AD TOMBEAU DE SAINT GRÉGOIRE L'ILLUMINATEUR
PaBMIEA PATRIARCHB D ARHSKIE.
Départ d'Erzingam. — Monastères de la Saiate- Vierge , d*Avakvank, de Tortan, de Lousavoritch et de Saiat-Jacques.
Une Église qai abolit la prière des vivants pour les morts et le saint respect dû aux restes de ceux qui ont saintement vécu ne peut être vraie. Elle contredit trop ouvertement la croyance et les pratiques de tous les âges et de tous les peuples. Qu'on parcoure les contrées les plus barbares , le pied y heurtera toujours contre quelque pierre funèbre, dernier hommage des hommes à l'homme juste. En chaque lieu, on vous répétera que Tâme glorifiée dans les cieux voit et peut soulager les angoisses de la terre. L'idolâtrie n'est que l'abus de cette croyance , rectifiée par la religion chrétienne et conservée par toutes ses sectes , qui , hormis une seule , n'ont encore osé protester contre elle.
Entre les Églises de l'Orient, l'Arménie se montra plus portée, dès le principe, â cette dévotion, qui est comme le culte de la reconnaissance dans le culte même. En effet la mémoire des saints a pour but spécial de les remercier de leurs bons exemples ou des grâces obtenues par leurs mérites. La vénération des reliques excita constamment chez les Arméniens une ferveur amoureuse. Leur pays est
couvert d'antiques églises, revendiquant l'honneur de posséder les précieux restes des saints qui les évangélisèrent ou les affermirent dans la foi. L apôtre Thadée , le patriarche saint Grégoire » les vierges Caïane et Rhypsimée consacrèrenty par leurs châsses miraculeuses, les premiers sanctuaires. Quand le schisme eut altéré le dogme, la partie du culte qui s'adresse aux saints perdit cette rectitude admirable qui, dans TÉglise catholique, sépare la Latrie de Y Idolâtrie. On attacha , par exemple, à la présence des reliques de saint Grégoire dans l'église patriarcale d'Echemiazin le droit de patriarcat même. Voici pourquoi Agthamar et Sis, qui parvinrent successivement à les dérober, croyaient légitimer ainsi leur usurpation de la suprématie spirituelle. La pratique sainte des pèlerinages fut dépouillée pareillement du sens mystique et de l'esprit de pénitence, qui en rendent l'acte méritoire. Après avoir visité quelque lieu vénéré , on croyait avoir indubitablement assuré le salut de son âme : superstition favorite du musulman, qui va prier dans le temple de La Mecque et sur les tombes des martyrs de Kerbela.
Nous étions à Erziogam, près des solitudes qui attirent les pèlerins d'Arménie ; et nous pensâmes qu'un chrétien aurait imparfaitement exploré ces contrées, s'il ne s'était agenouillé au tombeau de celui qui les iUamina de la lumière du christianisme. Ce n'était point par la vaine curiosité de nous enfoncer dans des gorges et des vallées où aucun Franc n'avait encore pénétré , que nous fermâmes l'oreille aux avis des Arméniens et des Turcs, qui nous représentaient que les Gurdes des monts Dacim, en état de rébellion ouverte contre la Porte , infestaient les alentours et poussaient leurs incursions nocturnes jus-
qu'aux portes de la ville. Nous avions vu le gouverneur nous faire attendre deux jours , comme emprisonnés dans la maison de TÂrménien qui nous logeait , la permission d'examiner les ruines de la citadelle , craignant que le peu* pie n'en prit ombrage et ne nous insultAt. Le chef de sa garde y vieux janissaire , à la moustache blanche comme son turban , était venu confidentiellement nous dissuader d'entreprendre le pèlerinage , avouant que le mutécelim n'osait nous donner une escorte, qui provoquerait plutftt qu'elle ne détournerait les attaques des rebelles. Nous foulâmes aux pieds ces craintes humaines, mettant toute notre confiance en la protection céleste du saint à l'honneur de qai nous allions braver quelques périls. La veille , H. Scafi avait recommandé le voyage à son père spirituel, dont nous célébrions la fête ; et le double patronage de saint Vincent de Paule et de saint Grégoire, l'un et l'autre bienfaiteurs de l'humanité , devait préserver nos têtes de tout malheur.
Nous partîmes donc, le 20 juillet, accompagnés seulement d'Ali , porteur officiel de notre firman depuis Constantinople , d'Abraham , notre fidèle serviteur arménien, et d'un autre jeune Arménien de la ville , qui devait nous servir de guide. Les premiers rayons du soleil doraient déji la cime des montagnes, et rhorizon couronné d'an cercle rougeàtre annonçait encore la chaleur des jours passés. Nous avions hAte de quitter la plaine, échauffée comme une fournaise par la réverbération des rocs calcinés qui la limitent. A peine étions-nous hors des portes de la ville , que deux cavaliers abordent le guide. Ces hommes étaient véritablement envoyés à notre rencontre par la Providence. Ils venaient à Erzingam pour les affaires du marché ; mais >
lorsqa'ik surent que nous allions à Tortan , ils ne voalurent point nous laisser accomplir seuls le pèlerinage ; et , rebroussant <;heminy ils noas offrirent avec empessenaent leurs services.
Le premier, nommé Mebmed, se tenait près du bey, représentant de l'autorité ottomane dans les lieux saints que nous allions visiter. Exécuteur de ses ordres, il était chargé de la police du canton ; et le courage avec lequel il s'acquittait de cette tftche \e rendait la terreur des brigands. Gurde d'origine, il avait l'ceil animé, le geste expressK et la bravoure pétulante des hommes de sa race. Endurci à toutes les fatigues, comme le cheval agile qu'il montait, nous aimions à le voir courir en éclaireur aux montées les plus roides ou sur le penchant des abtmes, la carabine tendue en avant et le cou penché sur le cou de son coursier, dont il baisait parfois amoureusement la cri* nière.
L'autre était un Arménien » du nom de Serkis. Beau type de sa belle nation ; il avait de plus i'air fier qui de* vait ennoblir tous ses enfants , aux jours de leur liberté. Gardien de l'église bâtie sur la tombe longtemps igno^ rée de saint Grégoire, il passait sept mois de Tannée , enseveli avec sa famille et ses troupeaux dans les neiges qui le séparent du reste des hommes; et, durant tes au* très mois, il n'était pas de jour ou il n'eût à lutter contre les Gurdes, qui viennent tenter sur lui mille avanies. L'in^ surmontable résistance qu'il oppose à ces attaques eu fait à pos yeux un héros.
