‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en Orient (volume 3)Chapitre 16 sur 35 · II · texte numérisé non relu

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des Éthiopiens ', dont le langage a les plus intimes analogies avec le chaldéen; ou, ce qui est plus vraisemblable , ces aborigènes étaient des tribus de la famille sémitique qui avaient pris antérieurement possession du sol, et qu'avait asservies à sa domination le premier homme Violent. Dans l'un ou l'autre cas , ils ne pouvaient parler un idiome différent de celui des peuples dits sémitiques et araméens , trait essentiel de leur caractère, sur lequel nous ne pouvons trop insister , parce qu'il les fera reconnaître dans leur confrontation avec un peuple plus moderne. La nature du dialecte samaritain, né du mélange des Babyloniens et des Erékiensaavec les restes de l'ancienne population , dans le territoire de Samarie , prouve la justesse de cette observation.

§. IV. — De Ninive) second établissement social des Chaldéens.

Peu après que Babylone eut été bâtie sur les rives de l'Euphrate, une autre ville, non moins célèbre et aussi florissante, s'éleva plus au nord, sur les bords du Tigre. C'était Ninive. On a prétendu qu'elle avait également pour fondateur Nemrod : opinion qui contrarie le texte sacré, et qui s'oppose à l'interprétation généralement reçue 3. Ce qu'on

1 I, Moïse, X, )0. — Id. ibid., 7, 8.

1 Esdras, IV, 9.— Ce peuple, faisant partie des colons transportés en Palestine de la Babylonie , de la Susiane et du pays des Elymécns , habitait vraisemblablement la ville d'Erek.

3 D'après ce sentiment, on établit une liaison qui n'existe pas entre le verset 10 et 11 du chapitre X précité (Genèse); et l'on veutqu'Assur soit un nom de pays, bien qu'il fallût alors grammaticalement le signe de l'accusatif; au lieu d'être le nom du fils de Sem. (id. ibid. 22 ). En outre, on est en désaccord avec les auteurs profanes, qui, loin de constater cette identité, appellent Ninus le fondateur de Ninive. (Diodore de Sicile , t. II, cap. 1 . Ctésias.) — Les écrivains arméniens donnent seu-

peut admettre avec vraisemblance, c'est que Ninive fut assujétie de bonne heure aux souverains de Babylone. Bar- Hebraeus dit effectivement l que, au temps d'Arpaxad, cinquième roi de Babylone, le monarque d'Assyrie se récolta contre les Chaldéens, dont la puissance avait faibli, et les vainquit, ainsi que les Mèdes. Dès lors ce royaume acquit rapidement une grande extension ; puisque le faux prophète Biléam menace déjà de la vengeance des Assyriens la tribu chananéenne des Kénites, errante sur la rive orientale du Jourdain.

Le nom de Chaldéens donné constamment aux habitants de Babylone par Bar-Hebraeus , historien de la même nation, qui avait sous la main des ouvrages anciens, actuellement perdus, concorde avec la tradition orale que nous avons recueillie sur les lieux où il naquit, et qui fixe aux environs de Bagdad l'établissement primitif des tribus chaldéennes. Les témoignages populaires ne sont point à dédaigner chez les nations de l'Orient. Foulées depuis des siècles par de durs oppresseurs et consolées seulement par les souvenirs du passé , elles persistent dans leurs coutumes, avec une persévérance incompréhensible à notre mobilité inquiète2.

lement à Nemrod le nom de Bel , qui peut lui convenir à raison de la signification de Maître ou Seigneur, ou bien parce qu'il éleva à Thon neur du dieu Bélus un temple , supposition que conflrmeraientles traditions persanes , qui font de ce prince , d'après l'autorité de l'Alcoran , l'inventeur et le propagateur de l'idolâtrie sur la terre. ( Voy. le Rouzet-el-Sefah de Mirkoud, et Bibl. orient. d'Herbelot.)

■ Bar. Hcbr.Syr.,Chr., p. 11.

a C'est ainsi que nous avons vu avec étonnement le nom de Rouchenaq, fille de Darius Codoman , porté par une simple paysanne du pays d'Ourmi. (Bar. Hebraeus, chron. Syri., p. 9.)

