‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en Orient (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · VOYAGE DE TÉHÉRAN A ISPAHÂN · texte numérisé non relu

VOYAGE DE TÉHÉRAN A ISPAHÂN

Départ de Pambassade. — Députation de M. le marquis de la Valette et de M. Eugènefigré.— Vallée fertile.— Tribus ^es flats. —Le mont Guiden-Guelmez. — Monticule couvert de pierres. "-— Superstition. — Qoum. — Monument de Fatmé. — Singulier entretien avec U9 jeune Tvirc. — Palais du gouverneur. < — Autorité du Mçuchetehid* — Kachan.— Habileté du gouverneur.. — Kouroud. — Plateau d'Ispahan. — Rencontre d*un troupeau d'ânes sauvages. — Ispahan. — Entrée delà députatioq.— Visite a^ ministre des affaires étrangères et au premier ministre. — Ç-éceptioD chez le Schah.— Arrivée de l'ambassadeur.

Le â5 mar»^ l'ambassade française, partie de Téhéran depuis trois jours, avait atteint la petite ville de Sava, jjidis florissante, et anjoiird'hai cachée sous les décombjres des palais » des bazars et des mosquées qni en faisaient rornement Tel est l'état dé tontes les cités aficiennes de la Perse: image trop vraie de la ruine universelle qui menace ce royaume. La route nous ramenait, par un circuit, vers celle qui conduit de Gasbin à Ispahan ; et la raison de ce détour était que l'ambassadeur turc , Sarim- Effendi , suivant l'autre voie , plus directe , nous ne pouvions cheminer ensemble, de peur que l'impôt prélevé sur les villages où nous nous arrêtions ne fôt trop onéreux aux paysans , qui sont contraints par la loi d'héberger les ambassadeurs y les grands de l'État , le Roi , ta cour et même l'armée. Aussi la venue d'un de ces hôtes redoutables, loin d'être une fête, est-elle un sujet de deuil pour ces malheureux , qui , ne pouvant supporter des taxes multipliées, émigrent et s'enfoncent dans Tintérieur des

terres^ Ceci explique la dévastation et la nudité des grandes voies publiques , qui, dans notre Europe sagement administrée, sont l'avenue de la prospérité et de labotnlance.

Uambassadô avait hâte d'arriver près du Roi , oampé alors aux portes dlspahan , et préoccupé , disait-on , d une expédition lointaine. Une lettre» apportée à M. le comte de Sercey par un courrier du Schah, le détermina à dépêcher aassitàt près de Sa Majeâté son premier secrétaire ; et il daigna nous choisir pour l'accompagner : circonstance qui nous a permis de connaître intimemetit M. le marquis de Lavalette , dont la capacité diplomatique peut être apprédée par le succès avec lequel il a rempli cette mission secondaire. Betiré brusquement de la vie séduisante qui flatte la jeunesse dorée de Paris , sacrifiant les joies vaniteuses où s'énervent trop de talent précoces , il s'est exposé avec cœur à la fortune d'un voyage que ses privations et Ja rigueur de Thiver assimilent très-bien à une campagne* Dans son caractère brille le Irait propre à la jeune génération, essentiellement ennemie de l'intolérance de l'ancienne. Il aime la religion , sans être encore pratiquement religieux , et il unit la cause de l'orthodoxie à celle du progrès et de la dvilisatioD. Aussi nous a-t-il secondé de tout son zèle et de tonte son habileté , pour améli<Mrer là confition des catholiques de la P^se, &ire reconnaître et respecter leur foi par Fautorité musulnoane , et préparer les moyens de la propager un jour avec succès. En travaillant pour la France , il Tomlait aussi être utile à la Cause de l'Église $ car ces deux intérêts se confondent, surtout en Orient : on ne devrait jamais l'oublier.

Le 26 an matin , nous chevauchions vers l'est , dansl une vallée dont les hautes montagnes se dépouillent tardivement

