balance du juge , en présence de deux dépositions de même force morale à ses yeux , incline d'ordinaire du côté de la fortune et du crédit. Donc le parti le plus raisonnable pour le contribuable chrétien est de payer l'impôt à ceux qui le prélèvent, sans hasarder une plainte. C'est aussi ce que font les raïas. Si l'année a été propice^ la fertilité prodigieuse du sol permet d'acquitter les cnga-
gements ; mais , si des froids tardifs oa une sécheresse prolongée nuisent au développement des semences, si une épidémie décime les troupeaux, ou que le possesseur du sol, afDigé d une maladie , ne puisse le féconder de ses sueurs, combien son sortdevientdigne de compassion ! Son unique ressource, si! na celle de quelque économie antérieure, est de contracter un emprunt, mais de quelle naturel Cest ici que l'usure règne ébontée, avec sa sordide avarice et ses implacables rigueurs. Néanmoins elle est expressément prohibée par TAIcoran, qui condamne même, suivant certains casuistes , les lettres de change , la vente d'un métal contre des espèces monnayées du même métal et plusieurs contrats qui sortent réellement de la catégorie des contrats usuraires. Le prophète a annoncé à ces pécheurs impénitents, qu*Us sortiront de leurs tombeaux, au jour delà résurrection, comme des malheureux possédés de Satan,
L usurier n'est point ici sous le coup d une justice qui le couvre d'infamie, lorsqu'elle l'atteint, et qui réprime ses excès par la sévérité de ses peines. L'opinion publique le flétrit-elle, la nécessité de recourir à lui étouffe toute plainte; et ce criminel heureux est d'ordinaire le personnage le plus riche et le plus considéré; car, en Orient, la richesse est proclamée, avec moins de pudeur encore que dans notre société égoïste, Tunique et première cause du mérite personnel. Aucun taux légal ne détermine l'intérêt, uniquement fixé par le caprice cupide et corrompu du prêteur. Dans le commerce , il est de douze à vingtquatre pour cent; conditions jugées partout raisonnables et honnêtes. L'usure proprement dite ne commence qu'au delà de celte limite ; et elle s'élève jusqu'à quarante et soixante pour cent , sans y comprendre les intérêts des
intérêts, scrupuleusement comptés, dès le premier jour qui suit le terme de Téchéance , lequel est tout au plus de quelques mots.
$. II. — Pourquoi la Perse et les Élats orientaux musulmans sont
menacés d'une dissolution.
L'on doit comprendre maintenant qu'en Perse la misère est la compagne inséparable du chrétien attaché à la glèbe, et n'exerçant pas, comme les Arméniens de la Turquie , le monopole avantageux du commerce. Aussi la gène oppresse-t-elie plus ou moins toutes les familles. Pour eux , l'homme aisé est celui que n'a pas atteint la triste nécessité de recourir à un emprunt. L'état actuel des finances du gouvernement ne permet pas d'assigner un terme prochain à ces maux. Pour tout homme qui réfléchit, la cause de cette détresse des gouvernements orientaux est précisément leur religion , que le peuple pratique encore avec une foi extérieure , et surtout une absence de respect humain qui fait honte à notre lâcheté '. L'islamisme, avec ses préceptes locaux, bornés au temps oii il fut prêché parmi les enfants pauvres du désert , s'oppose, comme nous pourrons le prouver plus longuement ailleurs, à tout développement des arts et de l'industrie '. L'in-
' Voirie Journal devoyagei t*' vol., p. 180.
* Les Turcs, par exemple, regardent la peinture et la sculpture comme des restes de Tidolâtrie. Ils se bornent à la représentation du soleil , des étoiles et des fleurs. Les Persans , plus larges sous ce rapport, prodiguent, dans leurs maisons et dans leurs livres, la figure de rhomme , mais en ayant soin de lui crever un œil , si elle est trop parfaite, afin de ne pas violer la loi , qui condamne seulement, disent ils, la copie de la nature. II y a quelques semaines , les mollahs, ou docteurs de la loi, ont failli ruiner les négociants qui font le commerce du
dastrie et les arts , en prenant au contraire un essor prodigieux dans les États chrétiens, ont frappé de nullité le commerce oriental et rendu la concurrence impossible. L exportation est aujourd'hui presque nulle; tandis que les objets d'importation sont chaque jour multipliés par les besoins croissants du luie. G est ainsi que les tissus de nos fabriques , étant d une qualité supérieure à ceux du pays , servent déjà à l'habillement de la classe riche. Toutefois , le peuple continue à filer et à tisser ses étoffes grossières ; mais les inventions appliquées au bien-être matériel , dont le goût, se développe avec l'instinct des usages européens, sont recherchées avidement et payées à un prix déraisonnable. L'industrie locale ne peut fournir en échange que ses tapis et ses soies, ses châles si renommés étant tirés du Cachemire. Il résulte de là que la Perse est devenue, comme la Turquie, tributaire de l'Europe, sous le rapport commercial, et que son numéraire diminue dans une proportion effrayante , aucune rentrée ne balançant la sortie. Le palais du schah ne renferme pas les trésors entassés dans le palais des sultans, et formés des dépouilles opimes de la chrétienté d'Asie et d'Europe. C'est à cette source , comme l'on sait, que le souverain des Turcs, Mahmoud, puise les lingots d'or et d'argent qu'il convertit ensuite en une monnaie dont le taux , élevé au-dessus de sa valeur effective, assure à l'État des profits momentanés , et ajourne l'heure redoutable de la crise financière. L'or même de la Perse, malgré la surveillance active qui en prohibe la sor-
sucre, parce que, ayant appris que dans sa purification il entre du noir animal , ils ont déclaré que c'était un cas de souiHure légale pour quiconque en usait. Beaucoup de dévots se contentent maintenant du sucre jt>rut et grossier fabriqué dans le Mazanderan.
tie , est furtivement exporté A Gonslantinople , et versé à l'Hôtel des Monnaies , où il forme , à raison de sa pureté intrinsèque, qu'aucun alliage n altère , une branche lucrative de spéculation pour TÂuguste faux monnayeur qui gouverne lempire. On assure qu'en ce moment le roi Mehmeà, pour remédiera lembarrasde ses finances, pense à imiter le pernicieux exemple du monarque des Osmanlis , et à tenter une refonte générale des monnaies. Cette nouvelle 9 dont le bruit seul , en jetant Témoi dans toute la classe commerçante , a arrêté la circulation des capitaux , prouve plutôt la perplexité des chefs de l'État que leur intelligence des affaires ; car toutes les mesures de ce genre aboutissent à la banqueroute ou à la révolution.
Ces considérations, quon croirait étrangères à notre sujet, rentrent néanmoins dans la question de l'état social des Chaldéens catholiques et des chrétiens de la Perse. E£kctivement , ils sont plus intéressés que tous les autres à la prospérité financière du royaume. L'augmentation des charges et toutes les difficultés intérieures de l'administration étant en définitive supportées par eux , leur tête est véritablement celle de la victime émissaire de l'ancienne loi , qu'on chargeait annuellement des iniquités du peuple. Triste aveu I qui , dans notre bouche , est la recommandation la plus pressante à la charité de nos frères.
§. III. — Comment la foi catholique fat apportée au pays de
Salmas, l'ancienne Médie.
Puisse l'Esprit d'amour communiquer quelques étincelles de son feu vivifiant au récit du retour des chrétiens à la vérité I Et vous, chrétiens, qui lirez ces pages, admi-
rez commeut les germes de la foi catholique fiirent déposés dans les deux vallées de Salmas et d'Oarmi , limite orientale de lantiqae Chaldée.
II y a UD siècle y vivait un jeune Chaldéen du Diarbekre» converti par le zèle des Dominicains ^ qui évangélisaient cette partie de l'Asie occidentale. Après avoir franchi les hautes montagnes du Curdistan, il vint au village de Kosrova exercer sa profession de teinturier. Il était très* ignorant , selon le monde ; mais la grâce lui avait départi une science préférable à celle qui , malgré ses ténèbres et son insuffisance, nous pousse à lorgueil. 11 savait aimer Dieu et son prochain , pratiquant ainsi toute la loi , qui se résume dans ce double précepte I La nature de la vérité, rayon de la lumière incréée, est de se répandre et de briller au dehors, en communiquant à tout ce qui lentoure ses ardeurs secrètes. Aussi le jeune artisan devint-il bientôt lapôtre des jeunes apprentis qui lavaient choisi pour maître. Ses instructions, et plus encore ses bons exemples ^ opérèrent leur conversion. A ces prosélytes se joignit un homme veuf , doué de quelque instruction, et qui fut jugé capable d*ètre le père spirituel de la société naissante. 11 l'envoya près du patriarche de Messoûl pour être ordonné. Lorsqu'il revint , sa maison servit de chapelle aux catholiques. L'intolérance des nestoriens, au milieu desquels ils vivaient , les obligeait au secret; et ils le gardèrent si religieusement que, durant vingt années consécutives, leur Église put se consolider et s'étendre, à l'insu de tous les profanes- Enfin l'évèque nestorien, Mar-Isaïe ', découvre le mystère ; et, l'heureux changement opéré dans son village lui ouvrant les yeux , il va
' Mar est un mot chaldéen correspondant au titre de seigneur, que
dans la Géorgie, à Âkaltsiké, faire son abjuration entre leâ mains des missionnaires catholiques, puis retourne à Khos^ rova convertir le reste de ses ouailles. Le patriarche de Mossoul, apprenant cette joyeuse nouvelle» lui envoya quelques Dominicains, dont les instructions éclairèrent et affermirent ces nouveaux frères. Le successeur de Mar-^ Isaïe, Jean Guriel, élevé au collège de la Propagande > rapporta de ce centre glorieux du catholicisme la science de la foi qu il avait recouvrée , et vint à son tour la pro^ pager dans les vUlages environnants. Pataura, peu distant de Khosrova, fut reconquis par son zèle; et cette église s agrandit enéore journellement , grâce à Tactivité pastorale de monseigneur Mar-Michaël , disciple, conmie lui, de la Propagande, qui vient d*étre promu tout récemment à rimportante dignité de patriarche des Chaldéens.
Quelques gens qui, après avoir fait un tour > dans TOrient» se croient obligés envers le public à lui rendre compte de leurs observations , bien qu'ils ignorent la langue du pays, et sen soient rapportés aux renseignements mal compris d'un suradji \ qu'ils commentent ensuite, sous l'inspiration de leur charité protestante , ont diffamé le noiti de ces catholiques, qu'ils dépeignent comme des hommes sans honneur et sans, probité. S'ils avaient pris des renseignements plus exacts , ils auraient reconnu que les gens qui battent
prennent chez les calholiqaes et les nestoriens tous ceux qui sont élevés à la dignité épiscopale.
' Ce mot est surtout pri&ici dans son acception anglaise, et nous faisons principalement allusion au dernier chapitre de la relation du voyage de James B. Fraser, fisq. dans les provinces méridionales de la Mer Caspienne, en 1821
* Surudji est le mot turc qai signifie guide ou conducteur qui accompagne les çbevaux de poste.
fausse monnaie et qui vont dans les pays les plus lointains de la chrétienté recueillir, sous le nom de Chaldéens, des aumônes dont ils sont indignes , sont des Arm^iens schis* matiqnes du bourg de Saura > situé plus au sud , dans la même plaine de Salmas. Cette imposture, faite pour dé- <ronsidérer la nation , raigrit beaucoup contre les Arméniens , auxquels elle voue une vieille antipathie nationale «t religieuse, qui ne peut s effacer que dans lunité harmonique du catholicisme. A cesujet, je citerai un proverbe des €haldéens que j'ai recueilli : a Le jour oii Dieu , disent-ils, a créa le premier homme , comme il lui restait un peu de m boue à la main , il la jeta loin de lui, en la souffletant , « et dit : Eh. Uent que ceM-ei soU Arménien ! Voici « pourquoi ils ont une langue et un caractère à part. »
§ IV. ~ la foi de la plaine de Salmas passe au pays d'Ourmi, malgré Topposition des musulmans et des nestortens
De Khosrova le catholicisme s'étendit dans le pays adjacent d'Ourmi. dette vallée, bordée à Test par le grand lac bleu et salé du même nom , et resserrée au sud et au couchant par les montagnes des Gurdes , est la terre promise de la Perse. Le pur froment, le riz, la vigne, le tabac, le coton et toutes les variétés d arbres fruitiers y croissent avec une heureuse abondance ; et leurs fruits tirent du terroir une qualité qui les rend supérieurs à ceux des pays circoiivoisins. Les souvenirs les plus vénérables consacrent ces lieux , où Ton a placé le berceau de Zoroastre , réformateur do culte des constellations célestes et de la lumière. En (jàce , sur la rive opposée du lac , est Maraga , où le conquérant Houlagou bâtit lobservatoire qu a illustré lauteur
des Tables astronomiques s La même ville a donné nais*^ sance à Âboulfaradje , sarnommé BarHebrœus, qui ré^ digea sa chronique savante dans la riche bibliothèqiie qu y avait rassemblée le petit-fils de Djengis-Khan "". Plus tard, Tassociation des Frères-Ufùs , qui propagea le catholicisme dans ces contrées» sortit d'un humble monastère, dont on montre les vestiges dans la montagne.
Mais les Ghaldéens ont repassé le lac et se sont arrêtés dans la plaine d'Ourmi , qu'habitent avec eux des Arméniens, dont le nombre a été considérablement diminué par la colonie d'émigrés que les Russes , dans la guerre de 1827, ont transportée au delà de TAraxe. Cette popu^ lation chrétienne a des hôtes , ou plut6t des mattres redoutables, qui sept venus lui disputer la jouissance de cette terre , à Tépoque où les hordes tatares débordèrent de la Transoiiane sur l'Empire Persan. Ce sont les Afa^ chars, aux mours tprbulentes, renommés par leur humeur belliqueuse. Nadir-Schah , qui brisa , dans le siècle d^« nier, ie sceptre du Grand Mogol , qui conquit Bokhara et faillit abattre la puissance des. sultans, était le fils dun pâtre de cette tribu* La ferveur de la foi nmsulmane leur inspire une Apre intolérance , qui les a souvent poussés à la persécution du culte chrétien. C'est après des difficultés inouïes que le catholicisme s est implanté dans ces lieux. La secte nestorienne , effrayée de son apparition , en appela lâchement au fanatisme turc, pour le faire bannir.
* Cet ouvrage remarquable > oomposé vers le mUleu du xiii« siècle, prouve, à lui seul , combien la science , chez les musulmans de la Perse et de TArabie , a suivi , depuis ceUe époque , une marche rétrograde. Le nom de l'auteur est KodUa'NazirudDinf dit Tkoussi.
