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creusés sous eux. Je croyais marcher sur le pont de l'enfer musulman, étroit comme le tranchant d'un rasoir, et où trébuchent ceux que n'assiste pas lange Gabriel.
Échappés à ce péril, nous découvrîmes, sur le versant de la montagne , à gauche , des maisons désertes et des cavernes béantes, retraites des solitaires qui peuplaient ces lieux aux jours de saint Grégoire. Nous traversâmes en face un petit village, dont les habitants effrayés s'enfuirent : puis nous entrâmes dans un vallon ombragé de quelques arbres, où des hommes et des femmes moissonnaient un champ de blé. Us adressèrent de loin un salut à Mehmed , comme à leur protecteur; et celui-ci y répondit en lançant son cheval au galop sur une colline, et en brandissant son sabre, simulacre de la charge et de la poursuite d'un ennemi. La valeur d'Ali, réveillée par son exemple, le porta à tenter la parade des manœuvres de la cavalerie ottomane ; mais sa rétive monture faillit le précipiter à terre, et lui donnait un air disgracieux qui excita notre rire et celui des moissonneurs.
Nous étions au pied d'une montagne, dont la végétation luxuriante contrastait agréablement avec la nudité des pics qui la dominent. Sa croupe était une immense prairie, où nos chevaux semblaient nager dans des flots d'herbes émaillées de fleurs et si variées qu'on aurait dit un riche tapis de Perse tendu sous nos pas. Je n'oublierai jamais l'effet du soleil incliné sous l'horizon, et dont la lumière oblique frappait la tête des plantes agitées par le vent. Leurs nuances vives et variées à l'infini, les fils ténus qui les liaient, comme les filaments de la rosée, et le reflet des ailes de mille insectes bourdonnant à l'entour , m'ouvraient comme une page nouvelle du livre des merveilles
de la nature. Malheureusement il m'était fermé quant à ce qui concerne la famille, le genre, l'espèce et le nom de ces plantes et de ces herbes. Comme je regrettais qu'un autre Tournefort n'explorât point avec nous ce lieu, vanté déjà par Agathange , pour la beauté et la richesse de ses fleurs !
Après avoir dépassé le plateau de la montagne , ensemencé d'orge et de froment encore verts, nous descendîmes à un village voilé par un rideau de peupliers. Nous y trouvâmes quelques maisons d'Arméniens et de Curdes , livrés à la vie agricole. La mûre , le coing et l'abricot pendaient aux arbres de ces petits vergers, au delà desquels recommençait le désert. Nous tournâmes à droite , par un ravin qui nous conduisit à un autre plus long, plus large et d'une nature extraordinaire. Ses deux côtés , prodigieusement élevés , étaient d'une argile pâle , alors fortement durcie par le soleil d'été. De larges crevasses, lits d'autant de torrents desséchés, convergeaient vers son lit central , où, durant la saison pluvieuse, roule un fleuve de boue. Nous suivions une pente escarpée; et il fallait descendre de cheval à chaque instant, pour franchir les fentes profondes qui coupaient le chemin. Enfin nous grimpâmes le revers de la montagne de Tortan, à l'heure où le soleil se cachait derrière elle. Ses rayons étincelaient sur les glaciers opposés de la chaîne de Dacim, forteresse inexpugnable des Curdes Badveli, actuellement révoltés ; tandis qu'ils laissaient dans l'ombre les jardins du village. Cette obscurité relevait la teinte foncée des arbres, sur lesquels l'œil aimait à se reposer de l'universelle aridité qui l'afflige en ces régions.
Le vartabed résidant à Gamakh faisait par hasard la visite annuelle de Tortan, où il exerce sa juridiction spiri-
iuelle. Au lieu de nous offrir un asile pour la nuit dans la maison appelée le Monaslcre , il préféra laisser ù un Turc musulman l'honneur de remplir à l'égard de chrétiens le devoir de l'hospitalité ; et nous n'eûmes pour reposer, après dix heures de fatigues , que le réduit d'une chambre nue, étroite et privée d'air. Le fidèle Mehmed, par crainte de quelque surprise, veilla sur le seuil avec ses armes.
