‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en Orient (volume 2)Chapitre 23 sur 28 · DE LA PROPAGATION DE LA · texte numérisé non relu

DE LA PROPAGATION DE LA

Lutte entre la doctrine catholique et le protestantisme, dans U Chaldée persane. — Motifs qui assurent la victoire au cathoiicisme. — Singulier libelle publié parles ministres anglo-américains , avec ce titre : Baisons pour lesquelles je ne suis pa.< catholique. — Retour prochain de plusieurs villages à la foi. — Nouvelles persécutions. — Le prince Melik-Quacem^Miiza , gouverueur d'Oumii.

Les détaiU envoyés précédenuneat sur Tétat de la Chaldée persane doivent être considérés comme I avant- pro* pos d'une relation que des aperçus et des renseignements plus complets , sur la vie religieuse et sociale de ce pays peuvent allonger indéfiniment. Que nous proposons-nous en effet? de remettre en lumière un peuple tenu trop longtemps dans la nuit de loubli , de faire connaître sa nature et les espérances qu'il inspire pour lavenir, et d'attirer en même temps sur lui les regards de ceux qui peuvent et doivent coopérer à sa régénération. Enlacé dans les plis et replis du nestorianisme , qui tend à le précipiter vers la ruine et la dissolution, terme nécessaire de Terreur, il se débat sous son étreinte et lutte contre la mort, comme si quelque voix mystérieuse lui disait qu'il doit la vaincre et revivre. Il se retourne successivement vers deux doctrines opposées, qui l'appellent et lui offrent chacune un remède.

L'une eM^ la réforilie, par Fentremise d une sedte nécente de rÂmérique, imbue des principes radicaux du socinianisme *, Tautre est le symbole pur et simple du (^atholiciane , imi^ versellement conservé, parla vigilante tradition de FÉglise. Les ministres protestants sont nombreux , ^tifs / fiches et fiers de$ connaissances (k^ leur théologie et des avantages qu'ils,doivent a l'éducation des peuples civilisés. Les prêtres ortbodoKes sont en petit nombre /pauvres^ timides sotis le joiig des musulmans leurs oppresseurs , et privés de la science qu'ils n'ont eu ni 1e temps ni les moyens d acquérir. Si l'amour seul dq la vérité décidait constamment le choix dé notre Tibre arbitre, et si les hautes questions de IWdre spirituel étaient toujours dégagées de l'intérêt ou des passions de Tordre inférieur, il n'est aucun doute que la lumière de nôtre foi , quoique faible ei vacillante , dans Itne église à peine née d'hier, neût frappé la conscience des hérétiques, au sein de leurs épaisse ténèbres. Mais, lorsque l'erreur parie à l'erreur, la cajole et fait briller devant sa cupidité un or séduisant, le combat est long et plus douteux; souvent même il est nécessaire que la conversion soit l'acte définitif dû repentir ou d'une illusion évanouie. Bien que la foi , parmi les enfants de Nestorius , ne soit ni robuste ni profonde , conmie chez les Arméniens fils d'Etttychès , néanmoins le sentiment de cette vertu , principe de tout ce qu'il y a de religieux dans la conscience huinatne» est encore énergique et vivace. En Orient, la présence de Dieu remplit plus sensiblement toute la nature ;.ié rationalismis n y a point encore consommé ute yidealireilx et impie- Le Nom Suprême est sans cesse sur. toutes les lèvresi; et il n'en sort jamais maudit ou profené par un jurement brutal. Il résonne avec douceur et majesté dans le sàiut

du passant , dans les adieax de l'ami et dans les souhaitii (lu pauvre ou de l'hAte qui vous accoste. Serait* ce parce que la terre est moins libérale de ses dons, et que l'homme, soumis aux caprices de son semblable , vit toujours dans Taniiété? En ce sens , on comprendrait le blasphème du poète qui a dit : « La crainte fU les Dieux, i» Il faut venir dans nos sociétés , où le développement des sciences , des arts et de l'industrie révèle chaque jour le secret de jouis-* sances nouvelles , et où l'ordre et la liberté se protègent mutuellement, poury trouver l'athée ou le sceptique. Ainsi, aux temps anciens, les doctrines irréligieuses des philosophes furent engendrées par la corruption d'Athènes et de Rome, comme si l'ingratitude était l'unique reconnaissance de la créature pour les bienfaits multipliés du créateur.

