AU TOMBEAU DE SAINT GRÉGOIRE L'ILI.UMIINATEUK
'REMIER PATRIARCHE 1) ARMENIE.
Départ d'Erzingam. — - Monastères de la Sainte- Vierge , d'Avak vank, de Tortan, de Lousavoritch et de Saint- Jacques.
Une Église qui abolit la prière des vivants pour les morts et le saint respect dû aux restes de ceux qui ont saintement vécu ne peut être vraie. Elle contredit trop ouvertement la croyance et les pratiques de tous les Ages et de tous les peuples. Qu'on parcoure les contrées les plus barbares , le pied y heurtera toujours contre quelque pierre funèbre, dernier hommage des hommes à l'homme juste. En chaque lieu, on vous répétera que l'âme glorifiée dans les cieux voit et peut soulager les angoisses de la terre. L'idolâtrie n'est que l'abus de cette croyance , . rectifiée par la religion chrétienne et conservée par toutes ses sectes , qui , hormis une seule , n'ont encore osé protester contre elle.
Entre les Églises de l'Orient, l'Arménie se montra plus portée, dès le principe, à cette dévotion, qui est comme le culte de la reconnaissance dans le culte même. En effet, la mémoire des saints a pour but spécial de les remercier de leurs bons exemples ou des grâces obtenues par leurs mérites. La vénération des reliques excita constamment chez les Arméniens une ferveur amoureuse. Leur pays est
couvert d'antiques églises, revendiquant l'honneur de posséder les précieux restes des saints qui les évangélisèrent ou les affermirent dans la foi. L'apôtre Thadée, le patriarche saint Grégoire, les vierges Caïane et Rhypsimée consacrèrent, par leurs châsses miraculeuses, les premiers sanctuaires. Quand le schisme eut altéré le dogme, la partie du culte qui s'adresse aux saints perdit cette rectitude admirable qui, dans l'Eglise catholique, sépare la Latrie de Y Idolâtrie. On attacha, par exemple, à la présence des reliques de saint Grégoire dans l'église patriarcale d'Echemiazin le droit de patriarcat même. Voici pourquoi Agthamar et Sis, qui parvinrent successivement à les dérober, croyaient légitimer ainsi leur usurpation de la suprématie spirituelle. La pratique sainte des pèlerinages fut dépouillée pareillement du sens mystique et de l'esprit de pénitence, qui en rendent l'acte méritoire. Après avoir visité quelque lieu vénéré, on croyait avoir indubitablement assuré le salut de son âme : superstition favorite du musulman, qui va prier dans le temple de La Mecque et sur les tombes des martyrs de Kerbela.
Nous étions à Erzingam, près des solitudes qui attirent les pèlerins d'Arménie ; et nous pensâmes qu'un chrétien aurait imparfaitement exploré ces contrées, s'il ne s'était agenouillé au tombeau de celui qui les illumina de la lumière du christianisme. Ce n'était point par la vaine curiosité de nous enfoncer dans des gorges et des vallées où aucun Franc n'avait encore pénétré, que nous fermâmes l'oreille aux avis des Arméniens et des Turcs, qui nous représentaient que les Curdes des monts Dacim, en état de rébellion ouverte contre la Porte, infestaient les alentours et poussaient leurs incursions nocturnes jus-
qu'aux portes de la ville. Nous avions vu le gouverneur nous faire attendre deux jours , comme emprisonnés dans la maison de l'Arménien qui nous logeait, la permission d'examiner les ruines de la citadelle, craignant que le peuple n'en prît ombrage et ne nous insultât. Le chef de sa garde, vieux janissaire, à la moustache blanche comme son turban , était venu confidentiellement nous dissuader d'entreprendre le pèlerinage, avouant que le mutécelim n'osait nous donner une escorte, qui provoquerait plutôt qu'elle ne détournerait les attaques des rebelles. Nous foulâmes aux pieds ces craintes humaines, mettant toute notre confiance en la protection céleste du saint à l'honneur de qui nous allions braver quelques périls. La veille , M. Scafi avait recommandé le voyage à son père spirituel, dont nous célébrions la fête; et le double patronage de saint Vincent de Paule et de saint Grégoire, l'un et l'autre bienfaiteurs de l'humanité , devait préserver nos têtes de tout malheur.