L'étranger, toujours enclin à réparer la perte des douces affections de la patrie , se lie facilement , surtout avec les personnes dévouées à protéger sa feiblesse. MehiBed et
Serkis nous parlèrent bientôt a cœur ouvert , comme de vieux amis ; et il n y avait pas de petits soins que leur sollicitude obligeante ne s'ëmpressàt de prévoir. Pour noua rassurer y ils multipliaient les récits plus ou moins effrayants de leur vie , passée dans une guerre continuelle ; et, se tournant vers Ali» vêtu du nouvel uniforme turc : c( En tout cas , disaient-ils , c'est à ce bonnet rouge que les Curdes s'attaqueront, s'il leur faut une victime. Ils n'ont aucune querelle à vider avec les Francs , qu'ils estiment et craignent. )> Âli , avec son orgueil ottoman, paraissait s'élever au-dessus de toute frayeur; il leur montrait avec as* surance son sabre et sa carabine , dont il avait fait inuti* lement un bel usage à la journée de Koniah ; puis il fredonnait un de ses airs favoris. Néanmoins, je le vis bientôt tirer un long mouchoir blanc et en couvrir son Fes, moins peut-être, comme il le répétait, pour se garantir des ardeurs du soleil, que pour en cacher la couleur éclatante, détestée des Curdes. Tout en causant, nous atteigntmea le lit pierreux et desséché d'un torrent, que les neiges fondues grossissent pendant quelques mois comme un fleuve, et qui , n'étant contenu par aucune digue , laboure et dé* chire le sol fertile de la plaine. Il était alors réduit à un simple filet d*eau , allant du nord-ouest au sud se verser dans l'Ëuphrate, dont on découvre sur la gauche le cours sinueux. C'est le Kaïl ou Loup, dont les sources avoisinent celles de l'autre Lycus, qui court, dans une direction op* posée, à Néocésarée, et de là à l'ancienne Hagnopolis, où il se confond avec l'Iris , pour se perdre ensuite dans les eaux de la Mer Noire*
A quelque distance , sur la rive méridionale , s'élèvent deux ruines de chapelles , que l'on croit bAties sur l'empk-
cernent de Tiln, lieu choisi pour la sépulture de quelques patriarches , successeurs de saint Grégoire. Là reposaient son fils Âristagès et le premier Nersès, de glorieuse mémoire, dont le tombeau a été retrouvé au xii"" siècle. Nous pénétrÀmes dans ces sanctuaires mutilés , et nos yeux ne rencontrèrent que la pierre sépulcrale d'un évèque , dont le nom était effacé : triste caprice du temps et de la barbarie» conspirant à l'envi contre les vaines prétentions de rhomme.
Toutefois, nous croyons que la petite ville de Tiln était un peu plus éloignée vers le couchant, comme l'indique la ligne de fondations que nous reconnûmes à travers les goérets, en gagnant le couvent de la Sainte^Vierge* Les guides nous y conduisirent pour prendre le repos du matin, et laisser les chevaux respirer, avant de nous engager dans le labyrinthe des montagnes. Un vieillard, vêtu comme un bon paysan , vint nous recevoir à la porte. Nous reconnûmes à sa longue barbe grise que c'était un prêtre, «c Il4'arrive aujourd'hui des chrétiens, lui dit brusquement Mehmed. Cette visite réparera celle des Gurdes, qui ont bivouaqué hier ici. Fais-leur bien les honneurs; panse nos chevaux et sers-nous vite à déjeuner. » Alors le vieillard nous conduisit, à demi tremblant, par une cour étroite , à une espèce de hangar, où il nous fit asseoir sur de mauvais coussins. En face étaient^deux femmes ; l'une vieille, qui était son épouse, et l'autre jeune, au visage demi-voilé par un mouchoir rouge : c'était sa bru. Son fils, prêtre comme lui , ne tarda pas à venir nous saluer. Les deux femmes, agenouillées devant un trou circulaire, creusé assez profondément en terre et chauffé comme un four, avec du fumier pétri en gâteaux et cuit au soleil.
s'acquittaient diligemment de la tÀcfae journalière la plus importante du ménage. Elles faisaient fort à propos le pain , dont la préparation , dans ces contrées , est toute différente de la nôtre, et surtout beaucoup plus expéditive. La p&te, faiblement levée, était disposée, comme de petits globes , sur un tapis. La jeune présentait successivement ces globules à la vieille , qui les étendait en forme de galette , par un mouvement agile des deux avant-bras , et les collait aux parois rougies du Tendour, d'où ils étaient retirés , après quelques minutes , pour être servis.
On nous apporta aussi du lait , des œufs et des mûres blanches, douces conune le sucre. Pendant que nous mangions, trois petits enfants, qui jouaient à quelque distance, s'approchèrent de nous et de nos mets avec des yeux d'envie. M. Scafi présenta un morceau de fromage à l'un d'eux, qui tendait le bras pour l'accepter , lorsque le vieillard lui cria d'une voix menaçante : a Grégoire, c'est aujourd'hui vendredi » et il ajouta , en nous regardant : a Les chrétiens ne mangent ici le mercredi et le vendredi ni œu6 , ni beurre, ni lait. » L'enfant, trop jeune pour comprendre même la distinction des jours d'abstinence , alla se cacher dans un coin et pleurer, oc Ce jour est donc de jeune?» demandai-je au vieux prêtre, a C'est vendredi, reprit -il, <( avec un air pharisaïque de satisfaction. C(»nme aux c( jours de jeûne , nous mangeons aussi souvent et autant a que nous voulons, mais en nous abstenant des œufs , du (( beurre et du lait. » Content d'amener le discours sur un sujet religieux, je lui dis que mon compagnon de voyage était un prêtre de Rome , où réside le chef unique de toutes les Églises , et que lui et moi , nous nous contentions de suivre , relativement à labstinence , la loi ca-
Iholique plas indulgente, sans doute, parce que nous étions moins parfaits que les Arméniens ; que néanmoins je préférerais le voir manger, comme nous, du beurre, du lait et des œufs et croire nettement à tous les dogmes du symbole. Il ne répliqua mot à cette observation qui parut le piquer. Alors , comme pour détourner la conversation , je lui demandai quel était le premier de tous ces monastères remplaçant , depuis le christianisme , les temples des idoles , ainsi que l'affirment les historiens de sa nation. Il reprit, sur un ton de rancune : <k Est-ce une question à faire? Ce couvent est dédié à la Sainte-Vierge. Y a-t-il dans le paradis un saint au-dessus d'elle?» Je m'inclinai devant cet argument , le seul que nous pûmes tirer de son savoir historique et ecclésiastique. A coup sAr , l'Église arménienne ne ratiOera point le jugement du vieillard, qui, avec son fils, d'un air et d'un caractère plus pacifique, était tout à la fois le docteur, le moine et le desservant du cloître. D'un autre côté, que cette Église profite de l'aveu charitable que nous ferons , que , à l'exception d'Echemiazin , qui rappelle quelque peu l'ombre des couvents catholiques, toutes les autres maisons décorées du même nom sont réduites également à l'apparence et à la réalité d'une simple ferme de village.
