DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE
Royaume de Perse. — Tébriz, ce 6 février 1839.
Monsieur le Ministre,
Voici une année que j'ai reçu à Constantinople , par l'entremise de mon illustre maître, feu M. le baron de Sacy, dont l'Europe savante pleure encore la perte, la nouvelle que vous aviez daigné vous intéresser au voyage que j'ai entrepris en Orient. Cette faveur inattendue a été pour moi un nouvel encouragement à remplir avec tout le zèle possible l'honorable mission dont me chargeait, en môme temps, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Après avoir visité les deux provinces de la Bithynie et de la Paphlagonie, je suis entré dans la Cappadoce, et de là j'ai passé dans les deux Arménies que j'ai à peu près explorées dans toutes leurs parties. La savante Académie , dont je me considère comme le mandataire, a dû recevoir cinq lettres dans lesquelles je lui faisais connaître mes observations principales, dont plusieurs me semblaient des découvertes. Comme je n'ai reçu aucune réponse, je ne sais encore quel jugement porter de mes propres jugements.
Aujourd'hui, Monsieur le Ministre, j'ose vous soumettre, par l' intermédiaire de la même assemblée, un projet qui doit assurément attirer votre attention , vous qui prenez , dans notre patrie , un intérêt si éclairé au développement
de l'instruction nationale. Arrivé d'abord en Perse avec l'intention d'y passer seulement l'hiver, puis de recommencer au printemps mes excursions dans le Curdistan , pour redescendre ensuite dans les plaines de l'Assyrie, je m'y vois retenu par l'accomplissement d'un devoir honorable peut-être pour la France, et non moins avantageux à la cause de la religion et de la civilisation. Les Persans, privés de tout rapport avec les Français depuis l'expulsion du général Gardanne , dont ils vénèrent toujours la mémoire, ne nous ont cependant point oubliés, et leur sympathie s'est accrue pour la nation du dévouement de laquelle ils avaient reçu des preuves si désintéressées. Justement étonné que la Perse, sous le patronage puissant qu'elle avait alors préféré, n'eût fait aucun progrès dans la culture des lettres et des sciences européennes, j'ai conçu l'idée d'établir ici une Université , fondée sur l'enseignement de la langue française. Ce projet a été fortement appuyé par le prince Quahraman-Mirza, frère du Schah et gouverneur de l'Aderbidjan, ainsi que par Melik- Hassan-Mirza, fils de Feth-Ali-Schah , le roi précédent. Il a été, en même temps, accueilli avec une espèce d'enthousiasme par toute la jeunesse de Tébriz, qui, désireuse instinctivement de connaître et d'apprendre le français, avait été réduite jusqu'ici aux leçons d'un cuisinier suisse. L'honorable congrégation des Lazaristes français, qui a formé à Constantinople l'unique établissement de l'empire turc destiné à l'éducation de la jeunesse, enverra, je l'espère, dès l'été prochain, plusieurs de ses membres, avec lesquels je terminerai l'organisation de cette Université , conçue sur le plan européen le plus large possible , et ou nous devons enseigner, à l'aide de notre langue, tout ce
(jui se rapporte à la philosophie , à la littérature et aux sciences appelées exactes. Dans quelques jours, j'ouvrirai cette école, où j'aurai pour élèves vingt jeunes gens, donnés et choisis par le prince.
J'ai déjà composé une grammaire en persan, d'après la méthode qui m'a paru la plus simple pour cette étude. Je dois en envoyer au Schah un exemplaire en lettres d'or ; et je ne doute pas qu'il ne témoigne ouvertement son approbation pour une œuvre qu'il cherchait depuis longtemps à réaliser.
J'ai appris en outre que Sa Majesté désirait vivement avoir une histoire de Napoléon , ornée de gravures et représentant ses batailles avec les autres faits les plus mémorables de sa vie. Elle est pleine d'admiration pour le grand Empereur, dont elle lit et relit une biographie mesquine et incomplète, extraite de la fausse histoire de Walter- Scott. Si elle recevait ce cadeau de la part de M. le ministre de l'instruction publique de France, avec un bel exemplaire du poëme national le Shah-Nameh (Livre du Roi), publié par M. Mohl et imprimé par le gouvernement, auquel on pourrait joindre Y Histoire des Mongols de M. Etienne Quatremère et quelques autres ouvrages utiles à la Perse, elle serait très-sensible à cette marque d'attention; et elle en témoignerait sans doute sa reconnaissance d'une manière directe. De plus, elle protégerait spécialement notre institution; et j'espérerais en retour obtenir des manuscrits pour la Bibliothèque Royale. Je pourrais même négocier un échange des ouvrages les plus précieux , dont l'Académie m'enverrait la liste, avec des exemplaires doubles et superllusde la Bibliothèque Royale : ce qui serait réciproquement utile à la Perse et à la France.
Je crois aussi devoir vous annoncer, Monsieur le Ministre , que j'ai reçu l'ordre des mêmes princes de faire venir de nos ateliers de France les maîtres-ouvriers les plus habiles pour la fabrication des draps, du verre, de la faïence, et pour l'établissement de quelques autres métiers. Les Persans comprennent tous les avantages de l'industrie, qu'un intérêt étranger a jusqu'à présent comprimée chez eux, et qui peut seule sauver la nation de la ruine qui la menace.
Pardon, Monsieur le Ministre, si j'ose vous entretenir de choses aussi étrangères à votre administration ; je le fais dans l'espoir que vous prendrez plaisir à seconder l'organisation de l'enseignement dans un pays qu'on a nommé la France de l'Orient. Ce serait le moyen de justifier ridée qu'ont ces peuples de la mission civilisatrice que nous exerçons, depuis des siècles , en Occident, et que nous sommes peut-être appelés aussi à remplir dans l'Orient sur les sociétés musulmanes.
Daignez agréer l'hommage du respect profond avec lequel j'ai l'honneur d'être ,
Monsieur le Ministre ,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur.