MÉMOIRE A L'ACADÉMIE
DBS INSCRIPTIONS BT BBLLBS-LBTTRES.
Arniénie. Van » 14 octobre 1838. .
Messieurs ,
Pour aller d^Atii [à Echemiazin , suivant Titinéraire que je m'étais proposé , il fallait changer d'empire et passer les frontières de la Russie orientale. C'est un spectacle digne de latlention du voyageur de considérer deux puissances opposées par l'esprit , les mœurs et la croyance des peuples , et néanmoins forcément rapprochées par le sort des annes. Une rivière , large de quelques toises et guéable six mois de Tannée , sépare pour le moment l'îs** lamisme, mourant de décrépitude, d'une civilisation chrétienne et naissante. Le découragement et la crainte sont de ce côté, de l'autre l'espoir et un désir illimité de s'étendre. Les Turcs n'ont pas cédé le terrain , faute dé courage ; mais parce qu'ils étaient attaqués par un ennemi qui avait reçu dernièrement de la vieille Europe civilisée de mémorables leçons de tactique militaire. Les vaincus aujourd'hui comprennent la nécessité de s'instruire à la même école ; ils sont entrés dans les voies d'une réforme qui pourra les sauver, si elle est large et complète. Tels sont nos souhaits bien sincères, à nous qui , reçus chaque jour sous le toit hospitalier du riche et du pauvre , avons pu reconnaître tout ce qu'il y a de noble , de droit et d'élevé dans le caractère des fils d'Osman* Malheureuse^ ment, si Ton nous consulte sur notre propre façon de penser, nous avouerons qu'une nouvelle organisation de
gouvernement et une administration plus éclairée des provinces ne suffisent pas pour donner à la société un nouvel élément de vie. Ce changement, louable en soi, peut différer le trépas dun peuple et non le régénérer ; parce que toute régénération découle du principe spirituel ou religieux qui régit les nations. Si la foi n est en harmonie avec le régime social , si elle ne le vivi6e , conune l'âme vivifie le corps ; le malaise , le dépérissement, puis la mort révèlent bientôt ce vice de constitution. Or la foi musulmane est incompatible avec notre civilisation. Elle s oppose à lextension du commerce et an progrès des arts et de l'industrie. Il suffit de connaître les premiers principes religieux de TAlcoran , pour être convaincu de cette vérité. Donc toute société mahométane , et cette réflexion s'applique surtout à la Turquie, ne peut effectuer une réforme radicale et véritablement efficace, qu'en rejetant son symbole et en adoptant celui qui communique aux peuples d'Europe leur énergie inépuisable, en même temps que cette supériorité générale avouée maintenant de tout rOrient.
Ces réflexions, suggérées d'abord par la transition subite d'un empire musulman à un empire chrétien, ont été mûries et développées pendant les loisirs de la quarantaine que le gouvernement russe impose à celui qui franchit ses frontières. Mais je ne veux pas les étendre, de peur de sortir de mon sujet ; j'ajouterai seulement quelques mots sur les dernières conquêtes de la Russie, qui ont changé les limites de son territoire.