Les Babyloniens représenteront pour nous les fils aînés de la famille chaldéenne, dont la branche la plus illustre est ensuite celle des descendants d'Assur. Le peuple de Ninive ayant secoué le joug de son rival , le peuple de Babylone conserva longtemps la supériorité nationale, qu'il devait à son ciel moins énervant, et surtout à ses montagnes , dont la nature rude et pauvre rendait plus capables de fatigues et plus avides de conquêtes les tribus qui les habitaient. En effet, Salmanassar, le destructeur de Samarie, l'aurait-il repeuplée avec des colons babyloniens, si ceux-ci n'avaient été ses vassaux1? Depuis Amraphel%roi de Sinéar, qui, ligué avec le roi d'Élam, livra la guerre aux chefs de plusieurs tribus chananéennes, l'Écriture Sainte garde un silence absolu sur les souverains de Babylone; tandis quelle mentionne les monarques d'Assyrie3. C'est que ceux-ci exerçaient une autorité suprême sur la Babylonie, dont le chef, préposé par eux, ne remplissait que les fonctions subalternes d'un viceroi. Tel était Mérodach-Baladan , cité par Ptolémée sous le nom de Mardokempadus , qui proposa au roi de Juda de lui prêter appui contre les Assyriens4. La force seule contenant dans le devoir ces gouverneurs d'un ancien empire, leurs efforts pour s'affranchir des liens dune suzeraineté incommode entraînaient l'Etat dans des révolutions perpétuelles. Mérodach-Baladan , usurpateur de la couronne, enlevée à un prince que Bérose nomme Acise 5, ne

• II. Rois, XVII, 24.

2 I, Moïse, XIV, 1.

3 iv, Moïse, XXIV, 24; psaume LXXXIII, 9; II, Rois, XV, 13; Isaïe, VII, 6; II, Rois, XVI, 5-8.

* II. Rois, XX, 12.— Isaïe, XXX IX, i.

5 Ctaron. Armén. d'Eusèbe, t. II p. 42, 43.

jouit que six mois des fruits de son forfait ; puisqu'il fut renversé parBélibe , ouÉlibe ,queSanhéribe combattit comme rebelle et traîna captif à sa capitale, après avoir mis à sa place son propre fils Esarhaddon ' . La nécessité de comprimer ces dissensions intestines obligeait le monarque de Ninive à entretenir dans Babylone une garnison assez forte pour assurer sa suprématie politique.

Ces guerriers étaient des Chaldéens d'Assyrie, ayant une origine et un langage communs avec les habitants de Babylone2, mais beaucoup moins avancés dans la civilisation. Peuple pasteur et montagnard , il est dépeint par le prophète Habacuc3 avec de sombres couleurs. Cette colonie militaire, qui forma dans la suite une garde prétorienne, comme celle des janissaires et des mamelouks , retirant et conférant le pouvoir, suivant ses intérêts ou ses caprices, n'aurait-elle pris possession de Babylone qu'au temps de Salmanassar? Le prophète Isaïe les appelle un peuple nouveau ^. De là on a conclu que les Chaldéens étaient nonseulement un peuple distinct des Assyriens, mais que au lieu d'entrer en conquérants dans la Babylonie , ils avaient été vaincus par les Assyriens, leurs ennemis , qui , pour les retenir plus sûrement dans la servitude, les avaient transplantés dans des contrées désertes5. Puis , suivant la même

' Isaïe, XXXVII, 37, 38.

a Jérémie, XXIV, 5.— XXV, 12.— Ezéch. XII, 13.— XXI, 27.

3 Hab. I, 6,14.

4 Isaïe, XXIII, 13.

5 Michaëlis Specileg. geogr. Hcbr. exterae, p. II, p. 77, 103.— Orient, biblioth., XVII, 2G4. Supplem. adlex. Hebr., p. 1367.— Ritter, Geogr. Asie, V th., §. 50, p. 798.— Adclung Mithrid., I,p. 314.— Eichorn Report, VIII, 113.- Gescnius, Comment, ad Isaïe, XXIII, 13. — Hoffms, gramm. Syria., p. 4 , 16. — Norberg, de Chaldœis septenlr. originis in selectis opusculis academicis, p. 111, p. 160.

interprétation, cette race, au lieu d'être sémitique, serait médo-persane ; et le Curdistan aurait été le lieu assigné pour son exil.

§. V. — Le témoignage du prophète Isaïe confirme et ne détruit point notre opinion.