Quoi qu'il en soit , le nestorianisme , aussi bien que ses sœurs , les églises des Arméniens et des jacobites , édiCé sur le fondement conservateur de la foi , a traversé les âges, plus durable que tant d'autres sectes orientales, retombées soudain dans le néant de la raison qui les avait conçues. Détachées du grand arbre qui abrite tous les oiseaux du ciel , ces sectes ont langui à ses pieds , inclinées et chétives ; le souffle de l'esprit n'a plus frémi dans leur feuillage , et la rosée des inspirations divines n'a plus ra^ fraîchi leur tige fanée: elles végètent seulement^ en témoi-* gnage du malheur réservé à tous ceux qui ne puisent point la sève nourrissante dans les racines du corps de Jésus-* Christ. Quelle assistance peuvent leur apporter les autres plantes, emportées par le vent du doute , et dépérissant, à peine écluses, dans son aride inanité. Il faut donc que l'arbre protecteur les absorbe de nouveau et se les assimile , à moins que leurs débris, grossissant ceux qui jonchent déji

le sol, ne servent à alimenter la croissance du tronc vain* queur qui les étouffe et les domine.

Le mouvement vague, mais manifeste, de retour vers rOccident qui agite les esprits, et l'espoir, jamais trompé , en l'inépuisable miséricorde de Dieu nous font croire qu'une transformation prochaine , et non l'anéantissement, est le sort réservé à ces populations chrétiennes, Or, ce changement n'est possible que par la force surnatu* relie de la doctrine qui a déconcerté toutes les attaques , et se relève journellement plus magnifique et plus impo** santé, au-dessus des réformes et des conceptions qu'on a tenté de lui substituer. Cette doctrine, dont le signe ca* ractéristiqae est l'unité dans le temps et l'espace, attribut exclusif de tout ce qui est divin , a seule encore la puissaoce de courber sous la loi inflexible de son symbole des tètes trop fières pour fléchir devant toute autorité. Car l'orgueil de race existe plus sensible que partout ailleurs chez œs tribus, dont les annales et les traditions încof»* testables renumtent au berceau de Ibuoianité, Le souvenir delamiuiifieeiice divine pour leur patrie, jadis si jirivilégiée, les piéoccupe encore , et leur fait envisager comme in{^ rieur tout autre peuple , a»ème celui qui les foule «vee mépris à ses pieds. La beauté uative de leur type et la mUe ▼igueor de leur constitution , malgré toutes les pénuries de la misère « semideot encore autoriser ce jugenoaut <ie ramofv-propre.

lamais ils ne oonseutiraient à quitter leur secte, pour €& endbrasser une autre plus jeune, moius Dombreuse et rewembhiBt assez à une compagnie d'homokes unis par rmtéi^ ou par le lien plus fragile encore d'une idée philosophique. Ils craigftent de renoncer à leur nationalité, II. 27

dont ils sont si jaloux. L'unique concession qu'on puisse exiger d eux sera de marcher indistinctement et confondus a la lumière qui attire tous les peuples de la terre ; parce qu'ils croiront imiter en cela le mouvement naturel de la goutte de vapeur retombant dans labtme des mers , du fleuve y rapportant le tribut de ses eaux , de la note masi* cale se perdant dans la symphonie et du membre participant à l'unité harmonique de l'organisme. En un mot, il» ne peuvent devenir ni Luthériens , ni Calvinistes^ ni An* glicans ni Anglo-américains.

Le protestantisme est radicalement incompatible avec la nature de l'esprit des Orientaux ; il doit périr sous le^ climats froids et nébuleux, où il engourdit encore , pour quelque tenips , la foi et la charité des hommes.