Tous ces pauvres gens nous firent ensuite une peinture touchante des violences et des rapacités que les Gurdes exercent impunément sur eux. Les femmes ne cuisaient une si grande quantité de pain , que pour n'être point pris au dépourvu par ces hôtes, qui les visitent journellement, et qui , gorgés, eux et leurs chevaux , exigent encore des contributions d'argent et emportent, tantôt une brebis, tantôt un sac d'avoine. Ils ne respectent qu'une seule
chose , rhonneur de la famille , que tout musulman consi* dère comme un sanctuaire inviolable.
m Ne dites pas que vous êtes descendus au couvent de la Sainte-Vierge, nous recommandait le jeune prêtre. Da* vides visiteurs viendraient demain réclamer l'offrande qu ils supposeront avoir été mise par votre charité. »
La voix de Mehmed se fit entendre. Le terme du voyage de la journée était éloigné, et il nous pressait de partir. Nous mont&mes à cheval ; et, marchant à louest , nous entrâmes dans un vallon resserré. Il était onze heures; et les rayons du soleil tombaient lourdement sur nos tètes dans le défilé sans issue où nous avancions. Tout à coup Mehmed tourne à droite et gravit le premier plan des montagnes. Il prenait la voie des chèvres ; car nulle trace de pas d'hommes ou de chevaux n'indiquait l'existence même d'un sentier. Nous devinèmes que sa prudence jugeait les difficultés de la route préférables aux dangers d'un autre genre qui nous menaçaient sur le chemin fréquenté, et nous le suivîmes, mais de loin. Nos montures n'avaient ni le cœur ni la force de résistance de la sienne, habituée, ainsi que le robuste mulet de Serkis, à courir, comme le chamois , sur les rochers. Il fallut mettre pied à terre et monter, en traînant la bête qui devait nous porter. Au bout d une heure , nous gagnâmes un plateau, d'oii le regard embrassait la vallée ovale d'Erzingam. L'Euphrate se déroulait à travers les champs jaunis , semblable à un long serpent. Tous les pics élevés de la Haute-Arménie se dressaient au nord ; et le fond bleu du ciel faisait ressortir harmonieusement leurs crêtes blanches, brunes ou rougeÀtres , comme celles d'un volcan éteint. Enfin , derrière nous, s'élevait en amphithé&tre l'étage verdoyant et gradué
des collines du Sébouh , à la tête duquel resplendissait sa couronne de neiges. Au pied de ce mont Illustre * était le terme du pèlerinage , terme plus éloigné qu'une perspec^ tive trompeuse ne le laissait paraître.
Après quelques minutes de repos et d admiration excitée par une nature aussi imposante , nous continuAmes de monter vers l'ouest, jusqu'à une large esplanade, d'où nous découvrîmes, dans les vallées voisines, plusieurs tentes noires de Curdes. QuelquesHins de ces nomades , effrayés de notre approche, chassaient devant eux vers leur campement une troupe d'étalons et de génisses.
Arrivés à cette hauteur , nous descendîmes par un val- Ion, planté de pins d'une venue chétive et laborieuse. Nous entrions évidemment dans une contrée nouvelle. Là devait commencer la limite de I ancien district de Taranaghi, ainsi nommé à cause des sels qui imprègnent ses terres. Il s'étendait au sud jusqu'au pays d'Arzen : ce qui explique comment certains auteurs l'enclavaient dans le territoire de l'antique Chaldéé. Cette confusion qu'on leur reproche est plutôt une exactitude historique, car nous ne doutons point que la race chaldéenne n'ait primitivement soumis ces contrées, sinon à sa domination politique , du moins à son symbole religieux. Le christianisme s'y établit sur les débris des divinités de Babylone et de Ninive ''. La déesse Anaïs avait des statues et des autels à Erzingam et surtout à Ani , que nous laissions à
* Anciennement il était appelé le pic de Taranaghi : ce qui Ta fait noble (sens primitif du mot Sébouh), c'est la sainteté de saint Grégoire.
* Moïse de Ghorène parle d'une idole d'ivoire et de cristal , que Tlgrane apporta de la Mésopotamie. Il la nomme Parchamin, Nous croyons y trouver le mot cbaldéen Bar schemsché, fils du soleil, ou plutôt Bar-schemaia, fils du cieL
quelques lieues sur la gauche. Cette ville , qu'il ne faut pas confondre avec la cité du même nom , voisine de Kars, dont les ruines et les inscriptions retracent un souvenir de la puissance arménienne sous les Pagratides , était le Saint-Denis des premiers rois chrétiens. Le nom de Kamakh qu'on lui a substitué fit donner par les Grecs à cette province celui de Comagène.
Un chemin doucement incliné nous conduisit à un plateau où étaient posées deux tentes. Des moutons , des chèvres et des vaches paissaient aux alentours, gardés par d'énormes chiens, qui ne cessaient de nous harceler de leurs aboiements. Des> femmes et des jeunes filles» assises à la porte , filaient et versaient dans des jarres le lait pur qu'elles venaient de traire. La curiosité de voir une famille curde nous fit approcher (Telles. La mère , sans voiler son visage , et les cheveux au vent , s'avança vers nous » et se mit à parler à Serkis avec une franchise qui me surprenait chez une musulmane. Ayant distingué ses paroles arméniennes 9 je me tournai vers Abraham» pour lui demander si cette fenmie était chrétienne, attendu que souvent les Gurdes de ces contrées comprennent et parlent l'arménien; mais elle me prévint, en disant avec assurance : ce Bey , le couvent n'est pas éloigné ; vous y trouverez mon mari , qui reçoit avec hospitalité tous les pèlerins.» Mes doutes étaient alors dissipés, et l'étonnement fit place à un sentiment de pitié, en considérant l'état des abbesses des monastères d'Arménie.
A nos pieds, dans les profondeurs d'un vallon solitaire, apparaissaient les blanches murailles d'Avak-vank, entouré d'un bouquet de mûriers , de saules et de bouleaux. Pour y parvenir, nous dûmes nous laisser glisser avec
nos dievauY, par une pente si rapide que» sans les troncs de sapins qui végètent sur ses flancs , où le pied trouvait un appui » nous eussions roulé cent fois dans le torrent , dont la voix mugissante montait jusqu'à nos oreilles. Des sources murmurantes jaillissaient de tous c6tés ; et leur saveur justifie la remarque des écrivains, qui en vantent les qualités. Elles entretenaient dans sa fraîcheur le champ de blé tardif qui servait d avenue au mcmastère.