Vers le commencement de mars de l'année i 827, les troupes russes , commandées par le général Benkendorf sortaient de la Géorgie et entraient en campagne. Secon-
— sodées par le corps de Paskéwitch, elles vainquirent dans tantes les rencontres les troupes d' Abbas-Mirza ; et la prise de la forteresse d'Erivan leur assura la possession des nou* Teaux pays conquis. La Turquie et la Perse perdirent également dans cette guerre un lambeau de leurs provinces. La Porte Ottomane fut dépouillée du Somkhéti et du vaste canton arménien connu anciennement sous le nom d*Airarat , à lexception toutefois des terres situées en deçà de TAkouréan ou Arpa-Sou. Elle renonçait en même temps à la partie du Lazistan qui lui appartenait. Mais les pertes qu'essuyait la Perse étaient incomparablement plus considérables^ puisque le vainqueur lui enlevait d'un seul coup toutes ses possessions au delà de TAraxe, et qu'en outre, pour être Tunique et paisible dominateur de la Mer Caspienne, il exigeait qu'on lui cédât les plaines riveraines du Mogan , qui s'étendent jusqu'au fort de Lankeroun*
En s'avançant vers l'Asie centrale , la Russie cherchait à réaliser une pensée politique habilement conçue, qui lui promet pour l'avenir des résultats avantageux. Comme puissance chrétienne, elle se déclara la protectrice de tous les chrétiens assujettis à la double puissance mahométane qu'elle combattait ; et elle exigea dans ses traités que cette portion des sujets de la Turquie et de la Perse pourraient librement émigrer et se réfugier sur son propre territoire. Les propositions qu'elle leur faisait étaient engageantes. Ainsi , quiconque d'entre les Arméniens et des autres chrétiens abandonnait le royaume de Perse pour entrer dans lempire russe, devait recevoir des. terres dans les districts deNakchivan et d'Erivan ou dans le Karabag, à la seule condition de payer une dime au fisc , avec l'assurance d'être exempts d'impôts pendant six années. De cette ma-
nière, ces pays, dépeuplés et ravagés par les ancienDes guerres , trouvaient immédiatemeDt des colons laborieux , qui avaient d'ailleurs le plus vif intérêt à bien défendre letir nouvelle patrie. De plus, ils devaient se tenir aux avantpostes , comme pour rappeler continuellement aux autres chrétiens qui n'avaient pu se sauver du joug musulman que des frères les attendaient , et qu ils pourraient leur porter un jour secours et délivrance. Voilà pourquoi ion tenait beaucoup encore à enclaver dans l'empire le monastère d'Echemiazîn ; attendu qu'étant le siège du chef principal de la communion arménienne , on devait tenir dans les liens de son pouvoir spirituel la majeure partie des Arméuieiis répandus dans les royaumes limitrophes. Au motif religieux de l'émigration , on voulut ajouter un caractère national ; c'est ce qui détermina le gouvernement à en confier la dir^tion au prince Lazarev, Arménien reoommandaUe par sa fortune et le rang social qu'il occupait dans l'empire* On lui conféra le grade de commandant en chef des émigrés, avec un pouvoir illimité d'agir selon le but du gouvernement Le prince Lazarev s'acquitta avec habileté de sa mission ; et le 1 1 juin 1 828, il avait attiré de la Perse et principalement des bords du lac d'Ouroumia environ 40,000 Arméniens, perte qui, évaluée pécuniairement pour le trésor du schah , lui fit éprouver un déficit annuel de 100,000 tomans ou 1,600,000 roubles. Du côté de la Turquie , le nombre des émigrés qui passaient TArpa-Sou était encore plus considérable ; puisqu'on fait monter à 76,000 âmes les Arméniens qui ont abandonné les trois pachaliks d'Erzeroum , de Kars et de Bayazid.
La plupart se sont fixés sur les frontières de la Géorgie, vers Akhaltsiké, ou dans lancienne plaine de Chirag, à
Gumru , ville qui a reçu lanaée dernière le Dom d'Alexandropole de lempereur Nicolas lui-même , lorsqu'il vint inspecter la partie orientale de son empire. On y construit une énorme forteresse , qui semble aussi bien destinée à contenir dans l'obéissance le pays vaincu, qu'à le défendre des invasions des Turcs, La majeure partie de la garnison est composée de soldats polonais.