Nous n'en voulons d'autres preuves que les faits relatés dans la lettre précédente touchant les débats du procès , ou plutôt de la persécution dirigée récemment contre les catholiques de la vallée d'Ourmi. Nous , poignée de pauvres gens , non reconnus par la loi , nous avions à résister à la masse de l'épiscopat et des Méliks , ou chefe nestoriens, soulevés inconsidérément par l'or de la mission américaine. Notre tribunal était un divan , où d'ordinaire la justice ne jsiége point les yeux bandés et tenant en sa inain les plateaux de la balance dans un équilibre impartial. Le juge et l'arbitre étaient l'islamisme, enfant supposé avec raison du nestorianisme '. Néanmoins , telle est la force entraînante tie la vérité , que la sentence a été non> seulement un acquittement ; mais un acte formel d'émao-

' Noas croyons avoir indiqué celle preuve dans un Mémoire spécial sur lanalion chaldéenne, envoyée l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres.

cipatioD des catholiques. En deux séances de jasiification , la Térité a confondu quatre-vingts témoins et dénoué le DOBud gordien de mille intrigues ; et soudain s'^ écroulé rédiSce de la propagande protestante , dispendieusement <K>nstruit durant six années. Ce triomphe a opéré un éflci vraiment merveilleux. Il a posé un frein à la haine de nos ennemis , déconcerté leurs complots, jeté parmi la foule des nestmens un doute salutaire sur la justice de leur cause , ébranlé la confiance des agitateurs dans le crédit des missionnaires, leurs patrons, et mis en relief le nom des catholiques, dont on affectait de nier même l'existence.

Ceux-ci , prenant courage , ont relevé la tète. Ils se sont comptés 9 et ont ouvert leurs rangs à de pieux transfuges , dont le nombre croîtra indéfiniment. Dans le même temps, la Providence leur envoie, d'an delà des mers, au milieu des neiges de l'Arménie, le gage définitif de salot et de délivrance. Il vient de la France , que les infidèles euxmêmes reconnaissent comme la patronne naturelle de la fidélité orthodoxe *.

Haute mission que celle-ci , plus haute que tous les intérêts rampants de la terre , puisqu'elle s'interpose entre elle et les cieux ! EOectivement , n est*ce pas la France

' Parmi les grandes puissances , l'Aotrit^e, qui partage avec nous rafantage de TorUiodoiie, a souvent envié le droit de patronage qu'exerce la France sur les cattioliqaes d'Orient. C'est ce qui faisaitdire â l'empereur François» en présence du légat apostolique k Constant!nopic : « Prenez ma protection, et abandonnez celle des Français, gens sans religion, qui se font les chevaliers du catholicisme. > La génération actueUe prouverai l'Autriche et au reste du monde que la fol s'est conservée vive et inaltérée dans notre patrie, et que nous sommes religieusement laloui de nous maintenir dans le plus beau droit poliiique qui eiiste ici-has.

qui a consacré en Orient la liberté religieuse des catholiques de la Syrie , de FArchipei et de Gonstantînople? N est-ce pas la France qui s est plu un jour à affranchir, vers le couchant, la moitié du nouveau monde? Ces changements y effectués plutôt par la force des idées que par les efforts politiques , sont leffet de cette action civilisatrice, qui renouvelle la face des. peuples, et les perfectionne. Les lois écrites sous une dictée française, le 3 novembre 1839, dans l'imposante réunion deGulhané, à Constantinople , sont des preuves nouvelles justificatives de notre observation '.

' Ces institutions portent principalement sur trois points , qui sont : i». les garanties qui assurent à nos^ujets une parfaite sécurité, quant à leur vie , leur honneur et leur fortune ; 3*". un mode régulier d'asseoir et de prélever les imp6ts; 3 '. un mode également régulier pour la levée des soldats et la durée de leur service.

II ne sera permis à personne de porter atteinte à Tiionneur de qui que ee soit.

Chacun possédera ses propriétés de toute nature, et en disposera avec la plus entière liberté , sans que personne puisse y porter obstacle. Ainsi , par eiemple , les héritiers innocents d'un criminel ne seront point privés de leurs droits légaui ; les biens du criminel ne seront point confisqués.