Tortan est célèbre dans la nation arménienne par son église, où fut déposé le corps de saint Grégoire, que découvrit miraculeusement l'anachorète Karnong. On y transporta successivement son fils Verthanès, le roi Tiridate, sainte Khosrovidoukt etplusieurs patriarches. Les écrivains nomment ce lieu avec un saint respect, et louent la piété des monarques qui l'enrichirent de leurs libéralités. Toutefois il n'en reste aucune trace, et le couvent, habité par un seul prêtre marié, est aussi misérable que les autres maisons du village. L'église actuelle , qu'on nous assura être bâtie sur l'emplacement de l'ancienne , est une chapelle médiocre à laquelle mène une galerie obscure. Elle ne reçoit elle-même de lumière que par sa voûte. Les temples du vrai Dieu sont retombés en ces pays à l'état des catacombes ; et les chrétiens s'y cachent pour prier.
Dès le lever de l'aurore, nous étions à l'église, où le vartabed venait, par extraordinaire, de célébrer la sainte messe. Après s'être dépouillé des habits sacerdotaux, il s'approcha de moi, au moment où j'étais arrêté devant un marbre incrusté dans la muraille. « Voilà , dit-il , tout ce qui reste « des tombeaux de nos saints; et cette épitaphe est celle « de saint Verthanès, fils de saint Grégoire. » Etonné de ces paroles , qui contredisaient le sens que j'avais tiré de l'inscription, difficile à lire, vu son ancienneté et l'altéra-
tiou des caractères, je l'étudiai de nouveau, sans y reconnaître aucunement le nom de saint Verthanès. J'osai le dire au vartabed. Comme il accueillit avec un sourire dédaigneux cette observation , et que le prêtre marié du couvent répétait encore plus haut que, depuis des siècles, les pèlerins avaient toujours vénéré cette tombe comme celle du fils du premier patriarche, et qu'un Franc ne pouvait en savoir à ce sujet plus long qu'eux, je ne pus souffrir tant d'ignorance ou de mauvaise foi chez des hommes à qui j'avais déjà à reprocher leur inhospitalité. Je fus assez vindicatif pour leur donner une leçon , qu'ils n'oublieront jamais. J'appelai Abraham, mon domestique arménien; et je lui ordonnai d'épeler le nom, sujet de la contestation, il le lut comme moi, Garabed, au lieu de Verthanès, leçon certes bien différente, que confirma M. Scafi , et que les deux prêtres arméniens, qui, j'aime à le croire, n'avaient jamais considéré attentivement la pierre , furent contraints d'admettre en rougissant. Docteurs orthodoxes d'Arménie, qui dormez du sommeil des justes en ce saint lieu, tel est aujourd'hui le savoir de ceux qui vous gardent ! Le schisme a éteint dans leur cœur la foi , la science et la charité ; puisse-t-il au moins leur rester l'espérance !
Nous quittâmes Tortan avec une impression de dégoût et de tristesse, qu'accrurent encore la dévastation et la sécheresse brûlante de la vallée où nous descendions. Mehmed et Serkis, pour nous conduire par une voie plus directe au couvent de Lousavoritch , but du pèlerinage, avaient décidé de traverser la triple chaîne de montagnes qui nous en séparait. Le premier pic, moins élevé, était le plus rude à gravir. Bien que nos chevaux ne fussent chargés que du poids de leurs selles , ils fatiguaient extrêmement ; et l'un
d'eux resta à mi-côte. Le versant opposé, que rafraîchit le vent du nord, était tapissé d'un taillis de pins mêlés de coudriers et d'aubépines. Cet air de culture nous consola ; et l'œil découvrit avec plaisir un massif de peupliers et d'arbres à fruit, entourant le couvent de Siropé , où nous fîmes deux heures de halte. Ce lieu, selon la légende, a été ainsi nommé, parce que des séraphins y arrêtèrent saint Grégoire , qui avait fait le vœu d'aller, en se traînant sur les genoux , jusqu'à Jérusalem. Il ne reste du cloître que deux petites maisons en terre , vides et abandonnées , comme les jardins dont nos chevaux broutaient les longues herbes. Au pied de ce tertre écume un torrent, qui s'enfuit au midi vers TEuphrate.
