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Viennent ensuite les douze si&aes du Zodiaque
fidurés delà sorte.
î*. b''. JT. g?. •^.i23L-*^-'7
En outre j ai trouvé ces caractères composant des mots dont le sens et le son me sont iaconuus .
Néanmoins, 91 l'alphabet aghovan correspond avec eiactilude à I alphabet arménien , ces mots peuvent se tradaire de la sorte en français :
Thra vi dietsech îao cbaphieh ratsui seghdz.
Quelque petite que fût la nation des Âghovans, elle a mérité l'intérêt de la postérité et l'attention des savants, à cause de son existence politique indépendante et glorieuse , et par l'avantage d'avoir eu une langue et probablement une littérature distincte. Généralement, les écri^ vains d'Arménie n'arrêtent sur elle qu'un regard distrait , pour nous faire connaître , en passant , ses rapports avec leur propre nation; cependant un auteur du vu' siècle, Mayse Glangdouni ou Galgandouni , avait pris à tâche d'écrire l'histoire de ce royaume. Quelques courts extraits, cités par d'autres auteurs» étaient à la fois une preuve certaine de l'existence de cet ouvrage et un nouveau motif d'en regretter la perte '• J'ai eu la consolation de voir que la bibliothèque d'Echemiazin en possédait un exemplaire ancien et correctement écrit. J'ai obtenu la permission du patriarche d'en faire tirer une copie; et je me propose, Messieurs , de vous en envoyer bientôt une analyse rair sonnée "". En attendant , je puis seulement vous, dire que le texte composerait environ deux cents pages d'un inoctavo imprimé. Un coup d'œil rapide jeté sur l'ouvrage m'a appris qu'il se divisait en trois Livres; que lauteur,
' Fried. Ncumaoïi, Leipsîg» 1836. Fersuch einer Geschichle der ArmenischenLitteralur,
* Le MSS. a sii cents ans d'antiqaité. Chaque page est divisée en deux colonnes, et les trois livres sont {>artagés en cinquante cinq chapitres.
suivant la coutume des historiens d'Arménie , remonte jusqu'au déluge et à la dispersion des races ; qu il fixe le commencement de la monarchie à l'époque de Vagharchag P', qui y établit un chef de la famille de Sisag ; qu'il raconte longuement l'histoire de leur conversion à la foi chrétienne, du voyage de S. Mesrob et de l'établissement des patriarches, dont il donne les noms, ainsi que ceux des évèques ; qu'il parle des rapports de ce pays avec la Géorgie, l'Arménie, la Perse, les Huns et plusieurs autres peuplades environnantes ; qu'il décrit l'expédition de Tempereur Héraclius, et qu'il signale enfin l'arrivée des Arabes, qui livrèrent de fréquents combats aux Aghovans. Si Moyse Galgandouni a puisé ses documents à des sources nationales et certaines, si sa chronologie est fondée sur une saine critique , nous pensons tirer de son livre des renseignements curieux et importants.
Après cette digression , Messieurs , je reprendrai la suite de mes observations, et je m'arrêterai d'abord à Elisée, contemporain de Moïse de Ghorène^ et historien devenu comme lui classique dans la littérature arménienne. Nous savons qu'il avait écrit une histoire générale de son pays; mais elle est perdue, et il ne reste que son éloquent tableau des guerres livrées aux Persans , sous le prince Vartan. Le manuscrit de la bibliothèque est plus complet que le texte de l'édition de Venise ' , oii le dernier livre a été supprimé. La raison qui a sans doute porté les Pères méehitaristes de Saint-Lazare à faire ce retranchement est qu'Elisée défend dans ce sixième livre les principes du nestorianisme , qu'il avait reçus deBarsumas lui-même.