Nous partîmes donc, le 20 juillet, accompagnés seulement d'Ali , porteur officiel de notre firman depuis Constantinople , d'Abraham , notre fidèle serviteur arménien, # et d'un autre jeune Arménien de la ville , qui devait nous servir de guide. Les premiers rayons du soleil doraient déjà la cime des montagnes, et l'horizon couronné d'un cercle rougeâtre annonçait encore la chaleur des jours passés. Nous avions hâte de quitter la plaine, échauffée comme une fournaise par la réverbération des rocs calcinés qui la limitent. A peine étions-nous hors des portes de la ville , que deux cavaliers abordent le guide. Ces hommes étaient véritablement envoyés à notre rencontre par la Providence. Ils venaient à Erzingam pour les affaires du marché; mais,
lorsqu'ils surent que nous allions à Tortari, ils ne voulurent point nous laisser accomplir seuls le pèlerinage; et, rebroussant chemin, ils nous offrirent avec empressement leurs services.
Le premier, nommé Mehmed, se tenait près du bey, représentant de l'autorité ottomane dans les lieux saints que nous allions visiter. Exécuteur de ses ordres, il était chargé de la police du canton ; et le courage avec lequel il s'acquittait de cette tâche le rendait la terreur des brigands. Curde d'origine, il avait l'œil animé, le geste expressif et la bravoure pétulante des hommes de sa race. Endurci à toutes les fatigues, comme le cheval agile qu'il montait, nous aimions à le voir courir en éclaireur aux montées les plus roides ou sur le penchant des abîmes, la carabine tendue en avant et le cou penché sur le cou de son coursier, dont il baisait parfois amoureusement la crinière.
L'autre était un Arménien , du nom de Serkis. Beau type de sa belle nation ; il avait de plus l'air fier qui devait ennoblir tous ses enfants, aux jours de leur liberté. Gardien de l'église bâtie sur la tombe longtemps ignorée de saint Grégoire, il passait sept mois de l'année , enseveli avec sa famille et ses troupeaux dans les neiges qui le séparent du reste des hommes; et, durant les autres mois, il n'était pas de jour où il n'eût à lutter contre les Curdes, qui viennent tenter sur lui mille avanies. L'insurmontable résistance qu'il oppose à ces attaques en fait à nos yeux un héros.
L'étranger, toujours enclin à réparer la perte des douces affections de la patrie , se lie facilement , surtout avec les personnes dévouées à protéger sa faiblesse. Mehmed et
Serkis nous parlèrent bientôt à cœur ouvert , comme de vieux amis ; et il n'y avait pas de petits soins que leur sollicitude obligeante ne s'empressât de prévoir. Pour nous rassurer, ils multipliaient les récits plus ou moins effrayants de leur vie , passée dans une guerre continuelle ; et, se tournant vers Ali, vêtu du nouvel uniforme turc : « En tout cas , disaient-ils , c'est à ce bonnet rouge que les Curdes s'attaqueront, s'il leur faut une victime. Ils n'ont aucune querelle à vider avec les Francs , qu'ils estiment et craignent.» Ali, avec son orgueil ottoman, paraissait s'élever au-dessus de toute frayeur; il leur montrait avec assurance son sabre et sa carabine, dont il avait fait inutilement un bel usage à la journée de Koniah ; puis il fredonnait un de ses airs favoris. Néanmoins, je le vis bientôt tirer un long moucboir blanc et en couvrir son Fes, moins peut-être, comme il le répétait, pour se garantir des ardeurs du soleil, que pour en cacher la couleur éclatante, détestée des Curdes. Tout en causant, nous atteignîmes le lit pierreux et desséché d'un torrent, que les neiges fondues grossissent pendant quelques mois comme un fleuve, et qui , n'étant contenu par aucune digue , laboure et déchire le sol fertile de la plaine. Il était alors réduit à un simple filet d eau , allant du nord-ouest au sud se verser dans l'Euphrate , dont on découvre sur la gauche le cours sinueux. C'est le Kaïl ou Loup, dont les sources avoisinent celles de l'autre Lycus, qui court, dans une direction opposée, à Néocésarée, et de là à l'ancienne Magnopolis, où il se confond avec l'Iris , pour se perdre ensuite dans les eaux de la Mer Noire.
A quelque distance, sur la rive méridionale, s'élèvent deux ruines de chapelles , que l'on croit bâties sur l'empla-
cernent de Tiln, lieu choisi pour la sépulture de quelques patriarches , successeurs de saint Grégoire. Là reposaient son fils Aristagès et le premier Nersès, de glorieuse mémoire, dont le tombeau a été retrouvé au xne siècle. Nous pénétrâmes dans ces sanctuaires mutilés , et nos yeux ne rencontrèrent que la pierre sépulcrale d'un évêque , dont le nom était effacé : triste caprice du temps et de la barbarie, conspirant à l'envi contre les vaines prétentions de l'homme.
Toutefois, nous croyons que la petite ville de Tiln était un peu plus éloignée vers le couchant, comme l'indique la ligne de fondations que nous reconnûmes à travers les guérets, en gagnant le couvent de la Sainte-Vierge* Les guides nous y conduisirent pour prendre le repos du matin, et laisser les chevaux respirer, avant de nous engager dans le labyrinthe des montagnes. Un vieillard, vêtu comme un bon paysan, vint nous recevoir à la porte. Nous reconnûmes à sa longue barbe grise que c'était un prêtre. « Il t'arrive aujourd'hui des chrétiens , lui dit brusquement Mehmed. Cette visite réparera celle des Curdes, qui ont bivouaqué hier ici. Fais-leur bien les honneurs; panse nos chevaux et sers-nous vite à déjeuner. » Alors le vieillard nous conduisit, à demi tremblant, par une cour étroite, à une espèce de hangar, où il nous fit asseoir sur de mauvais coussins. En face étaient deux femmes ; l'une vieille, qui était son épouse, et l'autre jeune, au visage demi-voilé par un mouchoir rouge : c'était sa bru. Son fils, prêtre comme lui , ne tarda pas à venir nous saluer. Les deux femmes, agenouillées devant un trou circulaire, creusé assez profondément en terre et chauffé comme un four, avec du fumier pétri en gâteaux et cuit au soleil,
y acquittaient diligemment de la tâche journalière la plus importante du ménage. Elles faisaient fort à propos le pain , dont la préparation , dans ces contrées , est toute différente de la nôtre, et surtout beaucoup plus expéditive. La pâte, faiblement levée, était disposée, comme de petits globes , sur un tapis. La jeune présentait successivement ces globules à la vieille , qui les étendait en forme de galette, par un mouvement agile des deux avant- bras, et les collait aux parois rougies du Tendour, d'où ils étaient retirés, après quelques minutes, pour être servis.
On nous apporta aussi du lait , des œufs et des mûres blanches, douces comme le sucre. Pendant que nous mangions, trois petits enfants, qui jouaient à quelque distance, s'approchèrent de nous et de nos mets avec des yeux d'envie. M. Scafi présenta un morceau de fromage à l'un d'eux, qui tendait le bras poUr l'accepter, lorsque le vieillard lui cria d'une voix menaçante: « Grégoire, c'est aujourd'hui vendredi » et il ajouta, en nous regardant : « Les chrétiens ne mangent ici le mercredi et le vendredi ni œufs , ni beurre, ni lait. » L'enfant, trop jeune pour comprendre même la distinction des jours d'abstinence , alla se cacher dans un coin et pleurer. « Ce jour est donc de jeûne?» demandai-je au vieux prêtre. « C'est vendredi, reprit -il, « avec un air pharisaïque de satisfaction. Comme aux « jours de jeûne, nous mangeons aussi souvent et autant « que nous voulons , mais en nous abstenant des œufs , du « beurre et du lait. » Content d'amener le discours sur un sujet religieux, je lui dis que mon compagnon de voyage était un prêtre de Rome, où réside le chef unique de toutes les Églises , et que lui et moi , nous nous contentions de suivre , relativement à l'abstinence , la loi ca-
tholique plus indulgente, sans doute, parce que nous étions moins parfaits que les Arméniens ; que néanmoins je préférerais le voir manger, comme nous, du beurre, du lait et des œufs et croire nettement à tous les dogmes du symbole. Il ne répliqua mot à cette observation qui parut le piquer. Alors, comme pour détourner la conversation , je lui demandai quel était le premier de tous ces monastères remplaçant, depuis le christianisme, les temples des idoles , ainsi que l'affirment les historiens de sa nation. Il reprit, sur un ton de rancune : « Est-ce une question à faire? Ce couvent est dédié à la Sainte-Vierge. Y a-t-il dans le paradis un saint au-dessus d'elle?» Je m'inclinai devant cet argument , le seul que nous pûmes tirer de son savoir historique et ecclésiastique. A coup sûr , l'Église arménienne ne ratifiera point le jugement du vieillard, qui, avec son fils, d'un air et d'un caractère plus pacifique, était tout à la fois le docteur, le moine et le desservant du cloître. D'un autre côté, que cette Eglise profite de l'aveu charitable que nous ferons , que , à l'exception d'Echemiazin, qui rappelle quelque peu l'ombre des couvents catholiques, toutes les autres maisons décorées du même nom sont réduites également à l'apparence et à la réalité d'une simple ferme de village.