Nous y fûmes introduits par Tépoux de la bergère qui nous avait salués dans la montagne. C'était un prêtre d'une quarantaine d'années et d'une mine bienveillante. Il nous fit monter à un petit pavillon , agréablement ouvert à tous les vents , où nous attendait son collègue , d'un Age beaucoup plus mûr. Pendant qu'on préparait le café, nous questionnâmes les religieux sur l'histoire de leur couvent. L'unique renseignement qu'ils nous donnèrent fut que saint Thadée l'avait bâti ; et qu'il était le plus ancien de tous les cloîtres d'Arménie, comme le prouvait, ajoutaient-^ ils, l'inscription qu'ils allaient me montrer. Du reste, nonseulement il n'y avait aucun manuscrit dans le monastère ^ mais la bibliothèque se composait en tout d'un missel, de deux bréviaires et d'un exemplaire du Charc^an, ou recueil de chants ecclésiastiques, que je trouvai sur le chevet du lit de repos où Ton m'avait placé. Je l'ouvris ; et, pour m'assurer du savoir de mes hôtes, je leur demandai le sens d'un passage. Le vieillard me répondit, sans prendre la peine d'y porter les yeux • « J'ai étudié longtemps autrefois à Constantinople, sous des vartabeds, qui m'avouaient ne pas comprendre complètement ce livre; et, comme depuis j'ai eu autre chose A faire que de lire , je ne puis ,
mon cher monsieur , vous être d'aucun secours en cette matière. » Le religieux était franc ; et sa maison n'avait pas non plus l'apparence d'un lieu de retraite et d'étude. L'odeur des étables remplaçant les cellules , le beuglement des vaches , le chant des coqs , le costume rustique dont il était vêtu , tout réveillait plutôt des idées champêtres que monacales.
Impatient de voir l'inscription dont ils avaient parlé» j'y courus avec l'un d'eux. Elle portait bien la date de l'an 12, après la mort de Jésus- Christ, époque qui concorde avec celle où saint Thadée évangélisa la Chaldée et l'Arménie ; mais il y avait une observation à faire sur son authenticité , c'est que , peinte en lettres rouges , ébauchées sur un mur récenmient recrépi, elle remontait tout au plus à une dizaine d'années. Comme je soumettais cette remarque au religieux, il répondit: «C'est vrai; mais l'inscription n'a été ajoutée que pour remplacer celle qui devait y être anciennement. » Ainsi il ne comprenait pas même le ridicule de cette contrefaçon grossière.
La chapelle, sur le mur postérieur de laquelle était tracée la date en question , n'a rien d'antique ni de noble dans l'architecture. Les voûtes étroites et abaissées reçoivent seulement un peu de jour par la porte; car la crainte des pillards , qui , depuis des siècles , tient en alerte ses gardiens, a fait supprimer toutes les fenêtres extérieures. Les seuls vestiges du passé qui aient fixé notre attention sont deux inscriptions, sculptées sur les battants des portes, dont les lettres , enlacées les unes dans les autres et épanouies en fleurs, surpassent en élégance les plus beaux types des monuments religieux d'Ani. Il ne reste plus
rien des reliqoes du saint apôtre et de son magnifique tombeau, dont parle le géographe Vartan ' .
Nous saluÀmes les religieux et reprimes la route de Tortan, au grand déplaisir d'Ali , obligé d'interrompre le repas qu il venait de commencer. Selon l'habitude des Turcs, il multipliait les haltes autant que possible; et, à chacune d'elles, eût-il appétit ou non, il voulait prouver son autorité, en se faisant servir.
Le chemin, qui n'était que le lit du torrent, s'ouvrait par une gorge, sur laquelle pendaient des montagnes dont la hauteur échappait au regard. Leurs parois, taillées à pic , étaient d'un schiste friable et d une terre rouge lézardée, par les filets d'eau qui la rongent. Quelques bouquets de pins, semés çà et là par les vents, étaient l'unique signe de végétation et de vie dans ce lieu de désolation et de mort. Les vallées les plus attristantes de la Forêt- Noire et les défilés les plus sauvages des Grisons et du Tyrol n'ont ni l'aspect lugubre , ni les horreurs de cette solitude. Elle semble être le seuil du monde des réprouvés.
Mehmed nous précédait de cent pas, fouillant les angles et les cavités des rochers , d'où les Curdes embusqués frappent le passant d'un coup invisible et mortel. Nous le suivions silencieusement, la main sur nos armes et dans l'attente d'une attaque; mais aucun ennemi ne se
montra.
A l'issue de ce passage, nous traversâmes un monticule de tierre, dont les deux flancs, coupés et taillés par les avalanches, comme le glacis d'une forteresse, auraient accéléré, au moindre faux pas , notre chute au fond des abîmes
' Saint-Martin , Mém, eut VArm., t. ii, p. 433.
creusés sous eux. Je croyais marcher sur le pont de lenfer musulman, étroit comme le tranchant d*un rasoir, et où trébuchent ceux que n'assiste pas 1 ange Gabriel.
Échappés à ce péril, nous découvrîmes, sur le versant de la montagne , à gauche , des nuisons désertes et des cavernes béantes, retraites des solitaires qui peuplaient ces lieux aux jours de saint Grégoire. Nous traversâmes en face un petit village, dont les habitants effrayés s'enfuirent : puis nous entrâmes dans un vallon ombragé de quelques arbres , où des hommes et des femmes moissonnaient un champ de blé. Ils adressèrent de loin un salut à Mehmed , comme à leur protecteur; et celui-ci y répondit en lançant son cheval au galop sur une colline, et en brandissant %on sabre , simulacre de la charge et de la poursuite d'un ennemi. Là valeur d'Ali, réveillée par son exemple, le porta à tenter la parade des manoeuvres de la cavalerie ottomane ; mais sa rétive monture faillit le précipiter à terre, et lui donnait un air disgracieux qui excita notre rire et celui des moissonneurs.
Nous étions au pied d'une montagne, dont la végétation luxuriante contrastait agréablement avec la nudité des pics qui la dominent. Sa croupe était une immense prairie, où nos chevaux semblaient nager dans des flots d'herbes émaillées de fleurs et si variées qu'on aurait dit un riche tapis de Perse tendu sous nos pas. Je n'oublierai jamais l'effet du soleil incliné sous l'horizon, et dont la lumière oblique frappait la tête des plantes agitées par le vent. Leurs nuances vives et variées A l'infini, les fils ténus qui les liaient, comme les filaments de la rosée, et le reflet des ailes de mille insectes bourdonnant à l'entour, m'ouvraient comme une page nouvelle du livre des merveilles
— iode la nature. Malheureusement il m'était fermé quant à ce qui concerne \^ famille, le genre^ l'espèce et le nom de ces plantes et de ces herbes. Gonune je regrettais qu un autre Tournefort n'explorftt point avec nous ce lieu, vanté déjà par Agathange, pour la beauté et la richesse de ses fleurs I
Après avoir dépassé le plateau de la montagne , ense* mencé d orge et de froment encore verts, nous descendîmes à un village voilé par un rideau de peupliers. Nous y trouvâmes quelques maisons d'Arméniens et de Curdes , livrés à la vie agricole. La mûre » le coing et labricot pendaient aux arbres de ces petits vergers, au delà desquels recommençait le désert. Nous tournâmes à droite , par un ravin qui nous conduisit à un autre plus long, plas large et d'une nature extraordinaire. Ses deux côtés , prodigieusement élevés , étaient d une argile pAle , alors fortement durcie par le soleil d*été. De larges crevasses, lits d autant de torrents desséchés, convergeaient vers son lit central , où, durant la saison pluvieuse, roule un fleuve de boue. Nous suivions une pente escarpée; et il fallait descendre de cheval à chaque instant, pour franchir les fentes profondes qui coupaient le chemin. Enfin nous grimpâmes le revers de la montagne de Toiian, à l'heure où le soleil se cachait derrière elle. Ses rayons étincelaient sur les glaciers opposés de la chatne de Dacim, forteresse inexpugnable des Curdes Badveli, actuellement révoltés ; tandis qu'ils laissaient dans l'ombre les jafdins du village. Cette obscurité relevait la teinte foncée des arbres, sur lesquels l'oeil aimait à se reposer de l'universelle aridité qui l'afQige en ces régions.