Dans le même siècle^ qui est proprement l'époque du
' Venise, 1898.
beau langage y la plupart des Pères de TÉglise grecque furent traduits ; et quelques-uns lont été avec tant de mé* rite , qu'on croit y reconnaître la main des premiers écri^ vains* La bibliothèque d'Echemiazin est riche en ce genre de traductions ; et je pense qu'on y pourrait trouver des traités qui manquent présentement dans les originaux. Le catalogue détaillé que doit publier le docteur Jean décidera de la valeur de nos conjectures.
Il est plusieurs auteurs profanes que je savais avoir été traduits anciennement , tels que Jules l'Africain , cité par Moïse de Chorène ' $ Olympiodore, mentionné dans la bibliothèque de Photius; Flavius Joseph, l'historien juif; Gallimaque ; Andronic deJlhodes , que Grégoire Magistros lisait encore, vers la fin du xi"" siècle. Mes recherches ont été infructueuses , ils ne se sont pas conservés dans ce monastère. Ce Grégoire Magistros, que je viens de nommer, était un docte personnage. U a composé beaucoup d'ouvrages, qui ne sont pas encore puMiés : j'ai vu ici une collection de soixante*dis lettres, qui sont autant de traités curieux sur l'histoire, sur l'administration politique, sur diverses questions théologiques, rdatives aux sectes païennes , et sur la philologie. Il possédait si bien la connaissance de l'arabe que , défié par un poëte , son ami, il composa, dans l'espace de trois jours, sur l'Ancien et le Nouveau Testament, un poëme de mille vers, qui est presque devenu classique, comme l'Alfiat. Gomme il avait traduit beaucoup de livres grecs et syriaques , on pourrait avec vraisemblance lui attribuer la traduction d'un ouvrage qui ne se trouve, à ma connaissance, dans aucune autre bibliothèque arménienne : c'est le livre de saint Jean Gi-
* Liv. u, ch. ix.
maque , intitulé Santoaghkirk , ou livre de Véchelle des saints, lequel petit renfermer des détails nouveaux sur la vie des Pères de la Thébaïde.
Il est un autre docteur du ix' siècle ^ nommé Machdotz, également célèbre par son savoir théologique. C'est à lui qu'on attribue la rédaction du Rituel arménien , qui est encore en usage chez les dissidents. Ses écrits , assez nombreux et complétés par la relation de sa vie , sont inscrits au catalogue.
Asolnig, historien du x"' siècle , fort estimé sous le rapport de la chronologie, a attiré mon attention. Il en existe à Echem^azin une triple copie, dont chacune offre la singularité assez frappante d'avoir les trois mêmes pages tronquées.
Je vous citerai ensuite , Messieurs , Mathieu d'Édesse , historien du xiV siècle, qui mérite particulièrement notre intérêt, puisqu'il a rapporté les événements relatifs aux croisés , pendant qu'ils occupaient la Syrie. Notre Bibliothèque du Roi en possède un seul exemplaire ; et ici j'en ai trouvé phisiears de différentes dates.
Nersès de Lempron, cot^mporain de Mathieu d'Édesse, est connu par son éloquence, dont il fournît une preuve glorieuse dans le discours qu'il tint au synode de Rom^la, assemblé pour la réunioii de l'Église arménienne à l'Église catholique. Outre ce chef-<l'œuvre, déjà publié à Venise, j*ai va plusieurs autres traités , qui ne sont pas connus , et qui peuvent ajouter è sa réputation d'écrivain.
La chronique de Méchitar d'Ani sur les antiquités de la Perse , de la Géorgie et de rAmiénie n'est point perdue , comme le pense te supérieur du couvent de Saint-Lazare, dans son Essai sur la liltéralare de sa nation. Cet auteur,
du xiir siècle 9 est uo des livres rares du couvent. Il a été consulté avec avantage par le prince Huboff, savant arménien, qui en a inséré plusieurs extraits dans ses Tables généaiogiqaes des rois et Arménie ' . J'en fais tirer en ce moment une copie.
Au même siècle vivait un certain Anamas Chin^alsi, totalement inconnu de ceux qui ont écrit sur la littérature arménienne. Grégoire Magistros le cite dans ses ouvrages; c est ce qui a déterminé le docteur Jean à le chercher dans les monastères voisins » où il la fort heureusement découvert.
Il est un auteur du xiV' siècle , dont on regrettait beaucoup la perte ; c'est l'historien Sempa ; il vivait à la cour des rois de Cilicie, et était le généralisaime de Léon 1. Son histoire , qui commence au dernier Kakig régnant à Âni y s'étend jusqu'à l'époque du roi, son maître , dont il raconte longuement les faits politiques. Le manuscrit peut renfermer une somme de matières égales à la moitié du texte de Moïse de Ghorène, dont il est bien loin d'imiter la pureté et Félégance ; son style est fort incorrect et mêlé de locutions vulgaires.
Venise n'a pas le privil^e de posséder seule l'hisloire de Vartan, que sa connaissance de l'arabe, du persan, du mongol et d'autres idiomes de TÂsie jointe è la variété de ses observations , placent pent*ètre au premier rang des historiens arméniens. J'en ai vu à Echemiaztu plusieurs exemplaires, avec un grand nombre d autres traités du même auteur non moiils importants. Nous désirons que cette nouvelle biUiographique décide enfin MM. les Mécfaitaristei à
' Miscellaneous translations from oriental languages, Londoo, 1R34, vol. Il, p !6.
publier cet ouvrage , qu'ils ont toujours différé de livrer k l'impression , malgré son mérite et son utilité reconnue. Nous avons enfin remarqué le beau manuscrit, en deux volumes in-folio, d*Amr el DoulcU. C'était un médecin d'Amasie, vivant au xV siècle. Son ouvrage serait infiniment précieut h ceux qu'intéressent la science de la médecine et son histoire chez les peuples orientaux ; car ce savant , à qui les langues arabe , syrienne et grecque étaient aussi familières que l'arménien même, s'était proposé de composer une encyclopédie, traitant de l'origine et de l'histoire de l'art médical , considéré dans ses cinq branches générales , la Physiologicf , la Pathologie , la Séméiotique, l'Hygiène et la Thérapeutique. Ces divers traités sont complétés par des remarques et des réflexions sur les doctrines des médecins arabes, chaldéens et grecs, dont il cite les aphorismes. Il a choisi ce titre neuf et piquant : « /ha(t7e, aux ignorcms. » AnchiâaJtz Anbed
J'omets ici quelques autres ouvrages peu ifnportants t dont rénumération me rendrait prolixe et ennuyeux. J'a-^ vouerai que, à mon grand regret, je n'ai trouvé aucun livre rédigé en chaldéen , en syriaque ou en langue mongole, que plusieurs auteurs des xiu*' et xiv'' siècles partaient et écrivaient avec faciliter
Le 19 septembre, je quittais Echemiazîn, enchanté de l'affabilité et de la complaisance des religieux, qui accueil-»^ laient si bien l'humble missionnaire de votre illustre as-^ semblée. La renommée d'un sénat aussi savant, qui honore à la fois la France et la république des lettres tout en*^ tière, a franchi les limites de l'Europe et s'est répandue dans l'Orient; c'est elle qui m'attirait la considération des
moines arméniens» aussi bien que les bonnes grAces deâ pachasp
Mon intention était daller visiter le monastère de Séven^ qui donne son nom an lac au milieu duquel il est située Il fut distingué jadis dans Téglise arménienne par le nombre et le savoir de ses vartabeds ; mais actuellement ses cellules et sa bibliothèque sont vides. Tovin , cité floris* santé, pendant qu'elle était la résidence des rois Pagratides et des patriarches y était située dans le voisinage du même lac. Elle ne saurait dédommager de ses peines le voyageur qui voudrait l'explorer, puisque ses ruines même ont péri.