Ces concessions impériales s'étendant à tous nos sujets , de quelque religion ou secte qu'ils puissent être , ils en jouiront sans exceptions. Une sécurité parfaite est donc accordée par nous aux habitants, dans leur vie , leur honneur et leur fortune, ainsi que l'exige le texte sacré de notre loi. Comme ces présentes institutions n'ont pour but que de faire refleurir la religion , le gouvernement , la nation et Tempirc, nous nous engageons à ne rien^faire qui y soit contraire. En gage de notre promesse , nous voulons . après les avoir déposée$ dans la salle qui renferme le manteau glorieux du prophète, en présence de tous les ulémas et des grands de l'empire , faire serment par le nom de Dieu , et faire jurer ensuiteles ulémas et les grands de l'empire.

Après cela, celui d'entre les ulémas ou les grands de l'empire, ou toute autre personne qui que ce soit qui violerait ces institutions, su-

Cette révolution législative, opérée pacifiquement dans la société turque , doit pousser auj^si lés autres peuples musulmans dans la voie du progrès ; et Ion ne peut douter que la nation persane, si susceptible de perfectionnement, ne sorte bientôt de l'état stationnaire oii la fait languir, depuis plus d'un siècle , sa religion , formulée en une espèce de protestantisme , qui la sépare de la grande famille des autres croyants. La gloirede réformateur, qui illustra le sultan Mahmoud, est-elle réservée auSchah actuel, Méhémet? L'ambassadeur extraordinaire de France , M. le comte de Sercey , dont toute la ville de Tauris saluait, il y a deux jours, l'entrée triomphale, n'assumera-t-il point, à la cour de Téhéran , le rôle glorieux que remplissait, dix années plus tôt, à Constantinople , le général Guilleminot^ en procurant l'émancipation des catholiques? Les circonstances sont propices ; et cette mesure est d'autant plus nécessaire que nous avons ici des ennemis obstinés.

La sentence équitable qu'a rendue en notre faveur le prince Meirk-Mansour-Mirza, dans le procès intenté par les missionnaires américains , ligués avec les évoques et les chefs du nestorianisme, ne les a fait se désister , ni les unis ni les autres , de leurs coupables prétentions. La ruine de notre église naissante est toujours le but commun qui les unit; et, pour y parvenir, ils ont déguisé leurs moyens

bira , sans qu'on ail égard au rang , à la considération et au crédit de personne , la peine correspondante à sa faute , bien constatée. Un code pénal sera rédigé à cet effet.

Sur ce , que Dieu Irès-baut nous ait tous dans sa sainte et digne garde !

Que ceui qui feront un acte contraire aui présentes institutions soient l'objet de ta malédiction divine et privés pour toujours de loule espèce de bonheur !

d attaque. A la persécution ouverte, que Tédit du divan prohibait , a succédé la guerre, sourde de doctrine. Les missionnaires ont pris le parti d engager une polémique; nous verrons qui sortira^ glorieux de ce combat plus innocent. Ils ont, dit- on y le projet d établir une imprimerie dans leur maison , afin de prémunir plus sûrement les nes^ toriens contre une propagande contraire. En attendant, ils composent des libelles et en font circuler les copies dans les villages '.

Nous osons déjà leur prédire que cette nouvelle lactique ne réussira pas mieui que la première. Depuis rétablissement de nos écoles et Témancipation des catholiques , les nestoriens semblent être secrètement attirés vers la cause de lunité. Plusieurs de ceux qui avaient embrassé par intérêt la cause des missionnaires protestants^ en détachent» Tel est le prêtre Simon , du bourg de Keui^Tépé , qu'ils avaient placé à la tête de leur école, organisée depuis deux ans. Nous tenons entre les mains une lettre, dans laquelle il déclare que, ne pouvant être uni plus longtemps à des hommes qui ne rendent aucun culte à la Sainte- Vierge, à la croix et aux saints, et qui ne pratiquent ni jeûnes , ni abstinences , il veut se Caire catholique , ainsi que les quarante enfants qu'il est chargé d'instruire. Je place, dU'il, mon école sous les auspices du pape et sous votre protection, nous faisant ainsi l'honneur, sans doute bien peu mérité, d'associer le nom du chef suprême de l'Église à celui du dernier de ses enfants. Il demande instanoment un prêtre, pour l'assister et le confirmer par son enseignement dans ses bonnes résolutions.

