‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en Orient (volume 2)Chapitre 25 sur 28 · A M. DUREAU DE LA MALLE · texte numérisé non relu

A M. DUREAU DE LA MALLE

Perse, Téhéran, ce 16 mars 1840.

Monsieur ,

Je suis véritablement tout confus de l'intérêt que vous ne cessez de me témoigner, et surtout de la peine que vous prenez de défendre ma cause devant l'Académie. Cette bonté si gratuite de votre part m'encourage et m'embarrasse à la fois , car elle m'engage à remplir des promesses que vous faites sans doute en mon nom , et dont la réali* sation dépasse mon humble capacité. Je crains , sous ce rapport, d'attirer le repentir ou la confusion sur la tête de mes patrons, si généreux. Une seule pensée me rassure, c'est qu'ils approuveront du moins mes efforts pour établir dans ce royaume les bases d'une instruction publique, destinée à répandre dans son sein les premiers éléments de la a. 28

science. Cette tentative est d autant, plus difficile qo^on ne comprend point encore généralement les bienfaits de la civilisation , et que le gouvernement se contente d'ac*corder la tolérance de sa protection» sans y ajouter nu encouragement direct et manifeste* Je me trouve donc seul, obligé de lutter contre une opposition sourde » qui vient da clergé musulman , et craignant toujours de porter om* brage à une autre puissance, peu disposée en fsiveur de tout ce qui peut diminuer sa propre autorité. Heureusement , quand on se place sur le terrain neutre et solide du dévouement religieux » et qu'on puriBe sa cause de tous les éléments profanes de la politique, on est assuré, moyennant un peu de patience, d arriver à un résultat. J'aidéjà réussi à consolider une première école à Tauris , et j'en ai fondé cinq autres dans la Chaldée persane, pour nos frères orthodoxes. Maintenant je vais à Ispahan , dans Tintention d'en établir une autre, dans le genre de la première , c'està-dire, uniquement pour la science et pour les Persans.

L'arrivée de l'ambassade française a été pour moi un puissant motif d'encouragement , puisqu'elle est un garant que désormais notre gouvernement ne perdra point de vue ces contrées. Tous ces Messieurs , qui ont poussé lamabilité jusqu'à me conduire avec eux près du roi , ont approuvé mon entreprise, et m'engagent fort à la mener à fin, bien qu'ils ne partagent pas toutes mes belles espérances sur l'avenir de cette nation. D'abord la saison , si rigoureuse jusqu'à présent , devait les refroidir beaucoup à l'égard de ta nature, qui ne s*embellit qu'au printemps ; et la vue des provinces désolées , par l'absence de tout ordre dans lexercice de l'administration, est peu propre à leur faire considérer comme possible et même prochaine une régénération

quelconque* Ajoutez à cela le caractère moral du peuple, profondément altéré par le mensonge et rhypocrisie, et ▼0U8 concevrez que des hommes qui n ont point d attrait pour Fétude de la langue et de tout ce qui se rapporte à l4 vie particulière des enfants de TOriênt doivent trouver leur société fort misérable» et bien incapable de les dédotn*mager des sacrifices de la vie si séduisante de votre Paris. Tous ces jeunes diplomates sont donc fort peu enchantés de la Perse. Elle est loin dé remplir l'idée qu'ils s'en étaient formée dans leur imaginatiou, diaprés la lecture des publications fantastiques de nos romanciers et de nos poètes 9 qui placent ici la scène de tous leurs contes.

J'ignore tout à fait quelles sont les intentions du gouvernement y mais je pense qu*il est de la dernière importance de conserver ici un représentant. Il est impossible de nouer avec la Perse des relations commerciales, si nos marchands n'ont quelqu'un pour défendre leurs intérêts*. IXailleurs nos instructeurs ne pourraient réussir à obtenir régulièrement leur solde > tant l'administration est mauvaise y si un avocat quelconque ne fdaidait leur cause près de la cour. Enfin le catholicisme, qui s'étend chaque jour en ces lieux et qui doit s'étendre encore davantage , a besoin de la protection de la France, reconnue comme sa potectrice légale. Toutefois ces considérations , sérieuses en elles-mêmes , ne m'inquiètent nullement, assuré cpie je suis du succès ménagé par la Providence à nos humMes entreprises.

Mon fidèle ami, M. ***, pour qui vous avez toutes les bontés possiUes , vous tiendra au courant des détails relatifs à ma position et à mes affaires. Une fois établi pour

quelque temps à kpahan, ce centre intellectuel de la Perse » j espère pouvoir vous envoyer quelque essai sur les études qui m occupent. En ce moment, j'ai un jeune prêtre chaldéen fort instruit , que j ai envoyé en avant dans les montagnes du Curdistan, afin de faire le catalogue d'une bibliothèque chaldéenne , qu il m'a dit être conservée dans un ancien couvent. Elle renfermerait beaucoup d'ouvrages historiques fort anciens, qu'Assemani n'a jamais connus , et dont oh déplorait la perte, je pense que nous y trouverons aussi des manuscrits arabes et arméniens. J'ai osé dire que notre bibliothèque royale en ferait certainement l'acquisition : peut-être me suis -je trop

avancé.

Je n'oublie pas , Monsieur, les petites commissions que vous m'avez données en botanique ; M. le vicomte d'Ârchiac m'a promis de vous porter ces objets* En attendant , je vous envoie aujourd'hui la graine d'un arbre, élevé comme l'acacia parasol , et que les Persans appellent Dî- Tochd ebrichim , c'est-à-dire l'orfer^ à soie. Peut-être vous manque-t-il? Peut-être aussi me trompé-je, dans mon ignorance extrême de cette spécialité, en vous donnant comme une curiosité une chose commune en France. Cependant on m'a assuré que la Perse était son pays natal.

Croyez , Monsieur, que je ne puis avoir daùs le cœur assez d'affection et de reconnaissance pour un homtme dévoué comme vous aux intérêts de la science, et protecteur si généreux de ceux qui en sont les amis. Jamais je n'oublierai tout ce que je vous dois d'encouragement, dans mes études et dans le voyage qui me prive pour l'instant du bonheur de vous voir. Veuillez agréer, avec ma recon-

naissance , Thommage du profond respect avec lequel j*ai l'honneur d'être. Monsieur,

Votre très-humble et très-dévoué serviteur ,

P. S. M. de La Guiche , aimable compagnon de M. Texier, m'a envoyé dlspahan une lettre , que j'ai fait passer à M. ^^^; il partait pour Chiraz. Lui et ses deux amis étaient en bonne santé. Le bienfait, dont je vous suis redevable , de la prolongation de ma subvention m'a touché profondément et ne m'a point étonné de votre part- La défense de mes intérêts a, dans cette circonstance, le mérite dune bonne œuvre, vu le but que je me propose; et cela vous sera certainement compté par celui qui n'oublie rien de ce qui doit tourner à sa gloire. J'ai écrit une lettre de remercîments à M. Villemain. Je profiterai de renvoi de mon premier Mémoire pour reinercier aussi M. Daunou. Toutefois, veuillez lassurer d'avance de ma profonde gratitude. Je me crois d'autant plus redevaUe envers lui , que je lui suis totalement inconnu.

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