Je pris donc la direction du sud ; et pendant toute la journée je cheminai à travers la plaine d'Ararat. A la distance de quatre lieues , je traversai l'Araie» alors fort paisible dans son cours. L'eau de ce fleuve, que les poètes peignent comme toujours indigné» mouillait à peine les sangles de mon cheval. Les campagnes, fertiles surtout en riz et en coton, sont parsemées de villages populeux; néanmoins l'industrie peut encore gagner beaucoup de terrain sur les nombreux marécages qui entrecoupent le sol.
A trois lieues de l'Araxe» je trouvais le village de Mélaïk, colonisé par des Persans; et à unogoleftau delà, j'atteignais Ikdir, où le gouvernement russe a établi de ce côté sa quarantaine. Le village touche le pied septentrional du mont Ararat. Là, après avoir attendu deux jours que le pacha de Bayazid informé de ma venue dépêchât les-^ corte nécessaire pour entrer sur le territoire musulman, dont les limites, distantes de trois lieues, sont déterminées par une colonne, que les Russes ont élevée dans la dernière campagne, je vis arriver quelques Gurdes. C'était
eux qai devaieDi me défendre contre les attaques des antres Cnrdes, qni infestent toujoars ces montagnes. En effet , le lendemain de notre passage , que la Providence protégea , une troupe de marchands fut pillée et maltraitée dans le même lieu. J'appris que ce brigandage avait été commis par les gens d'un certain Soleîman-Âga , chef curde que le pacha dlSrzeroum vient de relâcher fort mal à propos de ses prisons. Il a déjà réuni autour de sa personne mille cavaliers; et il est l'épouvante du pays. Sa grand'mère, ftgée de quatre-vingts ans , dirige ordinairement la troupe , montée sur le cheval le plus fougueux; et chaque matin elle exerce ses petits-fils à frapper, en galopant, l'ennemi à la gorge ou à la poitrine.
Le 22 septembre, après avoir traversé la plaine méridionale, que domine la tète chenue et arrondie de l'Ararat, je montai à Bayazid, suspendue comme le nid de l'autour an milieu de ses rochers rougeàtres. Béld-Pacha me reçut avec tontes sortes d'honneurs dans son palais, qui surpasse en magnificence les demeures des autres gouverneurs de province. De la fenêtre de son salon, doré et peint en arabesques , je découvrais la forteresse et l'emplacement du puits où languit dans une dure captivité l'un des honorables membres de votre Académie , cpie je m'estime heureux d'avoir eu plusieurs années pour maître. Le nom de Dtr Petros n'est point encore oublié ; et ce n'est pas sans une émotion profonde que j'ai vu ses geôliers , et que je les ai ouï raconter l'histoire de leur captif. Certes, aujourd'hui les temps sont bien changés ; le voyageur n a plus à redouter une violation semblable de tout droit et de toute justice.
je ne comprends pas lutilité de leur conspiration. Je sut» tout à fait sans nouvelles de la France, depuis mon départ de Constantinople. J'espère que ce malheur sera réparé. J ai appris ici qu'il se trouvait à Erzeroum des lettres à mon adresse ; je m'occupe de les faire venir, ce qui demande encore un mois. Toutefois , devant rester ici plusieurs mois, j'aurai le temps de les attendre, ainsi que cel' .:$ que vous m'enverrez encore.
Je ne vous donne pas de nouvelles aujourd'hui sur mes découvertes et mes observations, n'ayant pas le temps d'achever mon cinquième rapport à l'Académie. Il sera prêt au départ dû premier courrier.
J'ai envoyé le troisième et le quatrième rapport par la voie de notre consul à Tiflis. Ne recevant aucune nouvelle de vous, j'avais raison de craindre que les deux premiers ne fussent perdus. J'aurai des choses intéressantes à dire , sous le rapport scientifique. En outre, j espère exciter l'attention des catholiques de France par d'autres lettre que je prépare , sur l'état religieux de l'Arménie et des Chaidéens. Je compte m'occuper de cette rédaction pendant les loisirs de mon séjour à Tauris.
Pour vous faire passer mes lettres, je prendrai la voie de l'ambassade anglaise , qui me semble la plus sûre , et je vous conseille d'user du même moyen.
