VOYAGEUR MISSIONNAIRE EN ABYSSINIE
Perse. — Tauris , ce 15 janyier 1840.
Monsieur ,
LoFFiGiER français qui accompagnait l'ambassadeur persan , et que vous avez rencontré par un heureux hasard sur le bateau à vapeur le Sésostris, ma remis la lettre dont vous laviez chargé. Avant de nous connaître personnellement , vous avez pensé que nous étions déjà unis par des liens plus forts et plus intimes qne ceux de lamitié ; vous avez eu grandement raison , Monsieur. Les rapports habituels des hommes , ordinairement basés sur l'intérêt privé y sont passagers et fragiles comme lui. Nous autres , nous avons la douce consolation de confondre nos sentiments et nos vœux dans Tunité d une pensée sainte et immuable , celle de travailler à la gloire de Dieu et de son éternelle Église, dont nous sommes les humbles enfants. Vous allez au Midi, et je suis l'Orient; mais votre but est le même : dès lors disparaissent les espaces qui séparent TÂbyssinie de la Perse. Le matin et le soir, ou plutôt à chaque heure du jour, nous sommes assurés de nous rencontrer dans la prière, qui doit continuellement alimenter Tàme du chrétien. Nous nous agenouillons au pied de la même croix, qui, espérons-le, va se relever triomphante en ces deux- lointaines contrées , et nous lui demandons les mêmes grâces.
Dieu, dit TApôtre, notre inimitable modèle, choisit des serviteurs débiles , pour confondre les forts ; et les insensés
selon le monde , pour faire rougir les Piget. Que cette parole nous rassure et serve en mèaie temps d'excose i uue entreprise que qaelques-una jugeront présomptueuse. Ed effet, fils profanes du siècle, et nullement formés à la rude école qui éprouve et perfectionne te missionnaire, destitués des avantages spirituels attachés à cette hante fonction, nous osons usurper quelque»- uns de ses attributs , pour rappeler dans ie sentier de la justice et de la droiture ceux qui en sont sortis. Mais d'abord marchons-nous, non»mémes , dans cette voie , et, avant de prétendre convertir les autres , sommes-nous convertis et revenus de toutes les folles illusions qui préoccupent les hommes? Avons-nous, au fond de l'&me , une étincelle de l'amour divin à leur communiquer, et peuvent-ils, d'après notre exemple, deviner quelque peu la perfection de la loi que noos venons leur annoncer? Réflexion hien propre à nous tenir dans la plus modeste défiance, et à nous rappeler à la pratique quotidienne, fidèle et complète de tous les devoirs de notre divine religion. Si le désir de l'étendre chei les peuples inHdèles était simplement une idée systématique, souriant à la raison, par sa justesse apparente, comme toutes celles que l'amour de la civilisation et de l'humanité met au jour chez nos penseurs; si nous ne cmnmencions pas à réaliser, par dos actes, chacun des enseignemeuts de l'Église , alors, séparés de son coi^s , et ne participant plus à la plénitude de sa vie , nous serions frappés d'impuissance; et Dieu ne féconderait point nos travaux. Ainsi , que la volonté de perfectionner les autres soit justifiée par notre propre perfectionnement. Alors w-. désespérons plus -. le même ap6tre nous dit ailleurs (\w miiK sommes assistes en toutes choses pour h bien.
Oui» Monsieur, voici une de ces sentences profondes , prodiguées par le grand serviteur de Dieu dans ses lettres et dans ses épitres, qui soutient mon espoir et me fait croire à la réalisation prochaine des vœux que je forme pour une propagande nouvelle et pliis fervente parmi les populations schismatiques et hérétiques de TOrient. Je crois que, à lexemple de vos Abyssiniens, les Arméniens, les Géorgiens, les Chaldéens et d autres enfants perdus rentreront docilement dans le girôn de l'Église. Ils sont fatigués et honteux de l'abaissement auquel les a réduits un clergé qui a perdu , avec la foi , la science et la charité. Ils ont soif d entendre une autre parole; car ils ne reconnaissent plus celle de FÉvangile dans les rares instructions qu'on leur distribue. Il présupposent que la gloire et la puissance toujours croissante de TEuropé ne prévaudraient point avec tant d'éclat sur l'islamisme décrépit , si ces nations n'étaient dépositaires des promesses et des vérités divines. Ils attendent avec sollicitude les hommes , qui , avec la parole de vie , leur apporteront les lumières de la science et les bienfaits de la civilisation.