D'abord , voyons ce que dit le prophète. Le verset en question est détaché d'un chapitre où il se propose de ramener le peuple juif à des sentiments humbles et à une crainte salutaire des châtiments de Dieu. Les prospérités de la terre s'évanouissent comme un songe ; pour le prouver, il met en scène Sidon , environnée de toute la pompe de sa puissance ; et il se demande qui a forcé ses citadelles et ruiné ses palais. «Regardez, dit-il, la terre des Chai- « déens, ce peuple qui n'était pas, et qu'Assur avait établi « dans des lieux désolés'.» Voilà les instruments de la vengeance céleste. Sans doute Isaïe fait allusion à la conquête de la Phénicie par le successeur de Thiglathpilesar, Salmanassar, ce roi qui éleva la monarchie assyrienne au plus haut degré de gloire, en rendant tributaire Hosée, roi d'Israël % et en saccageant Samarie, dont il dispersa la population captive dans la Mésopotamie , l'Assyrie et le pays des Mèdes. De ces paroles si concises, comment induire que les Chaldéens sont un peuple moderne et des soldats mercenaires, que le souverain deNinive incorporait dans ses armées , soit qu'il leur donnât une solde , soit qu'il exigeât ce service comme prix des terres assignées à leurs colonies? Pourquoi ne pas s'attacher au sens premier et

1 nia nS Dvn m dhud yiN jn.

5 II, Rois, XVII, 3.

naturel du texte , qui rappelle seulement ce fait : que les Chaldéens ne commencèrent à devenir un peuple, que lorsque le fondateur de Ninive, Assur, les réunit aux bords du Tigre. Ce témoignage, interprété de la sorte, acquiert d'autant plus d'importance qu'il confirme la communauté d'origine de la population des deux grandes capitales, comme nous le disions précédemment1.

Si on explique l'expression de peuple Qui n'était pas, dans le sens de Nouveau , de Moderne, comment concilier ces paroles avec celles du prophète Jérémic, qui appelle les Chaldéens un peuple aussi ancien que le monde2? De plus, à quelle famille rattachera-t-on les Chaldéens de la ville d'Ur, patrie d'Abraham? Étaient-ils les mêmes que ceux mentionnés par Job, et que ces tribus, placées dans la Mésopotamie par le prophète Ezéchiel , sur les rives du Chaboras3? On ne résout donc aucune difficulté en distinguant des autres tribus ces Chaldéens, conquérants de la Babylonie et de la Phénicie, et en leur assignant une race différente. Tout, au contraire, devient compréhensible et net, en considérant chaque tribu de ce nom comme autant de branches d'une seule ancienne famille, éparse dans la terre de Babylone, dans la Mésopotamie , dans la Syrie occidentale, et dans tout le royaume d'Assyrie.

1 Hérodote, l'historien de la Grèce qui donne sur ces contrées les renseignemenis les plus précis, nous représente les Assyriens et les Chaldéens comme un seul peuple que le roi de Perse avait pris à son service. Liv. VII, §. 63.

a Jér.,v, i6, Dirwn iu

3 Job, I, 17.- Ézéch. 1, 3.

§. VI. — Des monls Cardou , antique et perpétuelle résidence

des Chaldéens.

Les Chaldéens habitent encore les montagnes dont la chaîne épanouie entre Mossoul , Diarbekir, Van et Suleimania , couvre le pays de ses innombrables rameaux. Retranchés là , comme dans une forteresse inexpugnable, ils se sont maintenus dans une indépendance et une liberté sauvage, qu'ils prisent toujours au-dessus de tous les autres biens. Ces monts portaient anciennement le nom de Gorduiens , Carduiens ou Cardou ' , d'après l'écriture et la prononciation des Chaldéens et le témoignage des LivresSacrés. La version syriaque2, en effet, ne dit pas, comme le texte hébreu et la tradition arménienne 3 , que l'Arche se soit arrêtée au mont Ararat, mais bien sur le sommet de la montagne Cardou.

Les premiers chrétiens bâtirent, au lieu désigné par la tradition, un couvent, dit le Monastère de l'Arche 4, où ils célébraient une fête annuelle, en mémoire du jour où le patriarche en était sorti avec sa famille 5. Selon le compagnon de voyage de l'abbé Sestini 6, Sullivan, desdervi-

' Strabon.lib. XVI, TÀwipî TopJvuîovç.— Cellarius, lib. III. cap. 1 i, Assemani , Biblioth. orient., t. III, p. 2, p. 734.

