‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en Orient (volume 3)Chapitre 17 sur 35 · II · texte numérisé non relu

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l'élevait plus au-dessus de la jalousie et des rivalités des chefs de la nation. C'est ainsi que les deux dynasties principales des Pagratides et des Ardzérounis , qui ont régné sur les royaumes voisins d'Arménie et de Géorgie , étaient : la première, d'origine juive; et l'autre, d'origine assyrienne'. Mais laissons de côté cette conjecture , et admettons que les rois de Ninive et de Babylone descendent de la môme souche que les peuples auxquels ils commandaient; rien ne s'opposerait encore à ce que, étant Chaldéens , leurs noms ou leurs titres trouvassent une explication dans un idiome étranger. Depuis la propagation de l'islamisme, tous les souverains persans, tatares , mongols et turcs qui ont dominé tour à tour sur les mêmes contrées n'ont-ils pas des noms arabes? Cependant l'historien ou le critique qui, à défaut de tout autre renseignement, comme c'est ici le cas, en conclurait que leur origine et leurs langues sont arabes , se tromperait étrangement.

Examinons quelques-uns de ces noms les plus célèbres : Nebuchadnetzar, ou Nabuchodonosor, signifierait Nebo, le Dieu prince; et Nebo serait le nom chaldéen de la planète de Mercure2. La désinence de Tiglathpilesar 3 rappellerait l'idée du feu; Sanhérib, ou Sennakérib, exprimerait les attributs sacerdotaux que ce monarque avait ajoutés à sa puissance temporelle. Que résulterait-il de là? La preuve d'un fait que nous ne contestons nullement, et que nous espérons

1 Moïse de Ghorène, Bib. I, cap. 22, p. 58, 59.— Les historiens Jean le Patriarche et Samuel d'Ani confirment cette tradition. — Rosenmuller, ibid., p. 129.

' Gesenius, Gomment, ad Isa., t. II, p. 342.

3 Ezer ou Ader, en pehlvi, signifie Feu, radical qui se trouve dans le nom de la province de i'Aderbidjan. — Bohlen, ibid., p. 24. —Gesenius, Comm, ad Isa. XXXVI, 1.

môme établir en un autre lieu par des preuves nouvelles: savoir que le symbole religieux des Chaldéens fut modifié primitivement par une autre doctrine, sortie de la Médie, et qui agit directement sur la société spirituelle et politique des nations de l'Arménie, de la Chaldée et de l'Inde. Cette opinion a déjà été émise par le prince des savants du siècle, feu M. le baron Sylvestre de Sacy, notre immortel maître. « L'analogie frappante du zend et du sanskrit, dit-il, est « une observation d'une haute importance pour l'histoire ; « puisqu'elle peut conduire à penser que les doctrines in- « diennes et la mythologie brahmanique sont peut-être le c< résultat du mélange d'un système antérieur avec celui « qui aura été apporté dans l'Inde par une colonie partie « des environs de la mer Caspienne et de Xancienne « Médie \ » Strabon avait déjà observé que les Persans et les Arméniens adoraient les mêmes divinités que les Mèdes \

Les souverains de Babylone et deNinive, poussés sans doute par la classe pontificale à réformer le culte de la nation , prirent ensuite , à leur avènement au trône , un titre, qui devenait comme la profession publique de leur foi. Il ne serait point improbable que cette réforme fût ellemême la première cause de l'affranchissement des Mèdes, qui supportèrent plus de cinq siècles le joug assyrien. Quelque sympathie religieuse des Chaldéens put seconder les efforts de Déjocès, et enhardir son fils Phraorte, au point de venir mettre le siège devant Ninive. Nabopolassar n'aurait point combiné ses armées avec celles de Cyaxares, pour porter le dernier coup à la monarchie dominatrice de

1 Journal des savants, mars 1821, p. 136.

2 Strab., XI, cap. 13, §. 16.

Babylone, si quelque idée religieuse n'eût rapproché les peuples de la Médie et de la Chaldée. La nouvelle dynastie babylonienne , ayant eu pour instruments de son élévation les maîtres déjà puissants des Mèdes , dut contracter avec eux une alliance plus intime. Aussi voyons-nous Nobopolassar demander en mariage, pour son filsNebuchadnelzar, la fille de Cyaxares. Ces rapports politiques favorisèrent l'extension des mêmes doctrines religieuses, et durent opérer des changements administratifs dans l'État. Voilà pourquoi le prophète Daniel trouva à Babylone l'institution des mages et l'organisation de nouveaux digni taires, établis simultanément.

Les critiques qui admettent, comme nous, l'origine sémitique des Chaldéens, envahisseurs de la Babylonie , embarrassés par cette difficulté, ont cru la résoudre en distinguant ces mômes Chaldéens du peuple assyrien, dont ils auraient été les mercenaires , et en disant que ces noms étrangers appartiennent à la langue assyrienne, qui serait un dialecte ' médo-persan. Mais, si la langue assyrienne était différente de la langue chaldéenne, comment le système graphique aurait-il été le même, ainsi que le déclarent les écrivains juifs, qui appellent assyrienne l'écriture des Chaldéens? Osera-t-on soutenir, comme les savants que nous contredisons, que ces auteurs se sont trompés % en appliquant à la Chaldée et à la Babylonie le mot d'Assyrie? Mais ils sont donc mieux informés que les Juifs con-

' Rosenmuller, ibid., p. 33.

■ Id. ibid., Wie dieSprache, so hatten die Babylonicr unslreilig auch die Schrift mit den Chaldàcrn gemein , weîche spatere indische Schriftsleller ungenau die A s syris ch e nennen; indem sic Assyrien, in ausgedehnterem Sinnc fur Babylonien und Chalda'a nehmen. -Id. Ge senius, Gesch. derhebr. Spr., p. 142.

temporains, qui vivaient sur les lieux, et communiquaient avec ces peuples par le langage, ainsi que le font actuellement les Juifs dispersés au milieu des Chaldéens , que nous avons vus et entendus converser avec eux et s'expliquer intelligiblement, bien qu'ils parlent un dialecte plus rapproché de l'hébreu que celui de la Chaldée orientale'. Une nation peut perdre son indépendance politique, passer des clartés de la civilisation aux ténèbres de l'ignorance; sa langue peut subir des altérations telles qu'elle s'efface entièrement; mais elle n'oubliera jamais son nom national, témoins les Basques, qui s'appellent encore Euscaldounac. Or, qu'on demande à un Chaldéen quel est le nom de sa nation, Millet; il répond aussitôt : Clùldam, ou Assori. Les Arméniens, leurs antiques voisins, les désignent sous ce double nom ; et les débris de cette race célèbre, qui , dispersée dans le Diarbekre et le pays d'Orfa , a perdu l'usage et l'intelligence de sa langue nationale , revendiquent le nom d'Assori aussi bien que les Chaldéens vivant dans leurs montagnes. Grégoire Bar-Hebraeus 2 donne constamment à ses compatriotes, répandus dans tout le pays qu'il désigne sous le nom de Beth-Chaldaié, ou Maison des Chaldéens, le nom de Souraïe, lequel, dans la prononciation et l'orthographe des Chaldéens de la Perse, se dit et s'écrit Sougraï 3.

' Les saintes Ecritures , qui racontent la délivrance miraculeuse de Jonas , précipité à la mer, ne disent point que la Providence opéra, en faveur du prophète, le prodige nouveau de lui donner la science infuse de la langue des habitants de Ninive. C'est que, à cette époque, Jonas pouvait peut-être, en parlant la langue hébraïque (.Ion., ch. F, v. 9), être compris du peuple dans ses prédications.

* Chron. svria. passim , p. 5, 9, 10, 28, 32, 40.— « Nous Syriens , dit-il, nous commençons notre ère à celle des Séleucides.»

1 «*«^â£0 1jC 0 a exactement le son de notre l mouillé, ce qui

identifie ce nom à l'ancien mot Souï iaiè.

Jos. Simon Assémani, en dédiant son admirable ouvrage au souverain pontife, Clément XI , dont la munificence, aussi bien que le zèle éclairé de ses prédécesseurs , a doté l'Europe des trésors de la littérature syriaque, établit clairement l'identité des Syriens , des Assyriens et des Chaldéens '. Ce n'était point par esprit de système qu'il proclamait ce fait, si clair à ses yeux qu'il n'a jamais pris la peine de le discuter expressément. Il suivait le témoignage de la tradition , confirmée par les anciens auteurs a.

Cette question acquiert donc une importance religieuse, en ce qu'elle sert à montrer le néant des doutes et des objections élevées par la critique protestante contre l'authenticité de Daniel, précisément à cause de ces noms étrangers, qui prouvaient, dit-on, une rédaction postérieure à l'époque que lui assigne l'autorité de l'Église [\ C'est ainsi que la connaissance et l'inspection des lieux qui ont été la scène des événements racontés par les Saintes Lettres pourront venger notre foi d'autres attaques non moins fausses, et faire comprendre qu'elle a sa raison première dans ce que les hommes appellent ici-bas la Science.

Mais revenons à la contrée arménienne des Mogs, qui

' Vicisti sane, beatissime pater, vicisti rerum magnitudine farnam quam olim Europaei institores per Syriam Egyplumque vulgârunt ; vietique simul dedêre manus Syri , Assyri, Chaldœi, gens alioquin non agrestis, nec humani moris ignara. T. I, préf. Comment commence-t-il sa belle dissertation de Syris IVestorianis ? De Chaldœis seu Assyriis, quos, a mundiplagâquamincolunt Orientales, et ab haeresi quam profitentur, JVestorianos appellamus, t. III, p. 2, p. 1.

a Herod., VII, 63.— Horat., od., II, 16.— III, 4, 32.— Justini Hist., lib. I, cap. 2.— Strab., lib. XVI.— Diodor. Sicul., II, 13.— XIX, 23, éd. Wess.— Suidas in voce ®oûpa.ç. — Les auteurs arméniens, Moïse de Ghorènc, Elisée, Jean VI le Patriarche, Thomas Ardzérouni , s'accordent en ce point avec les auteurs grecs et latins.

3 Bleek, iïber Ferfasser und Zweck des Buchs Daniel, ni der

nous a entraîné dans cette digression. Son nom est la traduction du mot persan Mage; et les Arméniens l'ont donné au pays, comme étant habité par des Chaldéens, c'est-àdire , par la race dominatrice de Babylone , qui reçut des nations étrangères le même nom que les prêtres dont ils avaient accepté la croyance , réformée du magisme. Un district de Djulamerk et une petite ville, suspendue, comme le nid du faucon, à un roc aride, qu'environnent et menacent d'autres rocs gigantesques, sont encore appelés le canton et la ville des Mogs, ou Moks. Les pentes des montagnes sont si raides et si glissantes que les habitants, pour les gravir, usent d'une chaussure particulière, appelée Kef-kef ' . Tous, à l'exception de quelques Curdes, sont chrétiens, et parlent une langue inintelligible à Van a. Leur église est dite l'Église de l'Universel Rédempteur5; parce que, ayant approvisionné de vivres lecampdeTimour-Leng, lorsqu'il envahit ces contrées , le conquérant Boiteux se montra si reconnaissant de ce service qu'il jura d'accorder aux Mogs la faveur qu'ils lui demanderaient. Ceux-ci le prièrent d'assurer la liberté et la vie de tous les captifs que pourrait contenir leur église. Timour y consentit; et suivant la tradition, son enceinte, élargie miraculeusement, servit de refuge à 70,000 prisonniers. Une autre particularité que nous ne devons pas oublier, c'est que ce lieu est le but d'un pèlerinage célèbre , comme pos-

theolog. Zeitschrift. horausgeg. Von Schleïermacher, deWette, und Lucke III, Heft., p. 226.

' Ce nom nous semble curde , et doit tenir à la racine persane kefch (ji^À^s, signifiant une chaussure.

2 Géogr. mod. de l'Arménie, Venise, 1806, p. 161.

3 Amcnapcrquilch.

sédant la châsse de saint Gaspar, l'un des Trois rois mages, venus de Y Orient à Bethléem de Juda \

Enfin , relativement aux Mogs , nous remarquons que le nom de Makin, donné par les Curdes à toute la race chaldéenne, à laquelle ils sont mêlés en certains lieux , doit être également dérivé du radical persan Mage. En retranchant la terminaison curde plurielle In, il reste Mali, mot analogue à l'autre transcription arménienne de Mok. Les Chaldéens nous ont affirmé que les Curdes attachaient une idée religieuse à ce mot ; et que, en les appelant de la sorte, ils veulent leur reprocher comme une Idolâtrie ancienne. Les Arméniens vivant parmi les Chaldéens ne sont point compris sous la même dénomination : ils sont nommés Fellahs, ainsi que les paysans de la Haute-Egypte.

§. IX. — Des habitants du pays d'Arzen et d'autres localités de

l'Asie Mineure.

A l'occident des Mogs était une contrée que les auteurs arméniens affirment avoir été, à différentes époques, sous la dépendance de leurs rois; et cependant les renseignements vagues et incomplets qu'ils nous en donnent prouvent que les habitants n'avaient point avec eux une langue et une origine commune. Saint-Martin en a étendu les limites jusqu'à Nisibe, Édessea et Merdin. Mais il nous semble que son territoire finissait peu au delà de Tigranocerte,

1 Géogr. mod. de l'Arm. - Certains auteurs syriens élèvent à douze Je nombre de ces nobles pèlerins , et nous ont transmis soigneusement leurs noms, dont les uns, chaldéens, et les autres, persans, prouvent que la tradition leur assigne justement pour patrie ces contrées orientales. Foy. WheU)ci,not. Tcrs. ad Matth., 2, l.-L'cmper. Midd., 175

a Mém. sur l'Arm., t. I, p. .153,

qu'on croit retrouver dans l'ancienne ville d'Àmcd '. Cette province portait le nom d'Aghdsnik'h, ou Arsnik'h; et, chez les auteurs syriens, elle est appelée Arzen , dénomination qui correspond à celle d'Arzanène et d'Arzane des auteurs grecs et byzantins2.

Les traditions chaldéennes de la bibliothèque de Ninive, consultées, au rapport de Moïse de Chorène, par Mar-lbas Catina , nous apprennent que deux fils du roi d'Assyrie , Sarazar et Adramelek , ayant tué leur père, Senhérib, ou Sennakérib, s'enfuirent près du roi d'Arménie, Sgaïort3, qui les accueillit honorablement, et leur céda le pays d' Arzen. Vagharschag, le chef de la branche des Arsacides d'Arménie, y entretenait un Peteschk, ou Commandant militaire, lequel prit ensuite le titre de roi 4. L'historien Jean VI mentionne les évoques de ce peuple , dont l'Église fut divisée par la double hérésie des Nestoriens et des Jacobites 5.

Le portrait que l'historien Thojuas Ardzérouni trace de cette population montagnarde, barbare, indisciplinée et parlant une langue tellement incompréhensible et obscure que les Arméniens lui ont donné le nom de Khouth, signifiant Embarras et Difficulté, démontre que , de son temps, elle était peu connue ; par conséquent , nous doutons

1 Tchamlch., t. II, p. 845. - Géogr. ancien, de l'Arm., p. 75, 81 . ■ Ammien Marcellin, lib. XV, cap. 7. - Procope, de Bel.pers., lib. II, p. 24.— Socrat.,lib. VII, cap. 18.

3 Bar-Hebraeus dans sa chronique, p. 208, confirme cette tradition.— Edit. des frères Whiston, p. 55. Ce document curieux des annales arméniennes a servi de preuve à la conjecture qu'Esar Haddon et Sarda napale sont un seul et même personnage, qui fut le dernier roi de la monarchie assyrienne.— Volncy, Rccher. nouv., part, II, p. 127,

4 Géogr. ancien, de l'Arm , p. 65.

* Assem., Bibl. orient., t. III. p. 2, p. 7:>3.

beaucoup que les souverains d'Arménie l'aient proprement soumise à leur domination. Comment ces hommes, qui ne reconnaissent encore présentement, ni l'autorité du sultan, ni la juridiction du Schah de Perse, auraient-ils cédé à des rois moins puissants , et divisés entre eux par des discordes perpétuelles?

Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons douter que les habitants ne fussent Ghaldéens. Moïse de Chorène nous dit expressément que le pays d'Arzen avoisine celui des Assyriens ' ; et Agathange, autre historien, qui vivait un siècle plus tôt , appelle cette contrée YAsoresdan , c'est-àdire l'Assyrie 2. Thomas Ardzérouni donne le nom de Thoukh 3 à la rivière qui , descendant des monts Sim et Sassoun, se jette, au sud-ouest, dans le lac de Van. Ces deux montagnes, que d'autres écrivains appellent Doros, le Taurus des Grecs , et qui sont confondues actuellement dans la chaîne de l'Arnos ou Arana , étaient autrefois occupées par les races illustres des Sanasouns , des Kénouniens et des Ardzérounis , descendants des deux fils fugitifs de Sennakérib. La portion de pays désignée sous le nom de Sassoun est habitée, selon l'auteur de la Géographie moderne de V Arménie , par une race mélangée, parlant un patois barbare, qu'on nomme encore Sasnetsi 4.

Le mot Arzen compose les deux autres noms des villes arméniennes, Arzingam, ou Eriza et Erez, et Arzeroum,

■ Lib. II, cap. 6, 7.— Lib. I, 5.

a Hist. d'Agath., Venise, 1835, p. 382.— Géogr. ancien, de l'Arm., p. 62, G3.

3 II faut peut-être lire KhouUi au lieu de Thoukh, nom de la nation même, suivant lui.

4 Édit. de Venise, 180G, p. 201,

c'est-à-dire l'Arzen des Romains ', ville qui fut formée des débris de la population de la primitive Arzen, située plus à l'orient, près des sources de l'Euphrate, lorsque les Turcs Seldjoukides la dévastèrent , l'an de notre ère 1 049 2.

Le même mot reparaît, sous les formes (ÏArz, Erz ou Ardz, dans une multitude de noms de lieux, sur la transcription desquels les historiens et les géographes varient. Nous avons, sur les bords du lac de Van , au nord-est de Khélath , la petite ville d'Ardzgé ; plus au nord , celle d'Ardjech, nommée Arsès par Constantin Porphyrogenète, et occupant le pays d'Arzea3. Ptolémée4 donne même le nom d'Arsissa au lac de Van, qui doit être la mer d'Arzen des auteurs arabes et turcs. L'Araxe , nommé aussi Aras, arrosait les limites méridionales de la province d'Arzakh , patrie des Aghovans, peuple ancien , peu connu et parlant une autre langue que les Arméniens. L'Ibérie renfermait le canton d'Erdsaï5 et la Géorgie, pays des Arsianiens. Sans vouloir trop étendre ces rapprochements, qu'il serait aisé de multiplier 6, nous ferons seulement remarquer que toutes ces dénominations analogues, répandues sur la surface d'un même pays , ne peuvent être raisonnablement attribuées au caprice du hasard, et qu'il

' Saint-Martin, Mèm. sur l'Arm., t. I, p. 69, reproche à Assémani d'avoir confondu ces deux villes d'Arzen , mais à tort. Ce savant les dislingue avec soin , et blàrne au contraire une faute dans laquelle Saint Martin est tombé, en expliquant Arzen par le mot Arz, Terre ou Pays.

a Cedrenus, t. If, p. 772, 773.

3 De administ. imp., cap. 44, p. 144.

4 Geogr. lib. V, cap. 13.

5 Géogr. dite de Moïse de Chorène, Saint-Martin, t. II, p. 359.

6 Géogr. ancien, de l'Arménie. Comparez les autres noms de vit lagcs, de forteresses, de montagnes , p. 385, 15, 451, 127, 11?, 289,

vaut mieux en chercher l'explication dans la langue dune race aborigène, qui le possédait anciennement \ Or, les Chaldéens, dans leur langue vulgaire, appellent actuellement un homme Arzeet Ourza, dans le sens du mot latin Vir, ce qui nous rappelle le peuple des Mardes , dont le radical persan et arménien exprime la même idée.

Cette remarque acquiert d'autant plus d'importance que, suivant le témoignage des auteurs anciens, l'Asie occidentale et surtout la partie désignée sous le nom d'Asie Mineure, sont vaguement présentées comme parsemées de populations distinctes des Grecs et des Perses par l'origine et le langage. Les Grecs les appelaient Barbares, mot qui exprime moins un manque total de civilisation qu'une civilisation ou une société différente des leurs. Suivant Homère3, lesCariens parlaient une langue barbare. Les Lycicnset les Ciliciens, d'après d'anciennes inscriptions, paraissent rentrer dans la famille syrienne ou, suivant nous, chaldéenne3.

126, 109, 129.— L'auteur de cet ouvrage range à l'article des lieux inconnus tous ceux qui étaient compris dans le territoire d'Arzen.— Ibid., p. 74,87.

' A cinq lieues environ au nord-est de Van , est un autre lac, que nous avons côtoyé, et qui peut avoir cinq lieues de circuit. Il n'est point dessiné sur les caries , bien que l'auteur du Djihan-Numa l'ait mentionné, sous le nom d'Ovadjak-Gucul (Djih-Numa, p. 427). !1 est pois sonneux et couvert d'oiseaux aquatiques; mais les habitants se sont retirés assez loin de ses bords marécageux. Ils le nomment mer d'Ardjenk, ce qui me semble être un diminutif d'Arzen ou Ardscn, nom donné au lac de Van. Le principal village voisin est aussi nommé de la sorte. Le colonel Shiel, dans la relation précitée, appelle ce lac Erchek, et évalue ta longueur à 15 milles anglais. — Bar-Hcbraeus (Cbron. syr., p. 176) nomme la Chaldée Beilh Cardouié ve Arzanaiè, c'est-à-dire le pays des Carduiens, ou Carduchiens et du peuple de l'Arzcn.

3 Iliad. II, 807.

3 Mém.de Saint Martin, Journal des savants, 1821, p. 244.

Jablonsky, dans une dissertation savante, a démontré que !a langue des Lycaoniens était celle des Assyriens ; et il pense en outre que les habitants de la Cappadoce parlaient un dialecte analogue '. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Hérodote14 nomme Syrien le peuple de cette province, illustrée par la dynastie des Ariarathes ; et Strabon , qui vivait au milieu d'eux , les distingue des Syriens vivant sous un ciel plus chaud , par le nom de Leuco-Syriens ou Syriens blancs. Si, d'après les Tables de Moïse3, les Lydiens peuvent être considérés comme fils de Lud, ils étaient des descendants de Sem. Si Strabon parle avec si peu de précision de la Paphlagonie et de ses habitants , c'est sans doute qu'il y avait entre eux et lui une barrière plus infranchissable que la chaîne du Taurus, qui sépare leur plateau de la riante vallée d'Amasie. Avant la guerre et la conquête de Troie, qui signale, dans l'histoire ancienne, l'invasion et les conquêtes des Grecs en Asie, les peuplades dont on nous a conservé le nom, et qui étaient éparses dans la Bithynie, la Galatie, la Pisidie et la Phrygie avaient, sans doute, plus ou moins d'affinité avec la famille dite araméenne.

Les Arméniens, malgré l'analogie apparente du nom d'Aram , auquel leurs historiens rattachent celui de la nation 4, ne peuvent néanmoins être classés dans cette catégorie. Ils appartiennent à une race complètement séparée des peuples araméens par le caractère , les mœurs, l'origine et le langage. Il est même indubitable qu'ils ne

■ Opuscula, disquis. de liiig. Lycaon., t. III, p. 3. * Hérod., I, p. 72.

3 Genèse, X, 22.— Josèphe, Antiq., t. I, cap. VI.— Bochart-Phaleg., lib. II, cap. 12.

4 Moïse de Chorène, lib. I, cap. il, p. 34.— Schroder, dissert., p. 16. - Bochart Phaleg., lib. I, cap. 3, p. 24.

prirent possession de leurs montagnes qu'après en avoir chassé ou asservi la population aborigène, comme l'indique le Combat épique d'Haïg ■ contre le roi des Assyriens, Bélus, qui ouvre l'entrée de la race arménienne sur la scène historique.

§. X. — Que les Chalybes du Pont sont réellement des Chaldéens.

Les vestiges des Chalybes vaincus se perpétuèrent pendant des siècles au milieu des conquérants, comme nous le fait comprendre Xénophon, qui parle d'une race disséminée sur les bords de l'Araxe, sur ceux de l'Arpa-Sou, qui se jette dans l'Araxe, au-dessous d'Ani, et dans le pays de l'introuvable et problématique Gymnias*. En suivant les ramifications des, aborigènes , débris de la population chaldéenne de la terre d'Arzen, nous sommes conduits à une contrée plus septentrionale. Le nom ainsi que l'origine de ses habitants ont déconcerté la science des critiques. Nous voulons parler de cette population appelée diversement, Chaldéens3, Chalybes 4 et Chalcidiens5. Strabon , qui avait , sur ces contrées voisines de sa patrie des renseignements plus précis que le général qui les traversait avec ses dix mille, en fugitif victorieux, préfère le premier nom de Chaldéens, comme plus exact

1 Si nous lui donnons cette épithète , c'est que le style de Moïse de Chorène, qui sort du ton de l'histoire dans ce récit et dans plusieurs autres, ferait penser qu'il avait tiré ces renseignements de quelque poème national , conservé peut-être par les rapsodes de Daron.

1 Xénoph. Anabas., IV, 4, 18.— V, 34.— VI, 9. -VII, 8, 25.

3 Id. ibid., IV, 34.— VII, 8, 28.

4 Id. ibid.

- Diodore, lib. XIV, cap. 29.

et plus authentique; il ajoute de même que, s'ils ont reçu la dénomination de Chalybes et d'Alybes1, la raison en est que les noms de peuplades, surtout chez les Barbares, sont exposés à des changements qui les défigurent2. Le docte Rennel 3, après s'être décidé également pour le nom de Chaldéens, est tellement embarrassé de l'apparition de ces peuples au sein d'autres nations, qui leur sont totalement étrangères qu'il ne pense nullement à leur mère patrie, la Chaldée, et les prend pour une tribu de Scythes, venue du nord du Caucase4.

Quant à nous , d'après les considérations précédentes , nous ne sommes nullement surpris de trouver en ces lieux une branche détachée de la souche qui étendait au loin ses racines sur tout le sol de l'Asie occidentale. Les traits de la physionomie de cette race, vivant libre du joug des Perses 5, des Arméniens et des Grecs, et livrée à l'exploitation des mines de fer et d'acier, métal qui a même emprunté d'elle son nom 6, sont parfaitement conformes à ceux des peuples de l'Arzen, libres, insoumis et livrés anciennement à l'extraction des métaux que renferment leurs montagnes. Les écrivains arméniens les appellent Jergathahanks et

' Homère les place à l'est des Paphlagoniens, Iliad., II, 856. 3 Strabon, Geogr., lib. XIII, cap. 111. Pontus.

3 Illustration of the exped. of Cyrus, p. 233. — And probably the rcader vvill beof opinion that the name ought tobe written Chaldeans,

4 Illustration of the exped. of Cyrus, note, p. 285.— Hadji-Khalfa parle d'une plaine de Chaldéran, qui s'étendait au pied de l'Ararat, vers la mer Caspienne.

5 Xénoph. Anab., III, 12, IV, 1.

6 Stephan. Byzan. ex Chalybum regione ferrum quod ad aciem vei chalybem laudatur, p. 714. — Ammien Marcel., XXII, 8. — VirgiL, Géorg., I, h».— Enéide, VIII, 446.

Gabarahadals , ce qui veut dire : Hommes occupés à extraire et à travailler le fer et le plomb '.

Dans la langue chaldéenne , Sima , nom de la montagne Sim, qu'habitaient les mêmes hommes, signiGe encore Argent, renseignement philologique qui pourrait faire retrouver aux maîtres du pays des mines depuis longtemps délaissées. Si l'on puise à la même source, pour découvrir la signification de Gymnias, cette ville de Xénophon qui devait être le point central des ateliers et des exploitations des Chalybes ou Chaldéens, on saura que Goumaça et Goumatsa désignent une mine , un souterrain , étymologie plus satisfaisante que la conjecture de Rennel, qui, sur une assonance fort dissonante , identifie Comasour avec Gymnias »■

Enfin, nous dirons que le peuple anciennement maître des provinces actuelles du Schirvan et du Daghestan , et connu des auteurs grecs sous le nom à'Albains, ne peut , à cause de son langage particulier3, être considéré comme étant d'origine chaldéenne : sentiment qui contredit celui de leur historien Moïse Galgandevatsi 4, qui vivait au neuvième siècle de notre ère, et qui , comme Moïse de Cho-

1 Hist. de Thomas Ardzer., passim, et Géogr. ancien, de l'Arménie, p. 03, 64.

a Moi. Chor., lib. I, cap. 5, p. 15, 19, lib. Il, cap. 7, p. 97. — Renne!, ibid., p. 298.— En chaldéen , gamma signifie couper, tailler, et goumetha ou goumeça d'après la prononciation du Ih, désigne une fosse, un souterrain. Goumatsa a le même sens, voy . psaumes 7, 16, 67, 7. — Luc, 6, 39. — Comasour est le nom d'un village du pays de Pasen (Géogr. ancien., p. 387). En arménien , komatsor, mot qui a la signification de vallée de l'élable ou du bercail.

3 Moi. Chor., lib. III, cap. 54, p. 300.

4 Nous possédons actuellement cet ouvrage, dont nous nous proposons de soumettre l'analyse à l'Académie.

rêne, les fait descendre de Sisag, famille arménienne. Nous espérons éclaircir ce point , après avoir recueilli, dans les montagnes où vivent les prétendus fils des Àghovans, les restes de la langue qu'ils parlent. C'est avec moins de raison encore que quelques savants, trompés par une ressemblance de noms , ont confondu les Aghovans et les Afghans, tribus féodales, disséminées au midi de la Perse, et qui, plus que toutes les autres, nous rappellent les anciens Parthes. Les Afghans possèdent un dialecte analogue au persan primitif ; et ils n'ont point, selon M. W. Jones, une origine juive ou chaldéenne ' . Leur identité avec les Aghovans une fois supposée a conduit à les considérer comme des descendants d'Israël ; parce que le pays de Kir, où les Assyriens transplantèrent les tribus captives2, semble à des interprètes être la contrée qu'arrose le Kour ou Kur, le Cyrus des Grecs.

§. XL — Quelle était la nature de la langue de l'ancienne Chaldée.

Connaissant l'origine et la nature du peuple chaldéen et l'identité de ses races ou tribus, réparties sur toute l'Asie occidentale , il nous sera facile de traiter la question relative à son langage. Le lecteur comprend déjà toute l'extension donnée au nom de langue chaldéenne, que les philologues restreignent improprement au dialecte conservé dans quelques chapitres de Daniel et d'Esdras , lequel n'est qu'une de ses formes locales, convenant à une époque particulière. Partout où l'une des branches de cette nom-

' Hist. des Afgh. Constant., 1729, p. 22.— Tyahsen de Afgan. origine et hist. in comment. Gotteng., t. XVI, p. 45. — Recherch. asiat., t. II, p. 123.

* II, Rois, XVI, 9.- Am., 1,5. -IX, 7.

h. la

breuse famille dressa ses tentes ou bâtit des cités , le chaldéen était parlé, avec une unité qu'altérèrent progressivement le temps et la distance. Il subit le sort du langage des peuples de la presqu'île indienne, du plateau de l'Asie supérieure, de la Perse, de la Grèce et de ses îles, en un mot, de toutes les régions du monde. Chaque idiome primitif, en effet, s'est partagé et subdivisé en autant de parties qu'il y a eu d'individualités nationales créées au sein d'une même nation, par une sympathie ou un intérêt commun , ou par quelque autre cause sociale. Tels sont certains fleuves, qui, après avoir promené en de vastes contrées leur cours un et inaltéré , se versent à la mer par une infinité de bouches qui les épuisent.

La famille des Hébreux et des Chaldéens ', sortie de la même souche, avait originairement un même langage, auquel se liait , par des affinités plus ou moins étroites, toute la variété des dialectes parlés chez les descendants de Sem et les tribus chananéennes. Cette langue primitive reçut des enfants d'Israël isolés en la terre d'Egypte une forme spéciale que leur législateur inspiré éleva à une perfection telle que, entre les langues connues, elle semble la plus digne de parer de son vêtement le Verbe de Dieu se révélant à l'homme : car quiconque peut, avec le regard clairvoyant de la foi , pénétrer au delà du portique de la lettre, saisir et admirer l'harmonie intérieure et les justes proportions de ce merveilleux édifice, celui-là vénère le corps des Écritures , comme un sanctuaire divin , et comprend pourquoi les mahométans , qui nous ont emprunté religieusement jusqu'au respect des Livres Saints, érigent en article de foi que rien de semblable ne peut être le produit d'une

' I, Moïse, XXII, 22.

conception humaine. Lorsque le peuple choisi eut conquis la terre arrosée de ruisseaux de lait et de miel , sa langue vulgaire était encore assez conforme à celle de Chanaan et des tribus environnantes ; puisque la loi intervient souvent pour proscrire des relations qu'il voulait renouer sans cesse. Une analogie intime continua de l'assimiler à la langue chaldéenne, conservée plus intégralement, par l'effet de la constitution politique qui unissait les peuples civilisés de Babylone et de Ninive et tous les sujets relevant de leur double empire.

§. XII. — Que l'ancienne langue des Chaldéens s'est conservée chez le peuple qui porte actuellement ce nom.

La culture des arts et de l'industrie dans une société suppose celle des lettres. Or, les ruines , dont les masses imposantes perpétuent le souvenir de la cité de Nemrod , prouvent une connaissance consommée des lois de l'architecture et de la mécanique. La science devait avoir reçu de ce peuple des développements proportionnés. Les récits d'Hérodote, confondu d'admiration par la magnificence des jardins de Sémiramis et par l'élévation gigantesque des murs, dont l'enceinte enveloppait un circuitde douze lieues, ne sont plus rangés parmi les fables. La classe des pontifes ne pouvait expliquer les révolutions célestes sans une connaissance profonde du calcul; et les sages de la Grèce n'auraient point été attirés à ses écoles , si un savoir réel n'eût justifié leur célébrité. Des bibliothèques, riches du dépôt des archives nationales et d'autres trésors littéraires, que fouillaient encore des écrivains postérieurs à l'ère chrétienne , constatent suffisamment une activité féconde de

l'intelligence. Il en résulte que la langue, réglée et assouplie partie nombreux écrivains, devait exprimer élégamment les nuances les plus délicates de la pensée.

Nous ne comprenons donc pas pourquoi cet idiome , le môme que l'idiome improprement appelé araméen par des savants qui en excluent la langue chaldéenne, comme étant médo-persane ', serait abaissé, entre les langues sémitiques, au rang du plat allemand des dialectes germains. Les monuments de 1ère littéraire chaldéenne ont universellement péri ; et, nous le répétons, l'on ne peut regarder comme tel le dialecte auquel l'on donne communément le nom de chaldéen, et qui n'est qu'un mélange d'hébreu et de la langue parlée à Babylone pendant la captivité a.

Dès une haute antiquité, la barrière de l'Euphrate, interposée entre les tribus chaldéennes de la Syrie et celles des contrées plus voisines de la Perse, établit la diflerence du dialecte occidental et oriental, laquelle s'est perpétuée dans les temps modernes sous la double dénomination de langue Syriaque et Nestorienne. Toutefois, cette distinction devait provenir, comme aujourd'hui, plutôt du son vocal des mots que de leur nature radicale; puisque, aux siècles les plus florissants de la littérature syriaque, un de ses meilleurs écrivains , Grégoire Bar-Hebrœus , rédi-

1 HolTm., Gramm. ayria. Prolcg., p, 3.

' Plusieurs écrivains distingués par leur savoir philologique semblent protester contre cette fausse acception du nom de langue chaldéenne. Tel est George Amira, qui , en 159G, publiait sa grammaire, justement estimée sous le titre de Grammaire syrienne ou chaldéenne. Jo.Buxtorf a écrit trois livres d'une grammaire araméenne , c'est-à-dire chai déenne et syrienne. Brem., 1G1G.- Hottinger donne à sa grammaire le nom de Clialdèo-sy Henné . Turic, 1G52. — Jo. Wilh Hillingcr prouve, dans sa grammaire publiée à Wit, 1C79, que la langue chaldéenne et samaritaine est la même que la langue dite Syriaque.

geait son histoire à l'extrémité de la Chaldée orientale, dans un style commun aux doctes religieux des cloîtres du Liban. L'un et l'autre dialecte seraient désignés avec plus de justesse par l'unité nominale de Langue chaldéenne ; puisque tous ceux qui la parlent ou l'écrivent sont des descendants des Chaldéens, et qu'elle est la langue de leurs pères modifiée par le temps, et ses révolutions. Le nom de Syriaque a prévalu ; parce que la Syrie a été plus universellement le centre du mouvement intellectuel de l'esprit chaldéen, réveillé par l'apparition de la foi chrétienne.

Mais précisément, Faction extérieure des civilisations grecque , romaine et arabe, dont le triple reflet rejaillit de la même contrée sur les Chaldéens, contribua pernicieusement à altérer la pureté primitive de leur langage, qui fut envahi par des termes et des locutions étrangères, sans qu'une indigence réelle nécessitât cet emprunt. Soumis surtout à l'influence diamétralement opposée du grec et de l'arabe, le chaldéen chercha à combiner et à réunir en soi le double génie de ces deux langues, alliance contre nature, qui le priva de son caractère original'. Il ne prit point néanmoins le parti désespéré du persan , qui , ne pouvant soutenir la concurrence de l'arabe, importé dans l'Iran avec son symbole et sa loi victorieuse, passa avec lui l'humiliant traité de vivre à ses gages et de son fonds, en s'affublant des lambeaux de sa riche parure. Il tint pied en Syrie contre son frère rival, durant plusieurs siècles ; et, s'il en fut chassé, il a la gloire de ne lui avoir point cédé le poste inabordable de ses montagnes natales, où il vit rude, pauvre et inculte , il est vrai, mais libre et indépendant.

' La vanité des écrivains, aimanta étaler aux yeux du lecteur la connaissance des idiomes les plus étrangers, fit passer dans la langue

Nous l'avons surpris dans la vallée occidentale de l'ancienne Médie, près du pays des Curdes, et notre joie de le retrouver a été grande ; car des voyageurs l'avaient déclaré défunt1 ; et les savants avaient cru à leur témoignage a. Vivant en société avec le turc semi-oriental de la tribu des Afchars et lecurde-bulbassi, et ayant des rapports fréquents avec le persan, dominateur officiel du pays, il a sans doute un air de famille moins frappant et moins caractérisé que dans ses montagnes, où il subsiste en maître , loin du contact d'hôtes importuns. Mais comme l'ombrageux amour des montagnards pour leur liberté rend actuellement périlleuse la tentative d'une visite , nous avons dû nous contenter , en attendant, d'un chaldéen plus facile et plus complaisante se laisser connaître. L'altération de ses traits doit être peu sensible ; puisque les habitants de la plaine et de la montagne communiquent entre eux sans difficulté , et croient parler une langue commune. D'ailleurs, nous ne sommes point sans espoir d'étudier plus tard cette dissemblance , si Dieu bénit et ratifie notre dessein de pénétrer dans ces lieux inaccessibles, sous la bannière de la foi catholique, qui doit aujourd'hui les reconquérir.

syriaque jusqu'à des mots de la langue franque parlée par les croisés , bien qu'elle fût fournie de termes abondants pour les exprimer.

' Volney, Voy.cn Syrie, t. I, p. 321. — Niebuhr avait observé avec plus de justesse que, dans le voisinage de Damas et aux environs de Merdin et de Mossoul , les chrétiens parlaient un langage qui devait être le syriaque et le chaldéen. — Voy. en Arabie , t. II, p. 352. — Descrip. de l'Arabie, p. 81.

2 Hoffm. Proleg.,p. 36. AntiquamSyrorum vernaculam interlinguas mortuas esse rcfcrendam, non temere statuisse nobis videbamur.

§. XIII. — De la prononciation, de l'écriture et de l'alphabet des

Chaldéens.

L'examen d'une langue aussi vieille et la comparaison de son état ancien et actuel sont un fait non moins curieux pour le philosophe, étudiant les procédés de l'esprit humain et les lois qui le régissent dans le cours des âges , que pour le philologue , avide de vérifier les vicissitudes et les mutations de la forme si changeante que revêt la pensée traduite par la parole. Nous chercherons à satisfaire l'un et l'autre dans l'esquisse qui leur offrira la représentation du chaldéen vulgaire.

La cause première de sa conservation est le christianisme , qui , renouant les fils épars et rompus de la société chaldéenne, défendit sa nationalité, attaquée successivement par l'Empire Romain, idolâtre , par la Perse, imbue du magisme et par les peuplades arabes et turques, converties à l'AIcoran. Les traditions , le dogme et le rit chrétien interprétés élégamment dans le corps des Ecritures , des canons et de la liturgie ont été le signal et le commencement de la nouvelle ère littéraire ouverte à cette langue par la foi. Le culte l'a perpétuée, fixe et inviolable comme lui; et elle est demeurée la langue littérale , à côté de la langue du peuple, qui s'en écarta bientôt, pour passer par les phases d'une métamorphose sans fin. Combien donc est sage la pratique de l'Eglise, adoptant une langue à elle, qui , sanctifiée et fixée par sa liturgie, se conserve ensuite, sainte et inaltérable, au lieu de subir les profanes changements de celle que parle le vulgaire. Si l'innovation des églises réformées avait été adoptée dans ces contrées , il n'y aurait jamais en pour nous , dans cette partie de l'Asie , de langue et de

littérature chaldéenne, arménienne et géorgienne. Ce qui les a créées et perpétuées , c'est précisément cette loi ecclésiastique.

D'abord , la prononciation des Chaldéens orientaux doit être beaucoup plus conforme à l'ancienne ' que celle des Maronites et des Jacobitesaqui ont recomposé leur système

' Les motions sont au nombre de six, ainsi classées :

Ptaka , a

Zkapa à.

Zlama è, î, é.

Rvaka. ô= il égale le dhamma arabe.

Rvatsa ou.

Khevatsa i.

' Seulement, fidèles à observer les lois d'adoucissement ou d'aspiration, qui règlent ici , comme dans l'hébreu, la prononciation des sii consonnes b, d, g, k,ph, Ih, ils disent Ava,Pèrezl Tliça, Fille, lef/i ayant dans ce cas , le même sorç que dans la langue anglaise. Schultens (Instit. aram., p. 114) dit: 0 ^p* « Non abrupte effertur Pkad, sed inter-

veniente quadam aeris impulsione, sonatur vel Pàkad, vcl Pè'kad» Cette observation est contraire à la prononciation des Chaldéens , qui disent Pkad, sans indiquer même, par un son analogue à notre e muet, l'absence de la motion qu'ils nomment Mapoulta, ou Motion tombée. Voy. Hoffm., Gramm. syr., p. 104. — Nous ajouterons quelques remarques, propres à éclairer certains points, que M. Hoffmann, privé de tout rapport avec les Chaldéens, n'a pas exactement expliqués dans sa grammaire. Nous voulons parler du chapitre 17, p. 106, qui traite du Dagesch forte. Le savant auteur sait parfaitement que les Syriens n'ont point, comme les Hébreux et les Arabes , un signe particulier pour exprimer le son redoublé de la consonne; mais il pense que le dialecte syrien seul n'admet pas sa réduplication, et qu'elle existe ailleurs. Il veut probablement parler des Chaldéens orientaux, puisqu'il cite le passage suivant d'Assémani : « Orientales (Syri) litteras geminant quibus Zckapha, seu (autdicere voluit) Pelacha adposita est, si prœcedant litterae motae vocali A seu I quas Petacham etRvassarn nuncupant, ita prof ev uni Al laha, kaddischa. »— Bibl. orient., t. III, p. Il, p. 379.— M. Hoffmann observe avec raison que les paroles d'Assémani sont obsnues. En effet , elles ne rendent point compte d'un fait, qui est le résul

de voyelles sur le système vocal des Grecs. Le son de YO dominant est un trait étranger à la physionomie des autres dialectes sémitiques. Ici, il est atténué par un accent plus sourd, comme chez les Arabes; et l'intonation finale de Y A qui le remplace est légitimée par le témoignage de la tradition ; puisque les mots chaldéens de l'Évangile, Talitha, Fille, Dama, Sang, sont écrits conformément à cette prononciation. Ce son fréquent n'est point monotone comme on le pourrait imaginer, le ptakha, ou A simple, vibrant tout autrement à l'oreille que dans les langues européennes.

En second lieu , l'écriture est exactement la même que celle du système graphique adopté primitivement pour la

tat non d'une règle grammaticale , comme on le supposerait, mais d'un simple accent vocal, tenant à la nature indéfinissable du Plakha. Dans Kaddischa , il n'y a point de rédupiication de lettre. Elle est rejetée par les Chaldéens de l'orient, comme par ceux de l'occident; mais le son de Kad surmonté du ptakah est vivement accentué, pour le distinguer du son long et traînant du zkapha. L'exemple d'AUaha, cité par Assémani , est donc faux, puisque l'alcp est accompagné de zkapha , ce qui l'allonge et le sépare des deux autres syllabes suivantes , en sorte qu'on dit Alaha. Quant au mot Abbas, il ne peut servir de preuve d'un usage ancien de redoubler la consonne. Les Chaldéens le regardent comme un mot pris, il est vrai, de leur langue , mais changé par les Arabes et les Grecs; car ils continuent de dire Ava, Père. Si , dans les formes verbales, il se trouve deux consonnes que les Hébreux unissent par un dagesch, comme à la voix Ethapal, le son du premier th, qui devrait se prononcer Ça, à cause du point euphonique qui le distingue de l'autre, étant supprimé, on sait dès lors que ce n'est pas la voix Eçpcel; voilà le seul moyen d'indiquer la coexistence des deux consonnes. Si la présence d'une lettre épeuthétique se rencontre dans un mot, où les Hébreux insèrent un dagesch fort comme Gibbor, Héros , elle sert, bien qu'elle ne se prononce pas , à compenser la rédupiication ; car Gabara, Héros, est tout différent du moi Homme, prononcé Gaura. A'mé, synonyme d'Ammin, mot hébreu qui signifie nation , est prononcé, comme s'il s'écrivait avec un seul JMim , et les deux points caractéristiques du pluriel le font reconnaître à l'œil.

transcription des saintes Écritures et de la liturgie , d'où elle a reçu le nom â'Estrangelo '. La représentation des voyelles, qui consiste dans la figure de deux points (:) différemment combinés, est passée sous une forme peu modifiée, dans le système graphique des Arabes, qui a été incontestablement emprunté des Chaldéens, soit que le Coufique ait été calqué sur un alphabet déjà connu des Himyarites, soit que le Nesid existât sous la forme actuelle, avant que les Arabes du Hedjaz reçussent d'Anbar ou de Hira l'écriture qui a donné naissance au coufique même. La configuration antique des lettres chaldéennes prouve qu'elles ont retenu, outre l'ordre et le nombre alphabétique, beaucoup des traits qu'elles avaient dans le système des premiers Chaldéens. C'est chez eux et parmi les Hébreux, leurs frères, plutôt que dans la Phénicie, qu'il faut chercher l'alphabet primitif, type du nôtre. La colonie de Sidon n'a point l'antiquité des monarchies de Babylone et de Ninive; et un peuple de marchands ne peut être l'inventeur d'une découverte, la plus belle qui honore le génie humain, si elle ne dérive point, suivant la croyance des anciens , d'une source surhumaine. Les Phéniciens, qui lièrent, dès le principe, des relations commerciales avec la Chaldée, en rapportèrent, comme un produit utile, cette connaissance, dont ils furent les courtiers , pour les peuples de l'Occident.

L'alphabet primitif des Chaldéens, que l'on a appelés Ba-

• Asséniani s'est trompé dans Pétymologie de ce mot , qu'il fait dériver du grec iTf-oyyuxoç^ondtCirculairCil. III, p. 2, p. 378. Il est beau coup plus juste de supposer, avec Michaëlis, Adler et Hoffmann, qu'il est l'abréviation des deux mots arabes J^a^^)\ j^Za», selralindjil c'est-à-dire, Écriture de V Evangile. (Proleg., p. 67.)

byloniens , est la source d'où sont sortis les alphabets dits phénicien, samaritain, araméen, de Carpentras , de Palmyre et probablement celui des Sabéens, peuple que nous croyons avoir une origine chaldéenne ». Nous pensons aussi qu'il est la clef de l'écriture cunéiforme, occupant le côté droit dans les inscriptions de Van et de l'Alvande 2. Lors-

1 On sait que le mot alphabet est composé des deux premières lettres Alpha, Bêta, commençant celui de tous les dialectes sémitiques, Lucain a dit :

« Phœnices primi, famse si creditur, ausi

« Mausuram rudibus vocem signare figuris. » (Phars., III, 220.)

Mais un poëte ne fait point autorité dans la science. Diodore de Sicile (lib. V, 74, éd. Wessel ) nous fait connaître une opinion assez répandue de son temps , d'après laquelle les Phéniciens auraient appris l'art d'écrire des Syriens, qui l'avaient inventé. Pline disait : « Litteras semper arbitror assyrias fuisse. » Plin., H. N., VII, 56. — Clément d'Alexandrie, dans sa première Stromate, accorde cet honneur collectivement aux Phéniciens et aux Syriens ; mais Eusèbe, Prépar. évang., X, 5, se décide en faveur des derniers. Selon M. Hoffmann, les Araméens et les Babyloniens sont, avec plus de probabilité que les Phéniciens , les inventeurs de l'alphabet. Proleg., p. 61. Or, les uns et les autres rentrent dans la grande famille chaldéenne. — Assém., Bibli. orient. , t. III , p. 2, p. 609, 714. —Le caractère dit JVeslorien est plus élégant et plus régulier dans ses formes que celui des Maronites. Tous ceux qui savent écrire parmi les Ghaldéens , n'emploient point d'autre alphabet dans leurs comptes et leurs correspondances. Ils n'y ajoutent que trois points (•.•) disposés sous le Ghimel, à la manière du Djim des Persans, lorsqu'ils veulent transcrire un mot de leur langue ou de celle des Curdes.

1 Nous avons copié, à l'aide d'une lunette, cette inscription , dont la première partie , conforme à celle qu'avoisine Hamadan , a été expliquée par M. Eugène Burnouf , dans le mémoire si remarquable qu'il publia en 1836. L'infortuné docteur Schultz, qui, dix années auparavant , explorait les mêmes lieux , la releva aussi , ainsi que toutes celles qui se trouvent dans le voisinage, avant d'aller périr sous les coups des Curdes , au passage du Pisan , petit ruisseau, éloigne de Baschqualan, à deux journées «le Salmas, vers l'ouest. L'inscription divisée en trois

que la puissance chaldéenne eut été renversée, à Ninive et à Babylone, par les monarques des Mèdes et des Perses, eeux-ci, voulant éterniser les souvenirs de la conquête parmi les vaincus, adaptèrent à leur idiome l'alphabet national qui décorait la façade des palais de Persépolis. S'il est plus compliqué, plus serré dans ses signes que les deux autres systèmes, appliqués au zend et au pehlvi , c'est que la consonne porte sans doute avec elle la voyelle, qui en règle et en détermine le son. La voie la plus sûre pour parvenir à son interprétation est peut-être une étude profonde du chaldéen, compris dans l'acception étendue que nous lui attribuons, et une connaissance du dialecte conservé chez ceux qui le parlent, avec d'autres notions traditionnelles, précieuses, comme tout ce qui est antique , et dignes d'intérêt, comme pouvant préparer à l'intelligence d'un mystère encore impénétrable à la science. Cette langue nous paraît aussi devoir expliquer les difficultés du dialecte que Michaëlis et Àdler ont appelé Hiérosolymitain , et qui est la langue des restes des Sabéens, ou Chrétiens de saint Jean , qui vivent près des frontières de l'ancienne Susiane. Enfin, le pehlvi même pourrait tirer de cette étude des éclaircissements utiles, en

colonnes, regarde le sud. Elle est gravée à la hauteur de 120 pieds environ , dans un roc taillé à pic. Elle est parfaitement conservée; et chaque trait de ses lettres, en forme de clous, et comme dessinées au burin, se détache à l'œil, avec une netteté digne d'exciter l'admiration de Moïse de Chorènc , le plus ancien auteur qui la mentionne. Depuis cet historien, treize siècles environ sont passés sur elle, sans l'altérer. Elle brave le temps, comme elle brava le vandalisme de Timour-Leng , qui voulut vainement y atteindre pour l'effacer. La colonne de gauche, interprétée par M. Burnouf, et celle de droite sont les deux seules de leur système qui se soient conservées en ces lieux. Toutes les autres inscriptions, assez nombreuses, appartiennent au système de la colonne mitoyenne , qui doit être vraisemblablement expliqué par le pehlvi.

achevant de dissiper les ombres qui couvrent le point dr transition des idiomes médo-persans et sémitiques.

§. XIV- — Résumé succinct des lois grammaticales du chaldéeu

moderne.

L'existence d'une langue peut être assimilée à celle de l'individu et de la nation qui la parle ; comme l'un et l'autre, elle a ses époques d'enfance, de jeunesse, d'âge mûr et de caducité. Son caractère reproduit nos qualités et nos vices. Elle est simple ou prétentieuse , chaste ou sans pudeur, discrète ou bavarde, énergique ou faible; et surtout, elle a plus ou moins de clarté. Quant à sa richesse, elle est moins dans son propre fonds que dans le génie qui en use et y dépose le trésor de ses pensées. Le trait distinctif de la langue chaldéenne , celui qu'elle a mieux retenu que les autres dialectes de la même famille, c'est une simplicité de formes, nobles et calmes , comme les patriarches dont les lèvres l'ont consacrée. Du radical sortent les dérivés , dans un ordre sensé et logique, et avec des nuances délicates, qui rappellent l'état d'une société primitive1. La phrase est économe de mots; et elle resserre la pensée dans des limites précises, qui l'empêchent, comme en hébreu et en arabe, de s'écarter de la droite ligne, et de s'enfuir par des détours où l'esprit s'égare.