Le prêtre Joseph, de Dizza-Téké , autre village voisin,.

' Voir, a la fin du volume y la note n t.

nous mande que les 6dèles sont actuellement divisés en deux partis, dontTun, voulant devenir catholique, est obligé de lutter contre les nestoriens. « J ait fait le serment, dit^l , d entrer dans le sein de l'Église; et j'ai dis* sous récole établie par les Américains; mais Tévéque Gabriel , leur partisan , depuis qu'il a accepté une pension, a envoyé Un homme de loi, qui s'est saisi dé ma personne; et j'ai été jeté dans la prison de la ville. Néanmoins, avec la grâce de Dieu , je ne parjurerai point la vraie foi. »

Ce Marc-Gabriel, qui, Tannée précédente, s'était en-gagé par écrit à renoncer à son hérésie , s'est déclaré l'en-nemi et le persécuteur des catholiques, depuis que MM. les missionnaires l'ont salarié.

Ainsi, après notre départ d'Ardicher, il na cessé de molester le prêtre et les petits enfants qu'il instruit dans notre école. De plus, il s'est emparé, par violence et contre l'ordre du firman que nous avait accordé le prince, de la clef de réglise , en sorte que nos frères sont privés , depuis plusieurs semaines , de la célébration des saints mystères. Mais le ciel se déclare en tout pour notre cause et se platt à confondre la violence et la passion.

Le gouvernement de la province d'Ourmi , qui renferme tous ces villages chaidéens , vient d'être con6é A Melik* Qaacem-Mîrza , frère de Melik-Mansour-Mirza , prince d'une tolérance extrême , ami des Français , dont il parle facilement la langue , et le patron de l'école que nous avons fondée A Tauris.

Il revient en ce moment de la cour du Scbah , revêtu de la haute dignité de ministre de Tiostroction publique; et il a mission d'encourager les arts et l'industrie , en |iermettant à tout étranger de s'établir (Uus ÏXtUtrhiAJHîi H

d'y créer des manufactures ou des usines , avec l'assurance d'être protégeât de ne payer aucune sorte de taxe, durant quinze années. En nous remettant le 6rman royal qui reconnaît et encourage l'œuvre de notre Université persane, il a écouté avec bienveillance nos plaintes, et a répondu qu'il ne serait jamais assez barbare pour bannir de la Perse la seule liberté dont elle jouisse encore , la liberté religieuse.

D'ailleurs, il a pour conseiller et intendant un homme dont nous avons eu occasion de louer les services rendus au catholicisme, pendant sa résidence à Djulfa, près d'Ispahan. G est le docteur Bertoni , vieillard plein de dévouement pour tes intérêts de la religion et du royaume '. Partageant toutes nos idées , toutes nos espérances de propagande, il s'est réjoui de devenir, sur ce nouveau théâtre, le défenseur et le protecteur de l'orthodoiie opprimée. Son énergie et son zèle pieux dissipent toutes nos craintes , au moment où nous nous éloignons momentanément de ces frères , si tendrement aimés. Car M. le comte de Sercey, ambassadeur de France, nous emmène à Téhéran , à la suite de sa brillante escorte de diplomates , de savants et d artistes. Ce voyage inatteodu sera peut-être une occasion d'attirer les regards favora-* blés du souverain sur nos entreprises , et de travailler plus efficacement à la gloire de Dieu et de son Église, finsu-* prême et unique de toutes nos actions.

^ Voir la note n" ?.

A EUGÈNE ***

Perse, Téhéran , ce 8 mars 1840.