* Bar-Hebr«i chron. sirria., édit. à Paul. Jacq. Bruns et Guill. Kirtch* Leips. 1788, pref., p. i.
Il y a vingt ans encore , un catholique aurait exposé sa vie en donnant des marques extérieures de sa foi. Les nestoriens leur imputaient les plus grossières erreurs , entre autres, d*ètre idolâtres, mot tout puissant pour effaroucher une conscience musulmane. Ils voulaient dire par là qu'ils reconnaissaient la divinité ' de N.-S. J.-C.
On rapporte à ce sujet que les mollahs, obsédés par les faux témoignages des nestoriens , et voulant s'assurer de la justesse de leurs dépositions, citèrent un jour devant eux les minisires des deux communions. Cet étrange concile s ouvrit par \e Mémoire dun évêque, qui concluait en engageant les juges à proscrire les catholiques, ces idolâtres réprouvés par chaque verset de TAIcoran. Quand il eut ainsi charitablement parlé , Tun des trois pauvres prêtres catholiques qui composaient tout le parti des orthodoxes , parla en ces termes, avec son simple bon sens : c( Respectables mollahs , puisque Ton a invoqué lautorité du livre de votre prophète, je vais vous proiiver que nous sommes plus observateurs de sa lettre que nos adversaires. En effet , n est-il pas dit , que la iorah ( ou les livres de Moïse), les Psaumes et V Éçangile soiU les trois autres /icres*
' C'est peut-être pour la même raison que les réformés nous appellent idolâtres.
* Cette déclaration est contenue dans la deuiième surate de l'Alcoran, chapitre le plus remarquable du livre, et qui servira de fondement pour élever l'édifice de la future conversion des musulmans, impossible maintenant, jusqu'à ce que la science ait préparé les voies. Que de gens qui se disent chrétiens seraient couverts de confusion, en lisant ces versets où Mahomet reconoait les miracles et la mission de i.-C qu'il n'ose pas appeler formellement Dieu. H dit que Mariam, c'est-à-dire Marie, est son refuge; et il la déclare la plus exceUenle entre toutes les femmes. On dirait que le prophète savait la salutation angélique. Un docteur sbiite ou persan, embarrassé par une objcclion
recelés ? — Assurément , répondirent les mollahs. — Eh bien t s'il en est ainsi , il faut croire aux vérités qu'ils enseignent. Or^ l'Évangile affirme dans œnt endroits que N.-S. J.-C. est le fils incarné de Dieu. » En disant ces mots y il lut et interpréta quelques-uns des passages les plus frappants. Les mollahs , qui ne s'attendaient aucunement à un raisonnement aussi adroit, demandèrent aux nestoriens si les textes avient été fidèlement expliqués ; et, sur leur affirmative, ils ajoutèrent ; « Ces gens ont raison ; c'est vous qui êtes coupables den'ètre pas déjà convertis à l'islamisme , puisque vous prétendez penser comme nous ; et, pour votre punition, vous recevrez tous la bastonnade : » sentence qui fut exécutée sur-le-champ.
$. V. — Des ti'ois prêtres catholiques assistant à ce singulier
concile.
Le chef des théologiens catholiques était un bon prêtre, converti par Tévêque du Diarbekre. Il s'appelait Ichou , transcription chaldéenne du mot Jésus , que l'on donne au baptême, sans crainte de le profaner, comme chez nous le nom d'Emmanuel. 11 avait gagné, depuis quelques années, le prêtre Nebbia ', qui, en renonçant au nestorianisme, était devenu un pasteur zélé. Nebbia était marié,* suivant l'usage des nestoriens, lorsqu'il fut revêtu de la dignité sacerdotale ; et il était devenu le père d'une nombreuse famille. Gomme ses vertus et sa bonté lui conciliaient
que nous lui faisions À ce sujet , répondit que Mariam était la figure de Fatimab , fille de Mahomet et femme d'Ali. Voilà une interprétation du sens privé digne des shiitcs, les protestants de IMslamisme !
' Ce mot^ dont le radical se retrouve dans les autres dialectes de la famille des langues dites sémitiques , signifie prophète.
Testîme de ceux mêmes dont il avait quitté les erreurs , un prêtre d'entre eux vint lui demander sa fille en mariage. Nebbia la lui accorda ; et ce fut seulement après la conclusion du contrat qu'il reconnut sa précipitation â autoriser une alliance semblable , sans le consentement de son évêque. Effrayé par sa conscience , il partit aussitôt pour Khosrova» où résidait alors monseigneur Jean GurieL Le prélat, déjà instruit de cet acte, le reçoit comme un coupable. Nebbia essuie ses reproches avec le silence et l'attitude d'un repentant. Il demande seulement à son évêque qu'il lui soit permis, comme grâce et pénitence, d'aller remplir les devoirs de son ministère près des chrétiens du village de Nuilli , que la peste désolait. Il y court; et , après avoir opéré de touchantes conversions, il succombe, au bout de quelques semaines, martyr de la charité. Ce sacrifice expiatoire attira les bénédictions du ciel sur sa fille ^ qui en avait été l'occasion. En effet , persistant avec une fermeté admirable dans l'orthodoxie , elle empêchait son mari de célébrer selon le rit nestorien , en lui disant : « A a quoi bon dire la messe? La masse est-elle possible^ sans « la foi à la divinité de notre Sauveur? » Conune les habitants de son village voulaient la contraindre a venir prier dans leur église , elle répondit : « Je n'y mettrai le pied que te lorsque mon mari célébrera véritablement le divin sacri- «fice; d'ailleurs, c'est une règle établie parmi nous que, a si l'un des membres de la famille est catholique , tous les «autres doivent l'imiter. » Elle justifie la vérité de cette maxime ; car ses onze enfants sont devenus successivement les chefs d'onze familles catholiques ; et elte a eu la con-* solation de- voir son époux partager ses convictions. Ce prêtre , connu sous le nom de Youssoap , ou Joseph,
était le troisième membre du concile. Sa foi &t plusieurs fois mise à de rades épreuves par les uestoriens , qui voulaient se venger de sa défection. Ils recouraient à riotefvention des musulmans pour ces lAcbes ss^tisfactiops; et les deux Qaachas \ Youssoup et Nebbia , furent souvent condamnés à d'injustes amendes. Us subirent aussi en commun la peine de la bastonnade, qui leur fut inQigée avec tant de barbarie , qu'ils perdirent les ongles des pieds. Ces dignes confesseurs s'estimaient heureux de souffrir persécution pour la justice, et le nombre croissant de leurs ouailles les en dédommageait amplement.
Un jour que Quacha Youssoup cheminait vers Ourmi, pour visiter un malade , il rencontre un prêtre nestorien , accompagné de deux musulmans , sur le grand pont de briques rouges qui avoisine les jardins de la ville. Celui-ci l'arrête et dit aux Turcs : « Voilà un de ces hommes qui «croit et qui fait croire que J.-C. est Dieu. Punissohs-le a de son idolâtrie. » Alors ils le saisissent et le poussent sur le parapet , en le menaçant de le jeter à là rivière , s'il confesse la divinité du Sauveur. On était au printemps , et le lit du Nazlou, grossi par les neiges des montagnes, roulait ses flots avec impétuosité. Youssoup affirme courageusement la vérité, et il est précipité dans la rivière. Bien qu'il ne sache pas nager, il se débat si heureusement que le courant l'entraîne vers la rive. Chaque fois qu'il jeparaissait sur l'eau , il élevait la voix et la main , comme dans une déposition juridique, et répétait : c(Ouil il eât Dieu. <iOui] il est Dieu.» Paroles qu'il prononsait encore, pendant que le flot le portait sur le rivage. Les deux Turcs,
* Ce iDOtcbaldéen signifie prêtre. Les Turcs le prononcent Kéchiche, ainsi que les Persans ; et les Arabes disent Quadê.
arrêtés sur le pont, le considéraient, curieux de savoir ce qu'il allait devenir. Tout surpris de son salut, ils frappèrent rudement le prêtre nestorien qui les avait engagés à cet acte inhumain , et lui dirent : « Chien de mécréant , le a Seigneur Jésus ' est vraiment INeu , car c'est lui qui l'a d sauvé. »
$. VI. — De quelques auti*es exemples de foi et de vertu non
moins admirables.
Parmi les simples 0dèles, nous avons à raconter des traits d'une piété et d'un zèle aussi édifiant. Telle est l'histoire du père de Serais "", qui nous servait de surudji dans le voyage. Ce brave homme était venu au bourg de Babari , voisin du lac. La majorité des habitants était catholique. Frappé de leurs bons exemples , il s'unit à leur communion. Peu de temps après » il retourne à Mavana , son village, situé dans la montagne, à l'ouest d'Ourmi. Enflammé de l'esprit de prosélytisme, il expose les principes de sa foi épurée à l'un de ses parents , qui se décide à abjurer le nestorianisme, La prudence les obligeait à uu strict secret; ils. trouvèrent le moyen d'exécuter si habilement leur pieux complot d'amener à eux leurs autres frères, que la moitié du village était gagnée, avant que le ministre nestorien et les néophytes mêmes connussent l'innocent conspirateur qui les avait séduits. Lorsque leur majorité fut en état de déconcerter tous les plans d'une op-
' Les musulmans , en prononçant le nom deN.-S. J.-C. le font tonjours précéder du titre d'Jlçizrei, signifiant Grandeur, Excellence , •Seigneur : les protestants disent Christ.
* Serkii ou Sarkis est le mot arménien correspondant au nom. c(c
position intolérante, ils levèrent le front, et réclamèrent hautement un pastear catholique. Les prospérité^ temporelles ne récompensèrent pas le dévouement du père de Seriiis. Il fut y comme Job , mis à des épreuves que Dieu réserve sur cette terre à ses favoris. Il avait quatre cents montons, paissant sur la colline. Les Gardes tombèrent snr le troupeau ' , et en enlevèrent une partie ; la maladie fit périr le reste. Comme ses proches cherchaient à le consoler : a Je m'en réjouis avec Dieu , leur répondait-il ; car il y avait dans ce nombre du bien injustement acquis , et la tribulation purifie la faute. » Atteint bientôt d une maladie mortelle , il disait à ceux qui l'entouraient à son heure suprême : c< Le ciel s'est servi de moi pour vous c( rendre catholiques ; jurez ici , sur la croit du Dieu qui « va méjuger, qu'il n'y aura jamais parmi vous un apostat. « Je ne demande pas d'autre consolation. Pourquoi ces <c larmes ? La mort est le commencement de la vie dont t< nous vivrons tous, je l'espère, réunis dans le sein de celui m qui vous a fait connaître sa divinité. »
En la ville d'Ourmi, est une famille catholique, qu'on peut appeler le soutien et l'exemple des fidèles de tout le canton. Le chef de la maison , Polonais anciennement émigréy après avoir épousé Rachel , fille chaldéenne , entra au service du roi de Perse, parvint au grade ctemajor et mourut bravement au champ de bataille. 11 laissait trois garçons, dont les deux aînés remplacent déjà honorablement leur père dans l'armée. L'un d'eux , nommé Sukan ' ,
' « Tandis qu'il parlait encore, un autre vint et dit : Les Coêdim, ou Chaldéens , se sont jetés sur les chameaui ; ils ont saisi les brebis , ci les onl frappées du traocbaut de leurépée. » (Job., cbap. i. vers. 17.)
' Prononciation chaldéenne du nom de Jean , très- différente dans le>
fit , à dix-sept ans, une noble réponse au feu roi Feth>Ali- Schah , qui le pressait de se faire musulman , en lui promettant toutes ses faveurs. « Roi» lui dit-il avec une as^ surance digne des premiers martyrs chrétiens, mon père est mort pour vous; moi, je suis prêt au même sacrifice ; mais, si vous me parler de quitter ma religion , reprenez cette épée et tournea-!a contre votre serviteur ; » et il portait la main à son ceinturon» pour la détacher. Le Schah » émerveillé de tant de magnanimité, le récompensa, en rélevant à un plus haut grade. Le courage de sa bouillante jeunesse le portait, à cet âge , à se servir de la naème épée pour redresser tous les torts faits aux catholiques. Ayant appris que les évéques nestoriens tenaient Une sorte de conciliabule contre les prêtres orthodoxes , et qu'ils avaient insulté lun deux, il entre armé dans l'assemblée, et les menace de sa colère , s'ils ne cessent leurs intrigues. Sa famille étant la seule d'entre les Ghaldéens-Persans qui se soit élevée du rang de raïa à la dignité de Khan , les évoques, par crainte de son inQuence, usèrent ensuite de modération.
A Ardischer *, nous avons trouvé la veuve des Saintes Écritures, la femme forte, active, vigilante, résignée (dans la misère et élevant sa jeune famille dans la crainte 4ie Dieu. Longtemps seule au milieu des nestoriens , avant que le catholicisme se fût propagé dans le village , elle résista courageusement aux persécutions et aux attaques de ceux qui voulaient l'entraîner dans le schisme. Elle leur di-
dialectes elles langues de TOrient. Les Arabes le prononcent lahîa» et les Arméniens Channès,
' Nom persan de l'ancien roi que les Grecs appellent Artaxerce* Ce n'est pas ici le lieu de dire comment un Muvenir aussi mémorable est oltaché à ce village.
sait: «Je suis pauvre; mais j'ai la foi, trésor préférable è toute richesse. Je suis fkible , mais ma volonté est forte ; et jamais elle ne cédera, d Avec quel contentement de cœur elle nous offrait son pain blanc et ses. raisins! Comme ses enfants étaient propres , modestes et respec-' tueux , en baisant la main du missionnaire ! Les bénédictions du Seigneur sont véritablement sur cette maison.
$. Vil. — De ce qui manque aax prêtres et aux églises catholiques
de la terse.