Le vartabed résidant à Gamakh faisait par hasard la visite annuelle de Tortan , où il exerce sa juridiction spiri-
tuetle. Aa lieu de nous offrir an asile pour la nuit dans la maison appelée le Monastère, il préféra laisser à un Turc musulman l'honneur de remplir à T^ard de chrétiens le devoir de l'hospitalité ; et nous n'eûmes pour reposer, après dix heures de fatigues , que le réduit d'une chambre nue , étroite et privée d*air. Le fidèle Mehmed, par crainte de quelque surprise, veilla sur le seuil avec ses armes. '
Tortan est célèbre dans la nation arménienne par son église, où fut déposé le corps de saint Grégoire, que découvrit miraculeusement l'anachorète Kamoug, On y transporta successivement son fils Verthanès, le roi Tiridate, sainte Khosrovidoukt et plusieurs patriarches. Les écrivains nomment ce lieu avec un saint respect» et louent la piété des monarques qui l'enrichirent de leurs libéralités. Toutefois il n'en reste aucune trace, et le couvent, habité par un seul prêtre marié, est aussi misérable que les autres maisons du village. L'église actuelle , qu'on nous assura être bâtie sur l'emplacement de l'ancienne , est Une chapelle médiocre à laquelle mène une galerie obscure. Elle ne reçoit elle-même de lumière que par sa voûte. Les temples du vrai Dieu sont retombés en ces pays à l'état des catacombes ; et les chrétiens s'y cachent pour prier.
Dès le lever de l'aurore, nous étions à l'église, oii le vartabed vepait, par extraordinaire, de célébrer la sainte messe. Après s'être dépouillé des habits sacerdotaux, il s'approcha de moi, au moment où j'étais arrêté devant un marbre incrusté dans la muraille, a Voilà , dit-il , tout ce qui reste (( des tombeaux de nos saints; et cette épitaphe est celle « de saint Verthanès, fils de saint Grégoire, d Étonné de ces paroles , qui contredisaient le sens que j'avais tiré de l'inscription , difficile à lire , vu son ancienneté et l'altéra-
tioii des caractères, je iëtudiai de nouveau, sans y reconnaître aucunement le nom de saint Yerthanès. J osai le dire au vartabed. Comme il accueillit avec un sourire dédaigneux cette observation , et que le prêtre marié du couvent répétait encore plus haut que, depuis des siècles, les pèlerins avaient toujours vénéré cette tombe commecelle du 61s du premier patriarche, et qu'un Franc ne pouvait en savoir à ce sujet plus long qu'eux , je ne pus souffrir tant d'ignorance ou de mauvaise foi chez des hommes à qui j'avais déjà à reprocher leur inhospitalité. Je fus assez vindicatif pour leur donner une leçon , qu'ils n'oublieront jamais. J'appelai Abraham , mon domestique arménien ; et je lui ordonnai d'épeler l.e nom , sujet de la contestation. Il le lut comme moi, Garabed, au lieu de Yerthanès, leçon certes bien différente, que confirma M. Scafi , et que les deux prêtres arméniens, qui, j'aime à le croire, n'avaient jamais considéré attentivement la pierre , furent contraints d'admettre en rougissant. Docteurs orthodoxes d'Arménie, qui dormez du sommeil des justes en ce saint lieu, tel est aujourd'hui le savoir de ceux qui vous gardent! Le schisme a éteint dans leur cœur la foi , la science et la charité; puisse-t-il au moins leur rester l'espérance I
Nous quittâmes Tortan avec une impression de dégoût et de tristesse, qu'accrurent encore la dévastation et la sécheresse brûlante de la vallée où nous descendions. Mèhmed et Serkis, pour nous conduire par une voie plus directe au couvent de Lousavoritch , but du pèlerinage, avaient décidé de traverser la triple chaîne de montagnes qui nous en séparait. Le premier pic, moins élevé, était le plus rude à gravir. Bien que nos chevaux ne fussent chargés que du poids de leurs selles , ils fatiguaient extrêmement ; et l'un
d'eux resta à mi-côte. Le versant opposé» qae rafratchit te vent du nord, était tapissé d'un taillis de pins mêlés de coudriers et d aubépines. Cet air de culture nous consola ; et rœil découvrit avec plaisir un massif de peupliers et d arbres à fruit, entourant le couvent de Siropé , où doua fîmes deux heures de halte. Ce lieu, selon la légende, a été ainsi nommé, parce que des séraphins y arrêtèrent saint Grégoire , qui avait fait le vœu d aller, en se traînant sur les genoux , jusqu'à Jérusalem. Il ne reste du cloître que deux petites maisons en terre, vides et abandonnées^ comme les jardins dont nos chevaux broutaient les longues herbes. Au pied de ce tertre écume un torrent, qui s enfuit au midi vers TËuphrate.
Nous le traversâmes pour nous élever sur le premier plan du mont Sébouh. De ce côté sa base est un terrain schisteux et mouvant, comme les décombres d'une carrière récemment ouverte. Nous marchions sur une même co^ lonne, tenant nos chevaux par la bride, et non sans quelque danger, à cause des terres et des pierres qui s'éboulaient sous nos pas. Au bout d'une heurq et demie, nous parvînmes à un Imlaq, ou lieu de pâturage, que les tribus errantes de l'Asie choisissent pour domicile durant les mois de l'été* Trois tentes, ouvertes au vent du nord, étaient dressées près d'une source. Il en sortit une troupe d'enfants, à peine vêtus ; et nous reconnûmes bientôt, à leurs yeux vifs, au^ trement fendus que ceux des Arméniens , à leur teint plus brun, à leur accent moins gi^ttural, et surtout à l'activité avec laquelle ils se ruaient sur les paras que nous leur jetions, qu'ils étaient des Curdes. Les femmes se levèrent pour nous voir passer. Elles étaient seules ; et notre apparition excita dans leur bande une conversation bruyante. Elles
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regrettaient peut-être que leurs maris eussent été au loin chercher aventure, pendant qu'il leur tombait dans les mains une proie inespérée.
Nous gagnâmes ensuite un laîlaq supérieur, où erraient les gras troupeaux de pâtres arméniens , qui vivaient sous de misérables huttes. Ils nous apprirent que le religieux du couvent de Lousavoritch s était enfui la veille, à cause des vexations croissantes des Curdes ; et que la maison était en ce moment occupée par eux. Ce rapport nous fit tenir une espèce de conseil de guerre, dans lequel il fut unanimement résolu que nous avancerions, puisqu'il n aurait pas été plus prudent de reculer ; et nous statuâmes de faire enfin usage de nos armes pour la première fois. Ali montrait une bravoure réelle. Il allait en tète avec Mehmed; et de temps à autre il déchargeait ses pistolets , afin , disait-il fièrement, d'annoncer à ces coquins qu'ils auraient à faire à un Turc.
Heureusement tous nos projets belliqueux s'évanouirent. L'ennemi n'était point aussi nombreux qu'on l'avait annoncé. 11 se bornait à un Bey curde, accompagné de trois serviteurs ; mais tous étaient bien armés. Serkis poussa un soupir en voyant sa maison envahie. Il appela avec empressement son frère , autre Arménien à l'air martial et résolu; son inquiétude se calma, quand il le vit sain et sauf.
En arrivant, nous trouvâmes Ali déjà gravement assis sur une espèce d'estrade, et fumant en face du Bey curde, qu'il dévorait de son regard courroucé. « N'allex pas toujours, adresser une seule parole, me dit-il à l'oreille, à ce giaourqui refuse obéissance à notre sultan, son maître légitime. » Cela dit , il retourna à sa place et fuma de nou-^
veau. Le Bey curde était un vieillard à barbe blanche , d'une 6gure calme et douce. Il portait par intervalle un regard fier sur Ali ; et, comme pour narguer son mépris, il fit également apporter sa pipe, et fuma. Ses habits rouges étaient brodés avec recherche. Il tenait près de lui une carabine plaquée d argent; et, à la porte, était liée la haute et belle mule qu'il montait. Ses gens, qui ne lui parlaient qu'en curde, paraissaient respectueux et empressés à le servir.
La curiosité nous fit oublier le conseil d'Ali ; et, adres^ saut la parole au Bey, nous lui demandâmes quel motif l'avait amené à Lousavoritch. «Je voulais visitei* nos raïas^ dit-il en montrant Serkis et son frère, et recevoir le cadeau qu'ils m'offrent tous les ans. Je ne leur fais pas violence; ce qu'ils me présentent est reçu à titre d'amitié. i> Nous lui répondîmes que ces bonnes gens étant sujet» do Grand-Seigneur, n'étaient point les raïas des Curdes, et que si tous les beys venaient pareillement réclamer d'eux quelque présent , ils ne pourraient suffire a leurs exigences et seraient bientôt ruinés. Il sourit, comme frappé de la justesse du raisonnement ; puis, s'approchaut pour considérer nos vêtements et nos armes, il dit: «Vous êtes des Francs : nous savons que votre nation est brave ; et tout ce que vous portez sur vous prouve sa riche industrie. Après avoir prié à la chapelle du saint, qui opère pour nous aussi des guérisons miraculeuses , venez avec moi dans nos montagnes. Nous ne sommes point vos ennemis ; et vous verrez combien est généreuse l'hospitalité des Curdes à l'égard des hôtes qu'ils estiment. y> L'invitation étai|; aimable ; et si le temps et le plan de notre itinéraire nous eussent permis de Taccepter, le lecteur trouverait ajoutés
ici des détails d'un intérêt nouveau. Toutefois , la parole d'un Gurde n est pas sàre ; l*amour de l'argent efface en eux tout seutiment d'honneur. C'est ainsi que le Bey, se désistant de ses prétentions à l'égard de Serkis, partit avec ses serviteurs, lorsque nous lui eûmes mis dans la main la valeur du tribut annuel qu'il réclamait.
La maison n'a pas l'apparence d'un couvent ; et l'église ressemble plutôt à nos granges. Mehmed nous y conduisit. Quoique musulman , il baisait avec respect les pierres des trois modestes autels , qui rappellent seuls que ce lieu est un temple. Nous nous prosternâmes devant celui qui , d'après la tradition, recouvre la fosse où le saintfut déposé par les anges, et d'où le retira l'anachorète Arnoug, averti par une vision surnaturelle. Du jour où nous avons connu la vie et les œuvres de saint Grégoire , l'admiration nous a inspiré quelques-uns des sentiments de tendre dévotion que lui vouent les Arméniens. Nous aimons ce grand homme, entraînant toute une nation à sa suite dans les voies pacifiques et lumineuses de l'Évangile. Quel est le philosophe qui , par la force de sa doctrine , ait jamais changé en quelques années l'état social de plusieurs millions d'hommes? Quel est le sage du monde dont les écrits aient rendu justes , chastes, aimant Dieu et leurs frères, une classe d'êtres violents, impurs, idolâtres et homicides? Ce triomphe, qui surpasse les forces humaines, ne peut être que le résultat de la faiblesse chrétienne assistée de la grâce. L'univers retentit du nom des conquérants qui ont abreuvé de sang et de larmes l'humanité ; et l'humanité ne sait point le nomde ses régénérateurs , qui ont opéré des conquêtes plus durables dans l'effusion des joies et des bénédictions divines I Étrange renversement de la raison ,
qui ne juge point les choses sainement, (yaroe qu'elle les considère avec les opinions du monde I
Quelle existence plus féconde en événements extraordinaires que celle du fils d'Ânag , meurtrier de Kbosrou , roi d'Arménie, sauvé contre toute espérance par sa nourrice y qui remporta à Césarée I Le crime du père de Grégoire hâta laccomplissement des desseins de miséricorde que Dieu avait sur le peuple arménien. En effet , le jeune enfant est élevé dans la foi chrétienne ; et la science qu'il a acquise de ce don divin le sollicite à le communiquer à ceux qui n'en savent pas encore la douceur. Il va donc à la cour de Tiridate, fils du roi assassiné par son père, que la Providence avait également sauvé, pour en faire l'instra-* ment de ses œuvres. Ce prince endurcit son cœur à la voix de lapôtre ; et, durant des années, il laccable de tortures, dont le récit déconcerte la raison- et l'épouvante. Enfin le persécuteur tombe aux pieds du persécuté et reçoit le baptême. Alors r Arménie abjure les erreurs du magisme ; elle est réunie à la grande famille du Christ; et, tant qu'elle lui garde fidélité^ elle joue le rôle dun fervent et dévoué néophyte , dont Tépée protège , du côté de l'Orient , les avant' postes de la chrétienté. Grégoire est proclamé son chef spirituel ; et il commence glorieusement la série de ces patriarches que le schisme et l'orgueil ont depuis longtemps dégradés, divisés et multipliés. Enfin, après avoir constitué son Église naissante, pressé d'aimer et de prier Dieu davantage, loin des agitations et des vanités du monde, il se retire au désert, c'est-à-dire aux lieux où nous étions venus l'honorer et lui demander le retour de ses enfants égarés, «c Saint illuminateur , lui disions-nons , M abaisse, du royaume de gloire où tu es exalté, un regard
