‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en Orient (volume 3)Chapitre 11 sur 35 · SITUATION POLITIQUE DE LÀ PERSE · texte numérisé non relu

SITUATION POLITIQUE DE LÀ PERSE

Tauris, 10 février 1839.

La question d'Orient, qui, depuis quelques années, préoccupe les esprits, a changé dernièrement de face et de lieu. C'est moins à Constantinople peut-être qu'à Téhéran qu'il faut chercher les données propres à la solution de ce problème, toujours plus insoluble. La Perse doit fixer en ce moment l'attention des diplomates et de la presse ; car chacun s'attend à voir des événements graves et décisifs. LeSchah se trouve dans une position critique, entre deux alliés puissants, qu'il voudrait, mais qu'il ne peut contenter à la fois, vu la différence des intérêts et des principes politiques. L'Angleterre, après avoir déjoué, par des sacrifices énormes d'argent, les projets du général Gardanne, que Napoléon avait député près de Feth-Ali- Schah , grand-père de Mehmed-Schah , le roi actuel , avait pris ce royaume sous sa tutelle, pour ainsi dire; et la compagnie des Indes s'était concertée avec le gouvernement anglais, pour y envoyer des ambassadeurs, des instructeurs de toute arme et des munitions de toute espèce. Jusqu'à l'époque des dernières guerres avec la Russie , son influence était toute-puissante; et elle pouvait regarder les Persans comme des alliés reconnaissants et dévoués. Mais ceux-ci , en voyant venir les troupes russes victorieuses jusqu'au sein de leur capitale, ont commencé à redouter davantage de semblables voisins, et à perdre confiance en des amis qui ne pouvaient ou ne voulaient pas les assister à l'heure du danger. Le crédit des Anglais a

donc cédé dès lors à l'autorité russe , appuyée par une armée envahissante. La Russie a acquis une prépondérance nouvelle , en plaçant sur le trône Mehmed-Schah , que de nombreux et puissants compétiteurs voulaient écarter; et l'on peut même avouer que, depuis, elle a toujours conseillé et dirigé les actes suprêmes du gouvernement.

Le siège de Hérat, capitale du Khorassan, que le roi vient d'être contraint de lever, après des pertes considérables, l'a forcé naturellement de se prononcer entre les deux puissances , dont les représentants l'avaient accompagné jusque dans son camp, avec des intentions manifestement opposées. Les Anglais, que leurs intérêts commerciaux et les vues ultérieures de leur politique indienne portent à rechercher l'alliance des petits souverains de Caboul, de Pechavour, de Candahar et de Hérat, témoignaient ouvertement leur improbation à l'égard de cette guerre; et les Persans pouvaient d'autant mieux croire à la sincérité de leur mécontentement que des officiers du génie, venus de l'Inde, présidaient dans l'intérieur de la place à ses moyens de défense. En outre, la correspondance secrète , liée entre le gouverneur de la ville et un général persan, qui a payé de sa tête cet acte imprudent, achevait de confirmer le roi que le pouvoir anglais voulait un accommodement et non pas la conquête de la principauté de Hérat. En même temps , M. Mac-Neil , qui voyait le Schah persister dans sa résolution de prendre la ville , quittait le camp et allait attendre, dans la ville frontière de Tauris , les instructions de son gouvernement.

L'ambassadeur russe restait au contraire près du roi , pour assister au dénouement de l'affaire , et gagnait ainsi ,

par sa présence, le reste de crédit qu'avait perdu la cause anglaise, par le départ calculé de son ambassadeur. D'ailleurs Mehmed savait fort bien que la Russie désirait presque aussi vivement que lui la soumission d'une cité qu'on peut considérer au besoin comme un poste avancé pour d'autres conquêtes, ainsi que le prouvait Nadir-le-Conquérant, il y a un siècle. Le courage des Afghans, qui composaient la majeure partie de la garnison , a triomphé de la constance des Persans, affamés dans leur propre camp et réduits à brouter les herbes sauvages. Les assiégeants ont cédé à un dernier stratagème des assiégés, venus sur la brèche avec le déguisement de femmes enveloppées dans leurs voiles et implorant la miséricorde du Schah. Celui-ci s'avançait déjà avec sécurité vers la ville, qu'il croyait aux abois, lorsque tout à coup ces femmes suppliantes, redevenues d'audacieux guerriers, poursuivent dans les retranchements, avec un carnage effroyable, leurs ennemis surpris et déconcertés.