J Touré Cardou , o } ;.,© ^ $ Q,y

3 I, Moïse, VIII, 4.— Moïse de Chorène, lib. II, cap. G, p. 90.— Tchamtch., t. II, p. 837.— Gcogr. ancien.de l'Armén., p. 377.— Tournefort, t. III, p. 31G. — Travels of Morier, p. 312.— Commencement de l'histoire arménienne de Jean VI, le Patriarche. — Eusèbe, prép. évang., lib. IX, chap. 11, 12.

4 Beit-Chévélah.

5 Assem.. Biblioth. orient., t. II, p. 113.

6 Rennell's illustr. of the history of the exped. of Cyrus, p. 16?,

ches musulmans y entretiennent actuellement, dans un oratoire, le feu perpétuel d'une lampe. On montre toujours au voyageur ce sommet vénéré, sur le chemin de Mossoul à Amadia; les Turcs l'appellent Djoudi1. Alors le mont Cardou serait le même que l'Ararat, nommé Macis par les Arméniens2, et Âgri-dagh par les mahométans, opinions dont le désaccord , loin de nuire à la concorde des textes sacrés, prouve, au contraire, que ce fait mémorable s'est accompli dans cette partie de l'Asie. Les monts Cardou, Macis, Ararat ne sont d'ailleurs que des anneaux de l'immense chaîne appelée Taurus \ qui , du Liban

1 C'est ce qui fait dire à l'auteur turc Véhebi, dans son poème didactique de Tukhfé Véhebi.

y A^î=> ^^^7- 3^ ç-Us (£>*? *y*AJ) 'r-y' £gS"*>^3

a Saint Martin, Mém. sur l'Arm., t. I. p. 49-264.— Ker Porter Travels, t. I, p. 182, 184, t. II, p. 636.— Parmi les Arméniens, plusieurs montagnes disputent à l'Ararat l'honneur d'avoir servi de port au vaisseau de Noë. Ainsi , on nous a indiqué comme le Macis un pic trèsélevé, qui domine les solitudes où mourut saint Grégoire l'Illuminateur, dans le voisinage d'Erzingam. Quelques-uns citent encore l'Arakadz, dont le sommet est blanchi par des neiges éternelles, comme celui de l'Ararat, auquel il est opposé. On découvre encore, à l'ouest du lac de Van , une haute montagne, que l'on nomme Subhan Thag , parce que le patriarche ou prophète Noë, au rapport des Turcs et des Curdes , descendant de l'arche, prononça ces mots : « Subhan Allah , » c'est à-dire , gloire à Dieu. Nous traduisons surtout ce mot, d'après le sens primitif de son radical chaldéen , qui revient continuellement dans la liturgie , souslaformede Chevoukhla, Tichevoukhta, Gloire, Honneur. G ram, arab. de M. deSacy, t. II, p. 70. La hauteur de cette montagne, que Mac- Rinneir appelle Sipan, est fixée à 1 1,000 pieds au-dessus du niveau de la mer. — Denys, dans sa chronique, qui remonte à l'année des Grecs , 1077 , rapporte que l'arche aborda au mont Cardou.— Assem., Bibliotli* orient., t. III, p. 1, p. 217.

3 Taurus est le mot 7 or ou Taur, ($o,-2 des langues chaldéen ne

jusqu'au Caucase, divise et morcelle le sol de l'Asie occidentale , en prenant des noms différents.

En insistant sur ce point, nous voulions montrer l'ancienneté historique des monts Cardou , que nous pensons avoir été constamment le pays central des Chaldéens. L'affinité de ces deux noms est sensible pour quiconque connaît les lois de permutation qui régissent les radicaux des dialectes sémitiques '. Cette contrée est certainement celle quePlutarque, dans la vie de Lucullus, appelle Gordyena a, et qui reparaît dans Pline3, Ptolémée4, Ammien Mar-

phénicienne, arabe , hébraïque etc., signifiant Montagne , auquel les Grecs ont donné une terminaison hellénique. Les auteurs arméniens parlent d'une montagne, dite Doros , avoisinant les monts Sim et Sassoun , dans la province d'Arznik, qui esll'Àrzane des écrivains du Bas- Empire. -Proc, de Bello persico, lib. I, p. 24.— Ammien Marcellin , lib. XXV, cap. 7. — Agalh., lib. IV, p. 140. - Geogr. Arm., Venise, 1822, p. 62, 71.

' Le caf et le kop appartiennent également à la classe des palatales. Les Chaldéens ont suivi dans la transcripliondc leur propre nom, l'écriture des Livres Sacrés, puisque leurs anciens livres sont perdus; d'ailleurs rien ne prou ve qu'il ne s'écrivît pas primitivement par un caf. Le caf hébreu remplace souvent le kop chaldéen, comme le montrent les mots j3$ daq, briser , et rn dak, qui a la même signification ; jLv— >CO

qoubàa et V2"\D fto&flasignifiant Casque, Bonnet, dansles deux langues. Quant à la permutation du lamad et du resch , c'est-à-dire de L et de YR, elle est si fréquente dans les langues hébraïque, arabe, arménienne elgrecque(Gcsen. Lchrgeb. der Hebr. Spra.,p. 129. — Hoffm., gramm., syr., p. 124), qu'il est inutile de le rappeler. Les Turcs, dans les mots qu'ils empruntent aux. Persans, en fournissent plusieurs exemples, qui frappent l'étranger arrivant à Constanlinople. Ainsi les gens du peuple disent Balader , au lieu de Burader, frère, et Salv au lieu de Serv, cyprès. Volucy a fait la même observation. ( Recher., p. m, p. 168. )

2 Plut., t. I, p. 508, 612; édit. Ruald.

• Pli»., lib. VI, cap. 15.

1 Ptol.Jib. V,cap. 13,

cellin ' , sous les noms analogues de Gordène, Cordouène et Cardène.

Le nom de Cardon se reproduit dans certaines localités détachées de la chaîne de montagnes , parce qu'elles ont toujours été habitées par des Chaldéens. Telle est l'île de Cardou, formée par le Tigre, au nord de Mossoul, et Cardaliabeda, appelé aussi Sena 2, qui est la ville de Kerkouk , présentement le siège d'un évêché catholique chaldéen.

§. VII. — Que la province Arménienne de Gordjaïk faisait partie

de la Clialdée.

La Chaldée était le pays de Gordjik ou Gordjaïk, que les Arméniens rangent parmi les quinze provinces dont se composait leur royaume, et qui était compris entre le Vasbouragan, le pays des Mogs, l'Arménie persane et l'Assyrie. Effectivement , d'après le géographe Vartan , les monts de Gordjik sont les montagnes des Gorduiens 3 ; et

1 Lib. XXIV, cap. 8.

a t *nN.< ^ f^Cardaliabeda.ouSenaad Tierim. Elle estarrosée par le petit Zab, qui , suivant Abulféda, se réunit au grand Zab, à dix parasanges vers le sud. (Tab. géogr,. n. 2Gb.) Une faut pas confondre cette ville avecSenna, située au nord, dans l'Irakadjem, etquiestla résidence de la puissante famille curde des Ardélans. Il s'y trouve aussi des Chaldéens , tous catholiques, au nombre de 70 familles environ. Il y avait une troisième ville de ce nom , mentionnée également par Abulféda , entre Edesse et Amid , et célèbre chez les Jacobites par le couvent de Barsuma (Assem., Bibl. orient , t. III, p. 21, p. 783.) Kirkook, dit M. Ker-Porter, t. II, p. 439, est regardée comme une des villes les plus considérables du Bas-Curdistan , qui , en s'étendant des frontières occidentales du Khousistan jusqu'à la haute chaîne du Curdi§lan, comprend presque toute l'Assyrie proprement dite.

3 Géogr. ancien, de l'Armé., p. 138.

Moïse de Chorène nous les représente comme la barrière que la nature avait élevée entre sa patrie et la terre assyrienne '. Là sont les sources du Tigre , nommé encore par les Chaldéens Zaba ; parce que ses Ilots , disent-ils , resserrés en des ravins profonds et s'ouvrant avec violence un passage , hurlent comme le loup a.

C'est du nom de Zaba ou Daba qu'a été appelée Adiabène par les anciens toute cette contrée , qu'ils étendaient tellement vers le sud qu'on l'a confondue avec l'Assyrie elle-même 3.

§. VIII. — Ce qu'était le pays des Mogs, et pourquoi il avait

reçu ce nom.