Escorté de ces hommes généreux, vous marchez triomphant vers la ville de Gondar ; tandis que , moi , je suis encore à Tauris, appelant et attendant les missionnaires tant désirés. Ils viendront euGn, je l'espère, reprendre les postes qu'ils occupèrent jadis au centre de la Perse , de la Chaldée et de l'Arménie. Tous nos ordres divers , honorés par une élite de sujets pieux et dévoués , s'empresseront de répondre à un appel qui est le cri de peuples entiers ; et leurs mérites grandiront avec le nouveau théâtre ouvert à leur zèle.
Quaeux s'adjoignent quelques-uns de ces éclaireurs etdc
ces volontaires, qui, comme vous, Monsieur, peuvent servir lacausedeTËglise aussi fructueusement aujourd'hui qu'autrefois les guerriers religieux de Rhodes et de Malte. Parmi notre jeunesse avide de dévouement et employant parfois à faux son instinct de propagande , ils pourraient aisément recruter des auxiliaires capables de les seconder. Combien de jeunes gens , que l'ambition a déçus ou égarés dans le chemin de la fortune et des honneurs , sont doués de riches facultés , qui , gênées par une concurrence jalouse , s'étiolent et dégénèrent. Si le désespoir de parvenir, loisiveté ou les mauvaises passions n'ont déjà flétri leur nature et dissipé ses trésors , que, ranimés par une pensée de foi , ils se transforment en chevaliers servants de ceux qui évangélisent les peuples; et certes leur vie, enrichie de bonnes œuvres , s écoulerait avec gloire devant Dieu , et même devant les hommes. Leur connaissance positive des arts, de l'industrie, de la médecine et dés autres sciences, que l'étude, si vaste de la théologie empêche le prêtre d'acquérir, suppléera au savoir incomplet du missionnaire, qui sera leur frère et leur associé, et les paiera largement de retour, avec les bénédictions qu'il attirera sur leur tête. Près des infidèles et des dissidents , ils auraient à remplir d'autres rôles honorables, incompatibles avec le ministère du prêtre. Au besoin , ils seraient artistes , artisans , instructeurs, mattres d'école, médecins, négociants, avocats, diplomates, ou hommes d'action, lorsqu'il s'agit d effrayer avec du courage la lâcheté de leurs ennemis. Quelquesuns de ces nombreux emplois suffiraient pour assurer en cette vie et en l'autre d'inestimables profits. Le siècle admirerait alors une alliance nouvelle et plus étroite entre le clergé et les représentants des autres classes sociales. Le
prêtre ne semblerait plus isolé du reste de ses frères dans l'accomplissement de son auguste mandat ; et chaque enfant de rÉ^ise apprendrait qu'il n'a qu'une seule et même cause a défendre , celle de l'extension de sa foi. En même temps que le sacerdoce s'attirerait, au dedans des États chrétiens , un surcroît de vénération et d'estime , il se présenterait au dehors a?ec un air plus imposant , avec tons les moyens de régénérer l'humanité dans la vraie foi du Christ, en la rendant socialement heureuse. Puisse le cîel accéléra cette union pressentie de quelques âmes ! Et qae sa vertu toute^uissante fasse sortir de la génération actuelle , plus religieuse que ses pères , les instruments de sa glorification 1
Nous autres. Monsieur, osons d^à nous considérer comme d'obscurs et dévoués acolytes des missionnaires , et enorgueillissons-nous de la tftche secondaire qu'ils nous laissent. Trop heureux si nous pouvons écarter quelquesuns des obstacles qui blessent ces pieds glorieux et é^HUhgéUsatears, dont parle l'Écriture. La sainte association établie à Lyon pour la propagation de la foi semble nous y autoriser, en nous conférant l'insigne honneur, non encore décerné è des hommes du monde , de coopérer à la rédaction de son journal , plus populaire et plus répandu que les journaux politiques ou littéraires les plus renommés. Acceptons avec reconnaissance cette collaboration, qu'envieront bientôt tous ceux qui écrivent pour le bien, et non pour une stérile vanité. En instruisant nos frères les associés' des progrès de l'orthodoxie aux extrémités du monde civilisé, ne cessons jamais d'exciter leur zèleè accroître sans cesse cette charitable famille , dont chaque aamône , qui soulage une souffrance ou encourage une
église délaissée, a pour prix et pour résultat le salut de quelques Ames.
Soumis avec amour à la velouté i^vine , nous ne devons point porter sur l'avenir un regard indiscret. Néanmoins, si jamais, de r^ur sur la terre de France, il nous était donoé de nous rencontrer, avec quelle tendre émotion je couvrirais de baisers et de lennes vos lèvres, sancti6ées par l'annonce du veri>e fédempteur du monde I Votre très-humble et dévoué frère en J.-C.