Tous ces pauvres gens nous firent ensuite une peinture touchante des violences et des rapacités que les Curdes exercent impunément sur eux. Les femmes ne cuisaient une si grande quantité de pain , que pour n'être point pris au dépourvu par ces hôtes, qui les visitent journellement, et qui , gorgés, eux et leurs chevaux , exigent encore des contributions d'argent et emportent, tantôt une brebis, tantôt un sac d'avoine. Ils ne respectent qu'une seule
chose , l'honneur de la famille , que tout musulman considère comme un sanctuaire inviolable.
« Ne dites pas que vous êtes descendus au couvent de la Sainte-Vierge, nous recommandait le jeune prêtre. D'avides visiteurs viendraient demain réclamer l'offrande qu'ils supposeront avoir été mise par votre charité. »
La voix de Mehmed se fit entendre. Le terme du voyage de la journée était éloigné, et il nous pressait de partir. Nous montâmes à cheval; et, marchant à l'ouest, nous entrâmes dans un vallon resserré. Il était onze heures; et les rayons du soleil tombaient lourdement sur nos tètes dans le défilé sans issue où nous avancions. Tout à coup Mehmed tourne à droite et gravit le premier plan des montagnes. Il prenait la voie des chèvres; car nulle trace de pas d'hommes ou de chevaux n'indiquait l'existence même d'un sentier. Nous devinâmes que sa prudence jugeait les difficultés de la route préférables aux dangers d'un autre genre qui nous menaçaient sur le chemin fréquenté, et nous le suivîmes, mais de loin. Nos montures n'avaient ni le cœur ni la force de résistance de la sienne, habituée, ainsi que le robuste mulet de Serkis, à courir, comme le chamois, sur les rochers. Il fallut mettre pied à terre et monter, en traînant la bête qui devait nous porter. Au bout d'une heure , nous gagnâmes un plateau, d'où le regard embrassait la vallée ovale d'Erzingam. L'Euphrate se déroulait à travers les champs jaunis , semblable à un long serpent. Tous les pics élevés de la Haute-Arménie se dressaient au nord ; et le fond bleu du ciel faisait ressortir harmonieusement leurs crêtes blanches, brunes ou rougeàtres, comme celles d'un volcan éteint. Enfin, derrière nous, s'élevait en amphithéâtre l'étage verdoyant et gradué
des collines du Sébouh,à la tête duquel resplendissait sa couronne de neiges. Au pied de ce mont Illustre ' était le terme du pèlerinage, terme plus éloigné qu'une perspective trompeuse ne le laissait paraître.
Après quelques minutes de repos et d'admiration excitée par une nature aussi imposante, nous continuâmes de monter vers l'ouest, jusqu'à une large esplanade, d'où nous découvrîmes, dans les vallées voisines, plusieurs tentes noires de Curdes. Quelques-uns de ces nomades, effrayés de notre approche, chassaient devant eux vers leur campement une troupe d'étalons et de génisses.