Mon cher Monsieur, je vous prie de vouloir bien envoyer cette lettre à mon ami Eugène, à qui je n'ai pas le temps d'écrire en ce moment , à cause du courrier , qui n'attend pas. Je lui dirai combien je désiré recevoir de ses nouvelles ainsi que de mes parents et amis. L'état de mes finances est satisfaisant; je puis très-bien rester cinq mois sans recevoir de nouveaux fonds. Ainsi, jusqu'au
mois de mars il aura le temps de m en faire passer. Je désire qu'il demande pour moi à TAcadémie un exemplaire de louvrage de M. Schultz , publié par M. Mohl. J ai quelques droits à ce cadeau ; et nul autre livre n est plus propre à m'intéresser actuellement. Vous me l'adresseriez avec une Grammaire chaldéeime, en allemand , que jai laissée chez vous, à moins que vous ne layez déjà fait passer à Alep , comme je vous le disais dans une autre lottre précédente. Eugène peut annoncer d'avance à MM. les membres de l'Académie que j'ai copié toutes les inscriptions babyloniennes qu'avait copiées Schultz, et qui ne leur sont peut-être pas parvenues. En outre , je crois en avoir découvert de nouvelles. J'ai été occupée Van dix jours par ce travail. Je serais bien aise de recevoir aussi de VUniversùé cathoKque les articles que j'ai publiés, s'ils ont para» tes dernières publications les plus intéressantes , et toutes les autres petites choses que ce cher ami jugera m'étre de quelque utilité.
Assurez de mon profond attachanent tous vos dignes confrères, en commençant par M. Bricet. Que devient le cher Cor? Mille choses à MM. Robert, Galosso, à mes Arméiufiu,etc.,etc.;et vous, vertueux ami, demeurez convaincu que je n'oublierai jamais votre tendre charité. Paisse le projet que nous formions se réaliser I Venez en Chaldée, après avoir prêché vos conférences du carême, et nous ferons ici de belles et saintes choses.
P. 5. Il est inutile d'ajouter que M. Scafi me fait l'interprète de tous ses sentiments.
A EUGÈNE ***
Taiuris , ce 26 novembre 1838.
Mon Eugène , ouvre le premier volume , ou le second ( si rédition est in*8° ) des Vaytiges du simr Chardbi de Paris à Ispahaxi > et tu y verras la description de la ville que j'habite. Les lieux ont un peu changé depuis Tépoque où il écrivait ; mais néanmoins , son tableau est Gdèie , et on en reconnaît tous les traits. Aujourd'hui Tauris a lavantage d'être plus civilisée , grâce an bon nombre d'Européens qui y font leur résidence. J'avais véritablement grand besoin d'une pareille ville pour me remettre de mes fatigues. Déjà» après trois semaines de séjour, j'en sens la bénigne influence. L'air y est extrêmement sain ; et de toute la Perse les malades y viennent pour se guérir. Le froid ne commencera que dans trois semaines ; jusqu a présent» la température est délicieuse. Le soleil est éclatant ^ chaud et les pluies d'automne sont très-rares. Chaque jour je sors après mon donner pour laire une promenade, pendant laquelle je rédige solitairement mes notes. Si je te faisais la peinture de mon habitation , tu en serais enchanté. La maison a été construite par un ingénieur français j actuellement au service du schah à Téhéran. Elle est petite» mais fort convenable, surtout lorsqu'on a passé par l'Arménie. Non , mon cher ami , il n'est pas de palefrenier qui n'ait chez nous un gite meilleur, et surtout plo» propre que les places d'honneur qu'on me donnait dans ce