A EUGÈNE ***
Arrivée et réoeption derambaffiadefrau^iscea Perse.-' Arriva des trois voyageui'S chaldéens. — Cadeaux pour la reine-et le prince hëritiei'. — Désappointement des officiers français partis avec Hussein-Khan, — Béception de l'ambassade fi'ançaise en Perse. — Entrée solennelle de M. le comte de Serccy et de sa suite à Taari*. — Curieux détails d'étiquette. — Fei-mcté et dignité de notre ambassadeur.
Perse. — TbutI», ce 261«nvier 1840.
Cbeb ami , lorsque ta lettre du 17 octobre m'est parvenue, avec plusieurs autres, j'étais étendu sur mon lit par la maladie; et pendant bnit jours, toutes ces dépêches sont restées au chevet, sans que je pusse en prendre connaissance. Le jour de Noël , je me suis remis tout à &it, et j'ai pu assister à la merae , ims notre petite chapelle, au milieu du eoocoiu^ de nos catboHqnes, qui n'avaient jnoiais été si nombreux. Ma joie a été grande , et j'ai remercié Diea,avec une douce âiwtion, de m'avoir rendu la santé.
Ma maladie, suite d un refroidissement, éprouvé dans mofi voyage d'Ourmi à Tauris , était un engorgement de sang à la poitrine. Ce n aurait rien été, si j'avais eu un médecin ; mais nous en manquons ; et , ce qu'il y a de pis , quelques-uns portent ce nom , et sont de vrais bourreaux. Dans le silence des nuits , passées sans sommeil , j'ai pu faire des réflexions plus sérieuses sur la vie, sur sa fragilité et sur l'importance de la remplir uniquement pour la gloire de Dieu. J'ai donc juré de travailler au même but avec plus de zèle et de dévouement encore. Tout le reste me sera désormais indifférent , et je ne veux plus que ma pensée se préoccupe d'un autre objet. Cher Eugène, je vois plus clairement que jamais le bien qui peut s'opérer dans ces contrées, si tes catholiques d'Occident secondent notre entreprise , et secourent efficacement leurs frères. L'ambassade française remplira , j'espère , le glorieux rôle de relever la Croix en Perse, et de préparer les germes de la régénération future. Ce que je sais du caractère de M. de Sercey me convainc qu'il a été choisi par la Providence , et qu'il comprendra parfaitement ce but , le plus noble de sa mission. Je viens d'apprendre qu'il a atteint Erzeroum. Dans une douzaine de jours , j'aurai le bonheur de le voir, avec le bon M. Scafi , qui l'aôcompagne comme aumônier. Juge de ma joie. J'ai été bien inspiré, vraiment, de ne point partir aussitôt pour Bagdad. Si je suis écouté , je développerai toutes mes vues ; espérons qu'il se fera quelque chose. Toutefois , les difficultés sont immenses ; il ne s'agit de rien moins que de donner un commencement d'organisation et de vie à ce royaume , dont les ennemis sont puissants , et qui , chaque jour, se décompose. Il faut tâcher de créer un esprit public au sein de la nation , esprit totale-
— Mi ^
ïmni étouffé }>ar régoisme , et qa on ne corifipfend même pas» L'aDarchie est à son Comble pai'mi ceux qui gou^ veraenU Ils veulent uniquement s enrichir; et, pour cela^ ils pfressttrent impitoyablement les sujets » Le roi est bon, il veut la prospérité du pays ; mais il faudrait qu'il fôt bien conseillé, et aidé surtout par des hommes de dévouements Lors même que le corps politique de l'empire ne recevrait pas une vie nouvelle, et que les résultats obtenus seraient purement religieux , ce serait déjà beaucoup^ Soiis ce rap-*port, j'ai une certitude complète que nous réussirons. En ce moment, je rédige un Mémoire sur la nécessité et l'op^ portunité du rétablissement de la mission dlspahan t j'es^ père vous l'etivoyer par le premier courrier de l'ambassade. JTy joindrai des renseignements d\]ne haute importance pour l'Association de la propagation de la foii Tu les lui transmettras , avec prière de me seconder ; j'espère que la grAce communiquera à mes paroles quelque accent de per^ suasion. Tu dois avoir reçu le Mémoire, adressé au même comité , sur la mission d'Ourmi. 11 est, selon moi, fort im-pbrtant. J'en ai la copie , et je pourrais réparer sa perte.