A l'ouest de Gordjaïk, s'étend un canton arménien, dont le nom était aussi inconnu que le pays qui le portait. C'est la contrée que l'historien Thomas Ardzerouni appelle la région des Mogs 4. Selon lui Barsuma , l'un des plus ardents propagateurs du nestorianisme, vint y prêcher sa funeste

■ Hist., lib. I, cap. 13, lib. II, cap. 71.

3 Zaba ou Daba signifie effectivement Loup dans toutes les langues sémitiques. Les anciens donnaient fréquemment ce nom aux rivières coulant à travers un pays montagneux. Nous avons vérifié ce fait, en remontant le Lycus, qui se jolie dans le Pont, près d'Héraclée , et en découvrant les sources de l'autre Lycus, tributaire de l'Iris, dans le centre des montagnes les plus sauvages de l'Arménie-Mineurc , près de la vallée d'Erzingam. Non loin de là, commençait le cours d'une autre rivière, qui va, en suivant une direction opposée, se jeter dans l'Eu phrate. Les Arméniens l'appellent Kail, ce qui veut encore dire Loup.

3 Pline , lib. V, cap. 12. - Ammien Marcellin , lib. XXIII, cap. 20. — Strabon, lib. XVI, cap. 1. — Géogr. ancien, de l'Arm., p. 140. — Asscm. Biblioth. orient., t. III, p. 2, p. 711. — Les auteurs arabes et persans changent ce nom en celui d'Haza. Foy. Assem., t. II, p. 1 15 et 420.

4 II vivait vers l'an 908 de notre ère. Il a composé une histoire divisée en cinq livres, sur la maison des Ardzerouni, régnant à cette époque dans le Vnsbouragan et sur la partie septentrionale du Curdistan,

doctrine. Il appelle Sempad Ier roi du Vasbouragan et des

Mogs; parce que les princes des Mogs et des Antzaviens

s'étaient soumis à son autorité '. Comme ces cantons

étaient la frontière méridionale de l'Arménie , ils devaient

qui l'avoisine. Pendant notre visite au couvent d'Aghthamar, nous avons trouvé un exemplaire de cet ouvrage , original de la copie qui est entre les mains des Arméniens de Constantinople, et sur laquelle a été copié le manuscrit de la bibliothèque de Saint Lazare de Venise. Ce manuscrit est sans doute le plus ancien, et peut-être le seul qui se soit conservé; puisque nous l'avons cherché vainement dans la bibliothèque d'Eehemiazin. Il a été transcrit l'an 862 de l'ère arménienne, c'està dire l'an 1413 de l'ère chrétienne , par un certain Daniel , religieux du monastère. Le format est in-4; et il a 500 pages à double colonne d'une écriture peu serrée.

' Le mot Anlzamen est le synonyme exact du mot Troglodyte, ou habitant des cavernes. Il caractérise la nature de ce pays, voisin de celui des Mogs, et qui, au rapport de Jean le Patriarche, autre historien contemporain de Thomas Ardzerouni, est hérissé d'affreuses montagnes, d'où se précipitent des cascades mugissantes. Les habitants avaient, nous dit-il, le nom vulgaire de Cardahs, et non pas Carbahs , comme l'écrit l'auteur de la Géographie ancienne de V Arménie (Venise, 1822, p. 197), qui a faussement substitué un bé au diun, lettres qu'il est fort aisé de confondre. Régis spirituellement par des évêques, selon le témoignage d'Elisée , auteur arménien du ve siècle , ils avaient embrassé de bonne heure la foi chrétienne; puisque au rapport de Moïse de Chorène, l'apôtre St. -Barthélémy , qui les évangélisa, « triomphant de la « puissance des démons, renversa leur temple, consacré à la déesse « Anaïs; et bâtit une église , au lieu dit Gangavar, près des sources du « Tigre. Cette église fut mise sous l'invocation de la Sainte-Vierge, dont « l'apôtre confia l'image miraculeuse à la garde des saintes femmes , « sœurs d'Ousgan , d'Ormuztad et de Makovder. Le lieu prit ensuite le « nom d'Hokéats-Vank.» (Géogr. ancien., p. 198, 199.) Cette tradition, sous tous les rapports, est pleine d'intérêt; puisqu'elle nous prouve l'existence du culte d'une divinité babylonienne chez les Cardahs, ou Chaldéens septentrionaux , et qu'elle nous donne des renseignements précis sur le lieu qu'ils habitaient. En effet, Hokéats-Vank est à douze heures, au sud de la ville de Van; et il relève des beys de Djulamerk. Les eaux du Zab coulent au pied de la montagne, tenant à la chaîne du mont Amos. M. le colonel Shiel , dans une petite relation du voyage

être habités en partie par des gens de race arménienne, comme nous avons eu occasion de l'observer , en traversant les vallées de l'Arnos, qui s'étendent parallèlement au bord du lac de Van. Toutefois, le fond de la population devait appartenir à une race différente, qui ne peut être que celle des Chaldéens.