Lorsque le Schah est retourné à Téhéran , en abandonnant, du moins pour le moment, le siège de Hérat, l'ambassadeur anglais a repris aussi le chemin de la capitale, comme si toutes les affaires étaient arrangées. Mais son retour subit à Tauris, sans avoir obtenu une audience de Mehmed, et son départ pour l'Angleterre, au milieu des rigueurs de l'hiver , prouvent que la question se complique davantage. Ce n'est plus une simple opposition à des plans de guerre improuvés par le gouvernement anglais ; mais bien une lutte commencée entre l'Angleterre et la Russie. Quelle en sera l'issue?

La Russie a déjà l'avantage de voir tous les Anglais évacuer le territoire persan ; car les généraux , les colonels

et les sergents envoyés par la compagnie des Indes repassent les frontières turques, pour aller à Bagdad, tandis que le corps de la mission de Téhéran se fixera provisoirement à Erzeroum. L'irritation extrême de Mehmed contre les Anglais, qui ont déjà établi un corps d'observation à Aboushire , sur le golfe Persique , peut le porter à des actes plus hostiles, comme d'exiger, par exemple, que les négociants anglais établis dans son royaume le quittent également. Les marchands russes et les fabricants de Perse, qui ne peuvent soutenir leur concurrence, ne les regretteraient pas sans doute. Un ordre royal , émané dernièrement, et qui défend aux sujets de porter des vêtements d'un autre drap que celui des fabriques du pays, semble donner quelque poids à cette conjecture.

L'Angleterre, qui demande depuis plusieurs années, comme prix de ses services antérieurs , un traité commercial, sans avoir encore pu l'obtenir, souflrira-t-elle ce coup violent porté à son commerce? D'un autre côté, la Russie, qui a tout intérêt à faire de ce royaume, où elle commande tout- puissamment, un débouché pour ses marchandises, auxquelles les Anglais ont déjà fermé l'entrée des petits États situés au nord de l'Inde, n'exigera-t-elle pas qu'on la préfère à une rivale plus éloignée de la Perse, et peut-être moins redoutable pour elle? Les Anglais peuvent aisément, il est vrai , envoyer des troupes de Bombay dans le midi de la Perse; mais les Russes ont déjà une armée nombreuse échelonnée sur les bords de l'Araxe ; et , en quelques journées, elle occuperait l'Aderbidjan et les autres provinces septentrionales bordées par la Mer Caspienne. L'or des Anglais a eu un pouvoir suprême sur l'âme des Persans. Depuis les campagnes de 1828 et 1829, le fer des

baïonnettes russes inspire un effroi plus efficace. Dans les dernières années , les Anglais ont été traités ici comme des hôtes utiles et respectables ; mais les Russes sont craints et respectés , comme si les destinées du royaume étaient entre leurs mains.

Chaque jour la Russie prouve par des actes l'ascendant de son influence politique. Ses déserteurs, Polonais et autres, qui, au nombre de plusieurs milliers, avaient été incorporés dans l'armée persane, ont été réclamés impérieusement par l'Empereur, lorsqu'il est venu, l'année précédente, visiter ses nouvelles provinces orientales. On lui a ponctuellement obéi , bien que des fuyards plus dangereux, tels que des prétendants à la succession de Feth- Ali-Schah, restent impunément sur le territoire russe. La Perse tardait à payer la dette que ses vainqueurs lui ont imposée, comme dédommagement des frais de la guerre; elle a été sommée nouvellement d'acquitter ses comptes; et en ce moment, elle envoie à Saint-Pétersbourg les derniers deniers de son trésor public. Les finances sont, en effet, dans un si mauvais état que la majeure partie des troupes de l'armée de Hérat n'ont pas reçu leur solde ; les compagnies privilégiées n'ont pu obtenir qu'un Toman, ou la valeur de douze francs environ, pour prix de quatorze mois de fatigues. Cependant on parle toujours de guerre ; les armements se continuent, et des convois d'artillerie s'acheminent vers Téhéran. Quel sera le théâtre de la guerre? Nous pensons que c'est Hérat. Le Schah tient à réparer l'échec que ses armes ont essuyé , bien que l'on répande dans le public le bruit d'une expédition à Bagdad, ville que les Persans réclament toujours, mais inutilement, depuis le règne d'Abbas Ie'. Cette nouvelle se réfute d'elle-

même. La Perse n'a pas les moyens d'attaquer la Turquie; et son propre intérêt l'en détourne. On veut par cette fausse rumeur opérer une diversion dans les esprits, et tromper la défiance du gouverneur de Hérat : ce qui n'est guère possible.