Arrivés à cette hauteur , nous descendîmes par un vallon, planté de pins d'une venue chétive et laborieuse. Nous entrions évidemment dans une contrée nouvelle. Là devait commencer la limite de l'ancien district de Taranaghi , ainsi nommé à cause des sels qui imprègnent ses terres. Il s'étendait au sud jusqu'au pays d'Arzen : ce qui explique comment certains auteurs l'enclavaient dans le territoire de l'antique Chaldée. Cette confusion qu'on leur reproche est plutôt une exactitude historique, car nous ne doutons point que la race chaldéenne n'ait primitivement soumis ces contrées, sinon à sa domination politique , du moins à son symbole religieux. Le christianisme s'y établit sur les débris des divinités de Babylone et de Ninive a. La déesse Anaïs avait des statues et des autels à Erzingam et surtout à Ani, que nous laissions à
' Anciennement il était appelé le pic de Taranaghi : ce qui l'a fait noble (sens primitif du mot Sébouh), c'est !a sainteté de saint Grégoire.
2 Moïse de Chorène parle d'une idole d'ivoire et de cristal , que Tigrane apporta de la Mésopotamie. Il la nomme Parchamin. Nous croyons y trouver le mot chaldéen Bar schemsçhé , fils du soleil , ou plutôt Bar-schemaia, fils du ciel,
quelques lieues sur la gauche. Cette ville , qu'il ne faut pas confondre avec la cité du même nom , voisine de Kars, dont les ruines et les inscriptions retracent un souvenir de la puissance arménienne sous les Pagratides , était le Saint-Denis des premiers rois chrétiens. Le nom de Kamakh qu'on lui a substitué fit donner par les Grecs à cette province celui de Comagène.
Un chemin doucement incliné nous conduisit à un plateau où étaient posées deux tentes. Des moutons , des chèvres et des vaches paissaient aux alentours, gardés par d'énormes chiens, qui ne cessaient de nous harceler de leurs aboiements. Des femmes et des jeunes filles, assises à la porte , filaient et versaient dans des jarres le lait pur qu'elles venaient de traire. La curiosité de voir une famille curde nous fit approcher d'elles. La mère , sans voiler son visage , et les cheveux au vent , s'avança vers nous , et se mit à parler à Serkis avec une franchise qui me surprenait chez une musulmane. Ayant distingué ses paroles arméniennes, je me tournai vers Abraham, pour lui demander si cette femme était chrétienne, attendu que souvent les Curdes de ces contrées comprennent et parlent l'arménien; mais elle me prévint, en disant avec assurance : « Bey , le couvent n'est pas éloigné ; vous y trouverez mon mari , qui reçoit avec hospitalité tous les pèlerins.» Mes doutes étaient alors dissipés, et l'étonnement fit place à un sentiment de pitié, en considérant l'état des abbesses des monastères d'Arménie.
A nos pieds, dans les profondeurs d'un vallon solitaire, apparaissaient les blanches murailles d'Avak-vank, entouré d'un bouquet de mûriers , de saules et de bouleaux. Pour y parvenir, nous dûmes nous laisser glisser avec
nos chevaux, par une pente si rapide que, sans les troncs de sapins qui végètent sur ses flancs, où le pied trouvait un appui, nous eussions roulé cent fois dans le torrent, dont la voix mugissante montait jusqu'à nos oreilles. Des sources murmurantes jaillissaient de tous côtés; et leur saveur justifie la remarque des écrivains, qui en vantent les qualités. Elles entretenaient dans sa fraîcheur le champ de blé tardif qui servait d'avenue au monastère.