Le nom de Mog est un mot zend et pehlvi, qui a passé dans la langue chaldéenne , à l'époque où le symbole religieux de la Perse fut adopté par le peuple de Babylone. Il représentait la classe pontificale, initiée, sans doute, à des doctrines secrètes , dont l'abus et l'imposture firent tomber ensuite ce titre en discrédit '. Les prêtres ainsi désignés étaient ces anciens desservants du temple de Bélus qu'avait visités et entretenus Hérodote , et qu'il nomme Chaldéens, aussi bien que le prophète Daniel 2. Ils avaient

qu'il fit en I83G, de Tébriz au camp de Rcschid-Pacha, et que la société géographique de Londres a publiée récemment, nomme faussement celte chaîne les monts Erdoz. Le versant oriental du mont Masis, ainsi que le pays situé au midi de l'Araxe, en face de Nachdjivan, est, il est vrai, appelé Ardaz ou Ardoz; mais toute la longueur du Vasbouragan sépare ces deux points. Dans la langue chaldéenne vulgaire et littérale, le mot Arana signifie Chèvre de montagnes, Chamois, et le mot Arouna se traduit par Arche , nouvelle preuve de l'unanimité de la tradition qui rattache à ces contrées les premiers souvenirs postérieurs au déluge.

1 Mog on Mag, dont le composé Mobed est encore usité dans la langue persane, avec la signification de docteur, a été rapporté au radical Meh, Mah, Grand, Auguste. Rleuker, Zend-Avesia, III, th. s. 225 ammerk. 9.) Hyde, veter, pers. relig.hist., cap. 30, p. 369.— Les Hébreux, dans la transcription de ce mot, ont changé le c. en 3. ce qui nous donne Magip-^y ( Jérém., XXXIX.13) , orthographe plus conforme au nom arménien Mog. En syriaque, c'est |j^ q <S-V> Maaoucha. forme

moderne, et qui semble refaite sur le mot latin Magus. J Xax/aîoi, lib. I, 183. -Dan., I!, 4, 5, 8.

encore les noms de Sages ou Philosophes ' , de Voyants et d'Astronomes 2. Lorsqu'ils mêlèrent aux principes élevés de la science et de la sagesse les superstitions de l'idolâtrie et toutes les erreurs de l'astrologie et de la divination , ils furent appelés Enchanteurs, Interprètes de songes, Sorciers, en un mot, Magiciens3. Maintenant, pourquoi prétendre que cette classe ait pris le nom de Chaldéens, afin de se ménager la protection de la race conquérante qui les avait asservis 4? Ou pourquoi imaginer , avec le savant Miïnter 5 , que cette caste sacerdotale , d'abord abaissée par ses vainqueurs , se releva de son humiliation par sa science , et se fondit peu à peu avec les Chaldéens ; de sorte qu'ils ont fini par former un seul et même peuple? Les pontifes et les sages de Babylone étaient, avant la venue des Assyriens, ce qu'ils ont été durant les siècles de leur domination , et ce qu'ils n'ont pas cessé d'être, lorsque le vice-roi , Nabopolassar , ligué avec le roi des Mèdes , Cyaxares , renversa la puissance de Ninive ; c'est-à-dire qu'ils étaient Chaldéens, comme leurs dominateurs, qu'ils parlaient la même langue et partageaient, sans doute , les mêmes croyances religieuses. Ce qui les distinguait seulement des Casdim barbares , c'était le degré de culture et de civilisation auquel était parvenue la florissante Babylone Cicéron était bien instruit de ce fait, lorsqu'il nous dit: « Dans la nation des Assyriens , sont les Chaldéens, ainsi

' Dan., II, 12, 18, 24, 27.-IV, 3, 15. -V, 7. 8.-Jérém., L, 35.-- Isaïe, XLIV, 25.