En publiant les vertus et les mérites que nous avons découverts, en passant, au sein de ce petit troupeau catholique , lamour de la vérité nous oblige à dire en même temps ses imperfections ; parce que , provenant non de sa fiature , mais de sa misère et de son abandon du reste de la catholicité , ce sera une preuve nouvelle de la nécessité où nous sommes de venir immédiatement à son aide. Excepté le patriarche , qui a reçu , à Rome , de la Propagande, le bienfait d'une éducation ecclésiastique complète, les autres prêtres n'ont et ne peuvent avoir la science propre à leur assurer une supériorité avantageuse sur le clergé nestorien. Lorsque les ressources manquent pour l'entretien d'un seul mattre d'école, comment pouvoir former un collège et un séminaire? Le lévite destiné à la prêtrise est l'enfant qui a eu le privilège d'apprendre à lire les Psaumes ou l'Évangile et à tracer les caractères de l'alphabet dit nestorien. Â cette instruction primaire, il ne peut ajouter que la connaissance de la liturgie nécessaire pour le ministère, et quelques notions pratiques relativement à la direction spirituelle. Du reste , nulle étude
de l'histoire de TËglise, du dogme, des canons et de la morale. Le prêtre n est pas théologien ; il a seulement le zèle des fonctions actives du sacerdoce. Les traités les plus élémentaires manquent complétfsment dans la nation , qui possède à peine quelques- exemplaires des Livres Saints; et , comme le plus lettré est celui qui , outre le chaldéen , sa langue maternelle , peut comprendre et parler celle des Turcs, il n'est guère probable que ceux-ci lui fournissent jamais les moyens de se former dans la science chrétienne. Heureux encore , lorsqu'il a la faculté d'étudier grammaticalement la langue de la liturgie , que parlaient ses pères , et qui n'est plus comprise des gens du peuple.
Mais cette éducation si désirable suppose les loisirs et la paix d'uiie existence indépendante et assurée , état impossible au milieu de la détresse qui afOige la nation. Et cette détresse est telle qu'un vertueux prêtre me disait : (c Longtemps j'ai refusé l'honneur du sacerdoce, dans la « crainte de ne pouvoir subsister , si je renonçais au mé- « tier qui fait ma ressource. J'ai cédé enGn aux sollicita- « tions de l'évéque, comme à l'expression de la volonté « divine ; et je vous avouerai que la visite des malades, la (( confession des fidèles , l'enseignement du catéchisme « diminuent lentement mes heures de travail manuel , et « que la toile que je tisse ne peut pins me faire vivre. Il « faut que la Providence y supplée ; c'est à elle que je c( m'abandonne. » L'histoire de ce prêtre est celle de tous les autres. En descendant de l'autel , ils vont remuer la terre des champs , pourvu qu'ils n'en soient pas empêchés par l'accomplissement d'un devoir. L'un d'entre eux , dont les mains et le visage noircis par le soleil attestaient le travail violent qui remplissait ses loisirs, me disait encore :
« L'homme doit gagoer son pain a la sueur de son front; (( je ne me plains pas de mon labeur. Mon seul regret est « de ne pouvoir faire Técole aux petits enfants , si dési-* a reui d'apprendre à lire. » Comment leur resterait-il du temps pour préparer les instructions nécessaires au peuple et évangéliser leurs frères égarés , lors même que la nature de leurs occupations ne s'opposerait pas au libre exercice de Tintelligence?
La parole de Dieu est donc rarement distribuée aux fidèles ; et certes , leur attachement à la foi catholique , malgré ce dénûment spirituel , fait heureusement augurer pour l'avenir , lorsqu'ils recevront de nous les secours et les himières que nous sommes tenus consciencieusement à leur fournir. Que dire de la partie extérieure du culte , dont la décence et la dignité sont aussi nécessaires à la pratique de )a religion catholique que la parfaite connaissance et l'intégrité des dogmes et des mystères , dont chaque cérémonie est comme le corps et le vêtement ? Si la foi de ces âmes est assez vive pour reconnaître les miracles de l'amour divin à travers ces ombres d'un rite exécuté sans pompe et sans joyeuse magnificence ; si la nudité de l'autel et du sanctuaire leur retrace plus fidèlement Tétable du Dieu qui a voulu naître pauvre, que du moins, aux yeux charnels de leurs frères, encore retenus dans le schisme , les églises perdent cet air de tristesse et de délaissement qui les assimile à des chapelles nestoriennes ou protestantes! Qu'au contraire elles les édifient tous, par un reflet de la splendeur solennelle que le catholicisme , seul entre toutes les religions , sait répandre sur son culte , dans de justes mesures. Sans la généreuse charité de M. Brisset, supérieur des Lazaristes français de Constan-
tinople f qui trouvait le moyen d'assister les catholiques dans les contrées les plus lointaines, les prêtres manqueraient même des habits indispensables à la célébration des Saints Mystères. Ceux qu'ils ont reçus ont été divisés entre les diverses paroisses ; et chaque église possède , pour tout ornement, une étole, qui sert à chaque cérémonie et dans toutes les fêtes de Tannée *.
Combien de cathédrales et de simples chapelles en France pourraient , sans s'appauvrir, leur envoyer le superflu de leurs vêtements sacerdotaux t Ce qui vous parait usé et hors de service acquerrait ici im prix inestimable. La société de la Propagation de la foi devrait élargir, sous 1*0 rapport , le cercle de ses bonnes œuvres et transmettre des aumônes nouvelles aux maisons des Lazaristes , qui , des montagnes du Liban jusqu'à Constantinople , les répartiraient entre les églises de TAsie occidentale.
Nous dirons encore que les aulels manquent de tabernacles, et que le fid^e ne peut venir se prosterner devant le Dieu perpétuellement présent , Tindigenoe générale ne permettant pas de faire l'achat d'un ciboire ou d'un osten^
' L'église épitcopale de Khogrova , bâtie en briques de terre, desséchées au soleil , est éclairée par une simple ouverture , faite à soo toit plat. Ses colonnes sont deux troncs de sapins vermoulus ; et les enfants, ainsi que beaucoup de femmes , ne peuvent assister à la messe dorant rhiver« parce qu'ils seraient obligés de se prosterner sur une terre ba mide et nue* Les tuniques de l'évêque et des deux autres desservants sont d'une toile grossière. Quelques lumières éclairent l'autel. Les chantres sont de simples villageois, sans costume ecclésiastique. Cependant, aax Jours de la semaine sainte, les nestorieBs, les Arméniensschismatiques , les Gurdes, les Turcs, et même quelques Juifs, viennent regarder les cérémonies, surtout celle du lavement des pieds; et , satisfaits du spectacle, ils disent : « Ces chrétiens-là savent mieux prier que nous,»
soir. L'Oise épiscopale de la Perse , celle dont les ressources sont plus abondantes y ne reçoit annuellement qa une domaine de tomans, c'est-à-dire environ cent vingt francs de notre monnaie ; et il faut qu'une somme aussi modique couvre les frais du culte , d'entretien et de répa* ibUod. On conçoit à présent que les prêtres doivent pour* voir à leur subsistance par le travail des mains et par l'indastrie de quelque métier, puisquHs ne peuvent user du droit que leur reconnaît saint Paul, de vivre de l'autel. Les églises catholiques d'Arménie ne sont pas encore dans un besoin aussi pressant que celles de la Chaldée.
§. YlII. — Que Les diréticiis d'Orient espèrent en nous.
Si 9 comme nous en avons la ferme conviction , les fidèles de l'église d'Occident, instruits de la détresse de leurs frères de Perse, s'empressent d'envoyer des secours, le catholicisme se relèvera glorieux dans ces contrées , et y prendra accroissement, comme aux beaux jours de l'église orientale. Les communions dissidentes , éveillées par quelques échos de la parole qui retentit par la presse aux cent bouches , pressentent comme l'approche d'un changement heur^ix. C'est vers nos contrées que les regards sont tournés ; et tous les cœurs attendent l'heure du salut avec une sécurité d'espérance qu'on dirait appuyée sur des promesses prophétiques. A la vérité , un grand nombre , séduits par les illusions du temps et de la chair, comité jadis les Juifs, ne souhaitent que des prospérités terrestres , sans penser qu'elles viennent par surcroît avec le règne de la justice , dont elles sont le fruit et la récompense. Mais tous espèrent et vivent de la pensée de cet avenir, a Est-ce vous
qui êtes envoyé pour finir nos misères et commencer l'ère nouvelle, nous répétaient, dans toute FArménie, les chrétiens, joyeux de notre arrivée ? — Oui , osions-nous leur répondre, le règne de la paix et de la vérité vous est apporté; préparez-vous à le recevoir, et rendez droits vos sentiers. » Puis nous leur expliquions comment , en demeurant soumis au matlre que la Providence leur a temporellement imposé , ils pouvaient saffranchir du joug de l'ignorance et de l'erreur, avec plus de facilité que s'ils passaient sous telle autre puissance chrétienne. Nous devons » en effet , rendre ce témoignage aux Turcs, qu'ils laissent aux chrétiens le libre exercice de leur foi, et que, si l'injustice ou la cupidité opprime le corps , la conscience est toujours respectée, comme un sanctuaire inviolable. Or, il est écrit : <( Craignez surtout ceux qui peuvent tuer l'àme. »
§. IX, — De la complète liberté i^ligieuse, existant actuellement
pour les chrétiens de la Perse.
Sous le règne des Sassanides, la Perse, corrompue par les doctrines sensuelles du magisme ' dégénéré, repoussa et combattit le christianisme , trop sévère dans sa morale , avec un acharnement qui ne céda qu'à l'épéé et au symbole indulgent de l'islamisme. Les chrétiens, séparés par le schisme du centre vital qui distribue dans tous les membres du corps catholique le mouvement et la charité , disparurent du royaume, ou demeurèrent clair-semés dans quelques villes , comme de^ rejetons d'une plante devenue inféconde. Un petit nombre s'arrêta dans la vallée , fron-
' Ployez la première parUe de cet écrit, adressé à TAcadémie des Inscriptions et Belles* Lettres.
— 2ïâ —
tière de TÂrménie chrétienne, qui les pouvait parfois pto^ téger ; et ils suivirent les phases mobiles de sa destinée. Parmi eux sont compris les catholiques dont nous parlons.
Plus encore qu'en Turquie, où les patriarches grecs et arméniens de Constantinople , effrayés des progrès du catholicisme , ont acheté un firman qui commande , de par l'autorité musulmane, de rester dans le schisme, quand même la conscience solliciterait den sortir, les chrétiens, dans Je royaume de Perse, jouissent d'une liberté spirituelle inconnue même dans nos États chrétiens. Elle est le résultat de la liberté individuelle, bien inestimable, qui com^ pense, pour ainsi dire, tous les autres vices sociaux.
Il y a dans les mœurs de ce peuple , dont la moitié vit en tribus nomades *, quelque chose du temps des patriarches. Chacun se transporte à l'ouest ou au levant, au sud ou vers le septentrion, sans avoir à rendre compte à qui que ce soit de sa vie vagabonde. Là où coule une source limpide, au pied d'un coteau verdoyant, on s'arrête, ou dresse sa tente, pour savourer les jouissances de la nature et du soleil , sans avoir la peine de dire à qui que ce soit : « Ote-toi de mon ombre. »
Si le pouvoir était moins insatiable et plus riche, si l'industrie augmentait les produits duu sol fertile, les chrétiens jouiraient, nous le répétons , d'une sécurité que pourraient envier beaucoup de nos frères d'Occident. En
' Nous préparons en ce moment un travail sur cette population flottante, connue sous le nom d*Ilat8, et nous essayons de classer ses tribus d'après leurs dialectes, attenant au tare ou à Tanciennc langue persane, d'après leurs mœurs, les sectes auxquelles ils appartiennent , et leurs traditions historiques.
eiïet, lautorilé musulmane n'intervient dans aucun des actes religieux. Elle leur abandoune, comme affaire de famille, tout ce qui rentre dans le domaine de TËglise. L'homme peut quitter la voie qui lui est démontrée fausse, sans être responsable à un autre quà Dieu de cette démarche» la plus importante en ce monde.
Nous en citerons deux exemples. Les nestoriens, voulant empêcher l'accroissement des catholiques, députèrent quelques-uns de leurs prêtres au gouverneur de Khoi, petite ville de la province. C'était alors Akmed-Khan ; les envoyés exposèrent au musulman que l'intérêt de la patrie les obligeait à déclarer que, dans tel canton , tels chrétiens avaient osé se faire Francs, c'est-à-dire catholiques ; synonyme remarquable, puisqu'il identifie, dans l'opinion des schismatiques d'Orient, la qualité spirituelle et nationale de ceux dont ils reconnaissent et envient la supériorité. Le gouverneur écoula la requête, et leur dit ; « Mais, ces nouveaux Francs, dont vous me parlez, continueront-ils à me payer l'impôt, s'acquitteront-ils des corvées, me rendront-ils les mêmes honneurs, lorsque je les visiterai? — Ohl pour cela , répondirent les prêtres , ils resteront ce qu'ils étaient auparavant. — Allez-vous-en donc avec vos plaintes, leur dit Akmed-Khan. Il m'est bien égal qu'ils ne soient plus Kafirs \ comme vous. Ils peuvent encore, s'ils le veulent, devenir Juifs. »
Une autre fois, un catholique de Khosrova , réduit à la dernière détresse, conçut la malheureuse pensée d'amé-
* Le Kaflr, d'après la définition des Ihéologiens musulmans» est un homme 8an$ religion, ou qui fait profession ouverte d'incrédulité. C'est le nom qu'ils donnent à tous ceux qui ne partagent pas leurs croyances. Les Turcs l'ont changé en celui de Giaour,
liorer son sort en embrassant rislamisme. Dans ce dessein, il alla à Salmas trouver le mollah Baquir , revêtu de la di* gnité de Scheik-ul Islam , ou de chef spirituel des musulmans de la ville. Celui-ci » qui n'avait jamais vu une apostasie pareille , eu devina le motif et eut pitié du prosélyte. « As-tu averti ton Khaîifa '? lui dit-il. — Non , répondit lautre. — Eh bien , suis-moi ; » et il le conduisit à ses serviteurs, qui le bastonnèrent rudement. « Voilà pour la peine d'être mauvais chrétien, ajouta-t-il. Va maintenant chez toi recevoir la même récompense. »
§. X. — De la mission protestante américaine établie dans la ville
d'Ourmi.
Le moment nous semble aussi favorable que les lieux propices pour annoncer à ces peuples la parole de vie. La meilleure preuve que nous en puissions donner, c'est la formation d'une mission protestante dans la ville d'Ourmi. En 1 829 , MM. Schmith et Dwight, envoyés par la Société américaine instituée pour la propagation de la foi dite chrétienne, explorèrent le nord de TArménie et la province persane de la Ghaldée. Convaincus de la bonne disposition où sont les chrétiens d'accepter un nouvel enseignement religieux , ils conseillèrent au comité de la Société , résidant à Boston , d'organiser ici une maison de missionnaires. En 1833, au mois de mars, M. Justin Perkins fut désigné et envoyé pour diriger l'œuvre , qui ne commença réellement qu'en 1835.