pays. La science seule et lamour du prochain ont pu roe faire oublier les désagréments de tout genre que j'y ai ren-^ contrés pour la vie matérielle. Eh bien donc ! ma petite maison blanche a la façade convenablement tournée an couchant ; elle a au rez-de-chaussée une grande chambre, occupée par M. Scafi , et qui sert le matin de chapelle à tous les catholiques de Tauris, fort peu nombreux. L'escalier qui lavoisine mène à un étage supérieur, où l'on trouve d'abord ma chambre à coucher^ chaudement revêtue d'une double enveloppe de beaux tapis de Perse , qui ont une finesse de couleur et un velouté très-rares che? nous» Là, mes caisses de voyage, qui étaient, comme je te l'ai dit, suivant la circonstance, notre siège, notre pupitre à écrire, notre table à manger , l'autel pour les saints mystères , et la nuit mon lit de camp , figurent encore honorablement. Mon sac de crin a été rempli d une chaude laine ; et la paire de draps que j'avais apportée m'a permis de me cou* cher proprement, pour la première fois, depuis six mois et trois jours. Le jour, il est recouvert d'une indienne persane, et il fait admirablement canapé. La même indienne sert A me faire des rideaux et un tapis de table élégant, qui supporte une partie de mes notes et de mespapiers. Un fauteuil et trois chaises , prêtés par un obligeant Allemand , uMm boulanger, complètent l'ameublement. Sfes armes reposent dans un placard avec mes selles et mes autres équipements de voyage. Cette chambre communique par une porte vitrée à un petit cabinet, ayant une dieminée demi-pansienne, et éclairé favorablement par une lai^e fenêtre yi«> trée. Tu comprendras cet avantage de ma maison , d'avoir partout des fenêtres à l'européenne , quand tu sauras que je n'en ai pas vu dans toute l'Ânatolie. Dans ce cabinet^
même tapis de Perse, avec un petit sopha prêté par mon obligeant boulanger ; mes livres sont à droite et à gauche du manteau de la cheminée , qui me sert de pupitre à la Tronchin. Voilà d*où je t'écris, cher ami ; et pour achever, je te dirai que, sous les fenêtres de ma chambre à coucher, j'ai un balcon , et que mon cabinet d'étude communique par un petit escalier à la terrasse , formée par le toit de la maison. Là, je puis jouir du soleil tout à mon aise. Dans ma cour est un autre petit réduit, blanchi et propre comme tout le reste : c'est notre salle à manger; au-dessous est la cuisine, avec toutes ses servitudes. EnGn , dans le coin de la cour est la niche de mon pauvre Galata , qui m'a suivi depuis Constantinople, partageant toutes mes bonnes et mes mauvaises fortunes. Maintenant voici le prix da loyer de mon palais. La maison entière, par mois, cent piastres (vingt-cinq fr.); location de tapis, chaises, table, sopha du boulanger, trente-cinq piastres (je mets dix fr.) ; total , trente-cinq fr. Me voilà donc à ce prix logé comme un roi. Ajoute à cela qu'ici toutes les provisions se trouvent en abondance et à très-bon marché. Par exemple , la livre de viande, (et quelle viande que celle de ces gros moutons qui ne peuvent pas même traîner leur queue I ) ùnglcmq centimes* Je ne pouvais mieux choisir, n'est-ce pas , le lieu de mon quartier d'hiver. C'est donc là que je passerai les jours de neige , qui durent , dit-on , l'espace de trois mois. Toutefois, avec la grâce du ciel, je compte partir au commencement de mars ; car ici il n'y a pas de printemps, et les chaleurs viennent tout d'un coup. Je serais donc obligé de les essuyer dans la Mésopotamie , où elles sont très-grandes.
Une autre fois, je te parlerai de notre société franque. II. 5
Je t'envoie aujourd'hui un rapport pour TAcadémie. Par la prochaine occasion, tu recevras probablement encore quelque chose de ce genre*
Je n ai reçu aucune de tes lettres depuis bien longtemps ; et je ne sais rien de Tétat de mes finances. Je te dirai , à ton grand étonnement peut-être , qu'il me reste encore près de quatre mille fr. en caisse, bien que j'aie voyagé en pacha. Je n'y comprends rien ; la Providence semble avoir multiplié mes ressources.