C'est une douce consolation , qui inspire presque de la fierté a un étranger, que l'éloge de sa mère-patrie dans la bouche d'étrangers qui en reviennent» Or, tel est le senti*^ ment que nous avons éprouvé , en recueillant sur Paris et la France les détails que nous ont donnés trois pauvres Chaldéens voyageurs , qui , l'hiver passé , y ont reçu une hospitalité touchante. David, Gabriel et Ichou, catholiques de la Ghaldée persane , étaient partis , il y a dent ans , pour ramasser, dans le pays de la chrétienté, les «ti^ m6nes nécessaires à l'acquittement de dettes qui , sous Une administration musulmane et arbitraire, pèsent inévita- II. 2G
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blement sur la plupart des paysans chrétiens. Ils pàrooururent d abord la Kossie, jusqu'à Saint-Pélersboiirg; puis la Pologne, la Prusse, T Angleterre, et enfin la France. Deux peuples ont été prévenant^, hoispitaliers , charitables pour eux t ce sont ceux qui ont le bonheur de cpnserver la foi intacte , avec la charité qu elle inspire. Mm c'est surtout h Paris qu'ils ont été reçus avec une bonté telle, que , selon leur expression , ils n ont jamais été traités avec autant de soin et d attention dans la maisofi pQternelle« Les deux noms de leurs principaux bienfaiteurs ne sortiront jamais de leur mémoire. Le premier est M* le curé de Saint-Étienne-du-Monf, qui les a i^iirri» et gardés durant six n^ois, et lautre est M. Jouaripin, pren^er secrétaire , interprète du roi pour les langues orientales. Il y a deux ans , en yisits^nt les catholiques de Tile de §yra, dan^i TArchipel , j avais entendu Téloge de ce derBiei* , de la bouche du vieil évéque, qui nous montra le plus beau calice de son église, ofikt par lui, pendant quîl était drogm^ de l'ambassade française à Constantinople. Dans cette ville , on nous a raconté d'autres traits semblaUes de sa bienfaisance. Cçs actes fout bénir le nom français en Orient; et, racontés ai|x populations qui ne $oni point unies à la grande Église,, ils excitent leur envie et font concevoir qu il y a quelque avantage , même temporel , è jfetre orthodo]^e. C'est donc une propagande indirecte , qoi tourne d'abord à la gloire de Pieu, et ensuite à celle de la nation qvi l'exerce. De même, les secours envoyés demierenient par la sainte Association de la propagation de U ibi à inonseigneur Nicplas, patriarche de ces mêmes Chai- 4^n$, ont ^mu Routes les émes, et fait croire avec raison jiux ^catholiques qi;^' îis avaient des frères en Occident.
Ce qui ma prineipaiement étonné ,^ cest la manière dont tu t es acquitté de mes commissions, relatives aux cadeaux de la reine» du prince héritier, et aux articles divers dont j'avais moinnème besoin. Avec quelle érudition de bon goût tu éaumères les mille et un ornements de cette parure» qui devient royale I La mode psfrisienne fera lourner désormais les tètes de tous les harems ; et tu auras ouvert une nouvelle branche de commerce pour notre capitale* Sois tranquille, après les- précautions prises pourlembaUage, et «vee le Isoin qu'a mis à surveiller le transport M; le vicomte d'ArcbÎMy tout est arrivé (jans le meilleur état, et sans aucune avarie* Je n'ouvre point lai caisse plombée r les merveUles qu'elle renferme seront étalées tontes fraîches à Téhéran , aux yeux du Monarque des monarqaes dn monde.
L'arrivée de ces objets t'en annonce une autre ,. celle de l'ambassade. £h bien 1 oui , cette ambassade , si vivement iittendue par moi et par tous lés Persans, a fait sou entrée solennelle en la viUede Tauris, le â2 janvier, ai heure 25 minutes, au bruit d'une salve de canons, le» seuls qui restant sur leurs affûts dans le royaume , depuis b mort d'Abbas^Mjrza. Mais, pour t'^xpliquer mieux Jes é^énep»ents de icette joncnée, mémora!)le daus les annales .de mon s^ur en Perse, je dois entrer dans quelques détails; écoute-les : .