Nous soumettrons à ce sujet quelques observations au
' Khalifa est le mol Khalife, ûgnifianl Succenenrf Suèililué, que les musulmans de ces contrées donnent aux évoques , comme s'ils savaient qu'ils sont les vicaires du vicaire de J.C.
lecteur , en nous gardant de laisser couler sous notre plume aucune de ces paroles acerbes et de ces accusations passionnées que la publication ' mensuelle de Thonorable compagnie prodigue contre notre communion et notre culte. De plus y ayant Tavantage d'être près des membres de la mission , d apprécier les qualités de leur caractère et de connaître tous les sacrifices qu ils font pour la propagation de har foi, nous ne pouvons improuver en soi un acte que nous venons conseiller présentement à nos frères , en leur reprochant d avoir été devancés par des protestants. Mais y d'un autre côté , en témoignant de notre respect pour les personnes , nous avouons la plus franche opposition aux doctrines qu'elles professent. Pèlerin de la foi , plus encore que de la science , nous avons fixé la tente du vojage en ces lieux y pour leur disputer les âmes qu'ils convoitent ; et nous resterons ferme à ce poste, jusqu'à ce que les catholiques d'Occident envoient des auxiliaires. La Perse et le centre de l'Asie occidentale deviendront , s'il plaît à Dieu , une lice ouverte aux chevaliers de la religion catholique ; et le monde entier connaîtra comment et pourquoi ils ont triomphé.
Si telle est la déclaration de guerre d'un profane enfant du siècle , que la grâce n'a exhaussé à aucun des degrés de la hiérarchie , que nos adversaires doivent-ils donc attendre des ministres du Dieu vivant, brûlés du zèle de l'apostolat et façonnés à sa dure école. Pour eux, les privations sont une habitude; les obstacles, les fatigues,
' The Missionnary Herald, n° 47. Washington-Street. Boston, prii 1 dollar ÔO cent, par an. Nous eihortons les catholiques à lire ce journal , qui, en les instruisant de Tesprit et des oeuvres de la Société américaine , les convaincra de l'opportunité de les combattre avec leors propres armes : conflit utile è la religion et à l'humanité.
un sujet de joie , et la pauvreté fait leur orgueil ; parce qu elle les rend plus semblables à leur mattre. Ils n ont d'autre famille que le troupeau tout entier de J.-G ; et sa sainte Eglise est la fidèle épouse qui attire tout leur chaste amour. A ces avantages sur les ministres protestants ils joindront la force irrésistible de la doctrine.
En effet , quel est le symbole des membres de la Société américaine? Celui des protestants avancés et conséquents, c'est-à-dire affranchis de tous les préjugés des idolâtres ou catholiques. Déjà arrivés au déisme , le fond de leur cœur nie la divinité du Christ ; quoique l'aveu de ce mystère expire sur leurs lèvres. C'est à cause de cette communauté de foi avec les nestoriens qu'ils sont venus établir au milieu d'eux une mission. Mais ceux-ci n'ont point encore réduit leur culte à la très-sirôple expression de rÉvangile commenté par le jugement individuel. Ils n^ont pas cité au tribunal d'une critique faillible le corps des sacrées Écritures. Ils ont accepté toute la parole de Dieu , et tiennent à leur liturgie , vieille de quatorze siècles. Le canon de la messe est le même que celui des catholiques , à part les noms des hérésiarques qui le pro* fanent. Ils prononcent intégralement les paroles sacramentelles , et croient , en communiant , participer au sang et à la chair de N.-S. J.-C. , c'est-à-dire se nourrir de la substance divine et humaine. Us administrent les sacre-^ inents du baptême , de l'ordre^ et du mariage , selon le rit catholique. Le docteur Ébedichou Sobensis et Joseph II , patriarche nestorien , nous assurent que cette église a retenu longtemps l'usage de la confession, de l'extrèmeonction et de la confirmation. Ils prient pour leurs frères trépassés. Ils observent des jeûnes plus rigoureux que les
plus rigoureux catholiques. Aussi nous accusent--ils de relÀchement , parce que nous mangeons du poisson , les jours de simple abstinence. Ils ont une hiérarchie ecclésiastique si sévère dans sa discipline que Tévéque ne peut manger de viande un seul jour de Tannée. Ils ont conservé le culte des saints ; la croix orne leurs temples ; et son signe commence et termine toutes leurs prières. Le célibat est la condition de la dignité épiscopale ; et le prêtre marié n en est jamais reconnu digne. Ils nont point pour église une salle, ni pour autel le tapis vert dune table, paré de FÉvangile. En un mot, ils croient a tout ce qu'ont renié les ministres américains ; ils pratiquent tout ce que ces messieurs rejettent. Cependant ces messieurs se flattent de les convertir ; mais à quoi ? La négation du symbole n'en est pas un,
S- XI. ■— Premier moyen qu'emploieront les missionnaires catholiques pour ramener les schismatiques.
Les missionnaires catholiques n'ont qu une chose à dire aux nestoriens : « Croyez à l'Église , une comme la iA vérité; et, si vous ne pouvez prétendre la composer «( tout entière , où est-elle , ainsi que son chef? Récente naissez cette tête du corps spirituel; et vous serez transit fermés en un de ses membres, vous vivrez de sa vie, «( vous croirez par sa foi ; et alors vous vous d^agerez de « tout l'attirail de ces arguments aristotéliques contre la n dualité des natures, distinctes dans l'unité de la pertt sonne du fils de Dieu , objections vieillies , que vous ré- (( pétez, sans les comprendre, et qu'il faut laissera Tora gueilleux , aveuglé par la lumière de son évidence. »
Voici l'unique point oii il faut placer toute controverse avec les dissidents de TOrient ou de tout autre pays : nécessité dune société religieuse, une, universelle et perpétuelle , comme la vérité ; nécessité d'un chef visible , comme elle , et investi des mêmes caractères ; réunion de ces caractères exclusivement dans le catholicisme. Cette société est celle que révent, en dehors d'elle, les philosophes, comme la vocation dernière de l'humanité; et quiconque ne se croit pas plus ou moins que les autres hommes doit s'enorgueillir avec raison d'être une goutte d eau perdue dans cette mer sans fond et sans rivages.
Une grenouille, dit un poète mystique des Persans ', chantait, sur le bord de la mer, les louanges de l'Océan. Des poissons, l'ayant entendue, conçurent un ardent désir de connaître celte mer, et se mirent en route pour la trouver. En nageant, ils tombèrent, par hasard , dans les filets d'un pécheur, qui les entraîna hors de l'eau; mais, à force de se débattre , ils y retombèrent ; et c'est alors qu'ils connurent pour la première fois l'Océan qu'ils cherchaient.
Le chant de la grenouille, suivant nous, est la voix de la vérité : les poissons sont tous ceux que prend dans ses filets une raison captieuse; et le catholicisme est la seule mer possible, qu'ils connaissent en se laissant choir dans son sein.
Oui I l'union dernière du genre humain , que salue le génie, plongeant son œil inquiet dans l'at^'enir, et qu'espère, à ses côtés, le dernier des fidèles, pour la glorification nécessaire du règne de Dieu , ne peut s'accomplir que par le catholicisme, dont le nom exprime déjà ce fait, et qui possède seul les éléments d'une société une, sainte,
' Djami,
vraie, possible dans tous les lieux, compatible avec tous les temps et immuable , comme la parole qui la fondée. Pourquoi donc chercher ailleurs ce qui est introuvable , et vouloir organiser solitairement Tœuvre qu'il a commencée et quil poursuit sans cesse, dans sa marche lente , mais progressive?
§. XII. — Chances de succès pour une mission catholique.
Les ministres protestants ont établi à Ourmi et dans les villages voisins quelques écoles , fréquentées par quelques enfants nestoriens.. Comme la compagnie a la générosité de donner une rétribution mensuelle à ses disciples, il serait difficile de décider si c'est Tamour de Tinstruction ou un autre intérêt qui les attire. Les Arméniens et les Juifs se sont contentés des Bibles qu'on leur a distribuées, sans vouloir de ce libéral enseignement. Trois évoques et quelques ministres nestoriens leur prêtent , moyennant une pension , le concours de leurs services *, mais, de conversions, il ne s'en est pas opéré une seule, ainsi que nous lavons vérifié, nous-même, sur les lieux. Nous le comprenons facilement. Quel culte pourraient leur donner ces messieurs, qui ont aboli même celui de leurs pères? Quelles croyances substitueraient-ils à leur symbole, eux dont la foi est de ne pas croire à tout ce qui la constitue?
L'été dernier, un prêtre de nos vieux Chaldéens\ attiré par la renommée que des Francs étaient venus se dévouer à l'enseignement de la nation , descend de ses montagnes et vient à la ville d'Ourmi. Mais, quand on lai explique que, pour embrasser la nouvelle doctrine, il
' Foyez la première partie de cet écrit.
faut abjurer toutcet]u'il croit et pratique, il secoue la tète, et remonte vers ses montagnes , en disant à un de nos frères : « J*étais venu chercher des ap6tres , et je n'ai pas trouvé des chrétiens. »
« Ah I Monsieur, me disait, dans sa naïveté , une vieillt; femme chaldéenne, dites-nous, je vous prie, ce qu'est le Nouveau monde; puisque les gens qui en viennent, prêchent une religion si nouvelle. ' »
Les missionnaires cathohques ont déjà, à eux, outre les villages orthodoxes, plus de trente autres villages, formant le diocèse d'un évèque, dont nous tenons entre les mains un acte, écrit de son qualem^ei revêtu de son sceau pastoral , par lequel nous sommes autorisés , soit à former des écoles, soit à instruire ses ouailles. De plus, il a juré de devenir le premier catholique de son troupeau. Si largent, que ronge la rouille, lui avait paru préférable au trésor de la vérité, il aurait été enchaîné, depuis longtemps , par la reconnaissance à la cause de ces MM. Américains, qui Font comblé de largesses, et qui ont pris la peiue de faire construire , à grands frais, dans sa maison, une salle d'école,, encore vide, qu'il nous a livrée, à nous ses hôtes, comme chambre- de réception. Nous avons su que le chef de la mission protestante , alarmé de cette bienveillante hospitalité , est revenu depuis solliciter le prélat, avec des arguments autres que ceux de la théologie et de la logique , mais sans résultat satisfaisant. Tous les hommes n'ont pas la force de vendre leur conscience. 11 veut, lui et ses fidèles, rentrer dans l'unité. Que son
' Le peuple les appelle les anglais de Veni-Dunia ou du Nouveau monde.
' Roseau qui ser( généralement de plume aui Orientaux.
église a-t-elle de commun avec 1 honorable compagnie de Boston? Il veut imiter lexemple de ces catholiques, qui remplissent déjà la moitié de son village, et dont il envoie nos prélres confesser les moribonds , en disant : « Allez donc prendre à larticle de la mort ceux qui vous ont échappé de leur vivant. » Nous en appelons pour témoins ces hommes, ces femmes et leurs petits enfants, qui, encore nestoriens, venaient saisir la bride de notre cheval et nous arrêtaient, en disant : « Restez : nos maisons sont à vous; et vous aurez aussi nos âmes, car cest le Seigneur qui vous a envoyés pour notre salut. »
Nous avons promis de revenir ; ils nous attendent , lautomne prochain : cest à vous, lecteurs catholiques, de décider si nous les aurons trompés '.
§. XIII. ~ Que le catholicisme seul peut améliorer l'état de la
femme en Orient.
S'il y a un point qui montre principalement le côté faible du protestantisme et son impuissance à effectuer dans les sociétés chrétiennes de TAsie aucun changement radical, cest celui qui concerne Faffranchissement de la femme et sa réintégration dans sa dignité , dont elle est redevable au catholicisme. Tous, n'oublions jamais que, sans la religion , qui seule sait honorer la très-sainte Vierge, mère du Christ, la femme n'aurait point acquis
' Les catholiques d'Angleterre sauront qae déjà, dans la Chaldée catholique , les fidèles prient, le jour désigné par Ta^sociation de lord Spencer, poar le triomphe de leur cause , qui est la nôtre. Nous espérons qoe cette nouvelle eicitera leur sympathie. Qu'ils se rappellent aussi la généreuse assistance que reçut de la France , en 1831, la population affamée de l'Irlande !
chez nous l'iofluence dont elle jouit, influence si louable et si légitime, quand elle est appliquée au bien. Les hommes et surtout les femmes de TOccident s^imaginent volontiers que, dans tous les lieux du monde , un esprit chefaleresque a créé ce culte , que notre langue appelle galanterie. Les uns et les autres sont dans une erreur profonde ; et le voyageur qui pose le pied sur une terre musulmane est frappé tout d'abord de cet air de veuvage qui attriste toute la société. S'il y cherche la femme, il ne la voit nulle part; car, comment donner ce nom à un être enseveli tout vivant dans le suaire de son voile , astreint en public à un silence absolu, et fuyant, comme indigne ou impur, la présence de l'homme , qui ne Télève même pas , dans sa loi , à rétat de personne.
Cette anomalie, preuve suffisante de la fausseté du symbole qui la consacre , est passée de la société musulmane dans les mœurs des chrétiens qu elle a assujettis. Leur femme, il est vrai , ne croit pas aussi crédulement que celle des fils de Mahomet rompre le lien du mariage en montrant la moitié de son visage à l'étranger ; mais elle est toujours une esclave, occupée des soins les plus rebutants du ménage , et qui , du jour où elle a été vendue à son mari par un contrat , n'a aucun repos à espérer dans son labeur'.
* Non-seulement la femme n'apporte aucune dot au mari ; mais celui-ci doit, pour l'obtenir, donner au père une somme d'argent, qui s'appelle Pernilha chez les Chaldéens. Le marché est débattu entre les parents et amis des deux fiancés, comme. s'il s'agissait de la vente d'un animal domestique ou d'un meuble. La naissance d'nne fille n'est jamais un sujet d'allégresse dans une maison. Que de fois des musulmans ne se sont-ils pas plaints à nous de n'avoir point d'enfants : ce qui voulait dire , dans leur bouche, qu'ils n'avaient que des filles!
Il n'y a que chez les catholiques arméniens de Constantinople et de quelques autres localités de l'Asie , comme Tokat et Angora, quon trouve, dans la compagne de rhomme, la juste conscience de sa dignité et cette pudique liberté qu'a autorisée le Sauveur des hommes, dans son entretien avec la Samaritaine.
Les ministres américains resteraient des siècles dans ce pays, ils gagneraient tous les hommes à leur doctrine, qu'ils n'auraient encore accompli que la moitié de leur tâche; parce que jamais ils ne pourront étendre leur influence sur la femme , ni pénétrer dans le sanctuaire de la famille. Le père se garderait de laisser entrer sa fille dans une chambre, que la présence d une Bible ne transforme point à ses yeux en un temple. L'unique expédient serait peut-être que la partie féminine du troupeau flit confiée à l'administration spirituelle des épouses de ces Messieurs !