Je te demandais l'ouvrage de Schuitz dans une dernière lettre. Tâche encore d'obtenir pour moi de l'Académie un exemplaire de l'ouvrage de ce bon M. de Sacy sur les Druses. Tu l'adresserais à Beyrout au consul de France; je le trouverais là à mon arrivée en Syrie. Il me sera presque indispensable.
Adieu , je t'embrasse et te remercie affectueusement de toutes les peines que tu te donnes pour moi. Crois à ma tendre amitié.
P. S. Ne m'oublie pas auprès de mes i)ons amis , et surtout de ton voisin , M. de Slane. Je parle maintenant le persan ; dans quelques mois viendra le tour de l'arabe.
A EUGÈNE ***
Taiiris, le S décembre i838.
Mon cher Eugène , j'espérais pouvoir écrire aujourd'hui à Léon, ainsi qu'à toi, une assez longue lettre; mais le courrier qui vient de Téhéran , sans qu'on sache précisé-
ment l'heure et le moment , noas surprend cette fois. Le Mémoire assez long snr les Arméniens a pris tous mes loisirs; et je tenais beancoiip à vous l'envoyer par cette occasion. Tu verras que je l'adresse à l'Association pour la propagation de la foi. Je te charge de le présenter toimême au conseil avec mes honunages et respects. L'in^ tention qui la dicté est bonne ; je ne sais s'il sera jugé ^vorablement , et surtout s'il atteindra le but que je me propose. Je pense qu'il pourra être inséré dans les annales; toutefois, comme il renferme des détails qui pourront peut-être intéresser les lecteurs aux yeux de qui ont été sonmis mes autres lettres , tu pourras en tirer une copie et le faire publier dans l'Université catholique, si mes lettres ont été insérées dans ce recueil Lis-le toujours d'avance et vois ce qu'il convient àe faire.
Mon séjour à Tauris me plàtt chaque jour davantage. J'y trouve le repos, chose inappréciable, après six mois de souffrances et de fatigues de tout genre. Il m'était si nécessaire , qu'étant arrivé ici souffrant et à demi malade , je me suis vu aiissit6t rétabli eomfme par enchantement Deux choses ont cont^bné à cette prompte guérison , la salubrité de l'air et ma vie réglée, que j'avais abandonnée pendant mes excursions. Tranquille dans ma petite maisonnette avec le bon M. Scafi , nous passons tout notre temps à l'étude , tàchaiit en même temps de bien sanctifier la journée. J'ai mes maîtres d'écriture, de langue persane, de turc et d'arménien. De plus, j'ai des domestiques arabes et chaldéens, qui me parlent leur jargon, de sorte que ma chambre ne ressemble pas mal à la tour de Babel. Je ne suis pourtant pas mort à la société. Elle se compose ici de deux on trois maisons anglaises de garçons , parmi
lesquelles je range en première ligne celle du consul , jeune homme aimable et bien élevé. Je les vois de temps à autre, durant mes instants de récréation ; et ils me prêtent le GaUgnaid's Messenger y qui m apprend des nouvelles vieilles de trois mois. N'importe, elles m'intéressent toujours vivement ; et jamais je n ai senti en France comme ici tout ce qu il y a de plaisir à savourer lentement sa gazette.