Les officiers fr9n^is attachés à la suite d'Hussein- Khan avafent gagué la capitale de TAderbi^an, Iç 12 dé^ ciembre ^u oailieu • diUf fr^id, de la neigp ;et de toutes les privations d'un voyage, qui, dans.ciitte saison et d^ç ces çlimfts, tessemble aa$e9 bien à mie campagne en Russie. I4os jd|ine$ imaginfl^4ioAs de poètes, de roinantiques et d'ar--
listes , échauffées par tous les brillants récits des mille et une tiuits et par d autres qui, bien qu'écrits sous des impressions plus récentes , n en sont pas moins des oontes de fées aussi beaux que trompeurs , croyaient bonnement qu'ici régnait un éternel printemps, et que le rossignol (oiseau totalement inconnu en cette province) y soupirait sans cesse, dans des bosquets de roses. Ahl le numdii Orienll tel était le cri universel de tous ces jeunes militaires, débarquant à demigelés , et cherchant en vain ce resplendissant soleil qu'on envie tant chez nous , et que les pics neigeux et la brame froide des montagnes d'Arménie leur avaient caché durant vingt et un jours. « Où sont , disaient^ils , ces palais enchantés et ce luxe devenu proverbial? ÂfNrès une marche pénible de sept à huit heures, sur des routes encore à faire, entrecoupées de rochers, de ravins et de torrents^, nous ne trouvions pas même le soir un gite comparable à la dernière de ces hôtelleries de grande route où le pas-^ sant loge à pied et à cheçaL Une masure de boue , percée à tous les vents, de la paille hachée pour matelas et quelques volatiles, avec des ^ufs, qu'il fiiUait enlever à la pointe du sabre aux derniers habitants que la peur de notre approche n'avait point encore dispersés , voilà le spectacle qui se' renouvelait à chaque station; et nous n'osions pas même nous plaindre, à la vue d'une misère plus grande que la nôtre. » La raison en est qu'Hussein-Khan, usant d'un privilège concédé à tous les grands personnages, vivait partout sur son passage aux frais des misérables habitants: espèce de contribution qui peut leur être imj^osée chaque jour. Voilà comment raii)itraire est la ruine des États, et change en déserts des contrées naturellement fertiles. Notre ambassade , en réparant par sa généreuse équité le mal de
ce scandaleux passage , s assurait une récefition amicale et vraiment hospitalière. Depuis longtemps, le gouverneur de la province avait envoyé à la frontière un guide, nommé Mihmoader, dont les fonctions consistaient à faire préparer d'avance sur la route les log^nents destinés à d augustes hôtes. Cette mesure faisait disparaître les difficultés et les privations du voyage. Nos envoyés marchaient à petites journées, lis avaient été quelque temps retenus à Erzeraum par Taimable et généreux Hafiz-Pacha, qui a vidé pour eux son trésor, ses étables et ses écuries, tant sa munificence ressemble à de la prodigalité 1 À Khoi, un prince du royaume a poussé l'honnêteté jusque la violence pour prolonger leur séjour dans sa petite ville. Mais Son Excellence l'ambassadeur était pressée darriver à Tauris y et de se reposer quelques jours dans cette cité , la plus policée et la plus confortable de la Perse; ce qui n empêche pas que le dernier de nos villages n*alt une plus belle apparence.
Le 20 janvier au soir, j'étais dans ma petite chambre, suivant toujours, dans ma pensée impatiente, ceux qui étaient par moi si vivement désirés. Tout à coup, deux jeunes gens, en élégant costume militaire, entrent, suivis d'une troisième personne. Les deux premiers étaient MM. le comte Daru et d'Archiac. Quant à la troisième personne , devine : tu as eu i avantage de la voir à Paris. C'était le missionnaire lazariste, compagnon de mes courses à travers la Bithynie, la Cappadoce, le Pont et la terre des Arméniens, M. Scafi, ce prêtre dévoué, avec qui j'avais mis le pied en Perse, l'année précédente. C'est lui qui avait reçu mes premières confidences sur le projet d'un établissement religieux et scientifique dans ce royaume. C'était par ses encou-
tngemeuls et ceux de »s {vêtes rësidmtt à Constantinople que j avais trouvé le courage de rester an poste et d'attendre. Certes, jainais mon espérance , quelque ambitieuse qu'elle fût. Il aurait imaginé un r6ve aussi beau que la venne d'une ambassade française t Mes désirs se bornaient à l'arrivée de quelques ouvriers, apostoliques « pouvant m'assister dans ma téméraire entreprise, et conquérir en môme temps des âmes à Jésus-^€brist ; et je les vois actuellement précédés par un ministre investi de tout Téclat de la dignité que notre gouvernement sait , avec un louable discernement , conférer à 5e^ représentants.