Cher ami, je m'éloigoe toujours de toi et de la France ; car me voici parvenu à Téhéran, capitale actuelle de la Perse , choisie par la dynastie régnante des Kadjards* Nous I avons trouvée sans roi , ni ministres ; car Sa Majesté la quittée, pour marcher sur Ispahan. Ce voyage était une véritable expédition militaire, dans le but défaire rentrer sous l'obéissance une cité qui , comme toute la partie méridionale du royaume, prétend s'administrer suivant des lois, ou plutôt des privilèges particulier^. Le cortège du monarque nest rien moins qu'une armée de trente mille hommes, mal équipée et nullement disciplinée, il est vrai , mais résolue à suivre son chef, et encouragée peut-être par lespoir de piller les trésors qu'on dit s être conservés, jusqu'à ce jour, dans la ville des anciens rois , malgré l'appauvrissement général de la monarchie. Ce départ inaccoutumé du Schah, au commencement de l'hiver, et l'ordre de lever des troupes dans les provinces du nord et surtout dans l'Aderbidjan ouvrent un large champ aux conjectures et aux interprétations sur la politique secrète de la Perse , si tant est qu'elle en ait une. Les uns veulent y voir une entrée eu campagne , dont le terme sera une déclaration de guerre à la Porte et la conquête tant désirée de Bagdad ; d'autres pensent encore à Hérat , sans songer que la route directe est par le Khorassan. Quant à mon humble opinion, elle est que Méhémet-

Schah est justement désireux de recouvrer la ville centrale la plus importante de ses États, depuis surtout quoii prête aux Afghans des projets ambitieux d'invasion, du côté de Schiraz.

Quoi qu'il en soit, les affaires ont tourné beaucoup mieux que ne l'espéraient le public et le roi lui-même. Au lieu d'être réduit à faire le siège d'une place rebelle, il a va des sujets soumis lui ouvrir leurs portes avec empressement et le recevoir en triomphe. Les rues, dit*on, étaient ornées de tapis ; et le chef spirituel de la ville , qui en est aussi de fait le chef temporel , Hadji-Seid-Méhémed-Baquir , est venu incliner sa tête devant le txône royal. La démarche de ce personnage influent , qu'on regarde comme le pontife suprême de l'église persane , et qui tient à sa disposition les volontés et les consciences, a entraîné le reste de la population dans la droite voie. La magnificence avec la* quelle il fête son hôte auguste achève de dissiper toutes les craintes de révolte ou d'anarchie. Il aurait consacré une somme de quinze cent mille francs à héberger l'armée pendant le printemps.

Cette circonstance inattendue modifie heureusement l'itinéraire de l'ambassade française, et lui fournit l'occasion de voir plus tôt et dans des circonstances plus favorables la partie la plus intéressante de la monarchie. Nous ne ferons donc à Téhéran qu'une halte de deux semaines, puis nous irons rejoindre Sa Majesté.

L'ambassadeur russe , M. le général Duhamel , compte même nous précéder. Il part dans cinq jours pour Ispahao, avec son secrétaire et ses attachés. Tous ces messieurs ont été d'une honnêteté et d'une convenance parfaite a l'égard des nouveaux venus. Ils se sont présentés en grande tenue

A la rencontre de M. le comte de Sércey, aui portes de la ville, parmi le§ flots de la population, accouroe sur notre passage ; et depuis » ils n ont cessé d'avoir pour nous les prévenances les plus délicates. Un des fruits les plus heureui de là civilisation en Europe, c'est que, si les intérêts politiques divisent les hommes et répandent parmi eux de ftcheuses préventions, la courtoisie et les bonnes manières effacent, eitérieurement du moins, les aspérités de l'amonr-propre national. Chez les Orientaux, au contraire, les préjugés de race et l'intolérance religieuse continuent de nourrir une antipathie barbare. Ainsi l'ambassadeur de la Porte , qui vient d'arriver ici , n'a point rencontré une réception aussi amicale de la part de ses voisins les Persans. Sarim-Effendi , qui a déjÀ visité les cours de France et d'Angleterre, se dispose à partir pour la Perse. Si, comme on l'assure, l'ambassade anglaise revient , nous allons avoir un véritable congrès diplomatique à Ispahan ; et ce ne sera pas la moindre de ses curiosités.