Nous le traversâmes pour nous élever sur le premier plan du mont Sébouh. De ce côté sa base est un terrain schisteux et mouvant, comme les décombres d'une carrière récemment ouverte. Nous marchions sur une même colonne, tenant nos chevaux par la bride, et non sans quelque danger, à cause des terres et des pierres qui s'éboulaient sous nos pas. Au bout d'une heure et demie, nous parvînmes à un Iaïlaq, ou lieu de pâturage, que les tribus errantes de l'Asie choisissent pour domicile durant les mois de l'été. Trois tentes, ouvertes au vent du nord, étaient dressées près d'une source. Il en sortit une troupe d'enfants, à peine vêtus ; et nous reconnûmes bientôt, à leurs yeux vifs, autrement fendus que ceux des Arméniens , à leur teint plus brun, à leuraccent moins guttural, et surtout à l'activité avec laquelle ils se ruaient sur les paras que nous leur jetions, qu'ils étaient des Curdes. Les femmes se levèrent pour nous voir passer. Elles étaient seules ; et notre apparition excita dans leur bande une conversation bruyante. Elles
regrettaient peut-être que leurs maris eussent été au loin chercher aventure, pendant qu'il leur tombait dans les mains une proie inespérée.
Nous gagnâmes ensuite un Iaïlaq supérieur, où erraient les gras troupeaux de pâtres arméniens, qui vivaient sous de misérables huttes. Ils nous apprirent que le religieux du couvent de Lousavoritch s'était enfui la veille, à cause des vexations croissantes des Curdes ; et que la maison était en ce moment occupée par eux. Ce rapport nous fit tenir une espèce de conseil de guerre, dans lequel il fut unanimement résolu que nous avancerions, puisqu'il n'aurait pas été plus prudent de reculer ; et nous statuâmes de faire enfin usage de nos armes pour la première fois. Ali montrait une bravoure réelle. Il allait en tête avec Mehmed; et de temps à autre il déchargeait ses pistolets , afin , disait-il fièrement, d'annoncer à ces coquins qu'ils auraient à faire à un Turc.
Heureusement tous nos projets belliqueux s'évanouirent. L'ennemi n'était point aussi nombreux qu'on l'avait annoncé. Il se bornait à un Bey curde, accompagné de trois serviteurs ; mais tous étaient bien armés. Serkis poussa un soupir en voyant sa maison envahie. II appela avec empressement son frère , autre Arménien à l'air martial et résolu; son inquiétude se calma, quand il le vit sain et sauf.
En arrivant, nous trouvâmes Ali déjà gravement assis sur une espèce d'estrade, et fumant en face du Bey curde, qu'il dévorait de son regard courroucé. « N'allez pas toujours adresser une seule parole, me dit-il à l'oreille, à ce giaourqui refuse obéissance â notre sultan, son maître légitime. » Cela dit , il retourna à sa place et fuma de nou~
veau. Le Bey curde était un vieillard à barbe blanche , d'une figure calme et douce. Il portait par intervalle un regard fier sur Ali ; et, comme pour narguer son mépris, il fit également apporter sa pipe, et fuma. Ses habits rouges étaient brodés avec recherche. Il tenait près de lui une carabine plaquée d'argent; et, à la porte, était liée la haute et belle mule qu'il montait. Ses gens, qui ne lui parlaient qu'en curde, paraissaient respectueux et empressés à le servir.
La curiosité nous fit oublier le conseil d'Ali ; et, adressant la parole au Bey, nous lui demandâmes quel motif l'avait amené à Lousavoritch. «Je voulais visiter nos raïas, dit-il en montrant Serkis et son frère, et recevoir le cadeau qu'ils m'offrent tous les ans. Je ne leur fais pas violence; ce qu'ils me présentent est reçue titre d'amitié. » Nous lui répondîmes que ces bonnes gens étant sujets du Grand-Seigneur, n'étaient point les raïas des Curdes, et que si tous les beys venaient pareillement réclamer d'eux quelque présent , ils ne pourraient suffire à leurs exigences et seraient bientôt ruinés. Il sourit, comme frappé de la justesse du raisonnement ; puis, s'approchant pour considérer nos vêtements et nos armes , il dit : « Vous êtes des Francs : nous savons que votre nation est brave ; et tout ce que vous portez sur vous prouve sa riche industrie. Après avoir prié à la chapelle du saint, qui opère pour nous aussi des guérisons miraculeuses , venez avec moi dans nos montagnes. Nous ne sommes point vos ennemis ; et vous verrez combien est généreuse l'hospitalité des Curdes à l'égard des hôtes qu'ils estiment. » L'invitation était aimable ; et si le temps et le plan de notre itinéraire nous eussent permis de l'accepter, le lecteur trouverait ajoutés
ici des détails d'un intérêt nouveau. Toutefois , la parole d'un Curde n'est pas sûre ; l'amour de l'argent etFace en eux tout sentiment d'honneur. C'est ainsi que le Bey, se désistant de ses prétentions à l'égard de Serkis, partit avec ses serviteurs, lorsque nous lui eûmes mis dans la main la valeur du tribut annuel qu'il réclamait.
La maison n'a pas l'apparence d'un couvent ; et l'église ressemble plutôt à nos granges. Mehmed nous y conduisit. Quoique musulman , il baisait avec respect les pierres des trois modestes autels , qui rappellent seuls que ce lieu est un temple. Nous nous prosternâmes devant celui qui , d'après la tradition, recouvre la fosse où le saintfutdéposé par les anges, et d'où le retira l'anachorète Arnoug, averti par une vision surnaturelle. Du jour où nous avons connu la vie et les œuvres de saint Grégoire , l'admiration nous a inspiré quelques-uns des sentiments de tendre dévotion que lui vouent les Arméniens. Nous aimons ce grand homme, entraînant toute une nation à sa suite dans les voies pacifiques et lumineuses de l'Evangile. Quel est le philosophe qui , par la force de sa doctrine , ait jamais changé en quelques années l'état social de plusieurs millions d'hommes? Quel est le sage du monde dont les écrits aient rendu justes, chastes, aimant Dieu et leurs frères, une classe d'êtres violents, impurs, idolâtres et homicides? Ce triomphe, qui surpasse les forces humaines, ne peut être que le résultat de la faiblesse chrétienne assistée de la grâce. L'univers retentit du nom des conquérants qui ont abreuvé de sang et de larmes l'humanité ; et l'humanité ne sait point le nom de ses régénérateurs , qui ont opéré des conquêtes plus durables dans l'effusion des joies et des bénédictions divines ! Etrange renversement de la raison ,
ijui ne juge point les choses sainement, parce qu'elle les considère avec les opinions du monde!
Quelle existence plus féconde en événements extraordinaires que celle du fils d'Anag , meurtrier de Khosrou , roi d'Arménie, sauvé contre toute espérance par sa nourrice , qui l'emporta à Césarée ! Le crime du père de Grégoire hâta l'accomplissement des desseins de miséricorde que Dieu avait sur le peuple arménien. En effet , le jeune enfant est élevé dans la foi chrétienne ; et la science qu'il a acquise de ce don divin le sollicite à le communiquer à ceux qui n'en savent pas encore la douceur. Il va donc à la cour de Tiridate, fils du roi assassiné par son père, que la Providence avait également sauvé, pour en faire l'instrument de ses œuvres. Ce prince endurcit son cœur à la voix de l'apôtre ; et, durant des années, il l'accable de tortures, dont le récit déconcerte la raison et l'épouvante. Enfin le persécuteur tombe aux pieds du persécuté et reçoit le baptême. Alors l'Arménie abjure les erreurs du magisme ; elle est réunie à la grande famille du Christ; et, tant qu'elle lui garde fidélité, elle joue le rôle d'un fervent et dévoué néophyte, dont l'épée protège, du côté de l'Orient , les avant- postes de la chrétienté. Grégoire est proclamé son chef spirituel ; et il commence glorieusement la série de ces patriarches que le schisme et l'orgueil ont depuis longtemps dégradés, divisés et multipliés. Enfin, après avoir constitué son Eglise naissante, pressé d'aimer et de prier Dieu davantage, loin des agitations et des vanités du monde, il se retire au désert, c'est-à-dire aux lieux où nous étions venus l'honorer et lui demander le retour de ses enfants égarés. « Saint illuminateur , lui disions-nous , « abaisse, du royaume de gloire où tu es exalté, un regard
favorable sur les deux pèlerins, attirés en ces solitudes par la mémoire de ton humilité sainte et de tes pénitences austères. Implore pour eux les grâces du juge qui t'a trouvé juste, et qui doit aussi les juger. Obtiens le pardon de leurs péchés , toi qui semblés avoir vécu impeccable comme les anges ; et fais que ce voyage et leur vie, autre voyage dans le temps vers l'éternité, serve à leur salut et, nous osons le dire, à celui de ta nation. Vois tes enfants ; depuis dix siècles , l'infidèle leur a fait expier assez durement le fol orgueil de vouloir avoir une église distincte, au sein de l'Église une et universelle. Si on comptait les carnages , les humiliations et les désastres dont ils ont été sans relâche les victimes, la pénitence semblerait aussi grande que la faute. Ne peut-on pas espérer que l'une et l'autre touchent à leur terme? Ils ont promené par tout le globe le spectacle instructif de leur désobéissance ; ils sont même privés aujourd'hui de la dernière consolation de pouvoir pleurer sur ton tombeau. Ah! qu'il en sorte du moins un rayon de la lumière que tu fis briller aux yeux de leurs ancêtres ! Qu'elle dissipe les ombres, épaissies par l'ignorance et la vanité ; et qu'elle leur montre , plus manifestement que celle du soleil, qu'il n'est de régénération, de salut et de prospérité pour eux qu'en se fondant et se perdant dans la société unique qui leur a donné la vie et qui doit absorber toutes les nations de l'univers. Ainsi soit-il ! » Au sortir de l'église, nous nous dirigeâmes vers la fontaine dite Parchamtchour, c'est-à-dire à l'eau savoureuse.. Elle est distante de quelques toises. Une maçonnerie modeste la défend des intempéries de l'air et des ardeurs du soleil. La source, transparente comme le plus pur cristal»
— assort en abondance d'un sol rocailleux ; et elle est réputée merveilleuse pour son goût et ses effets salutaires. Ce qu'il y a de certain , c'est que sa limpidité extrême me frappa. Lorsque nous y trempâmes nos lèvres altérées, ses eaux nous parurent si fraîches et si singulièrement délicieuses que nous les avalions à longs traits avec sensualité. La fontaine de Saint-Grégoire mérite réellement d'être distinguée entre toutes les sources qui ruissellent avec profusion des montagnes de l'Arménie , et qui ont toutes une excellence de goût que la nature a refusée à celles des contrées environnantes. Néanmoins, la tradition assure que son eau était salée et amère , jusqu'à l'arrivée du saint, qui la changea en la bénissant: effet naturel de la grâce , qui adoucit toute amertume.
En descendant une pente rapide et glissante, on arrive, après quelques minutes , à la caverne qui fut la retraite du vieux patriarche, devenu anachorète. Son ouverture, assez large et fort élevée, est tournée vers le soleil du midi. Audessus de sa voûte, l'œil aperçoit la bouche d'un antre , communiquant à celui-ci par une voie dérobée et périlleuse à franchir. Sur ses côtés est une autre grotte étroite et basse, où le saint trouva sainte Mané expirante, lorsqu'il vint prendre possession de ce lieu. La vierge, martyre de ses austérités, lui léguait un exemple qu'il suivit avec une pieuse émulation. C'est là qu'il coula de longues années dans la pratique des macérations, du silence et de la prière. Quel séjour que ce roc, où les glaces de l'hiver ne fondent qu'aux feux de la canicule , et qui forme comme un repaire suspendu sur une vallée muette , morte et d'une nature bouleversée comme le chaos. Pas un arbre, dont le vert feuillage rappelle la vie ; pas un torrent, dont l'écho modifie
la perpétuelle uniformité des nuits et des jours. Le seul être vivant qui s'élève à ces hauteurs est l'aigle, dont le cri semble une plainte jetée à des solitudes où il rôde inutilement.
L'homme, obsédé de l'amour de soi , ou enchaîné par mille liens secrets à un monde futile , ne peut supporter, même par la pensée , un isolement aussi absolu ; mais l'âme qui a pénétré le mystère de l'amour divin n'aspire qu'à maîtriser ses sens et à fuir la présence des choses visibles , qui la gênent et la distraient dans la contemplation de l'invisible et souveraine beauté. Elle quitte la foule, à l'exemple de Moïse, et s'élève dans la montagne, pour converser avec Celui qui est , comme un ami parle à son ami. Elle oublie la terre et son néant. Le rideau tendu entre ce monde et l'autre est soulevé ; et les merveilles qu'elle y entrevoit la transportent et la ravissent.
Assis à la place où l'anachorète veillait et priait, je fus tiré des réflexions que sa mémoire m'inspirait par une goutte d'eau glacée, qui, du haut de la voûte, tomba sur ma main. « Voici la larme, me ditSerkis, que verse con- « tinuellement le rocher, depuis le jour où saint Grégoire « a été emporté par les anges et déposé dans la fosse que « je vous ai montrée. La pierre n'est point humide ; et l'on « ne sait d'où vient cette goutte, qui coule, nuit et jour, « à des intervalles plus précis que les divisions du temps u sur une horloge. Elle ne tombe point à une place fixe ; « et elle évite de toucher le pèlerin qui est sans péché. « C'est ainsi qu'une pauvre femme étant venue, il y a quelce ques années, prier et s'asseoir au lieu où vous êtes , la c< larme du regret ne ruissela pas une fois sur elle. » Plus d'un lecteur sourira peut-être à ces paroles; pour moi, j'avouerai qu'elles me touchèrent. Je voyais dans une
goutte d'eau l'épreuve du jugement de Dieu. Je savais qu'elle ne m'épargnerait point; et, en effet, pendant tout le temps que je demeurai là , sa chute inévitable et réglée ne cessa de m'humilier. Serkis, mon interprète des traditions locales, me montra encore , au fond de la vallée, un énorme quartier de roc pourfendu , dit-on , par l'épée de Tiridate , ce roi que sa pénitence a élevé , dans l'église arménienne , au rang des saints. Je me rappelai alors la suite de la légende , qui dit que le pieux monarque, étant venu visiter le solitaire qui l'avait converti, le consulta sur les destinées de sa nation. Saint Grégoire prît l'épée, la même que Tiridate avait reçue du grand Constantin, comme prix de sa valeur; et, la laissant suspendue en l'air par l'effet miraculeux du signe de la croix , il lui dit : « Il « viendra une nation vaillante : ce sera celle des Francs, « et tout le monde se réunira à elle. » J'aimais à croire cette prophétie authentique et à m'entretenir dans la douce illusion que son accomplissement commencerait peut-être avec notre passage en Arménie '.
■ Vartan , auteur du xnr siècle , rapporte cette prophétie ( Mêm. sur l'Arménie , par Saint-Martin , t. n, p. 433), que l'arrivée et l'alliance des croisés avec les rois arméniens de la Cilicie inspira sans doute et sembla réaliser. Si la nation arménienne eût été pénétrée de la foi orthodoxe , qui poussait nos pères à la conquête et à la délivrance du tombeau du Sauveur, elle ne les aurait point trahis, en prenant le parti des musulmans, comme il arriva en plusieurs occasions. (Bar. Hebraeus, Chron. syria, p. 283, 321, 328.) Elle se serait loyalement unie à eux pour repousser l'ennemi commun de la chrétienté; et nul doute qu'elle n'eût recouvré sa gloire et son indépendance politique. Elle s'est perdue par l'esprit d'individualisme et de suffisance, qui isole en chaque lieu du monde ses membres, et les porte à faire une nation distincte, au milieu des nations mêmes qui leur accordent l'hospitalité. Pourquoi l'auteur de la Géographie ancienne , imprimée à Venise, 1822, p. 6, relatant celte tradition prophétique, a-t-il supprimé le nom de Francs?
La piété et surtout la générosité de la nation n'a rien fait pour perpétuer le souvenir de l'homme qui est son plus bel ornement. Les peuples d'Assyrie et de Perse gravaient en caractères ineffaçables sur le roc l'éloge des monarques qui les avaient illustrés. Toutes les inscriptions de Tortan consistent en quelques croix et dates informes , sculptées dans la montagne par les pèlerins. Jamais on n'a cherché à rendre le monastère abordable par un simple sentier; et aucun débris n'atteste l'existence d'un de ces monuments que d'autres nations plus reconnaissantes prodiguent à leurs saints et à leurs héros.
Néanmoins , le monastère de Lousavoritch a toujours attiré de nombreux visiteurs. Nous en trouvons une preuve dans l'histoire de Jean VI , qui vivait au ixe siècle de notre ère. Ce patriarche , dont l'orgueil et l'entêtement , non moins grands que son génie , ont puissamment contribué à endurcir les Arméniens dans le schisme , fait en ces termes le récit de son pèlerinage, « Donc , suivant l'attrait de mes désirs , j'allai à la caverne de sainte Mané , qu'habita ensuite le bienheureux Illuminateur, et où l'un et l'autre , menant dans un corps fragile la vie d'êtres incorporels, domptèrent la violence de leur nature; et, faisant plus qu'il ne nous est imposé , ajoutèrent à leurs vertus l'ornement de la 'nie religieuse : ce qui les a rendus dignes d'une félicité inaltérable et de la couronne de gloire qu'ils ont reçue du Christ.
« J'ai vu là , creusée dans le rocher , une petite grotte
Les doctes Pères de Venise ont-ils donc mis leur foi tacite dans un aulrc peuple que le peuple catholique d'Occident, à qui ils doivent déjà la fondation de leur monastère, leurs progrès dans les sciences, les lettres et la civilisation , et ce qui vaut mieux encore, l'extirpation de leur hérésie ?
d'un accès difficile , séjour intolérable, à cause de sa tristesse, où un autel sacré a été élevé pour la célébration des messes votives à l'honneur de ceux qui l'ont habitée.
«Ensuite, la crainte dans le cœur, je me suis avancé vers la caverne où Notre lumière demeura deux jours en attendant le trépas de sainte Mané. Puis , après avoir adoré la toute-puissante majesté du Christ, j'ai visité la fontaine A Veau savoureuse, où se rafraîchissait le saint, dans l'ardeur de ses travaux et dans les sueurs de ses fatigues spirituelles. Elle était entourée d'un mur de pierre et fermée par une porte. A cette même source, où puisèrent les mains pures de saint Grégoire, je me jugeai digne de goûter dans le creux de ma main l'eau de la fontaine de notre second rédempteur, dont je continue l'exercice de la dignité patriarcale ; et plût au ciel que je continuasse aussi ses exemples !
« Je pris de la poussière bénite sur le tertre où le précieux trésor spirituel avait été caché par les bergers, et où , d'après mon ordre , on a bâti une église avec des pierres de tombeaux , que cimente de la chaux vive. J'ai vu , dans les vallons et dans les antres des rochers , des hommes d'une vie virginale, couverts de cilices , couchant sur la dure , vivant d'herbes et vaquant sans relâche à la prière. Disciples formés dans les travaux de la justice, enfants nés delà vertu, ils ne vivent point réunis, mais dispersés çà et là au pied de la montagne, chacun pourvoyant par un pénible labeur à ses nécessités.
« Après avoir reçu leurs bénédictions , je partis pour le village de Tortan, lieu où était le jardin de récréation de saint Grégoire , et où sont enterrés les trésors de la sagesse et de l'immortalité , je veux dire les reliques vivantes des saints, qui ont traversé cette terre dans la plénitude de la
vérité : lumières brillantes comme celle du soleil, allumées par les feux du Saint-Esprit, et se consumant pour la gloire de Dieu, avec un éclat indéfectible. Y ayant passé la nuit, et m'étant acquitté envers la majesté divine en l'adorant , je coupai un morceau du frêne que le saint Illuminateur avait planté de ses propres mains. »
Nous quittâmes le couvent à trois heures, et nous rasâmes le pic de Sébouh , blanchi par les neiges. Serkis le montra avec orgueil, comme le véritable Masis ou Ararat, premier refuge de la dernière famille humaine échappée au déluge»
Nous descendîmes alors dans la direction du nord-est, par des vallées verdoyantes et fleuries, que s'étaient partagées quelques familles curdes. Au coucher du soleil, nous atteignîmes le couvent de Saint-Jacques, qu'on dit être une construction remontant au siècle de Tiridate. 11 est certain que l'architecture de l'église, sans être remarquable comme celle des églises d'Ani, a néanmoins un style antique, dont on retrouve les formes et le caractère, sous de plus belles proportions , dans la capitale des Pagratides. La nef est supportée par quatre colonnes, Centre lesquelles nous avons trouvé une inscription tumulaire d'assez ancienne date. Deux femmes nous reçurent avec une hospitalité cordiale. Leurs maris , prêtres et moines du monastère , étaient depuis deux jours à la ville d'Erzingam, où nous rentrâmes aussi le lendemain matin , après trois heures de marche. M. Scafi put y sanctifier le saint jour du dimanche par la célébration du divin sacrifice , où ne furent point oubliées les actions de grâces dues à Dieu et aux saints , qui nous avaient protégés visiblement.