Lé 24 , sur la inème route où j ai dirigé tant de fois les promenades solitaires de ma récréation , en pensant à toi et à toits ceux qui me sont chers , je m'acheminai , monté sur mon cheval arabe et entouré des officiers français^ dans leur joli uniforme de toute arme. Les khans, ou grands seigneurs de la ville, les marchands arméniens et les agents consulaires de la Russie et de rAngleterre se pressaient aussi à notre suite, pour cette réception sole&neUe. A mon bonnet persan, j'avais ajouté pour ornement (a cocarde nationale ; innovation Bans exemple probablement, et qui a fait un merveilleux effet, la triple nuance de ses couleurs se détachant gracieusement sur la peaii noire et moirée de Bokhara. A mes côtés , marchait M. Scafi , tout aussi joyeux et tout aussi pensif que moi. Vers le midi, au moment où un courrier accou- .rait inôus annoncer rapproche de l'ambassadeur, le ciel» terni par des nuages neigeux , se d^gea de son triste voile, et> laissa tond)er une vive clarté sur les montagnes et dans la plaine : alors ce. rayon me parut comme un flarafbeau céleste destiné à éclairer notre triomphe; et ces
parotefi timèiit delfes^nléim^ stir mes tèvires : « WM k joiir.qii'a feit le Seigneur, réjouissons-nous, et qne l'allégresse nons tran£(portê l ))
Bientôt notre troupe fit halte devant celle ^e rumbassâdMr » autour d^uel se passaient tou9 ses jenrfes sècrétdiM», et les autres attaché», qui doivent, par leur talent, cdnipléter la partie scientifique de la mission ; car il faut rmdre cette; justice A ceux qofi nous gouvernent, que- lés intéiréts de la politique ne leur font jamais- pefrdre de viie cettx de la science. Quelle fut ma confusion, lo^sqtïèf Son £xc«ttence le comte de Sercey et ceux qui Vàccàmp^ gn&uàt m'accueillirent comme un ami connu , moi, pàiuvre exilé, iucainmi de tous; si ce n^'est de toi et de quelques aatros. A miiie lieues de la patrie, sur u«e terre où tout est ehangéy les choses comme les hommes, le titre de Français est puissant : devant lui tombe toute distinction de rang, et de fortune. Je me trouvais en ee jour; de droit el par ma position, leur introducteur en Perse, et le maître de la céFémonie. Bibn cheval avait pris tés sentiments d'orgueil qui auraient pu nus venir ^ jet il les traditir isait en piaffant avec une coquetterie inacoomUmée. Après réchange du salut le plus cordial y je. me. mêlai au bataiU Ion sacré , composé dé MM« de Lavalétte, premier seéré- ,taifé, de Chazelle, Cyrus Gérard, Desgranges, nKm premier maître de turc aff Colkége de Erance^fiiberein, leur drogman, mon ancien condisciple à Técole des langues orientales, La Gbake le médecini, Flandin le peintre, et Goste larehitecte. Il me semblait en chacun trouver un frère. Tons étaient rayonnants de' santé » malgré la rigueur du froid , qui n'a cessé de les tourmenter depuis le 3 décembre , et qui", pendant leur trajet de Trébizonde à Erze-
roum, s est élevé jusqu'à dix- huit degrés. Leur uoiou , resserrée par uue affabilité et uoe politesse exquises, leur a fait supporter avec gatté ces fetigues. Le saerifice des douceurs de Paris leur deviendra uiie privation méritoire : le caractère y gagne, çt la volonté croit en énergie. De plus, la vue de ce pays, imparfaitement décrit par les voyageurs, qui ne le représentaient que sous son cAté favorable, e$t une leçon instructive, sous le rapport politique et religieux. Une société usée par la doctrine pernicieuse du mahométisme, et un gouvernement à la veille de se dissoudre si une main auxiliaire ne le secourt, peuvent suggérer à tout esprit sérieux de.salutaires réflexions. Si la considération de ces misères et le désir de les soulager pouvaient décider quelques jeunes gens libres et dévoués à prêter un appui à ma faiblesse , quels services éminents seraient rendus à la Perse, et en même temps à notre cause I L'honneur qui en reviendrait à la mère-patrie ne serait certes point à dédaigner, attendu quelle seule est habituée à donner de semblables exemples. Quoi qu'il en soit, cher ami, je répéterai toujours que ma confiance est en Dieu seul et que je ne compte point sur le bras de chair des hommes. S'il a des desseins de miséricorde sur ces contrées , il saura, malgré tout, les réaliser. Il faut donc bannir toute inquiétude et continuer à travailler pour le bien , sans aucune recherche de soi-même.