Cest là qu'est établie la quarantaine, institution enoore à l'état d^enfance et fort inconunode pour les détenus , qui ne peuvent en tempérer les ennuis par les douceurs de l'étude^ La société russe de ces lieui est toute militaire , mais elle est honnête et serviable pour le Français qui a su dissiper les préventions et la défiance que sa venue inspire d'abord à une police ombrageuse*
Le 11 septembre, je quittais Alexandropole, avec une caravane d'Erivan; et je prenais la direction sud «-est» pour gagner Ëchemiazin , en tournant la haute montagne que les Turcs appellent Alagueuz. C'est le mont Arakadx des Arméniens, qui, suivant la tradition \ fut ainsi appelé du nom d'un des fils de Haig, père de la nation. Les peig^s n abandonnent jamais son sommet ; et , dès la fin d'août , l'atmosphère de sa vallée septentrionale est froide et brumeuse. Après deux jours de marche, j'atteignis le versapt méridional, au pied duquel s'étendait le pays à*Àr(ik4^dzoden*, où j'ai retrouvé les débris de la petite ville de Garpi et des monastères, jadis renommés, de Saghmoi, des SaiïiU-Anges t de Saint-Jean et de Téghérav, Un seul
' Motse de GhorëQe, liv. i, chap. ii.— Thomas Ard^érount , MSS. d*Aghlhaiuar.
' Arakadxoéeny en arménien signifie proprement p€$ mon(t«
a écba|>|)é aux dévastations des guerres : cest le eôuveot de Moagid^ où le patriarche d'Eohemiazio vient passer une partie deà mois de Tété. Il Tavaît quitté, la semaine précédente, pour descendre à Acbetàrag, village éloigné d'une lieue environ. Ses jardins verdoyants et remplis de fruits savoureux surprennent agréablement le voyageur , fatigué de la monotone et continudk aridité de la plaine. Le patriarche Jean , vieillard septuagénaire , mer^ut avec bienveillance, et répondit à la demande qui faisait le but de mon voyage , en m'accordant la faveur inouïe de visiter la bibliothèque d'Ëchemiazin.
Le lendemain , je m'acheminais donc vers ce couvenU Les rayons naissants: du soleil illuminaient la double cioie du mont Ârarat, dont la masse imposante m'apparaissait dans toute sa majesté , embellie des pieux souvenirs consacrés par la tradition. J'attachais avec respect mes regards i ses glaôiers resplendissant^; et je me disais que, indépendam* ment de 1 autorité des saintes lettres , les peuples avaient d& naturellement être portés à y placer quelque grande scène de rhumanité, ii.cau8e.de sa forme unique , de son aspect sévère et religieux, £it surtout, à cause de sa hauteur; qui dépasse celle de notre Mont«filauc. La plaine qui porte son nom est une vallée profonde, fermée au nord par rArakadz et au midi par le nàont Ararat même. Ouverte au couchant, près des. collines d'Aoi, elle se protoiige indéGuiment a Test jusqu'à Nakchivan. Arrêté.mir lesjderniars coteaux qui la. dominent, je l'embrassais dans son ensemble, et je me rappelais la brillante description qu'en trace l'auteur classique, Lazare * de Pharbe. La yariété des oiseaux qu'il énumère s'y trouve encore , ainsi que le ver qui
' Laz.de Pharbe. p. 18-23.
donne la couleur de pourpre. La terre est toujours féconde ; elle produit toujours toutes sortes de fruits. Mais îl faut ajouter aussi que Fair concentré de la Tallée est eitrèmement pernicieux l'été , lorsqu'il est embrasé par le soleil de la canicule et surchargé des miasmes qu'exhalent les marais formés par l'Âraxe et tons ses affluents. Le voja* geur qui quitte le milieu tempéré des vallées supérieures en éprouve subitement la fâcheuse influence.
Echemiazin occupe l'emplacement de Vagarchabad , ville célèbre chez les anciens écrivains * de la nation , et qui n'est mentionnée par aucun autear grec ou latin. Quelques fragments d'une architecture puissante, qui a tous les caractères de celle d' Artaxate et d'Amaavîn , suffisent pour attester son existence à celui qui serait tenté d'en douter. C'était la capitale do premier roi chrétien, Tiridate, et c'est là que saint Grégoire lllluminatear , au rapport d'Agathange et d'autres historiens, fut averti dans une vision de bfttir l'église patriarcale. Jésus-Christ, fils de Dieu , se serait abaissé vers lui dans un rayon de sa gloire, miracle que rappelle le molEchemiazin, qui signifie Descente du fils umqae de l'Éternel *• Une portion de ce monument s'est conservée jusqu'à nos jours ; et les autres parties, restaurées par le patriarche Gomidas , ont encore près de treize cents ans d'antiquité. J'ai copié , sur les murailles extérieures du chœur, qui date delà première époque, deux inscriptions grecques, dont les caractères annoncent une origine qui tient aux siècles primitifs de notre ère.