« favorable sur les deux pèlerius, attiré» en ces solitudes <i par la mémoire de ton humilité sainte et de tes péni-*- «t tences austères. Implore pour eux les grâces du juge qui a ta trouvé juste » et qui doit aussi les juger. Obtiens le « pardon de leurs péchés , toi qui semblés avoir vécu ima peccable comme les anges ; et fais que ce voyage et leur a vie,autre voyage dans le temps vers Tétemité» serve à leur n salut et, nous osons le dire, à celui de ta nation. Vois tes <i enfants ; depuis dix siècles » l'infidèle leur a fait expier « assex durement le fol orsueil de vouloir avoir une église « distincte, au sein de TÈglise une et universelle. Si on (& comptait les carnages , les humiliations et les désastres « dont ils ont été sans relâche les victimes , la pénitence « semblerait aussi grande que la faute. Ne pejit-on pas esce pérer que lune et Tautre touchent à leur terme? Ils ont a promené par tout le globe le spectacle instructif de leur a désobéissance ; ils sont même privés aujourd'hui de la a dernière consolation de pouvoir pleurer sur ton tombeau* (( Ah ! qu il en sorte du moins un rayon de la lumière que « tu fis briller aux yeiix de leurs ancêtres 1 Qu elle dissipe « les ombres, épaissies par l'ignorance et la vanité; et € qu'elle leur montre , plus manifestement que celle du a soleil, qu'il n'est de régénération, de salut et de prospé* « rite pour eux qu'eti se fondant et se perdant dans la € société unique qui leur a donné la vie et qui doit absorber « toutes les nations de l'univers. Ainsi soit-il 1 »
Au sortir de l'église, nous nous dirigeâmes vers la fou-* taine dite ParchanUchoar-f c'est-à*<lire à teaa saçoareaseK Elle est distante de quelques toises« Une maçonnerie modeste la défend des intempéries de l'air et des ardeurs du soleil. La source, transparente comme le plus pur cristal^
— assort en abondance d un sol rocailleux ; et elle esl repu* lée merveilleuse pour son goût et ses effets salutaires. Ce qu'il y a de certain , c'est que sa limpidité extrême me frappa. Lorsque nous y trempâmes nos lèvres altérées , ses eaux nous parurent si fraîches et si singulièrement délicieuses que nous les avalions à longs traits avec sensualité. La fontaine de Saint-Grégoire mérite réellement d'être distinguée entre toutes les sources qui ruissellent avec profusion des montagnes de l'Arménie , et qui ont toutes une excellence de goût que la nature a refusée à celles des contrées environnantes. Néanmoins, la tradition assure que son eau était salée et amère , jusqu'à l'arrivée du saint, qui la changea en la bénissant: effet naturel de la grâce , qui adoucit toute amertume.
En descendant une pente rapide et glissante, on arrive, après quelques minutes , à la caverne qui fut la retraite du vieux patriarche, devenu anachorète. Son ouverture, assez large et fort élevée, est tournée vers le soleil du midi. Audessus de sa voûte, l'œil aperçoit la bouche d'un antre , communiquant à celui-ci par une voie dérobée et périlleuse à franchir. Sur ses côtés est une autre grotte étroite et basse , où le saint trouva sainte Mané expirante, lorsqu'il vint prendre possession de ce lieu. La vierge, martyre de ses austérités, lui léguait un exemple qu'il suivit avec une pieuse émulation. C'est là qu'il coula de longues années dans la pratique des macérations, du silence et de la prière. Quel séjour que ce roc, où les glaces de l'hiver ne fondent qu'aux feux de la canicule , et qui forme comme un repaire suspendu sur une vallée muette, morte et d'une nature bouleversée comme le chaos. Pas un arbre, dont le vert feuillage rappelle la vie ; pas un torrent, dont l'écho modifie
la perpétuelle aniformité des nuits et des jours. Le seul être vivant qui s'élève a ces hauteurs est l'aigle, dont le cri semble une plainte jetée à des solitudes où il rôde inatQement.
L'homme, obsédé de l'amour de soi , ou enchainé par mille liens secrets à un monde futile , ne peut supporter, même par la pensée , un isolement aussi absolu ; mais Tàme qui a pénétré le mystère de l'amour divin n aspire qu'à maîtriser ses sens et à fuir la présence des choses visibles , qui la gênent et la distraient dans la contemplation de l'invisible et souveraine beauté. Elle quitte la foule, a l'exemple de Moïse, et s'élève dans la montagne, pour converser avec Celui qai est , comme un ami parle à son ami. Elle oublie la terre et son néant. Le rideau tendu entre ce monde et l'autre est soulevé ; et les merveilles qu'elle y entrevoit la transportent et la ravissent.
Assis à la place où l'anachorète veillait et priait, je fus tiré des réflexions que sa mémoire m'inspirait par une goutte d'eau glacée, qui, du haut de la voûte, tomba sur * ma main, a Voici la larme, me dit Serkis, que verse conte tinuellement le rocher, depuis le jour où saint Grégoire <c a été emporté par les anges et déposé dans la fosse que « je vous ai montrée. La pierre n'est point humide ; et l'on « ne sait d'où vient cette goutte, qui coule, nuit et jour, « à des intervalles plus précis que les divisions du temps a sur une horloge. Elle ne tombe point à une place fixe ; ce et elle évite de toucher le pèlerin qui est sans péché. t( C'est ainsi qu'une pauvre femme étant venue, il y a quel- « ques années, prier et s'asseoir au lieu où vous êtes , la a larme du regret ne ruissela pas une fois sur elle. » Plus d un lecteur sourira peut-être à ces paroles ; pour moi , j'avouerai qu'elles me touchèrent. Je voyais dans une
goutte d'eau Tépreuve du jugement de Dieu. Je savais qu'elle ne m'épargnerait point; et, en effet, pendant tout le temps que je demeurai là , sa chute inévitable et réglée ne cessa de m'hnmilier. Serkis» mon ioterprètè des tradi* tions locales, me montra encore , au fond de la vallée, qb énorme quartier de roc pourfendu , dit-on , par Tépée de Tiridate , ce roi que sa pénitence a élevé , dans Téglise arménienne , au rang des saints: Je me rappelai alors la suite de la légende , qui dit que le pieux monarque, étant venu visiter le solitaire qui lavait converti, le consulta sur les destinées de sa nation. Saint Grégoire prit Tépée, la même que Tiridate avait reçue du grand Constantin, comme prit de sa valeur ; et , la laissant suspendue en l'air par l'effet miraculeux du signe de la croix , il lui dit : m II <x viendra une nation vaillante ; ce sera celle des Francs , a et tout le monde se réunira à elle. » J'aimais à croire cette prophétie authentique et à m'entretenir dans la douce illusion que son accomplissement commencerait peut-être avec notre passage en Arménie '.