de leur couronae de neiges. Le ciel était luisant et poli comme une glace ; et les rayons de lumière qui l'inondaient» en tombant sur la plaine, produisaient çà et là Tapparition trompeuse du mirage. Là, une chaleur pénétrante mûrit la grenade, et lui donne, ce développement et cette douceur qui la font renommer dans toute la Perse. Cette observation n'avait pas échappé au vieux Tavernier. Cependant notre compagnon de voyage , réjoui par les beautés de la nature renaissante , cédait au besoin de poésie qui nous presse tous en ces instants , et récitait avec harmonie les passages de nos poètes qui meublent richement sa mémoire. Ayant parcouru ainsi deux parasanges , nous traversâmes, à gué, au-dessous du village de Hérissan, la rivière de Mazlagan , dont les bords marécageux sont fréquentés par des bandes d oiseaux aquatiques. L un des guides tua d un coup de carabine trois plongeons , cachés dans des touffes de roseaux. Leur espèce , plus petite que la nôtre , a le cou , le dos et les ailes ornés d un plumage dont la nuance est plus lustrée que la gorge chatoyante du pigeon. Sur les deux rives s'élevaient des campements à'IUris, tribus qui tiennent le milieu entre le Curde vagabond et le paysan attaché an sol. Leur demeure a les fondements et les murs d'une maison ; mais le toit est un tissu de poil de chèvre ou de chameau , dont la couleur ressortait de loin , conune une tache noire , sur la verdure de la terre. Cette demi-tente les défend mal contre la chaleur et la froidure ; mais tel est l'empire de l'habitude , qu'ils ne veulent point renoncer entièrement à la vie nomade que menaient leurs ancêtres dans les steppes de la Tatarie. Ils élèvent et gardent simplement leurs troupeaux, sans songer à devenir agriculteurs. La langue qu'ils parlent

exclosiTement est un tare assez primitif. Leurs femmes , occupées à filer la laine des tapis, ou à préparer ces feutres nommés Ntmedo, jouissent d'une liberté extérieure totalement inconnue dan^ les villes et dans les rangs de la société persane. Elles sortent le visage découvert y et conversent publiquement avec les hommes.

A une lieue de là y nous rencontrâmes le village de Tereznai, dont toute la population virile sortit en armes, à notre vue, et monta sur les toits, comme pour repousser l'agression d un ennemi. On nous prenait pour des émis^ saîres du gouverneur de Sava , qui , réclamant un impôt additionnel , avait poussé les paysans à la révolte : car la force est partout la dernière raison opposée à la violence de l'injustice. Nous franchîmes , au galop , une distance de trois lieues , pressés d'arriver à Djafarabad pour y prendre notre repas. Plusieurs groupes de villages portent ce nom : les uns sont ruinés; une enceinte de murailles et de toura d'argile , genre économique de construction qui remplace ici celles de pierres , protège les autres contre les coups de main des tribus errantes. Sous le règne précédent , des voleurs infestaient la contrée, et dépouillaient les caravanes. Mais depuis, les chefs ayant été pris et pendus, la troupe s'est dispersée , et la sécurité a été rétablie.

Une halte assez courte nous ayant reposés, nous et nos chevaux , nous repartîmes , en suivant la route qui longe le mont Gmàen-Gaelmez^àoiA le nom signifie : « Mont oit l'on va, et d'où l'on ne revient pas. d La superstition interprète ce nom extraordinaire en racontant que le prophète Abraham y ayant posé ses pieds bénis , le changea en sel, et que, depuis ce miracle, il s'en opère perpétuellement un autre , qui est qu'on ne peut parvenir sain

et sauf à son fiommet \ Le temps nous manquait pour Donfopdre par une espi(M*atioD la crédulité masolmaoe ; 'toutefois , ce qui peut y doimer lieu, est la configuratioo bizarre de ce moût crevassé, et^ pour ainsi dire, coagulé en petits mamelons rougeàtres et friables , mine inépuisable de sel gemme, oii, de tous c6tés, on s'approrisionne, sans être gêné par aucun règlement de gabelle. La plaine est alors réU éeie par une chaîne parallèle de montagnes , découpées fentastiquement. Elles sont un rameau de TAlavend , qui s enfuit vers le pays des Gurdes.

Le sol , imprégné de nitre, est infécond, et produit é peme les mousses que broutent les gazelles. Nous surprimes dans cette solitude un troupeau de ces anintiaux, que nos chevaux fatigués poursuivirent sans ardecyr. Lorsque nous fiâmes arrivés à un monticule qui barrait leehenûn et bornait Thorizon , je remarquai une infinité de pierres, dispersées ou réunies dans un ordre apparent. J en cherchais la cause , lorsque je vis Ressoul-Bey, notfe guide, en disposer plusieurs en forme de pyramide , puis is'agenouiller et les baise^ dévotement, oc Voici, sécria-4*il, le lieu consacré par le dernier soupir de la fille du pieux Mouça , fils de S^ar-Sàdiq , le septième de nos imans, qui mourut là, tandis qu'on le transportait en-