' Laz. de Pharbe, p. 307.
* F'oyet Agath. Vie de saint Grégoire, p. 32.
iufu iruf m^u ira t^^^a^at^fif
Elles se troavaient sur des pierres fanéraires , qu on avait fait entrer comme simples matériaai dans la construction de l'édifice, suivant l'usage des Arméniens , qui construisent encore à Constantinople des églises avec les tombes de leurs ancêtres. Les prières chrétiennes qui entourent le nom du défunt dans Tune, et les noms de saint Paul et de sainte Thècle qu'on lit dans l'autre, prouveraient deux faits assez dignes de remarque : premièrement, que le christianisme était déjà répandu dans ces contrées , avant l'arrivée de saint Grégoire , qui convertit définitivement la nation; et en second lieu, que la langue grecque était employée dans la liturgie , conjointement à la langue syriaque , que quelques-uns pensaient être seule en usage dans ces temps.
L'église est placée au centre du monastère. Un jardin ombragé de saules et coupé par des canaux d'eau courante, qui entretiennent la fraîcheur des fleurs et du gazon, la sépare des bâtiments du clottre, qui l'enferment dans un carré régulier, A l'est , est un réfectoire voûté où peuvent s'asseoir largement trois cents convives, et une imprimerie que j'ai trouvée assez néghgée. Il n'en sort que des livres de liturgie; et encore les types sont-ils vieux et dénués d'élégance. Sur les trois autres côtés, sont distribuées les cellules des religieux, â la manière des Chartreuses; mais, comme les reclus de l'ordre de Saint-Bruno, ils ne sont pas astreints à un silence , ni à une solitude absolue. Ces merveilles de la pénitence chrétienne sont comme une prérogative unique du catholicisme. Les appartements du patriarche , qui comprennent la moitié de l'aile méridionale , sont meublés plutôt avec décence que luxe; Tunique signe de sa grandeur pontificale est un trône de
bois doré,' sur lequel laigle noir du csar étend ses ailes protectrices.
Près de là est la bibliothèque, où j aspirais surtout à entrer. J y fus introduit par le P, Jean, aux soins de qui elle est confiée. Ce religieux , élevé à la dignité de vartabed , était le premier homme véritablement lettré que je rencontrais parmi les Arméniens, depuis ma sortie de Gon* stantinople. Épris d'un louable amour de Tétude , qui le distingue entre tous ses confrères » il est fort versé dans les antiquités littéraires et historiques de sa nation; et nous prenons plaisir à annoncer la publication qu'il va faire d un ouvrage important et presque terminé. C'est une histoire critique d'Ëchemiazin , dans laquelle il fera entrer celle de ses patriarches et toutes les pièces et diplômes conservés dans ses archives. 11 se propose aussi de réformer l'imprimerie du couvent et d'occuper ses presses oisives d'une manière honorable pour la maison et utile à la science.
Maintenant, Messieurs, avant de vous faire connaître le résultat de mes investigations , permettez-moi de vous dire quel genre de lumières et de documents j'avais droit d'attendre de la littérature arménienne.