Il y a plus de chances de succès pour nos missionnaires catholiques, qui commenceront par organiser des écoles pour les petites filles ' , aussi bien que pour les garçons. Quant aux femmes, elles apprendront dans les pr6nes et les sermons des dimanches et des fêtes, et surtout au tri* bunal de la confession, à connaître les droits et les devoirs qui leur fixent dans la société le rang qu* elles méritent.
' La première maison d'éducation pour les jeunes filles organisée sur une terre musulmane a été fondée à Ck)nstantinople par nos missionnaires lazaristes, au mois d'avril 1838.
$. XIV. - Avantages que nous retirons des missions
pro lestantes.
Nous n'avons pas toutefois l'intention de rebuter les membres de Fhonorable compagnie américaine. Loin de craindre, comme eux, la concurrence de nouveaux ouvriers venant glaner dans le champ de VÉglise, nous nous réjouissons en Notre-Seigneur J.-C, de Toeuvre qu'ils ont entreprise dans plusieurs contrées, depuis le commencement de ce siècle. Ils ont traduit les Saintes Écritures dans les idiomes les moins connus ; ils ont colporté et semé des milliers de Bibles et d'Évangiles, de l'orient au couchant ; ils ont ouvert des écoles qui habituent le peuple à apprécier l'instruction; ils ont, d'après leurs rapports , converti un certain nombre d'Idolâtres , c'est-à-dire de païens, dans Tlnde» le royaume de Siam, la Polynésie , l'Âustrasie , le sud de l'Afrique et le nord de l'Amérique.
Certes, nous gloriGons Dieu qu'ils aient poussé tant d'âmes à moitié chemin de la vérité , parce que nous les conduirons plus tôt au terme. Nous les remercions de nous laisser seulement la peine de revoir et de corriger leurs traductions. Nous serons reconnaissants, en entrant par toutes les portes qu'ils ont ouvertes avec tant de difficultés; et surtout nous leur savons gré d'aiguillonner aujourd'hui le zèle et la charité des catholiques par l'exemple de la vaste propagande dont ils leur ont emprunté l'idée.
J. XV. — Plan proposé pour la conversion des chrétiens
schismatiques de l'Asie.
La propagande qae nous allons exercer ne sera pas efficace, si elle ne s'établit simultanément sur plusieurs points, de manière à couvrir de son réseau toute l'Asie occidentale. Déjà les Lazaristes occupent Damas, Alep, le Liban , plusieurs îles* de la Grèce , Smyrne et Constantinople ; et nous espérons qu'ils accepteront la nouvelle mission de la Perse. Il reste encore toute l'Arménie, le Pont, la Gappadoce , la Galatie , dont les habitants se glorifient, comme nous, d'être fils des Gaulois, la Cilicie, le Diarbekre et les pays formant, sous les noms d'Assyrie, de Mésopotamie et de Babylonie , la terre des Chaldéens.
Le champ est large; et plusieurs millions d'âmes peuvent être sauvées. Nous appelons donc tous les ouvriers sollicités intérieurement du désir de travailler à la vigne du Seigneur. Le bien n'admet pas de monopole , et il ne s'effectue jamais plus merveilleusement que par le concours unanime de forces en apparence différentes. L'émulation est excitée; et ce que l'un n'avait pas prévu, l'autre le devine et l'exécute. Nous voudrions que les Dominicains revinssent prendre les missions de la Chaldée occidentale. Pourquoi la société zélée et puissante des Jésuites ne reverse-t-elle pas sur ces régions l'excédant des forces qu'elle ne peut employer dans les contrées chrétiennes? Que les simples prêtres, qui ont la curiosité et les moyens de venir examiner les chrétiens d'Orient, se mêlent à eux; et, en échangeant leur langue contre un idiome nouveau, ils leur inoculeront quelques germes d'orthodoxie.
Gomment la congrégation vénitienne des Arméniens, au lieu d'imprimer dispendieusement certains ouvrages neutres ou conciliateurs , sur des questions et des vérités qui n'admettent ni milieu ni conciliation , ne se souvientelle pas que sa patrie est encore opprimée sous le poids d erreurs que son premier devoir est d anéantir? Qu'elle sache que, en traversant le faubourg arménien de Sébaste (Sivas), nous avons salué la chétive maison oii naquit Méchitar, son immortel fondateur ; et il n y avait pas un seul catholique dans le lieu, pour comprendre notre salut religieux I Pourquoi tant de prêtres arméniens catholiques dans Galata et Péra , lorsque , faute de prêtres, leurs frères meurent, en Arménie, schismatiqucs et quelquefois musulmans? Que la congrégation des Méchitaristes de Vienne détache vers la terre de S. Grégoire l'Illuminateur quelques-uns de ses jeunes membres, en qui nous avons cru entrevoir de futurs apôtres de la vérité I
En un mot, Francs et Arméniens, que tous se mettent à l'œuvre; et que ceux-ci perdent l'habitude de ces petites distinctions de race et d'école, comme si tous nous n'étions pas les mêmes membres du corps un et indivisible de J.-G. et de la sainte Église '. Les premières positions qu'il faut accaparer dans l'Arménie sont Trébizonde, Erzeroum, Tokat, Erzingam, et surtout Van, d'où il est facile de mettre la main sur le rocher d'Aghthamar. Quant à l'autre patriarcat de Sis, en Gilicie, nous espérons bientôt aller le reconnaître en éclaireur.
Une union tendre et indissoluble resserrerait tous les
' «> Afin que tous, ils soient un ; et , de même que vous , 6 mon père, vous êtes en moi et moi dans vous, ils seront aussi un en nous; et le monde croira que vous m'avez envoyé. » Jean , xvii, SI .
anneaux de cette chaîne ; une correspondance active et profitable pour la piété et la science la rattacherait au point central de l'Occident ; alors nul doute que , sons une force aussi compacte » toutes les barrières ne se rompissent, comme un mince fétu. Et vous, tournant les yeux vers rOrient, vous y verriez poindre le crépuscule de l'aurore qui doit resplendir sur la chrétienté d'Asie ' .
* A Caboul , ville principale de TAfghanistaD , il y a dans ce moment une dizaine de familles arméniennes^ dont Téglise est restée déserte, depuis plusieurs années, par la mort du prêtre qui en était ctiargé. Us en demandent un avec instance ; et ils ont chargé le voyageur, de qui nous tenons ce rapport, de s'adresser à Echemiazin. Les prêtres arméniens catholiques attendront- ils donc que les schismatîques les préviennent? Le point serait néanmoins aussi important que favorable pour une mission. Il forme la capitale d'un Etat séparé et indépendant; il est facile d'y aller par l'Indus; c'est la porte de l'Inde, du Cachemire , du Tibet et de la Tatarie méridionale. Des marchands de toutes ces contrées remplissent habituellement les caravansérails; on y voit même quelquefois des habitants de la Chine. Au nord, dans la chaîne de l'Hindou-Couch , sont des races dont la langue tient i celle de l'Afghanistan et de l'Inde. Les hommes dits Siah-poust, ou Peaux noires, ont une telle ressemblance physique avec les races européennes, qu'on les a crus des descendants des Grecs , possesseurs de la Bactriane. Un jeune Français, nommé Coron, cherche à pénétrer dans ce pays, jusqu'ici inabordable, mais qui ne le serait pas aui apôtres de la foi catholique. Nous savons aussi que toutes les tribus tatares, improprement Appelées Kir g his, puisqu'elles se nomment elles-mêmes A^azafc, c'est-àdire titres et sans souci, sont dans un état religîeui fort compatibie avec la propagation de l'Evangile. Ces tribus sont hospitalières , tolérantes , et ne connaissant guère de l'islamisme que le nom d* Allah ou de Dieu, Le premier déserteur russe qui sait lire remplît chez elles le rôle lucratif de prêtre. Toutes ces peuplades vagabondes errent dans les mêmes steppes, où, sous les premiers successeurs de Djenghis-Rhan, le christianisme étaitannoncé par les Frères -Prêcheurs, et où Saint-Louis envoyait des missionnaires- ambassadeurs , pour conspirer au renversement de la puissance sarrazine. Mais les temps fiiés par la Providence pour l'extinction de l'islamisme n'étaient pas arrivés. Le poète Camoëns
J. XV. — Que la propagaade catholique doit s'exercer souî* riiiflnence et la protection de la France.
La liberté de conscience dont jouissent les chrétiens de la Perse a plutôt son principe dans les mœurs et le bon sens de la nation que dans une loi formelle. La législation, faite pour régler les rapports des hommes entre eux , n a point encore prétendu déterminer ceux de Thomme avec la divinité. Néanmoins, comme les sociétés européennes nous fournissent trop d'exemples de cette usurpation cri-^ minelle, et qu en tout lieu la vérité a ses contradicteurs , il pourrait arriver que des passions malveillantes excitas-^ sent le pouvoir à retirer ce droit imprescriptible. Il suffirait pour cela qu'un dissident corrompît avec son or le gouverneur d'une province, ou calomniât, près du chef de rËtat, les intentions les plus louables. Il faut donc préve-
« dit : « Infortunés cbréticns ! serait-il vraiqae Voua fussiez nés des dents « que Gadmus seraa sur la terre , et qui ne devaient produire que dos « lioinmes acharnés k leur destruction ? Ces nouvelles et terribles in- « ventions, ces instruments mortels d'artillerie, n'en ferez- vous pas de « glorieuses épreuves contre les murs de Byzance et les villes de la « Turquie? N'entendez-vous pas les Grecs ? Ils appellent votre secours^ « Les peuples de la Thrace, de la Géorgie, de l'Arménie vous dé- « noncent le Turc féroce , qqi condamne les enfants aux pratiques de « l'Alcoran, esclavage le plus affreux de tous! Vous vous vantez de « votre générosité et de votre tiravoare; consacrez-les donc à punir une « telle barbarie; et que les chrétiens ne cherchent plus la gloire cou- « pable de détruire des chrétiens 1 • {As Zustadas , canto vu, st. 9, 12 et 13.) En recommandant aussi aui chrétiens de cesser leurs guerres et leurs divisions poHUqnes , nous nous gard»«ns de faire un appel à la force du sabre. Les peuples musulmans ne sont plus persécuteurs de notre foi; ils céderont librement k la douce violence de la parole qui a dit aui pâtres de ces contrées ; « Gloire à Dieu dans le plus haut dos deux f et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! »
nir ce désordre ; et Tunique moyen de le faire , c'est que la puissance protectrice du catholicisme en Orient établisse un de ses délégués dans la Perse. Que la France ne néglige jamais ce privilège , anciennement acquis , et qui • relève au-dessus de toutes les souverainetés chrétiennes, de couvrir de son drapeau national les églises, fijlesde rÉglise orthodoxe. Si elle comprenait tous les avantages , même temporels, résultant de ce droit sacré, elle serait aussi empressée de l'étendre, que jalouse de le conserver.
L'esprit de foi , qui remonte du ^ein du peuple vers le pouvoir, qui len avait autrefois dépouillé, convaincra peut-être ceux qui nous gouvernent et tous leurs représentants à l'étranger qu'il est de leur intérêt d'être sincèrement catholiques, et de coopérer courageusement à la régénération religieuse, qui seule peut raviver notre société. Le temps et la mode de l'incrédulité ignorante sont passés , Dieu merci I Nous renvoyons le sourire de la pitié à tous ceux qui ont ri des seules choses dignes de Tamoar et de l'admiration de l'homme sur la terre. Nous savons , et nos neveux auront plus manifestement cette intelligence, que, si nos pères , aveuglés par une folle sagesse, ont secoué sur eux, comme Samson , les colonnes du temple, ils devaient être, comme lui, écrasés sous ses ruines* Qui oserait présentement ne pas applaudir aux efforts de ceux qui tentent de reconstruire Fédifice avec le Seigneur î
Le jour où la France serait unanimement cètbolique, elle aurait l'empire du monde. Ce n'est point dans l'espoir d'une suprématie politique, passagère et méprisable, comme tout honneur humain , que nous émettons cette
pensée; mais bien, parce que notre nation, seirie entre toutes lesi nations du globe , présente te caractère difittitotif d'nne unitë intime, homogène et invineible, qu'elle éok à la conservation de son unité catholique. Qu'elle dirige maintenant vers le bien cette énergie toute^puissante ; et> nous le demandons , quel autre peuple est doué à un assex haut degré des mêmes avantages de la religion , de la langue et des institutions sociales , pour oser lui disputer celte supériorité profitable à tous?
Depuis la mission du général Gardanne , aux jours de Napoléon , la Perse n a plus entendu parler de nous ; mais rinfluence usurpée temporairement par le peuple européen qui redoutait la nôtre n'a point effacé le nom français de la mémoire des Persans. Une sympathie secrète les pousse aujourd'hui à renouer des relations, trop longtemps interrompues. Ils ont une telle avidité d'apprendre et de parler notre langue, que nous avons résolu de poser, pendant notre séjour au milieu d'eux , les bases d'une Uni'* versilé , pour l'enseignement public de la jeunesse. Si un regard favorable de notre gouvernement encourage cette CBUvre naissante , elle peut porter des fruits heureux pour la nation persane, et confirmer, comme preuve nouvelle, la mission de dévouement et de propagande civilisatrice que la nation française doit s'arroger dans l'humanité. Nous désirons ardemment la réussite de ce projet, dans l'intérêt de la religion et de la science; et nous ajoutons qu'eu étendant l'influence extérieure de notre chère patrie, nous pourrions servir encore utilement les intérêts de son commerce.
Mais, pour que l'institution des missionnaires, propagateurs du catholicisme parmi les chrétiens , et des lumières
chez les masulmans, ait un avenir assuré , il faut, de toute nécessité , qu'un consul français réside à Tauris. Les événements dont toute cette partie de l'Orient doit être le théâtre nous intéressent trop vivement pour ne point en surveiller la marche, et ne pas jeter aussi le poids de notre influence dans le plateau de la balance qui pèse ses destinées. Si notre aurore commençait sous des auspices aussi fortunés , nous dirions avec assurance : « En vérité , le doigt de Dieu est là. »
A EUGÈNE ^^^
Taaris, ce U^ mai 1839.