' Ghazdia, qui suivit la même route, appeUe cette montagne Kowthélisme, ou \9i Montagne du Talisman. « Elle a une foime changeante â rœil , comme ces tableaux ingénieux qui présentent divers objets à ceux qui les regardent, sous éirers points de vue. C'est une prévention publique, que ceux qui veulent y monter s'y perdent, et enfoneent dans la terre, comme on fait dans Teau. On conte qu'un, jour Schah- Abbas y fit alter un valet de pied , avec un fallot allumé sur Tépaule , que le faltot s'éteignit bientôt , et que llwmme ne parut plus.* Bdit. de Umgléa, t. n, p. 414, 416.

chatoé, de Sa va à la ville de Qoum. Le fidèle qui YinvOque en passant , et élève de ces petits monameots funéraires , se bAttt au ciel un palais de délices. )» Les bords 4m routes, les cimeti^es et les mausdées Tisités des pèle<rins ofirent souvent ce signe naïf de la piété musulmane , qui rappelle les pierres entassées dans le lit du Jourdain par les enfants dlsraël , en mémoire du passage de Tarche miraculeose '.

En ce moment , les derniers rayons du soleil y descen- ^t sous les pics nébuleux de TAIavend, éclairaient la ciMipole dorée qui couvre , dans Qoum y le monument de Fatmé. Les Persans , frappés du reflet de sa lumière mourante , murmurèrent une oraison jaculatoire i et lun d'eux , fils du maire de Djafarabad, qui , voulant continuer la bonne hospkalité de son père , nous accompagnait jns- ^'i la ville y entonna un cantique , à l'honneur de cette feiiMne , pour laquelle les Chiites contrefont quelques pratiques du culte que les catholiques rendent à la Vierge Marie. « Sainte toi , disait- il , qui fus ravie au ciel, sans passer par Tépreuve de la mort ! » Bientôt la nuit non» enveloppii de son ombre ; et le jeune homme , tout en guidant avec sa nfule les pas des chevaux , occupait mon attention par un entretien qu'avait amené Téloge de Fatmé. Desservant d'ane mosquée et versé dans Tétude de sa reiqifion , il avait excité ma sjiQpathîe par ses manières simples, son regard serein , et surtout par sa connaissance

' « Darias partit de là, poqr gagner une autre rivière, qu'on appelle jirH$cu$, et qui traverse le pays dés Odyses. Quand il fut arriré sur se» iHfffto , il dAstgaa à flfs taoupea im certaio endroit oà il OjM(uma à ehaqu^ sp^at ^.m^U^ me pî^re. eii/(M4s|^t. L'ordre fut exécuté par toute Tannée ; et Darius, ayant laissé en ce lieu de grands tas de pierres, continua sa marche. » ( Hérodote , Melpom,, II?, iv.)

des voies intérieures de la piété. Gomme je le consultais sur l'amour de Dieu , il me rappela la parole traditionnelle de Mahomet , qui range ceux qui laiment en trois classes : les premiers 9 attachés à lui par Tespoir d'une récompense éternelle 9 espèce de marchands, plaçant leurs actes à intérêt; les seconds, que la terreur des chAtiments écarte du mal , vrais esclaves , enchaînés à la personne de leur maître par le lien de la crainte ; et enfin les amants libres, qui aiment Dieu pour lui-même, sans considération des peines ou des félicités futures : amour parfait , dont lui , quoique infidèle, semblait avoir un avant-goùt, tant les paroles pour le peindre arrivaient sur ses lèvres avec onction. J'en étais stupéfait d'abord ; mais bientôt un aveu m'expliqua le prodige. Il n'était pas marié , exception rare chez les musulmans, et , cas encore inouï pour moi , dans leur religion, il avait fait vœu de continence. Or, l'admiraUe livre.de l'Imitation observe que le cmr pur pénètre lescmc et le fond des enfers.

La nuit était close depuis une heure environ, et nous avions couru dix-sept lieues, lorsque nous atteignîmes les portes de U ville. Elles s'ouvrirent par ordre du gouverneur, qui ayait.envoyé au-devant de nous plusieurs de ses gardes, portant dés lanternes. Nous fûmes reçus avec assez de politesse dans sa résidence, ancien palais qui atteste la magnificence des règnes passéSé Nous y adnûrftmes une salle incrustée de glaces , où des milliers d'oiseaux voltigent dans les guirlandes de jasmin et de roses que le pinceau persan a suspendues bu plafond d'or, avec sa grAce inimitable. Ces chefs-d'œuvre du luxe et de l'art disparaissent chaque jour avec les frêles habitations qb'ils décorent. Dans quelques années, il ne restera plus une seule

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