2 Isaïe, XLVII, 13.

3 Dan., I, 20. — II, 2, 10, 27.— IV, 4.— V, 7, 11.

4 Herder, Idées sur laphilos. de l'histoire de l'humanité , vol. III, p. 72.

5 Antiquarische Abhandlungen , p. 144.

ce nommés à cause du nom de leur race , et non point à a cause de leur profession '. » Si, comme nous l'assure* Strabon, ils habitaient, dans Babylone, un quartier séparé , on ne peut les assimiler pour cela aux Juifs des villes d'Italie, ni aux chrétiens des cités mahométanes de l'Orient, et en conclure qu'ils avaient une autre origine, et que leur religion n'était point celle du peuple [\ Les lévites isolés des onze tribus, chez la nation d'Israël, n'étaient-ils pas, comme tous les autres Hébreux, de la race d'Abraham?

Une objection plus grave peut-être que toutes les autres contre l'opinion que nous soutenons est celle que la philologie a tirée des noms de divinités, de rois, de fonctions et de dignités, qu'elle fait dériver de l'ancienne langue des Perses 4. Cependant nous ne voyons pas dans les étymologies proposées, dont la plupart sont fort contestables et loin d'être satisfaisantes, une raison de renoncer à notre sentiment.

D'abord le nom de la plus ancienne divinité connue chez les Babyloniens , Bel , Baal ou Bêlas , appartient aux langues5 sémitiques. Le mot Babel, ou Babylone, qui exprime le fait incontestable de la confusion des langues,

' Cicero de Divinal., lib. I, cap. 1. «Quâ in ( Assyriorum) nalione, Chaldaei, non ex arlis sed è genlis vocabulo nominali , diuturna obscrvatione siderum, scienliam putantur effeeisse , ut prœdici posset quid cuique evenîurum et quo quisque fato natus est. »

' Lib. XVI, c. 1,§. 6.

3 Ritter's Geogr. Asien., th. V, p. 797.

4 Gesenius, Geschichte der Hebr. Sprache, p. 63.— Lorsbach's Archiv. fur Bibli. und morgenl. Lilter., t. II, s. 236. — Norberg's selecta opuscula academ., t. III, p. 168.

5 Gesenius , dans son précieux ouvrage des monuments de la langue phénicienne, l'a suffisamment démontré. — Perizonius, Orig. babyl., p. 94. - Euseb,, Prœpar. evang., lib. IX, cap. 18.

est aussi clairement expliqué par la langue chaldéenne que le motNinive, qui, d'après la langue hébraïque, signifie Demeure, Établissement '. Les autres noms de villes, de montagnes, de fleuves, qui ne changent pas, quelles que soient les vicissitudes de la vie sociale du peuple qui les occupe , sont dérivés de la même source. Les historiens musulmans, et surtout ceux de la Perse, attribuent à la langue des Syriens la signification de Rébellion et de Violence exprimée par le nom de Nemrod , cet orgueilleux , qui, selon eux, osait, dans l'impuissance de son délire, décocher des flèches contre le ciel \

Maintenant, de ce que les noms des monarques postérieurs, Mérodach-Baladan 3, Nebucadnetzar4, Tiglathpilesar5, Sanherib, n'indiquent pas une origine chaldéenne, et peuvent renfermer quelques radicaux explicables par des mots étrangers au chaldéen et correspondant à des racines persanes , comment oser en inférer rigoureusement que les peuples qu'ils gouvernaient n'étaient pas des Chaldéens? Le sceptre, dans l'antiquité, plus encore que dans les sociétés modernes, était souvent dévolu à un étranger heureux, lequel avait d'autant plus de chances de fonder une dynastie que son origine lointaine ou inconuue

1 Rosenmuller, Bibli. géogr., t. II, s. Si. —Ibid., s. 114. - Gesen. Lehrgeb. der Hebr. Spr.,s. 134.

u Alcoran, Surat,XXVIII. Simonisonomasticon, V. T., p. 472.— Ro scnmuller, ibid., p. 79. — La langue chaldéenne offre dans son radical mrad ce sens premier de révolte, de défection, plus exclusivement que les dialectes de la même famille.

3 Bohlen, Symbol, ad interpr. s. codic. e ling. pers., p. 26. — Gesenius, comment, ad Isaïam, t. II, p. 345.

4 Lorsbach, Archiv. fur die morgenland. Litter, t. II, p. 247.— Gesenius, ibid., p. 342.

5 Bohlen , ibid., p. 24.

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