Le voyage de Tauris s'est effectué sans encombre , ni «ocident. La multitude des bagages qui nous suivaient, portés à dos de cheval et de mulet, a contribué, autant que la rigueur de la saison , à ralentir notre marche. Le terme moyen de chaque journée était de six lieues à peu près. Partout, et principalement sur le plateau plus élevé de la Médie, qui se termine à la chatne des montagnes dites Qaaphnkm, nous avons trouvé une épaisse couche de neige. Nous avions à braver un froid vif et piquant, inconnu dans notre climat tempéré de France. On s'imagine faussement ailleurs que l'Orient , sous une semblable latitude , a un ciel toujours clément. Il n'en est point ainsi : Vhiver, qui , dans les parties montagneuses , dure presque^

cinq mois , est aussi rigoureax que Tété est incommode par ses chaleurs. Ainsi rien de mieux<que de rester chez soi , pour quiconque recherche son bicn^tre personnel.

Tous nos jeunes diplomates , ainsr que leur chef , ont parfaitement supporté ces épreuves; et leur gatté, non plus que leur santé, n en ont pas été altérées. Les gttes du soir étaient néanmoins peu propres à leur faire oublier les fa* tigues du jour. Ils se bornaient à la chambre enfumée du paysan , qui ne nous cédait encore sa demeure que contraint par le bAton de nos guides. Comme, d'après Tordre du Roi , nous devions être défrayés.de toute dépense, noas et nos bètes , ces stations étaient un impôt véritable, levé sur la population ; et , comme aucune loi n empêche que cette corvée ne se renouvelle plusieurs fois Tannée , nous étions accueillis avec un mécontentement mal déguisé. Souvent même les habitants s'enfuyaient à notre approche. La libéralité orientale des souverains coûte toujours fort cher aux sujets.

Trois points principaux ont fixé sur la route notre curiosité : Zingham, ville jadis spacieuse et remarquable par son palais, aujourd'hui ruiné et désert, comme plusieurs dé ses quartiers ; Sultanié , où le prédécesseur du sou* verain, son grand-père Feltz-Ali>Schah, venait passer les étés et discipliner ses troupes; la belle mosquée, que Chardin et les autres voyageurs ont admirée, offre toujours les restes d'une grandeur imposante ; enfin Casbin , ville considérable , dont toute la population se porta audevant de nous , avec un enthousiasme peu ordinaire au flegme musulman. Elle renferme plusieurs mosquées d'une belle structure et un collège renommé, oii j'ai eu avec les maîtres une conversation que je n'oublierai ja*

mais. Il s agissait da mystère fondamental de notre divine religion , la Trinité , et je tâchais de faire comprendre à ces braves gens comment noas adorions un Dieu unique en substance, comme celui quils reconnaissent, mais triple dans ses personnes. Je fus écouté avec un intérêt plein de tolérance. A Ispahan, centre des études et des discussions théologiques, j'espère avoir l'occasion de faire connaître notre foi aux Persans, en apprenant en même temps d'eux ce qui distingue la leur de celle des autres musulmans. Il y a , sur ce sujet , des questions nouvelles à traiter, dont le développement pourra te plaire un autre jour.

J'ai toujours l'intention d'établir, sur une large base, une école dans cette capitale, pour les disciples d'Ali et pour ces pauvres Arméniens, qui ont à peine conservé lombre du christianisme '. Puisse le plan que je t ai tracé dans une lettre précédente recevoir une prompte réalisation : Dieu et son Église en seraient glorifiés , c'est tout ce que je souhaite.

Le bon M. Scafi est près de moi ; et nous parlons souvent de toi , de la France et de nos communs amis , qui travaillent pour le triomphe de la vérité. Salue-les affectueusement de ma part. Si mes deux volumes ont paru, envoie-les à l'auteur, qui déjà en rougit et rejette sur vous tous une semblable inconséquence.

Adieu ; fais-moi passer les objets demandés dans la lettre précédente.

' Voir U note n" 3.

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