Mais je m*écarte du corté^ triomphant que nous avons laissé entrant dans la ville, au milieu d'une haie de citoyens ébahis et silencieux. Ils considéraient ce spectacle avec un air de surprise auquel devait se mêler une inquiétude secrète. La religion des Persans confond dans leur esprit, et j oserai ajouter dans leur antipathie, toutes les nations chré-
tiennes de l'Europe, ^^ils désigaent sous le nom commui) de France. Le peuple est cramponné à ses préjugés super^ stitîeux ; il s'effarouche surtout des honneurs que Ion pro* digue à ceux qu'il nomme et croit infidèles. Il comprend d'ailleurs la pensée du gouTemement» qui les appelle comme ses sauveurs : voilà précisément ce qui tourmente sa fierté intraitable.
Pour te donner une idée de l'empire des scrupules du clei^é» concernant la pureté l^ale et la fuite du contact des chrétiens, comme impurs , tu sauras que, il y a vingt ans, un Arménien , ni même un Franc , n'aurait osé sortir du logis pour rendre visite à un mahométan , par un temps de neige ou de pluie. Les gouttes ruisselant des habits, ou l'humidité de la chaussure, en souillant le tapis nur lequel le croyant s'acquitte de la prière prescrite aux différentes heures de la journée, empêchent, d'après Topinion des docteurs de la loi, que cet acte de dévotion soit agréable à Dieu. Aujourd'hui , les gens du clergé ont bien la même opinion ; mais ils n'osent afficher publiquement une semblable intolérance. Ils se contentent de reléguer la classe chrétienne dans un quartier séparé, et de lui interdire l'entrée des bains destinés aui sectaires d'Ali et de Mahomet. Les Turcs de l'Empire Ottoman sont bien plus raisonnables. Toujours en vertu du même règlement canonique, on doit éviter de se présenter chez le musulman avec la chaussure ordinaire; avant de marcher sur ses tapis, on laisse à la porte les bottes ou brodequins qui conservent dans leur netteté les bas, ou la seconde chaussure, réservée pour l'étiquette de ces visites. Cet usage est un de ceux qui répugnent d'abord le plus é l'Européen , bien qu'ensuite il l'approuve et l'observe même avec plaisir.
lorsqu'il y est habitué. Or, cette esigençe oérétnontale devient quelquefois très«en]bnrras^nte, piir exeiÈple, lorsqu'il s'agit de la réception d'un haut personnage étranger, tel qu'un ambassadeur. Selon nos usages ^ ily ^ quelque humiliation à échanger le costume national, pour condescendre à un pr^ugé puéril : c'est pourquoi les deux puissances qui ont eu occasion d'envoyer des ambassadeilrs à la cour de Téhéran ont toujours essayé d'abolir cet usage , oii du moins, d'en atténuer la rigâeùr* L'Angleterre a obtenu que ses représentants revêtissent leur chaussure d'une paire de basirouges; et la Russie, devenue îtoutnpuissante depuis sa eonquèle des provinces arméni^nes au dçlàde l'Araxe, a exigé, entre autres choses ^ par les stipulations du traité , if^ ses ambassadeurs ou agents pourraient se présenter en bottes devant la nsajesté suprême de l'Iran , à eondilioti toutefois que, jusqu'à la porte du palais», Hs se garantiraient des souillures de la rue en couvrant leurs b<!>ttes tf une autre paire de chaussures ou sandales. Lorsque M; le eomte de Sencey s été rendre ses homnsages 8U prince Quarramaaa^Mirza , frère du roi et gouverneur de la provinee , on a voidu d'abord le soumettre aux mêm^s formalités ; mais Son Excellence a répondu a veto dignité : « QueSo Majesté le roi des Français ftyatvt souifert en sa présence l'ambassadeur persan Husseiiv^hati avec un bonnet sur la tête > usage contraire au nôtre, on devait lui penttettre, :en revancboy de conserver à ses pieds la chaussure ordinaire. )> Celte réponse a levé toiites^ i^s ofajeclioas> et n^os sommes entrés chez le prifiee ea éperons et en bottes : concession jusqu'alors inouïe, et qui a ce premief avantage é'abatl^e un des préjugés rdigieux* tes plus humifitanis' pour Jes. chrétiens. A la cour du Sehah , oir nous fera sans doute
à ce sujet des difficaltés nouvelles ; mais je ne crow pais M. l'ambassadeur disposé à transiger sur ce point d'étiquette. Il est bon d'apprendre A ceux qui recherchent notre alliance et veulent s'élever ala hauteur de notre civilisation qu'il ne peut y avoir devant le bon sens des peuples civilisés de semblables distinctions de pureté extérieure et de race. Dieu seul connaît la pureté intérieure de l'âme, et s'est réservé le droit de porter sur elle ses jugements.