La position géographique des peuples influe directe*" ment sur leurs destinées , comme le prouye l'histoire de l'Arménie. Isolée au milieu des nations qui ont constitué successivement les grandes monarchies de l'Asie , elle n'a jamais eu assez de force , ni surtout unç qnion sociale {issez compacte pour s'alTranchir de la tutelle ou du joug de ses voisins, et pour vivre librement de sa vieindivi*duelle et propre. Elle a été perpétuellement un champ ouvert à l'ambition, et comme la voie publique qu'ont
foulée tous les triomphateurs de l'Orient. Les Babylonieus ont gravé , en caractères ineffaçables , sur le roc de la forteresse de Van, le souvenir de leur conquête. Après eux sont venus les Mèdes et les Perses , de qui les Curdes et les Persans ont reçu les provinces méridionales , comme un héritage de leurs ancêtres. Âlexandre-le-Grand détacha un de ses généraux, pour aller la soumettre. Les Romains y envoyèrent leurs consuls. Plus tard , les Grecs de Bysance l'asservirent à plusieurs reprises. Puis les Arabes , les Tatares, les Géorgiens, les Turcs Seldjoukides , les Turcs Ortokides et enfin les Turcs proprement dits se disputèrent et s'arrachèrent tour à tour cette proie. Ainsi vouée à un sort précaire, comme la fortune de ses maîtres, l'Arménie était devenue une sorte de milieu politique, auquel aboutissaient toutes les secousses des diverses révolutions sociales. Supposez alors un peuple observateur, intelligent, renonçant à la gloire des armçs, impossible à sa faiblesse ^ pour aspirer à celle de la science ou des lettres : il aura une mission importante à remplir; il tiendra un registre ouvert des événements qui se pas^ sent sous ses yeux , et il en sera l'historiographe. Alors nous aurions peut-être la clef des inscriptions cunéiformes attribuées à Sémiraniiis ; les voiles qui couvrent l'antique religion des Perses et la réforme de Zoroastre seraient eq partie soulevés; les archives de la bibliothèque d'Edesse, consultées par Mar*abhas Gatina , nou^ auraient fait cou^ naître l'histoire de la Syrie et ses rapports avec le peuple hébreu ; nous aurions mieux compris certaines hérésies et entre autres celle de Barsumas, qui vint propager sa doc^ trine dans les montagnes du Gurdistan , où elle se con-^ serve encore ; les guerres des Romains et des eropereur&
grecs dans l'Orient auraient été relatées dans tous leurs détails; les annales du Bas-Empire auraient été éclaircies et complétées en beaucoup de points ; nous saurions mieux comment rislamisme se propagea si rapidement chez tous les peuples qui n'avaient pas embrassé la foi chrétienne ; les origines historiques des Tatares, des Mongols et des Turcs auraient reçu un complément nécessaire ; enfin , il n'est pas jusqu'à notre histoire du moyen ftge qui n'y eût trouvé son profit , puisque la dynastie arménienne qui régna sur la Cilicie eut des rapports étroits avec les Francs, libérateurs de la Terre-Sainte, et que son dernier roi, allié à une illustre maison de France , vint chercher dans sa capitale un asile et un tombeau.
Nous le répétons , quel autre peuple était placé plus avantageusement pour s'acquitter de ce prétendu devoir ? Malheureusement nous savons que les premiers monarques, y compris ceux de la dynastie des Arsacides, peu soucieux de tirer la nation de son ignorance, confiaient à des étrangers , tels que les Grecs et les Syriens , le soin d'écrire les fastes de leurs règnes, san^ comprendre, ni honorer aucunement le mérite du savoir. Les Arméniens n'avaient encore aucun système graphique ; et toute leur poésie , ce langage primitif des sociétés, se bornait à quelques chants, répétés longtemps par les montagnards de Daron , et aujourd'hui totalement oubliés. C'est le christianisme qui, en effectuant l'œuvre difficile de leur civilisation, donna naissance à une littérature nationale. Tant qu'ils sont restés unis au centre de l'Église, qui leur avait communiqué sa foi , tout se développa chez eux selon les lois progressives de l'ordre; et l'ftge d'or de la littérature concorde précisément avec celui de leur orthodoxie. Mais lorsque , rejetant
le» décisions du concile de Chalcédoine -, ils se retirèrent volontairement de l'Église catholique» ils ne participèrent plas à la vie intellectuelle, ni au mouvement scientifique, dont VOccident fut Tunique fojer. L'activité des esprits s'épuisa en des disputes théologiques stériles et interminables ; toutes les œuvres littéraires furent empreintes un caractère d'individualisme , en sorte qu'ils s'occupaient accessoirement et avec indifférence de tous les autres peuples» même de ceux qui faisaient peser sur eux le joug le plus humiliant.
A cette cause morale et interne» qui arrêta le développement de la science arménienne, nous pouvons joindre les accidents extérieurs qui occasionnèrent la destruction ou la perte des monuments littéraires y et l'on concevra mieux encore leur rareté et la difficulté de les retrouver. Suivant Moïse de Chorène ' » l'orgueil et la jalousie portèrent Nions à effacer toute espèce de souvenirs des règnes antérieurs, afin d'être admiré comme le plus grand monarque de sa dynastie. Faustus de Byzance ' nous apprend qu'un certain Mahruchan, voulant empêcher l'établissement du christianisme en Arménie , obtint de la cour de Perse la publication d'un édit, lequel ordonnait, l'an 3^1 de Jésus- Christ, de livrer aux flammes tous les manuscrits existants. En 439, Jesdegerd II , le Sapanide, mit de nouveau à exécution cet édit barbare. Dans la suite , lorsque Alp Arslan saccagea Ani , quand Edesse, sur la prise de laquelle Nersès-le-Gracieux verse des pleurs si touchants , tomba au pouvoir des musulmans , surtout quand le sultan d'Egypte renversa en Cilicie le dernier boulevard de la puissance
' Liv. I, ch. xiY.
* Édit. de Venise, 1832, p. 140.
arménienne > Rom-Cla, les bibliothèques de ces cités furent anéanties à dessein par ces vainqueurs barbares. Timour-Leng compléta Vœuvre de destruction ; et les écrits sauvés de tant de calamités se perdirent, pour la plupart, détériorés par les vers ou Thumidité, dans les fosses sou^ terraines où ils étaient déposés.
Bien qu'Echemiazin n ait point échappé à la main avide des conquérants ; néanmoins , comme le siège patriarcal s'y maintint toujours et resta le centre spirituel de k nation, c'était un puissant motif pour moi d espérer quelque heureuse découverte. Sa bibliothèque, qui, suivant le rapport exagéré de quelques voyageurs, devait contenir trente mille manuscrits, n'en possède tout au plus que cinq à sit mille. Voici quel a été le résultat principal de mes observations.
Je commençai par demander les copies les plus anciennes; et l'on me présenta la traduction de saint Chrysost6me, attribuée à un disciple de saint Mesrob, l'inventeur de Talphabet arménien, et copiée par le patriarche Pierre I*', KédalardSy l'an de notre ère 1019. L'écriture appartient au genre Jergatakir^ c est-à-dire qu'elle est gravée avec lé burin d'acier, selon l'antique usage. Il ne se trouve pas d'exemplaire des livres saints ayant une antiquité de onze cents ans, comme quelques écrivains l'affirmaient. Le plus vieux porte la date du douzième siècle; mais il négale point en élégance et en correction un exemplaire écrit, il y a trois cents ans environ , avec un luxe de vignettes fort remarquable.
L'Histoire de Moïse de Ghorène , qui doit être préférée aux autres monuments primitifs de la littérature, à cause de sa vaste érudition et de la variété de ses documents, ne
comprend que les trois livres publiés dans Tédition des frères Whiston * et dans celle de Venise'. Le quatrième, relatif è la dynastie des Ârsacides que nous savons avoir existé , d'après laveu de Moïse de Chorène lui-même, ne s'est pas conservé dans cette bibliothèque ; mais on ma assuré qu'il se trouvait dans celle du couvent arménien de Jérusalem ; fiiit important que j'espère vérifier plus tard , avec la grâce du ciel. Le plus ancien manuscrit de la géographie qu'on lui attribue ne remonte qu'à deux siècles. Ainsi il ne m'a pas été donné de répondre aux fortes objections soulevées par M. Saint-Martin contre l'authenticité de cet ouvrage , on ^ l'on rencontro , entre autres difficultés inexplicables , le nom propre de la nation russe, qui ne s'est fait connaître que cinq siècles plus tard. Son commentaire sur la liturgie n'a point encore été retrouvé.