Nous y fûmes introduits par l'époux de la bergère qui nous avait salués dans la montagne. C'était un prêtre d'une quarantaine d'années et d'une mine bienveillante, Il nous fit monter à un petit pavillon, agréablement ouvert a tous les vents, où nous attendait son collègue, d'un âge beaucoup plus mûr. Pendant qu'on préparait le café, nous questionnâmes les religieux sur l'histoire de leur couvent. L'unique renseignement qu'ils nous donnèrent fut que saint Thadée l'avait bâti; et qu'il était le plus ancien de tous les cloîtres d'Arménie, comme le prouvait, ajoutaientils, l'inscription qu'ils allaient me montrer. Du reste, nonseulement il n'y avait aucun manuscrit dans le monastère ; mais la bibliothèque se composait en tout d'un missel, de deux bréviaires et d'un exemplaire du Charagan, ou recueil de chants ecclésiastiques, que je trouvai sur le chevet du lit de repos où l'on m'avait placé. Je l'ouvris; et, pour m'assurer du savoir de mes hôtes, je leur demandai le sens d'un passage. Le vieillard me répondit, sans prendre la peine d'y porter les yeux . « J'ai étudié longtemps autrefois à Consiantinople, sous des vartabeds, qui m'avouaient ne pas comprendre complètement ce livre; et, comme depuis j'ai eu autre chose à faire que de lire , je ne puis ,
mon cher monsieur, vous être d'aucun secours en cette matière.» Le religieux était franc; et sa maison n'avait pas non plus l'apparence d'un lieu de retraite et d'étude. L'odeur des étables remplaçant les cellules , le beuglement des vaches , le chant des coqs , le costume rustique dont il était vêtu , tout réveillait plutôt des idées champêtres que monacales.
Impatient de voir l'inscription dont ils avaient parlé, j'y courus avec l'un d'eux. Elle portait bien la date de l'an 12, après la mort de Jésus-Christ, époque qui concorde avec celle où saint Thadée évangélisa la Chaldée et l'Arménie; mais il y avait une observation à faire sur son authenticité , c'est que , peinte en lettres rouges , ébauchées sur un mur récemment recrépi, elle remontait tout au plus à une dizaine d'années. Comme je soumettais cette remarque au religieux, il répondit: «C'est vrai; mais l'inscription n'a été ajoutée que pour remplacer celle qui devait y être anciennement. » Ainsi il ne comprenait pas même le ridicule de cette contrefaçon grossière.
La chapelle, sur le mur postérieur de laquelle était tracée la date en question , n'a rien d'antique ni de noble dans l'architecture. Les voûtes étroites et abaissées reçoivent seulement un peu de jour par la porte; car la crainte des pillards , qui , depuis des siècles , tient en alerte ses gardiens, a fait supprimer toutes les fenêtres extérieures. Les seuls vestiges du passé qui aient fixé notre attention sont deux inscriptions, sculptées sur les battants des portes, dont les lettres , enlacées les unes dans les autres et épanouies en fleurs, surpassent en élégance les plus beaux types des monuments religieux d'Ani. Il ne reste plus
rien des reliques du saint apôtre et de son magnifique tombeau, dont parle le géographe Vartan '.
Nous saluâmes les religieux et reprîmes la route de Tortan, au grand déplaisir d'Ali, obligé d'interrompre le repas qu'il venait de commencer. Selon l'habitude des Turcs, il multipliait les haltes autant que possible; et, à chacune d'elles , eût-il appétit ou non , il voulait prouver son autorité, en se faisant servir.
Le chemin, qui n'était que le lit du torrent, s'ouvrait par une gorge , sur laquelle pendaient des montagnes dont la hauteur échappait au regard. Leurs parois, taillées à pic , étaient d'un schiste friable et dune terre rouge lézardée par les filets d'eau qui la rongent. Quelques bouquets de pins, semés çà et là par les vents, étaient l'unique signe de végétation et de vie dans ce lieu de désolation et de mort. Les vallées les plus attristantes de la Forêt- Noire et les défilés les plus sauvages des Grisons et du Tyrol n'ont ni l'aspect lugubre , ni les horreurs de cette solitude. Elle semble être le seuil du monde des réprouvés.
Mehmed nous précédait de cent pas, fouillant les angles et les cavités des rochers , d'où les Curdes embusqués frappent le passant d'un coup invisible et mortel. Nous le suivions silencieusement, la main sur nos armes et dans l'attente d'une attaque ; mais aucun ennemi ne se montra.
A l'issue de ce passage, nous traversâmes un monticule de terre, dont les deux flancs, coupés et taillés par les avalanches, comme le glacis d'une forteresse, auraient accéléré, au moindre faux pas , notre chute au fond des abîmes
' Saint-Martin , Mèm. sur VArm., t. u, p. 433.