GnER Eugène,
Lorsque tu recevras cette lettre, tu auras entre le$ mains les deux fragments que je t'envoie sur les Ghaldéens ; et les considérations que j ai cherché à développer sur la nécessité d une mission cathoKque et scientifique dans ces pays t auront sans doute fait partager mes conyictioos. Tu verras quel bien on pourrait opérer ici, avec des ressources médiocres. Depuis plus d'un siècle , le catholicisme a abandonné ces contrées ; et toutes les sectes religieuses , qui sont conservées et améliorées , en quelque sorte, par son voisinage ou sa présence, lors même qu'elles ne reviennent pas à lui , y sont tombées à un état d'abaissement qui légitime vraiment le mépris que les musulmans ont pour les chrétiens. Il faut donc qu'on remette le flambeau sur le chandelier, afin que les peupies voient la lumière. En même temps qu'on travaillera pour les chrétiens, on peut être infiniment utile aux musulmans. La jeunesse de la Perse est avide d'in* stroction; elle recueillera avec avidité toutes tes con*" naissances qui lui seront apportées d'Europe. Jusqu'à présent , elle n'a vu dans les Francs qui parcourent ces pays que des marchands, des aventuriers ou des observa^ teurs curieux , qui ne tentaient rien pour elle. Prouvonslui que les catholiques sont les frkes de tous les hommes, même de leurs ennemis. Plus tard , ils seront reconnais-
sants ; et Dieu , dans son incompréhensible miséricorde » prépare peut-être de loin, au sein de leur société, quelque changement heureux.
L'ouverture de mon école , retardée par les fêtes d un mois religieux, qui astreint les fidèles mahométans à de longues prières , a définitivement eu lieu , voici plus d'un mois. Le nombre des élèves inscrits pour venir à mes leçohs eist considérable ; j'ai été obligé d'en refuser beaucoup et de les prier d'attendre l'arrivée des missionnaires. D'ailleurs , comme je fais le cours dans ma chambre , qui est petite , je n'ai pu admettre qu'on nombre limité d'auditeurs. T(Mis sont mtisttlmans » è l'exceptiou des fils de quelquies grands personnages arméniens, qui sont là comme otages de leivr imtiob, et comme représentants de la fnsioh que je veux opérer entre les musulmtins et les chrétiens: fusion sociale , j'entends^ et basée sur le principe juste-» ment compris de la liberté religieuse. Us ont une grande ardeur, que je cherche è entretenir, en leur montrant en perspective des leçons meilleures et plus savantes. Nous no\D9 bornons t<)tut.simplên(ieiit à l'étude de la grammaire française , que j ai rédigée pouk* eux en persan , comm? j^ te l'ai dit , en y admettant Iq méthode qrabe , ce qui teur plait b^ueoup* Le souvenir ineffaçable des leçons du vénérablie M. de Sacy m'a rendu ce travail facile , et m'a prouvé combien son enseignement était s<4ide et juste* Je chetehe donc à leur iipprendre le français, comme lui m'apprenait le persan ; et je tie désespère. pa$ d'établir a Tauris un petit CMége de France.
•Quand. ces Messieurs arriveront, je pourrai leur offrir quelques interprètes capables de comprendre leurs leçons sur les autres points de la science. Quelques-uns lisent cou^
raniment et eipliquent assez bien. H nous faudra rédiger un dictionnaire français-persan , ouvrage essentiel , ana*logne i eelui que les Anglais ont d^'a si excellemmeirt exécuté dans Tlnde. Ensuite , que de traductions utiles à eittre^ndre , poi^r populariser chez ce peuple nos connaissances I Voilà de beaux projets, cher ami , que je ne me sem pas assurément la force deiécuter; mais j aime à les croire réalisables. Si ce sont de pures illusions , elles nke seront du moins utiles a moi-même; car, en appre-* ncint le français , je suis forcé de faire des progrès dans la langue persane. C'est elle que je parle à mon cours , et je pérore déjà comme un professeur de Sorbonne. .
Le cBmanche soir, je mène mes élèves se promener, avec moi. Nous faisons de longues courses, auxquelles la mollesse ofientate ne les avait pas habitués. Je les . fais courir et sauter, en leur donnant le bon exemple de mes tours de gymnastique» Pois nous nous asseyons au bord de quelque ruisseau. Ils me traduisent txk français les od^s.de Hafiz, <|ue quelques-uns ont la prétention.d expliquer mystiquor ment ; et , comme le sens ne s accordé pas toujours avec les idées de tous , je suis témoin de controverses fort pliaîr santés, et en même temps instructives. Je les ai <)éjà initiés à quelques-uns de nos jeux de société. Le propos discordant va aussi bien à la langue persane qu au français. La charade surtout s'y trouve à Taise , vu la variété des acceptions dans lesquelles sont pris des mots qui , tout en s'écrivant de la même manière^ se prononceqt fort différemioent.
Mais parlons daatnes choses plus importantes, et qui regardent le succès de l'œuvre. L'Orient ne ressemble point a l'Europe : il y a là certains usages qu'il faut suivre ,
pour s attirer la bienveillwice des bdooines puissanU, Nous avons déjà fait passer au roi la Vie de Napoléon , avec les gravures d'Horace Vernet Je suis certain que ce présent sera agréable à Sa Majesté ; j'espère qu'il en. témoignera direetement sa satisfaction » par eiemple , en paraissant approuver naon école. On sait déjà a la cour qu'un Français est venu se faire volontairement maître d'école è Taiirts; et cette nouvelle a plu à tous les grands > qui me l'ont fait savoir. Si le roi vient ici dans deux mois, comme la nouvelle s'en répand ^ j'espère avoir une audience et lui exposer mes projets. Comme il en verra d^à les bons ré* sultats , je ne doute pas qu'il ne nous encouvage. M. Leleu m'écrit qu'un ambassadeur doit venir ici de la part de notre gouvernement. Je n'ose croire à cette bonne nouvelle, tant elle me parait providentielle. Si nos hommes d'État étaient moins divisés entre eux par de miséraUes que** relies de personnes ou de vanité , et slls songeaient davantage à finfloence civilisatrice que doit exercer extérieurement la France , ils comprendraient, certes:, que le moment n'a jamais été phis favorable pour renouer des relations avec ces contrées. Mais on ne porte pas ses vues si loin ; et les ministres n'en ont guère. le temps avee leurs règnes éphémères. Je dis donc qu'avec de petits cadeaux on peut se faire ici de grandes amitiés. C'est pourquoi je te chargerai de quelques petites emplettes. Sache d'abord qu'ici réside l'héritier présomptif du trône , jeune enfant de onze ans environ , qui est actuellement près, de son père, mais qui doit revenir à Tauris dans quelques mois. Je sais que le roi désire lui donner une éducation européenne. La reine, sa mère, qui est ici, ayant eu connaissance de mon école, m'a fait dire qu'elle m'envcc"
rait certainemeDt son fiis : ce qui veut dire que nous lui donnerons des leçons ; car il ne pourrait se mêler avec ses futurs sujets. Il faut encourager ces bonnes dispositions de mère , en flattant ses goûts de femme. Or» je sais qa elle serait enchantée de recevoir une robe française à ia mode. Le goût de nos vêtements gagne les femmes comme les hommes ; et il est bon de favoriser ce penchant y qui prépare toujours la régénération future. Ici on ne connaît rien de nos étoffes de France : tont paratt admirable. Une robe de soid moirée ou de velours ferait bon effet. Tii joindras quelques fleurs, des flacons de senteur de nos meilleurs parfumeurs , et de ces riens qui concernent la toilette. Je veux aussi offrir au jeune prince un petit costume militaire , semblable à celui de nos petits artilleurs, comme on en voyait bcaucoap à l'époque de 1 830. Ce cadeau sera pour lui le plus agréable qu'on puisse lui faire ; et je sais que son père en sera satisfait. D'ailleurs, il n'est pas mal que le premier uniforme euro* péen porté par le (ils du roi de Perse soit un costume français. Sous ce rapport , nous ne perdrons rien à gagner l'amitié des maîtres de ce royaume , peu portés vers tes Russes, qu'ils craignent, et vers les Anglais^ qui achè-* vent de les ruiner, en leur portant leurs produits, qui se vendent fort cher.
J'ai reçu hier, 4 mai , ta lettre du 1 0 mars , amsi que celle de Léon et de ma bonne sœur. Juge de ma joie et de mon bonheur d'avoir sous les yeux quelques paroles- de mes amis. Avant de lire vos lettres , je restai un quart d'heure à considérer ce trésor, a le presser dans mes mains , è le baiser. Je n ai point encore assez dompté ma nature
et surtout mon cœur ; les doux souvenirs de la patrie y vWent encore dans toute leur force.
Je t ai déjà écrit que j'avais reçu tes lettres du 10 octobre et du â 5 décembre ; mais elles ne me sont parvenues que le â6 mars. Enfin j'ai compris la cause du retard , et j ai vu qu'elles n'étaient pas perdues* Douter de ton amitié, de ton attachement pour ton Eugène , c'est chose qui ne m'est jamais venue à l'esprit; j'étais bien plutAt porté à croire que des mains malveillante interceptaient ma correspondance : complot dont je ne connais pas les autears, et qui a été déjoué, quand j'ai pris notre consul de Tré* bizonde pour intermédiaire.
Chaque fois que tu visites SL Dureau de Lamatle, dis-lui quel est mon attachement pour sa personne ; il égale l'idée que j'ai de son mérite. Depuis que j ai eu te bonheur de le cohnattre, il n'a cessé dé m'éneourager.par ses conseils et sa protection. C'est urt homme qui veut frauchement le bien et le développement de la science. Dis-lui que mes rapports précédents doivent être bien indignes de l'Académie ; car je n'ai eu le temps ni de les revoir , ni même d'en prendre copie. J'espère que le Mémoire sur la Chaldée , qui te parviendra avec cette lettre , méritera mieui, du moins, quant à la première partie , l'attention de ces messieurs. Je ne sais si je me fais illusion ; mais je crois avoir. soulevé des questions toutes neuves. J'ai l'intention de faire le même travail sur les Curdes et sur d'autres tribus peu connues. Mais pour cela il faut voyager ; et j'ai les pieds liés par mon école, jusqu'à l'arrivée dé M. Seafi. En fout cas, que des missionnaires viennent ou non , je prendrai deux mois de vacances y après les grandes chaleurs , vers la tin d'août.
Je m'avancerai alors dans les endroits sûrs de la frontière du Curdistan et de la Ghaldée. Là, j espère moissonner des renseignenients qui m'intéressent davantage à me* sure i{iië Je pénètre dans là vie sociale et la latlgue de ces peuples.
Visite les chefs du conseil de TAssociation de la Propagation de la foi. Dis-leur comme i\ serait utile, poiir la gloire de la religion et l'extension dii catholicisme, de pouvoir disposer de quelques fonds en faveur des églises arméifiienlieâ que j'ai signalées a leur attention. Ce souvenir de leurs frères d'Occident réveillera leur foi ; leur charité fera réfléchir ceux qui sont encore séparés de nous, jeU tera de la considération sur notre communion , aux yeux des musulmans , et préparera la réunion à laquelle nous devons travailler. Le moment n a jamais été plus favorable. Que les chrétiens d'Occident qui ferment les yeux à la lumière sachent qu'elle sera portée à d'autres enfants moins ingrats. Je suis heureux de retrouver là ton bon ami Certes. C'est ainsi que, sans nous en douter, ta Providence nous rapproche. Réveillons-nous donc de notre apathie, et mettons en pratique les bonnes insfHiations qui nous viennent. Prouvons que nous n'avons point oublié les excellentes leçons que nous avons reçues à notre collège commun >. Saliie-le de ma part, et dis -lui qqe je l'aimerai davantage encore s'il peut être utile à la cause de nos chréti^is. Dieu, je l'espère, nous réserve qudqifes Jours d'avenir, que nous passerons à conspirer ensemble pour le triomphe de la religion. Pent^tre ferai-je encore plus d'un voyage en Orient , ^e nos bateaux à vapeur semblent avoir rap^
• Le collège Stanislas.
proche , comme aux frontières de la France. Je n'ai point de vues d'ambition ; je ne veux ni richesses , ni places: lamour de Dieu , de mes frères et de la science me suffit. Rappelle -nioi au souvenir de nos amis communs qui travaillent à la cause du catholicisme , de MM. Gerbet, . Comballot , de Coux , de Montalembert , Bonetti , Godin , des jeunes rédacteurs de TUnivers et de l'Uni vei^ité catholique, de ton bon ami Le Prévost, et d'autres, vers lesquels j'étais porté de cœur, mais dont m'éloignaient quelques préoccupations , qu'on appelle politiques. A la distance où je suis, elles me paraissent, plus que jamais , bien petites et bien futiles^ près de la grande et unique question de chercher à régénérer les autres, en nous régénérant nous-mêmes. Adieu ,
Ton EOGJBNE.
A M" LOUISE ROGERON.
Royaume de Perse » ce 12 mai 1839.
Ma bien chère Louise , tu as prévenu mon intention ; depuis longtemps j'avais le désir de t'envoyer une lettre. La distance seule à laquelle nous sommes m'avait empêché de le faire. Figure-toi que je suis resté huit mois sans aucune communication , même avec les amis que j'ai laissés a Constantinople. Que de fois ma pensée a traversé les déserts et les mers qui nous séparent, pour te suivre dans notre paisible habitation de ta cité ou dans celle de l'ilreeait, qui me rappelle tant et de si doux souvenirs ! Je te vois avec le cher Frédéric, aussi bon chrétien que sou épouse.