Les Russes sont aussi à Tauris ; et , depuis huit ans , c est-à-dire depuis la dernière guerre d'Arménie , ils ont acquis dans le gouvernement persan et sur lesprit du peuple une influence plus grande que celle des Anglais. Le schah sent fort bien que ses voisins du nord sont plus redoutables que le pouvoir britannique, dont les possessions indiennes sont fort éloignées. La politique russe est d'exciter le mécontentement déjà général contre l'Angleterre , et de faire chasser ces hôtes incommodes, dont les marchandises, vendues dans les bazars à beaucoup meilleur marché que les produits russes , ruinent leur commerce. Les affaires prennent ici une tournure qui peut influer directement sur la politique européenne. Tu sais sans doute que le roi de Perse a assiégé fort longtemps dans le Khorassan la ville de Hérat, sans pouvoir la prendre. Les Anglais protégeaient le rebelle; ils avaient même amené des troupes au fond du Golfe Persique, menaçant de marcher sur Ispahan, si on ne levait le siège. Les Russes , de leur côté, tenaient beaucoup à ce que la Perse enlevât cette place, défendue et occupée par un ami des Anglais; et quand ils ont vu le roi céder à l'ambassadeur de la Grande-Bretagne et se retirer, ils ont été fort mécontents. Ils ont alors ofiert le secours de leurs troupes, et conseillé
au roi de recommencer le siège; et il est assez disposé à les écouter, car il a TAme profondément mortifiée de l'échec qu'il a essuyé. L'ambassadeur russe, diplomate adroit , a profité de loccasion pour prendre un nouvel ascendant sur Fesprit du roi , et' il a réussi. Au contraire, l'ambassadeur anglais est comme fugitif, près de Kasbin , ne voulant pas retourner à Téhéran , avant qu'on lui accorde certaines satisfactions au sujet d'un de ses courriers qui a été maltraité. Si le roi s'y refuse , il repassera la frontière turque. Ainsi, chaque jour, on est dans l'attente de quelque événement grave ; parce que les troupes anglaises occupant Aboushire peuvent agir aussitôt. Tu conçois d'après cela , cher ami , qu'il y a plus que de la froideur entre les Anglais et les Russes , qui ont déjà vieille rancune. Moi j'arrive, comme puissance neutre, au milieu de toutes ces querelles, qui ne nous regardent pas ; et je suis bien accueilli par les uns et par les autres. Je suis juge et spectateur, sans me préoccuper d'aucune idée politique. Mon premier soin , à moi, est d'apprendre ; et j ai une besogne qui peut hardiment remplir tous les instants de la journée. J'oubliais encore de te dire, comme une de nos nouvelles , que le gouvernement russe a envoyé un nouvel ambassadeur à Téhéran et un consul nouveau à Tauris. Par hasard je rencontrai, l'année dernière , ce nouvel ambassadeur sur le bateau à vapeur qui me conduisait à Constantinople. Il venait d'Alexandrie , où il avait longtemps rempli les fonctions de consul.
Cette lettre arrivera sans doute après le premier de l'an; et je ne veux pas rester en retard avec un ami qui venait, chaque année , m'apporter les premiers souhaits. Reçois donc les miens du fond de la Perse, cher Eugène. Ils sont
bien sincères , et , plus qae tout autre , tu mérites d'être heureux. Que cette année pas^ê encore , et j'espère que nous nous reverrons pour ne plus nous séparer. Nous vivrons plus unis , s il est possible , travaillant chacun dans notre sphère pour Dieu et pour les hommes. Je forge de beaux rêves, je ne sais s'ils se réaliseront; mais comme ils ne sont pas enfantés par un esprit ambitieux ou avide àd gloire mondaine î il me sera peut-être donné de les mettre à exécution. Il est bien singulier que je n'aie jamais mieux compris mes devoirs en ce mmde, qu'en le quittant ^our menfoncer dant la solitude orientale. D'un autre côté , je comprends que la conscience doit recevoir pins de lumières d en haut dans la retraite et Téloignement des distractions frivoles, qui, dans le monde » où ces mêmes distractions vous attirent, vous rendent comme un enfant gâté. Adieu , je te charge d annoncer à Léon et à sa famille quels vœux ardents je forme pour leur bonheur pendant Tannée où nous entrons. Je pense qu'il s'acquittera de la conmiission près du reste de notre famille. L'hiver est déjà venu ici , où je ne croyais trouver qu'un ciel de rose. La neige couvre la terre , et le froid est (ont à fait persan; mais le ciel est pur, un beau soleil reluit, et mes promenades ne sont pas interrompues. Le temps passe vite à l'étude ; le printemps viendra encore trop promptement. Adieu , ne m'oublie pas auprès de nos communs amis. Tout à toi.