Quoi qu'il en soit, le gouvernement ne semble pas trop sûr de lui-même. La gazette officielle qu'il publiait ne paraît plus, depuis plusieurs mois; les gouverneurs de provinces reçoivent à sa place des ordres, où on remarque ces mesures de police : « Les chefs suprêmes de l'État ont appris que certains individus malintentionnés et n'ayant aucune part aux affaires publiques parlent de ce qui concerne le gouvernement. En conséquence , nous recommandons aux gouverneurs , après la réception de ces lettres , de veiller à ce qu'on ne dise aucun mot touchant la politique; et si quelque délinquant est surpris, il sera condamné à une amende de cent tomans (environ douze cents francs), sans qu'il puisse alléguer aucune excuse.» Viennent ensuite d'autres ordonnances plus utiles , qui obligent chaque cultivateur d'un terrain suffisamment arrosé , par des eaux d'une irrigation naturelle ou artificielle, à plantei cette année mille pieds de jeunes arbres , et qui défendent à tout homme capable de travail de mendier; car, dans ce cas, fût-il un étudiant ou un descendant du prophète, il serait incontinent incorporé à un régiment de l'armée.

Il est encore un autre projet de loi , qui doit avoir des résultats non moins importants dans l'Empire Ottoman. C'est la réforme du costume national , si ancien qu'on en retrouve les modèles sur les bas-reliefs de Bisutoun et de Persépolis. On y substitue le pantalon et la redingote européenne. Le roi lui-même et les principaux personnages II. 9

de la cour ont déjà donné l'exemple de la mode. Tous les fonctionnaires, sans exception, seront obligés de s'y conformer, sous peine de perdre leur traitement; puis viendra successivement le tour des classes inférieures. Le clergé fera certainement une vive opposition à ce nouveau règlement, qui n'est point aussi indifférent qu'on le pourrait croire; attendu que, chez les mahométans, la forme des habits est déterminée par les diverses obligations de la loi religieuse, telles que les ablutions du corps et sa posture dans la prière. C'est ainsi que l'islamisme, attaqué et miné dans ses pratiques extérieures qui ont le plus d'empire sur l'esprit du peuple , doit céder avec le temps à l'action dissolvante du christianisme, qu'on appelle autrement civilisation. Cette dernière réforme est d'autant plus surprenante actuellement que le premier ministre, qui préside à toutes les délibérations royales , est un personnage fort dévot, décoré du titre de Hadji ou pèlerin, et ayant la réputation de Sahibi-kechf ou d'homme intérieur, illuminé par des révélations surnaturelles.

Cet esprit de réforme, que manifestent les actes publics du roi , est louable en soi ; et , s'il a le courage de la persévérance , comme le sultan Mahmoud , il peut s'acquérir une gloire réelle et améliorer le sort de la Perse. Mehmed- Schah est jeune, il compte à peine trente années ; un long avenir lui est ouvert; et, s'il comprend ses devoirs, il peut le remplir dignement. Ennemi du luxe et de la prodigalité de son père, dont le harem, composé de huit cents femmes, absorbait tous les revenus de l'Étal, il a réglé l'intérieur de son palais avec économie , et s'est borné aux quatre épouses que lui permet la loi mahométane. Si l'État, considérablement appauvri , semble menacé de quelque crise,

ce n'est point lui qu'il faut en accuser, mais bien les règnes turbulents de ses prédécesseurs , qui, depuis le conquérant Nadir-Schah, n'ont cessé de désoler le pays par des factions et des guerres.

La seule voie de salut ou de régénération pour la Perse, dans les circonstances actuelles , serait de rechercher l'alliance d'une nation européenne puissante , capable de travailler pour son bien par des vues désintéressées. Elle s'éclairerait des lumières de sa science et de sa civilisation; elle emprunterait quelques-unes de ses mille découvertes, pour les appliquer aux arts et à l'industrie, encore complètement négligés ; en un mot, elle pourrait imiter avec plus de fruit l'exemple de l'Egypte et de la Turquie. Delà sorte, elle s'affranchirait du patronage d'autres puissances, dont l'intérêt est d'empêcher ou de retarder le développement de son commerce et de sa force nationale.

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