et le petit Gustave au milieu, lisant et écoutant les conseils salutaires qu'il reçoit. Rien ne trouble la vie calme et retirée que vous menez. Les jours se lèvent et se couchent sur vous sans trouble* Pendant six mois , Tannée dernière , précisément à cette époque , il n'en était pas ainsi de ton Eugène. Chaque matin il changeait de 'gite ; il gravissait les montagnes, aux ardeurs d'un solçil qui ne ressemble point à celui de l'Anjou ; il passait les torrents et les rivières ; il errait dans des plaines désolées ; et bien heureux était-*il, quand il trouvait le soir un abri et un morceau de pain noir. Joins à cela l'attente continuelle d'avoir à défendre, avec nos armes , notre vie et nos bagages contre les tribus des brigands qui infestent ces contrées. Cependant je n'ai jamais eu un sentiment de crainte. J'avais avec moi M. Scafi , ce vertueux missionnaire , et j'étais convaincu que sa présence , sanctifiant le voyage , attirait sur nous la protection céleste. Non-seulement nous n'avons point été maltraités par les Turcs et les autres infidèles , mais même ils nous ont reçu avec une hospitalité inconnue dans nos contrées chrétiennes. Le voyageur, quand il a obtenu l'amitié d'un chef militaire , est regardé comme un frère. Tous me faisaient l'honneur de me prendre pour un ambassadeur franc. On me prodiguait des honneurs qui m'embarrassaient beaucoup. Cependant je faisais bonne contenance et je prenais un air solennel. Mon sabre , mes pistolets , mon fusil ne me quittaient point , et toute ma suite était aussi respectablement armée. Les leçons d'équitation, prises fort à propos à Paris, et mises en pratique ici par un exercice continuel , ont fait de moi un véritable officier de cavalerie. Bref, je jouais extérieurement un rôje qui déguisait bien le fond de ma pensée. C'est encore ainsi
que je continue à me faire respecter chez les Persans. Le but que je me propose est de chercher à rallumer dans ces contrées le flambeau de la foi, éteint depuis des siècles, tout en servant la cause de la science ; et je ne désespère point d'obtenir, tn ce dernier point, quelque succès^ Les missionnaires du Levant, qui me regardent avec raison comme un antre frèi:e et leur ami le plus dévoué, revien** dront évangéliser ces pays, et nous pourrons y faire de belles choses. Dieu seul a permis que j accomplisse aussi heureusement ce voyage , auquel me portaient instinctivement mes études et mes goûts. Désormais je n'ai qu'un seul désir, c'est d'user ma faiblesse pour le triomphe du catholicisme. Le monde et sa gloire , je les compte pour rien; et, si je continue à me livrera Tétude avec une ardeur croissante et pluséclaiiiée, ce n'est que dans l'unique vue de me servir de cette arme pour la défense de la vé-* rite. Tous mes projets d'avenir aboutissent là. Je ne songe point à amasser ou à me ménager quelque p6ste brillant. Le nécessaire me suffit , et je sais que je le trouverai. Tonte mon ambition est de me ranger à la dernière place , entre ceux qui ont la prétention d'être utiles à l'Église, qui , au foad, n'a pas besoin de nous pour triompher. Je serais bien en peine de dire de quel côté se dirigeront désormais mes pas. Je suis prêt à aller au couchant et a l'orienl;, si j'y vois quelque bien religieux ou jaooial* à entreprendre. L'influence de la religion est vraiment admirable ; pour s en convaincre, H suffit de venir chez les peuples qui ont le malheur de l'ignorer encore. Chez eux la fraude , la supercherie , la fausseté sont des qualités louées , parce que, dit-on , elles montrent toutes les ressources de l'esprit qui ne rougit pas d'y recourir. Voilà le triste côté des hommes
et des pays au milieu desquels j erre maintenant. Le sens nK>raI manque complètement à cette société ; et l'intérêt est le motif de tous les actes privés et publics. Pour ne point être affligé par de tristes preuves de cette nature dégradée, je prends le parti de n'avoir jamais avec qui que ce soit de rapports d'argent ou de finances. De la sorte, tout m'apparait sous des dehors riants. Dis à M. Letourneau , au bon souvenir duquel je te prie de me rappeler, que je rie manque de rien , que je vis avec toute Téconomie possible , et que , pour moi, je dépense fort peu. Les frais , très-minimes en ce qui concerne le boire et le manger, (sortoat lorsqu'on a pris, comme moi , la bonne habitude de ne boire que de l'eau claire, régime agréable aux musnlinans, pour qui l'usage du vin est un péché mortel)^ sont fort augmentés par le nombre des domestiques qu'il faut nécessairement avoir pour être considéré , par les cadeaux qu'il faut faire sans jamais en recevoir , par l'hospitalité qu'il faut accorder aux quelques catholiques de ces contrées, tous réduite à la dernière misère , par les livres qu'il faut faire copi^, enfin par mille autres causes. Toutefois, grâce aux 3,000 fr. que l'Académie a bien voulu m'allouer, mes dépenses n'excèdent pas mon revenu.
Adieu, bien chère Louise; remercie ton mari et ton petit Gustave de leurs aimables lettres ; je les aime au«tant que toi , ce qui veut dire beaucoup.
Ton filleul et ton frère.
A M. SCAFI.
Tauris, Ie6 jain 1839.
Cher monsiedr Scafi ,
Les nouvelles que j*ai reçues hier, 8 juin , ont été pour moi une rude épreuve, que la grâce toutefois ma fait supporter, en me laissant l'espoir que tout se réparera. Vous savez combien j'avais pris l'œuvre à cœur, et comme tout devait me faire croire qu'elle se réaliserait. Je m'y étais livré corps et âme, me considérant comme un indigne membre de votre sainte congrégation; et j'avais mis hardiment la main à l'œuvre. Depuis cinq mois , je vous suivais par la pensée , j'assistais à toutes vos délibérations; et, des yeux de l'espérance , je vous voyais revenir avec les maîtres non-seulement annoncés , mais promis. Aujourd'hui tout est changé ; votre société diffère à se charger de cette œuvre '. Je prouverai tout à l'heure qu'elle ne le peut ; et cette preuve ressortira de tout ce que je vais vous dire.
Vous savez , cher et vertueux ami , qu'en oie quittant , c'était bien avec l'intention formelle de revenir. Vous me disiez même que , dans le cas où vos supérieurs ne croiraient pas pouvoir se charger de l'entreprise , vous trouveriez toujours quelqu'un à envoyer, à la place des Lazaristes. Cependant M. Leieu me laisse entrevoir la chose
* Nous sommes heureui d'annoncer que l'honorable congrégation des Lazaristes a bien youlu récemment se charger de la mission de Perse. Le 30 novembre dernier, M. Scafi a quitté Gonstantinopic , pour se rendre à Tauris , Â la suite de notre ambassadeur M. le comte de Sercey. ( JYoie de VÉd., !•' juillet 1840. )
comme fort incertaine, ou reculée dans un avenir asse2 vague. Les Carmes , me dit-il , ont été choisis par la sa*crée congrégation de ia Propagande. Je ne doute point que ces religieux n'aient toutes les qualités , le zèle , la piété et ia foi, qui constituent des apôtres; mais ces titres y qui suffisent dans toutes les autres contrées du ^lobe, seraient peut-être inutiles ici, s'ils ne s'unissaient à la qualité de Fratiçais. Je vous semblera! , sans doute , au premier abords bien ridiculement orgueilleux, en paraissant croire qu'il n'y a que des hommes de ma nation qui soient propres à remplir actuellement la mission ; cependant je crois qu il en est ainsi. La raison en est que les missionnaires qui viendront seulen^ent dans le but d'évangéliser les chrétiens auront les plus grands obstacles à surmonter > et ne trouveront peut-être pas protection de ta part du gouvernement persan , s'ils ne s'imposent à lui , comme ayant à exécuter une œuvre directement utile , et j'oserais même dire , nécessaire. Il faut qu'ils entrent ici > comme les missionnaires du dernier siècle à la Chine, avec la science et les lumières des arts et de l'industrie. La nation persane , tombée au dernier degré d'apathie et d'ig<norance> veut se relever, elle en sent do moins le besoin; mais elle comprend qu'elle ne peut le faire qu'à l'aide d'une nation qui ait en ses mains une force suffisante pour opérer cette œuvre. Les musulmans de ce royaume<«avent qu'aujourd'hui toutes les connaissances sont le monopole des nations civilisées et chrétiennes de l'Occident ; ils savent que, si la France ne marche pas en tète , c'est elle du moins qui a l'habitude d'offrir ses services avec désintéressement. L'Angleterre ayant rompu avec eux , ils désirent extrêmement se rattacher à une autre nation , qui puisse II. 20
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les protéger, au besoin, contre le voisin puissant qui les menace. Ils sont persuadés en outre que les Français n'ont point le même intérêt que les Anglais à empêcher chez eux le développement de l'industrie. Enfin ils voient dans notre caractère» et surtout dans notre langue, un lien possible et désirable. Vous avez été témoin de lenthousiasme avec lequel on a accueilli le projet d'un établisse*ment français. Ce désir est toujours aussi vif, quoique des influences étrangères aient cherché à le comprimer, et que les Persans, timides, parce qu'ils sont divisés et démoralisés , n'osent publiquement le manifester. Depuis votre départ, il n'a point faibli; jen ai des témoignages certains. La mission , qui sera édifiée sur la base solide de la reconnaissance, qui lui liera le Gouvernement, à cause des services rendus à la jeunesse, sera toute-puissante. Il ne lui faut qu'un peu de temps pour révolutionner heureusement tous les hérétiques et tous les schismatiques. Personne n'osera résister à ses tentatives spirituelles d'apostalat ] elle trouvera même sympathie et encouragement dans les autorités mahométanes. En outre , il est à croire, comme j'en prouvais la nécessité dans ma première lettre sur la Chaldée, que la France enverra ici un représentant ' ; et, avec cet appui extérieur, il n'y aurait aucune vexation à redouter. Des religieux étrangers , au contraire, qu'ils soient Italil^ns ou d'une autre nation , sembleront venir ici dans le but exclusif qui a jeté dans la Perse , depuis quelques années, des missionnaires calvinistes et luthériens, et qui y retient les Américains. Ils auront à combattre les intrigues jalouses de ceux-ci ; et , comme
' Il faut se rappeler que celte lettre était écrite avant le départ de rambassade. ( Noie de Véd,]
probablement ils n auront pas autant d'argent qu eux , ils rencontreront mille déboires et mille difficultés. Les Carmes iront probablement s'établir à Ispahan , où résidait l'ancienne mission de la Propagande. Or, ce théâtre, est borné , et n a point la même importance de position que Tauris , située sur les confins de l'Arménie , de la Chai* dée et de la Perse. Tout autre lieu serait défavorable, et ne pourrait noème occuper les ouvriers du Seigneur. Qu y a-t-il à Ispahan ? Quelques centaines de familles schismatiques , abaissées a la dernière ignorance, et qui se plairont à résister aux religieux , ne fût-ce que par Teflet de la vanité arménienne , qui se croirait quelque valeur nouvelle, puis* qu'on viendrait de si loin, tout exprès pour la séduire. Mais que Wniverdié ou le CoUége réussissent , avec la protection royale , et vous verrez tous les Arméniens briguer l'honneur d'y envoyer leurs enfants, avec les fils de leurs maîtres ; et ceux-ci , une fois instruits , ne resteront pas dans Terreur. Je reviens maintenant à la question du collège, que j'ai ouvert, sous le titre modeste à* École , tant j*étais loin de croire que je serais abandonné. J'étais même intimement persuadé que , dans le cas où vous ne pourriez décider votre honorable congrégation à se chaîner de ce fardeau , vous amèneriez du moins à votre suite un médecin et deux prêtres de bonne volonté , sujets que je me figurais faciles à trouver. Mon but, en commençant seul> était de pouvoir diminuer les difficultés que rencontreraient les missionnaires qui viendraient me relever, en leur formant quelques interprètes , dans le cas où ils ne connaîtraient ni le turc ni le persan, et en groupant autour d'eux quelques disciples intelligents et fidèles. Grand Dieu I loin de moi la pensée de faire valoir quelque peu ce que
j'ai fait; néanmoins, je vous avoue que , si j avais pu prévoir qu on me laissât seul , je n'aurais point commencé une œuvre , par laquelle je devais susciter contre moi la déGance russe, la jalousie anglaise, la concurrence des Américains, les intrigues arméniennes et les froideurs de quelques autorités persanes , gagnées par la bourse de ces messieurs. Je n ai fait aucune attention à toutes ces misères. Jai mis ma confiance en Dieu, et aussi en vous; et j ai marché droit, sans paraître voir ce qui était visible ; et je puis dire que j'ai réussi. Ce qui fortifiait mon courage, ma persévérance et mes poumons, c'était l'espoir d'être prochainement secondé. Ma conviction à cet égard était si intime que , mes élèves et moi, nous avions déjà fait le projet d'aller vous recevoir en grande pompe , à votre arrivée. Encore une fois , vous aviez dit en partant que des maîtres viendraient. C'est pour cela que le firman et le local d'une maison nous ont été accordés ; c'est cette nouvelle , répandue jusqu'à Ispahan et Schiraz , de l'établissement d'un collège français, qui a relevé le courage de tous les catholiques arméniens et chaldéens , entretenu dans sa bonne volonté l'archevêque d'Ardicher, éloigné des Anglais ceux que leur or avait attirés , excité une velléité de retour parmi les Arméniens, au point que leur unique vartabed est venu , l'autre jour, me faire des propositions à cet égard ; c'est elle qui a fait dire à la mère du prince héréditaire qu'elle nous donnerait son fils ; c'est elle qui donne le droit à tous les représentants européens d attendre de nous quelque chose, et qui leur a fait écrire à ce sujet des notes diplomatiques. Qu'ajouterais-je? Rien pour moi, qui ne dois et ne veux me compter pour rien dans cette atTaire.
Si on ne continue pas ce qui a été commencé, les plus tristes effets en résulteront , soit dans Tesprit des Persans , qui auront droit de nous accuser de légèreté et d'inGdélité à notre parole , soit surtout parmi les populations chrétiennes, qui attendent avec impatience ces nouveaux apôtres. De Kosrova, d'Ourmi, de Babari, il m arrive des lettres et des messagers, pour me dire : « Viennent-ils? Ils se font bien attendre. Quand commencera-t-on enfin, à nous instruire et à réunir nos frères égarés? » L'archevêque d'Ardicher est surtout le plus inâpatient, parce que les Anglais le tentent continuellement. Il leur répond : « J ai donné ma parole aux Français, qui vont venir; je ne veux pas de vous. » Si les Français ne viennent pas, de dépit, ou par la nécessité de sa position critique, il peut s'unir aux Américains. Vous ne roe parlez pas de lui dans votre lettre ; néanmoins vous savez qu'il avait été résolu que, par tous les moyens posstbies, nous chercherions à lui trouver une pension. Cet argent sera bien placé , puisqu'il paiera le salut de plusieurs milliers d'àmes; et il est nécessaire , pour quelques années du moins, parce que d'abord il ne pourrait peutêtre pas prélever sur son troupeau ses revenus annuels. Monseigneur Michel de Kosrova est venu dernièrement à Tauris , exprès pour savoir si quelque bonne nouvelle était arrivée. Il parait comprendre actuellement tout ce qu'aurait d'opportun la présence des religieux français ; il les désire impatiemment, et il ne cessait de me dire : « Ah ! pourvu que, après nous avoir donné de l'espoir, ils ne nous délaissent point I » Il est parti , en me recommandant bien de lui envoyer un exprès , pour l'avertir du contenu de votre réponse. Elle est venue, et les bras me sont
tombés. Je lisais et relisais votre lettre» sans pouvoir croire que vous aviez pu vous décider à rester à Gonstantinople, sans être aUé à Rome vous expliquer avec Tordre des Carmes, et sans avoir, je le répète, décidé quelques-uns de nos ecclésiastiques à venir ici vous précéder ou vous remplacer. Je me «uis bien gardé de dire que tout était perdu, car je conserve encore quelque espérance; d'ailleurs, en portant le découragement parmi les nôtres, j'aurais fait la joie et le triomphe de nos nombreux opposants. J ai concentré et dissimulé ma douleur, et j'ai dit : « Attendons : il n'est point encore venu de réponse définitive. » On parait croire à ma parole ; mais , comme je ne puis plus parler de Totre prochaine arrivée , des belles choses que vous ferez , on devine peut-être mes doutes , mon embarras et ma fausse position. Le prêtre qui est près de moi, et qui serait actuellement un bon et utile auxiliaire , me disait : a II « faut que notre nation soit bien coupable, puisque tous « les projets relatifs à son amélioration ne peuvent réus- <i sir. » Le pauvre homme est si triste qu'il passe les jours et les nuits à soupirer.
Des députations d'Arméniens sont venues me trouver et m'ont dit : <c Dès qu'il sera certain qu'un collège doit être établi ici, nous vous enverrons nos enfants, si vous daignez les recevoir. » J'ai paru faire le difficile , afin qu'ils apprécient davantage l'importance et le bienfait de l'institution. Ils attendent ma décision.Un de leurs ichkans a voulu s'associer à moi. Comme c'est un homme gagné aux Anglais, sans convictions religieuses, et qui voulait me prêter son appui pour tout démolir ensuite , je l'ai traité de haut en bas, en lui disant que la protection du souverain me suffisait ; que mon école était pour les Persans et les musul-
mans ; qu il n y était pas question de religion ; ( ce qui est vrai, puisque j'évite tout ce qui s'y rattache directement) que nous nous souciions peu que les Arméniens nous en • voyassent maintenant leurs enfants, assurés qu'ils seraient obligés de le faire plus tard ; que leur secte périrait d'ellemême, lorsque l'instruction éclairerait leurs enfants; que» du reste , nous ne voulions pas les arraclier de force à leur miUet; et que, pour être reçus catholiques, ils doivent s'en rendre dignes par leur conduite, leur savoir et leur ferme intention de persévérance. Voyez la puissance attractive de la vérité I ils n'ont jamais envoyé un seul enfant à l'école des protestants ; ils ont même ia plus profonde antipathie pour eux ; et, quand nous leur parlions de notre école , ils nous disaient : « Tant mieux I elle empêchera au moins que des hommes sans foi en forment une autre. » Ma petite école va à merveille. J'ai quatorze élèves; c'est bien assez pour le moment et pour retendue du local. Tous, à l'eiception de trois Arméniens, dont deux 61s de khans , sont musulmans. Ils prennent admirablement ensemble ; il y a fusion complète. Toutes mes règles de grammaire sont une propagande invisiUe , qui leur entre par tous les pores , sans qu'ils s'en doutent. Ils ont pour moi tout le respect et tout rattachement que je désire. Ils travaillent actuellement sur une grammaire persane. J'espère que dans un mois ils l'auront fini d'écrire et d'étudier. Je leur donne trois fois la semaine mon cours public , écrivant chaque mot sur un tableau noir , qu'ils entourent, accroupis siur leurs talons, et qu'ils regardent avec de grands yeux. Le dincianche, je mène dîner dans les jardins ceux dont je suis le plus content durant la semaine. J'en ai un qui me sert^ déjà de sous-maitre et de
répétiteur. Il est intelligent, proiionce parfaitement et parle un peu. Nous avons commencé à rédiger un dictionnaire français'persan. Dans quelques jours, je leur don* nerai des leçons sur la géographie : j'attends pour cela l'arrivée des livres que je vous demandai au mois d'avril, et qui ne me sont pas encore parvenus , tant les cara* vanes sont mal servies et cheminent avec lenteur ! Les gravures de Napoléon m'ont été remises. Je les ai expédiées sur-le-champ au roi , qui les a reçues avec beaucoup de plaisir.
Vous avez tort , mon cher et aimable compagnon de voyage, de me dire adieu, pour deux raisons : première" ment, parce que j'espère vous voir dans peu a Tauris; se^ condement , parce que je ne puis partir dans ce moment , quand même je le voudrais. Comment, en effet, quitter cette école , sans la remettre entre des mains qui puissent l'administrer et la continuer? Que penseraient de nous les catholiques et les Persans? Comme les ministres protestants se réjouiraient de notre imprudence, eux qui parais* sent disposés à nous disputer pied à pied le terrain I Dans ce moment ils organisent une imprimerie, afin d'inonder la nation chaldéenne de leurs brochures. Si leur propagande n'est pas annulée par une mission plus dévouée, et qui s'appuie sur la vérité , il faudra renoncer à faire plus tard quelque bien dans ce pays. Ensuite, nul doute que, si je laissais l'école, ils ne s'emparassent de ces éléments. Je sais qu'ils attendent un maître de français ; c'est, je crois, un Arménien gagné à leur croyance, ou plutôt, ne croyant rien, comme eux. D'ailleurs, je viens de prendre pour six mois une autre maison, plus grande et plus commode, en face du consulat anglais. J'ai été obligé de me meu-
bler, c est-à-dire d'acheter les tapis et les autres choses nécessaires poar recevoir convenablement ceux qui me visitent, toujours en vue de préparer rétablissement français.
Maintenant je crois qu'il faudra prendre le parti de faire venir de France deux ou trois prêtres séculiers, avec un médecin , personnage indispensable , si votre congrégation ne peut définitivement venir ici. J'attendrai ce secours, dussé-je encore retarder d'une année mon voyage , pour faire l'école à mes bambins. Dans ce cas , je renoncerai , du moins pour le moment, à la mission scientifique, et je tâcherai d'en remplir une autre plus méritoire et plus importante. Il n'y a qu'un sacrifice qui me coûtera : je vous le dirai. Monseigneur de Kosrova, comme vous le savez, est nommé patriarche général de la Ghaldée. Il doit aller, au mois de septembre (dès le commencement), prendre possession de son siège et faire la tournée de son vaste diocèse. Il convoquera tous les évoques et tous les prêtres ; il leur donnera ses instructions et leur fera connaître quelle doit être sa nouvelle administration. Le pauvre patriarche est dans la plus grande gêne; et, ce qui l'a fait attendre jusqu'à cette époque , c'est l'espoir de recevoir de Rome quelques secours et lofire que je lui ai faite de bon cœur de me charger des frais de route, en l'accompagnant. Il était ravi de m'avoir à ses côtés, pour paraître devant les pachas; et il espérait que je pourrais, par ma présence, stimuler et encourager un peu les Chaldéens.
Ce voyage rentrait tout-à-fait dans mes vues. J'aurais étudié et scruté les institutions et l'état de l'Ëglise dans ces contrées ; et nous nous serions concertés sur les moyens de porter un dernier coup aux nestoriens, du côté d'Amadiah , 011 se réunira une espèce de synode. J'aurais pu instruire
Rome et tous les catholiques du bien qu il y a à faire chez nos frères les orthodoxes et chez les dissidents, soit jacobites, soit nestoriens. Nous devions aller à Bagdad , de là revenir à Mossoul etMerdin ; en un mot, c'était ritinéraîre que j avais projeté, exécuté avec les moyens les plus favorables pour reconnaître les chrétiens de ces pays. Mais j'avais arrêté ce projet dans la supposition oii vous seriez déjà venu me remplacer et continuer l'école. Si je suis seul, je le répète, je ne pourrai quitter le poste, pour les raisons ci-dessus mentionnées. Si par hasard vous pouviez venir ici et rester jusqu'au mois d'avril, vous prendriez possession de ma maison , vous auriez mon prêtre châldéen, que vous pourriez envoyer à droite et à gauche chez les Cbaldéens d'Ourmiah; et vous continueriez l'école, selon le plan que j'ai tracé. Deux de mes écoliers seraient dans le cas d'enseigner aux autres : vous n'auriez qu'à les diriger. Toutefois il serait mieux de vous adjoindre un jeune Français, si un de vos confrères ne peut vous suivre; et, si ce jeune hoaime était médecin , tout irait à merveille. Au mois d'avril , je reviendrais avec Monseigneur. Cependant des professeurs définitifs auraient été choisis; et l'occasion n'aurait |K>int été perdue, non plus que l'influence que nous pouvons nous flatter d'avoir déjà. Sans faire de grandes dépenses, il faudrait venir néanmoins avec quelques ressources , afin de pouvoir, par exemple, donner une pension à l'archevêque d'Ardicher, ce qui peut s'élever, je pense, à 30 tomaiis ; entretenir trois maîtres d'école dans la vallée d'Ourmiah et deSalmas, à 20 tomans chacun; continuer les appointements de mon sous -maître, à qui je donne 3 tomans par mois. Il faudrait en outre pouvoir décorer un autel et organiser une apparence de chapelle.
Si vous veniez à la Gn de juillet, jusqu'au 15 août, je vous expliquerais toutes mes observations , et nous continuerions ensemble notre école. A cette époque , nous partirions pour Khosrova , et nous ferions la tournée d'Ourmiah. Là , monseigneur et moi , nous vous quitterions pour cinq ou six mois. Que pensez-vous de mon plan ? Pesez-le, examinez-le, avec M. Leieu et vos antres confrères. Croyez que c'est dans le plus grand amour du bien que je me permets de vous donner ces conseils ; et, quelque parti que vous preniez , soyez convaincu que je ne cesserai jusqu'à la mort d'être pour vous dévoué comme un frère. Après vous avoir connu si intimement , avoir été si puissamment édifié par vos exemples et encouragé dans le bien par vos conseils , comment ne serais-je pas reconnaissant?
Si vous ne venez pas , je compte aller passer septembre et octobre dans une tournée chez les Chaldéens d'Ourmiah et de Salmas. Mais comment , profane que je suis , pourrai-je vous remplacer? Jen rougis : cest seulement pour combattre la propagande des ministres. Ma pensée est toujours avec vous, lorsque je ne suis pas à mon travail, ou à mes écoliers. Je vis le plus retiré possible. Ne trouvant aucune sympathie chez tous les Francs, je ne les vois que par étiquette.
Adieu , embrassez tous vos frères , et daignez me regarder comme le vôtre.
A LÉON BORE
Tauris, ce II juin 1839.
Ghbr Léon,
La visite du toit natal et de tons ces lieax auxquels sont attachés les souvenirs si vifs de la première jeunesse a dû produire sur ton cœur une impression que je comprends d'autant mieux que je suis exilé de la patrie. L'Arceau , le jardin, la vigne, tout a dû te rappeler ces jours heureux que nous passions là , près de notre bonne mère. Aujourd'hui, nous ne sommes plus des enfants, nous touchons à l'âge mûr; et la vie s'est dépouillée de ses illusions, pour nous apparaître sous son véritable point de vue, celui du devoir et de la mission qu'elle impose à chaque homme. Heureux celui qui peut se rendre le témoignage de les remplir I
D'après l'extrait de V Iniroduction sur le Pcmihésme, que tu as eu la bonté de m'envoyer, je vois que tes études sont toujours dirigées sur des matières aussi. dignes de notre examen qu'elles sont sérieuses. Je me réjouis de lire le travail en son entier, lorsque les numéros de l'Université Catholique me parviendrqnt.
Comme toi , mon Léon , je professe , mais avec cette différence que tu parles sur de belles matières, et que ton frère essaie de disserter, en mauvais persan , sur le sujet fort aride et très-commun de la grammaire française. Il fallait bien commencer par là , pour conduire ensuite à d'autres études plus intéressantes des élèves qui témoignent
autant de zèle que de bonne volonté. On a dit avec justesse que le Persan nous ressemble. 11 conçoit vivement les choses, il se livre avec ardeur à leur investigation; mais, il a le tort d'être léger et inconstant.
Je m'efforce de former ainsi quelques disciples, capables de servir d'interprètes aux missionnaires français que j'attends, et de maîtres de langue aux autres disciples que ces messieurs réuniront sans doute dans notre future Uniçershë. Ce projet, qui me sourit, à cause du bien social et religieux qui peut en résulter, soit pour les musulmans, soit pour les chrétiens, et surtout pour les catholiques, me retiendra en Perse plus longtemps que je ne l'avais pensé. Je m'abandonne à la conduite de la Providence; et, quoique, jusqu'à présent, je n'aie fait dans mon voyage aucune des choses que je m'attendais à y faire avant de l'entreprendre , bien que je le commence par où je croyais devoir le finir , et que je n'aie suivi aucune des routes que j'avais d'abord tracées sur la carte , je n'ai pas lieu de me repentir de ce qui a été, et j'espère quelque peu de ce qui sera.
Depuis le départ de M. Scafi , j'ai fait venir près de moi lin prêtre chaldéen , instruit dans sa langue , avec lequel je vis comme avec un frère. Ce que j'ai est à lui ; et je reçois en retour ce qu'il sait. II ma déjà appris beaucoup de choses, et m'a mis sur la voie de plusieurs découvertes. Tons les matins, je suis son acolyte dans la célébration des Saints Mystères , et je lis l'épttre, selon le rite. Je commence à m'acquitter passablement de ces fonctions. Je comprends maintenant mieux que jamais combien la religion est utile ici-bas, même dans les détails qui lui semblent le plus étrangers. Ainsi je ne parviendrais ni
aussi vite, ni aussi facilement à Tintelligenee du chaldéen, si je m'étais fermé ia porte sainte de TÈglise, de sa liturgie , de sa langue et de ses pratiques ; je me réjouis en N.-S.-J.-C. du retour espéré des nestoriens. Pour mon compte , si je suis assez heureux pour pouvoir contribuer au salut d'une seule âme , je ne regretterai jamais d'être venu jusqu'à l'ancienne Médie.
Le printemps est ici fort tempéré. La végétation est entretenue dans toute sa fraîcheur par des pluies qui tom^ bent à torrent, mais qui durent peu; en sorte que je n'ai été empêché que deux ou trois fois, dans six mois, de faire ma promenade habituelle, à l'heure désignée. L'air est d'une pureté extrême ; il n'y a ni miasmes , ni brouillards, ni toutes ces maladies qui affligent la population de nos cités. Néanmoins le pays est pauvre et misérable à cause de l'insouciance des habitants , de la mauvaise administration de l'État et des vexations des satrapes, qui subsis* ient toujours. Ces contrées , entre les mains d'un peuple civilisé ou chrétien, seraient un paradis terrestre. Travaillons à amener cet heureux événement. Je suis toujours convaincu que , avec une propagande éclairée, bienfaisante et opportune , on peut changer l'état des chrétiens, et les ramener au sein de l'unité : projet qu'il est toujours bien doux de concevoir , lors même que , contre mon opinion, le temps de l'exécuter ne serait pas encore venu. L'étoffe persane que tu as reçue pour Caroline lui a^ t-elle plu? Âssure-la bien de mon affectueux attachement, et embrasse tes deux gros garçons , qui doivent à présent prononcer franchement le nom de leur oncle; et toi, mon cher Léon , reçois le témoignage de mon amour entier et fraternel.