La présence de M. Scafi, en sanctifiant cette mission, lui donne, aux yeux des Orientaux profondément religieux , un caractère plus auguste. C'est un louable démenti donné aux calomnies , colportées jusqu'ici , de l'irréligion des Français. Notre gouvernement a offert, par cette nomination , un salutaire exemple , dont il sera récompensé, même temporellemenU Chaque dimanche, M. le comte de Sercey et tous ces autres messieurs assistent avec une tenue recueillie à l'office divin. Dimanche dernier, j'avais l'honneur d'être acolyte. L'assemblée était considérablement augmentée par la présence de tous nos officiers et des autres fidèles, Chaldéens, Arméniens, Géorgiens , Arabes , qui sont de passage dans cette ville.
Admirable et exclusif privilège du catholicisme de convier ainsi à ses solennités les hommes de toute couleur , de toutes langues et de toutes races , et de les confondre dans la sainte unité de son culte !
Encore quelques jours , et l'ambassade s'afehemfnera ters Téhéran , où probablement elle ne trouvera pa« le monarque ; car on annonce que , de^niis une semaine » il marche sur Ispahan , en proie , depuis des années , aux agitations et aux brigandages d'une bande de mutins* On
annonce aussi que cette ancienne capitale deviendra la résidence de l'héritier présomptif , qu'enfin Ion pense à réorganiser Tétat administratif de cette province qui se trouve au centre du royaume.
Ainsi lambassade aura Toccasion de se promener à travers le cœur de la Perse et de considérer mieux sa situation actuelle. Moi aussi , cher ami , je serai de la pat tie. Ces messieurs m emmènent ; et je profite de leur bonté pour effectuer un voyage que j'avais sacrifié jusqu'alors aux intérêts de mon école. Un jeune Français, que la Providence ma envoyé du fond de la Russie , M. Tournier, en me remplaçant pour quelques mois , me permet cette absence. D'ailleurs, je ne crois pas. inutile au succès de mes projets d*aller à la cour, et de les exposer, s'il se peut , à d'augustes oreilles. L'honneur de voyager en si noble compagnie et la joie de revivre parmi des frères seront le meilleur et le plus efficace remède, pour enlever les restes de Tindisposition qui m'avait surpris au commencement de Thiver.
Le soleil du printemps et sa douce chaleur vont désormais changer en une fête continuelle ce pèlerinage, que jusqu'ici la saison rendait fatigant. Je te tiendrai au courant de ce que nous verrons, entendrons et ferons, ce qui accroîtra encore le nombre de mes lettres.
P. S. Ce que tu m'annonces, relativement a l'allocation du ministère et à son augmentation , me remplit de reconnaissance pour la bonté de M. Yillemain et de M. Saint- Marc Girardin. Pressé par les affaires qui surviennent toujours au moment d'un départ, je ne puis envoyer aujourd'hui ma lettre de remerciments ; mais le premier courrier te l'apportera. En attendant, fais savoir à ces
généreux protecteurs qu'ils ne servent pas seulement en cela les intérêts de la science, mais encore, je l'espère, ceux de la religion. Je chercherai à me montrer digne de ce bienfait, fort opportun, après toutes les dépenses que j'ai été forcé de faire.
De Téhéran , je répondrai à M. Dureau de Lamalle , cet homme excellent, qui daigne non-seriement se souvenir de moi , mais même prendre la peine de corriger mes manuscrits et plaider ma cause si chaudement, devant l'Académie et près des personnages influents du ministère. Je suis d'autant plus touché de cette bonté , que je m'en considère comme totalement indigne. Je tâcherai de m'acquitter des petites commissions d'histoire naturelle qu'il me donne. Maintenant que je m'enfonce dans la Perse, l'occasion s'en présentera naturellement.
Mes recommandations de salbt , de compliment , de protestations d'attachement pour nos amis et frères communs sont aussi tendres que sincères. Fais parvenir à M. Lacor^ daire une pensée de souvenir et d'admiration pour la sainte entreprise qu'il a conçue de rétablir Tordre qui a donné à l'Eglise tant de zélés propagandistes. Sa lettre au saintsiège et son Mémoire pour les frères prêcheurs m'ont tou-^ cbé jusqu'aux larmes.