1 L'idée d'Évangile s'associe à celle de Foi, d'Espérance, d'Aliment et de Longanimité. Amia, qui, dans la liturgie, s'unit fréquemment au nom de Dieu, avec le sens d'Agneau, dérive d'un radical signifiant Verhe et Parole. L'idée de Pudicilé tient à celle d'un vin acre ou aigri. Le teite de saint Paul , que nous traduisons : « La lettre tue et l'esprit vivifie , » a, dans la version chaldéenne , ce sens: «C'est le Livre, Klava, qui tue, et l'esprit qui vivifie » : argument encore plus manifeste contre les protestants.

La langue vulgaire est douée du même avantage, quoiqu'elle ait toutefois beaucoup perdu de son originalité native. Tel devait être son sort , quand on considère la position géographique et sociale de la Chaldée. Centre de l'occident de l'Asie et environnée de nations qui ont eu assez de force pour surmonter la sienne, elle a retenu dans son langage les traces de ces rapports, dont l'empreinte plus ou moins profonde en fait connaître la nature et la durée. Les Persans, les Grecs, et surtout les Arabes, y ont introduit des éléments étrangers ; et, depuis cinq siècles que les Turcs cernent et pressent les Chaldéens sur plusieurs points, l'idiome tatare a altéré le leur, par son alliage hétérogène. Quant aux Arméniens, ils n'ont jamais eu une influence politique assez stable, pour avoir prise sur un peuple dont la nature, le caractère et la langue sont complètement différents; et, s'ils les dédaignaient comme incivilisés et parlant un jargon barbare , ceux-ci leur ont toujours prodigué libéralement le môme mépris.

La langue d'un peuple est un édifice national, dont la structure représente le génie et l'état de la société. Si le style en est pur et sans mélange, une même conception a présidé au plan. Son architecture est-elle mélangée, ou des ornements accessoires ont-ils été ajoutés postérieurement, on connaît qu'il a été retouché par des mains étrangères. Quelquefois la façade et les dehors sont totalement changés, et il n'est resté de l'édifice que les fondements et les colonnes qui le supportent. Ce sont là des éléments indestructibles, qui attestent un passé vénérable et qui ne disparaissent qu'avec la nation elle-même.

Ils sont formés des radicaux, correspondant aux notions qui représentent l'ordre immuable et suprême de la pensée.

Tels sont les mots Dieu, Religion, Bien et Mal, Ame, Esprit, Mort, Vie, Justice, etc. , qui ont échappé , dans le chaldéen, comme les idées qu'ils réveillent, à toutes les altérations du temps et de la barbarie. Le peuple n'a point perdu ni rejeté ce précieux legs ; et il en use comme faisaient ses pères. Autour de cet ordre , se groupent des notions contingentes et variables de leur nature ; mais qui , fondées sur les nécessités de la vie, en reçoivent comme un cachet de stabilité. Ainsi sont les termes exprimant l'action de boire, de manger, de voir, d entendre, dégoûter, de dormir, de marcher. Les noms des membres et des organes principaux du corps sont analogues à ceux de la langue littérale, ainsi que les radicaux désignant le ciel, la terre, le feu, Veau , X année , les saisons, \ejour, la nuit, le froment, l'orge , le cheval, Xâne, et tous ces autres objets qui , variables de leur essence, participent par leur présence ou leur retour périodique à une sorte d'invariabilité relative. Si nous pénétrons dans l'intérieur du système grammatical coordonnant les lois du langage actuel , la première observation qui nous frappe c'est que le chaldéen a suivi dans sa dégradation la même marche que toutes les autres langues illustrées par un règne littéraire, et réduites au rôle de langues dites Vulgaires. Elles ont été dépouillées du luxe des ornements, etaflranchies de règles compliquées qui pouvaient paraître gênantes, mais qui étaient nécessaires à leur dignité extérieure. La simplicité progressive, vers laquelle elles tendent, ressemble beaucoup au négligé dans la parure, même à la nudité. Telle est, dans l'Asie occidentale, la condition de l'arménien , de l'arabe et du grec. L'homme ou la société qui les parlent ont aujourd'hui , comme autrefois, les mêmes moyens d'exprimer leurs pensées ; mais l'esprit

ni l'oreille ne sont plus flattés par des sons harmonieusement combinés; et un sentiment pénible affecte le philologue qui, en parlant ces langues ou en les entendant parler, est toujours involontairement porté à comparer leur passé avec le présent.

Les pronoms, expression simple et directe du Moi, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus vivace et de plus immuable dans l'homme, sont aussi l'élément le moins variable des langues '. On les entend proférer par la bouche du peuple, dans la Chaldée et dans l'Arménie, tels qu'on les lit dans les livres. L'affixe , autre pronom , particulier aux langues sémitiques, et qui s'attache aux désinences des verbes, des substantifs et des prépositions, en caractérisant les nuances des personnes auxquelles il se rapporte, est parfaitement reconnaissable dans toutes ses formes a.

L'esprit de simplification présidant à la composition, ou plutôt, à la décomposition des langues modernes, a retranché toutes ces voix qui enrichissent la conjugaison des dialectes sémitiques, et que l'arabe reproduit avec toute la variété et la subtilité de leurs distinctions \ Comme chez

■ Les pronoms de la première et de la seconde personne du singulier sont, dans le chaldéen vulgaire, les mêmes que dans le chaldéen littéral. Les terminaisons pronominales1, soit masculine, soit féminine de la troisième personne, se sont allongées ; et , au lieu de Eau, lui, on dit Auvaha , au lieu de Haï, elle, on a Aiaha. Les pronoms du pluriel Aki, Aktouk, Enni sont les mêmes pour les deux genres.

s L'affixe des noms prend pour auxiliaire le D , ou Dalelh, qui a le sens de notre article De. Ainsi l'on dit Ktava dii, diouk, d'auvaha, masc, Diak, Diiaha, fémin.: le livre de moi, de toi, de lui, de loi, d'elle; et, au pluriel, nous avons Diian, Dioukoun Denni , pour les deux genres. Dans les verbes, l'affixe s'ajoute immédiatement aux personnes de la conjugaison , presque exactement comme dans le dialecte syriaque.

3 II n'y a ni Eçpeel , ni Paël, ni Ecpaal , voix exprimant l'action

nous, le verbe se partage entre les deux grandes catégories d'Actif et de Passif, mais sans recourir pour celle-ci à l'intervention d'un verbe substantif.

Le nom est fixe et invariable dans sa désinence , qu'il soit ou non dans la dépendance d'un autre ; et il ne connaît point l'état que les grammairiens ont appelé Emphatique.

L'adjectif a conservé l'inflexion Tha pour le féminin ; mais il confond les deux genres dans la terminaison plurielle.

L'esprit habitué aux études grammaticales saisira, à travers ces notions concises et nécessairement incomplètes, les traits principaux qui composent le signalement de la langue moderne des Chaldéens. Pour caractériser plus complètement sa physionomie particulière, nous rappellerons que les Hébreux, descendant de Nachor, comme les Chaldéens, nous offrent dans les débris de leur langue et de leur postérité proscrite et errante les preuves de cette étroite parenté. Tous les Juifs , qui , au nombre de plusieurs milliers, habitent les vallées de Salmas, d'Ourmi, les frontières orientales du Haut-Curdistan et les

énergique, passive intensitive, réciproque et réfléchie de l'agent. L'actif seul est usité , et ses temps sont le passé; une espèce de présent formé de la réunion du pronom au participe; le futur, précédé de Bed, radical emprunté à l'arabe vulgaire et dont le sens, tiré primitivement de l'arabe littéral, nous paraît correspondre au S hall des Anglais et au JVerde des Allemands ; l'impératif, qui n'a que les secondes personnes, identiques au masculin et au féminin , et l'infinitif, qui est un nom d'action , suivant ordinairement la préposition Qua ou Ka, qui a le sens de Pour. Ka est peut-être le Ki des Persans chaldanisé. Le passif est réformé, d'après le système moderne, au moyen d'un auxiliaire, Piacha, qui a le sens de Rester, et qui se conjugue comme les autres verbes unis au participe de la voix objective ; ainsi J'ai été aimé se traduit par Je suis resté aimé.

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