Dans le même siècle que ce célèbre historien , vivait Hesrob , qui , comme nous l'avons dit précédemment , dota la nation arménienne de son système graphique. Employé d'abord à la cour du roi de Perse , Chosrov III , en qualité de secrétaire, il renonça à cette dignité, pour s'occuper exclusivement du -soin de policer et d'instruire les Arméniens convertis au christianisme. Il pensa que le moyen le plus propre de les éclairer était d'adapter à la langue un alphabet nouveau, attendu que les alphabets grec et syriaque, auxquels on avait recouru jusqu'alors , n'étaient pas assez étendus pour répondre exactement à tous les organes et aux sons multipliés de l'arménien. Réuni à un certain Ru« fin , disciple du rhéteur Epiphane , il composa donc l'ai*
' LondOD, 1736.
• Venise, I8Î7.
^ Mém. %UT l'Arménie y l. ii, p. ÎOI.
phabet actuel, qui fut jugé si convenable et si par&it qu'on lattribua à quelque révélation surnaturelle. Les Géorgiens le considèrent aussi comme l'inventeur de leur écriture; et la tradition ajoute même qu'il est encore lauteur du sys^ tème graphique des anciens Aghovans.
Les Aghovans, Messieurs , étaient un peuple particulier, que Pompée nous a le premier fait connattre , lors de son expédition dans le Caucase. Les Grecs et les Latins, par une transcription inexacte de leur nom , les ont appelés Albamns. Ils occupaient les hautes montagnes et les vallées limitrophes de la Mer Caspienne , qui composent aujourd'hui le Daghistan et le Chirvan. Les Arméniens ne purent jamais soumettre cette population valeureuse , qui se gouvernait d'après ses lois propres, et qui était constituée suivant le mode féodal de l'Europe, au moyen âge. Dès qu'elle eut embrassé la foi chrétienne, le pouvoir spirituel fut déféré à un patriarche, dont la résidence était à Kandsag, connue présentement sous le nom de Kandjab. Au VIII'' siècle, les Arméniens les priaient de recevoir leur patriarche et leurs évèques à Bardaah, pour y tenir un concile ; parce que les Arabes avaient envahi leur propre pays. Au IX' siècle, l'historien Jean YI, le patriarche, donne au souverain de la nation le titre de Grand prince de rOrieni; et nous savons que la liberté s'y conserva, jusqu'à l'arrivée de Bouzan, général du sultan seidjoukide Malek-Ghah !. La langue de ce peuple différait totalement de la langue ar* ménienne ; et, lorsque Mesrob vint les visiter, il ne communiqua avec le peuple que par l'entremise des interprètes que le roi Arsvagh et le patriarche Jérémie lui avaient
* Tchaatcta, HisL arm., t. m, p. 13.
donnés'. M, Saint-Martin, en parlant de l'alphabet inventé par Mesrob, dit : a Nous ignorons sa nature et s'il «( fut longtemps en usage parmi les Aghovans ; il est entiè- « rement perdu actuellement *• »
Je suis heureux d'annoncer à votre savante assemblée que j ai retrouvé ce même alphabet sur une feuille vieille et jaunie, servant à couvrir un manuscrit, lui-même fort ancien. Je vous en envoie la copie , Messieurs ; et je le crois d autant plus authentique, que, par le nombre et la disposition des lettres, correspondant avec exacjlitude aux caractères de l'alphabet anQénien , il semble effectivement l'ouvrage du même inventeur. Malheureusement il n*existe aucun puvrage écrit en cette langue, que j'aie pu consulter, comme moyen de vérification. Les dernières tombes des patriarches albanais, que l'on voit encore, à Kandjah, ne portent que des inscriptions arméniennes ^
J'offre à vos regards les deux alphabets arménien et aghovan , afin de vous laisser mieux juger de leur ressen^blance.