' Yartan , auteur du xiii« siècle , rapporte cette prophétie ( Mém. sur l'Arménie, par Saint-Martin , t. ii, p. 433}, que l'arrivée et Talliance des croisés avec les rois arméniens de la Gilicie inspira sans doute et sembla réaliser. Si la nation arménienne eût été pénétrée de la foi or» thodoxe , qui poussait nos pères à la conquête et à la délivrance du tombeau du Sauveur, elle ne les aurait point trahis, en prenant le parti des musulmans, comme il arriva en plusieurs occasions. (Bar. Hebrieas, Ckron. syria, p. 283, 331, 328.) Elle se serait loyalement unie à eu pour repousser l'ennemi commun de la chrétienté ; et nul doute qu'elle n'eût recouvré sa gloire et son indépendance politique. Elle s'est perdue par l'esprit d'Individualisme et de suffisance, qui isole en chaque lien do monde ses membres, et les porte à faire une nation distincte, an milieu des nations mêmes qui leur accordent rbospitalité. Pourquoi l'au* tear de la Géographie ancienne , imprimée à Venise, 1822, p. 5, relatant cette tradition prophétique , a-t-il supprimé le nom de Francs^
La piété et surtout la générosité de la nation n a rien fait pour perpétuer le souvenir de Thomnie qui est son plus bel ornement. Les peuples d'Assyrie et de Perse gravaient en caractères ineffaçables sur le roc l'éloge des monarques qui les avaient illustrés. Toutes les inscriptions de Tortan consistent en quelques croix et dates informes , sculptées dans la montagne par les pèlerins. Jamais on n a cherché à rendre le monastère abondable par un simple sentier ; et aucun débris n'atteste l'existence d'un de ces monuments que d'autres nations plus reconnaissantes prodiguent à leurs saints et à leurs héros.
Néanmoins , le monastère de Lousavoritch a toujours attiré de nombreux visiteurs. Nous en trouvons une preuve dans l'histoire de Jean VI , qui vivait au ix* siècle de notre ère. Ce patriarche » dont l'orgueil et lentêtement , non moins grands que son génie , ont puissamment contribué à endurcir les Arméniens dans le schisme , fait en ces termes le récit de son pèlerinage, (c Donc , suivant l'attrait de mes désirs , j'allai à la caverne de sainte Mané , qu'habita ensuite le bienheureux Uluminateur» et où lun et l'autre , menant dans uri corps fragile la vie d'êtres incorporels, domptèrent la violence de leur nature; et, faisant plus qu'il ne nous est imposé , ajoutèrent à leurs vertus romement de la vie religieuse : ce qui les a rendus dignes d'une félicité inaltérable et de la couronne de gloire qu'ils ont reçue du Christ.
« J'ai vu là , creusée dans le rocher , une petite grotte
Lm doeteg Pères de YenUe ont-ils donc mis lear foi tacite dans un aulre peuple que le peuple catholique d*Occident, à qui ils doivent déjé la fondation de leur monastère , leurs progrès dans les sciences, les lettres et la civilisation , et ce qui vaut mieux encore, Teitirpation de leur hérésie P
d'an accès difficile, séjour intolérable, a causé de sa tristesse, où un autel sacré a été élevé pour la célébration des messes votives à Thonneur de ceux qui lont habitée.
« Ensuite , la crainte dans le cœur , je me suis avancé vers la caverne où Notre lumière demeura deux jours en attendant le trépas de sainte Mané. Puis , après avoir adoré la toute-puissante majesté du Christ, j'ai visité la fontaine A Veau savoureuse, où se rafraîchissait le saint, dans l'ardeur de ses travaux et dans les sueurs de ses fatigues spirituelles. Elle était entourée d'un mur de pierre et fermée par une porte. A cette même source, où puisèrent les mains pures de saint Grégoire, je me jugeai digne de goûter dans le creux de ma main Teaude la fontaine de notre second rédempteur, dont je continue l'exercice de la dignité patriarcale ; et plût au ciel que je continuasse aussi ses exemples I
ce Je pris de la poussière bénite sur le tertre où le précieux trésor spirituel avait été caché par les bergers, et où , d'après mon ordre , on a bÂti une église avec des pierres de tombeaux , que cimente de la chaux vive. J'ai vu , dans les vallons et dans les antres des rochers , das hommes d'une vie virginale, couverts de cilices , couchant sur la dure , vivant d'herbes et vaquant sans relâche à la prière. Disciples formés dans les travaux de la justice, enfants nés de la vertu, ils ne vivent point réunis, mais dispersés çà et là au pied de la montagne, chacun pourvoyant par un pénible labeur à ses nécessités^
<( Après avoir reçu leurs bénédictions, je partis pour le village de Tortan, lieu où était le jardin de récréation de saint Grégoire , et où sont enterrés les trésors de la sagesse et de l'immortalité , je veux dire les reliques vivantes des saints, qui ont traversé cette terre dans la plénitude de la
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¥érité : lumières brillantes comme celle du ^leil, allumées par les feux du Saint-Esprit» et se consumant pour la gloire de Dieu, avec un éclat indéfectible. Y ayant passé la nuit» et m'étant acquitté envers la majesté divine en ladorant » je coupai un morceau du frêne que le saint Iliuminateur avait planté de ses propres mains. »
Nous quittâmes le couvent à trois heures , et nous rasAmes le pic de Sébouh , blanchi par les neiges. Serkis le montra avec orgueil, comme le véritable Masis ou Ararat, premier refuge de la dernière famille humaine échappée au déluge.
Nous descendîmes alors dans la direction du nord-est, par des vallées verdoyantes et fleuries, que s'étaient partagées quelques familles curdes. Au coucher du^soleil, nous atteignîmes le couvent de Saint-Jacques, qu'on dit être une construction remontant au siècle dé Tiridate. Il est certain que l'architecture de Téglise, sans être remarquable comme celle des églises d'Ani, a néanmoins un style^antique, dont on retrouve les formes et le caractère, sous de plus belles proportions , dans la capitale des Pagratides. La nef est supportée par quatre colonnes, «ntre lesquelles nous avons trouvé une inscription tumulaire d'assez ancienne date. Deux femmes nous reçuren|: avec une hospitalité cordiale. Leurs maris , prêtres et moines du monastère , étaient de-' puis deux jours à la ville d'Erzingam , où nous rentrâmes aussi le lendemain matin , après trois heures de marche. M. Scafi put y sanctifier le saint jour du dimanche par la célébration du divin sacrifice , où ne furent point oubliées les actions de grâces dues à Dieu et aux saints , qui nous avaient protégés visiblement.
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