DEUXIÈME MÉMOIRE
MM. LES MEMBRES DU CONSEIL CENTRAL
DE LA. PROPAGATION DE LA FOI
De la propagande catholique comparée avec la propagande protestante. — Moyens d'action de celle-ci en Perse , chez les nestoriens. — Yictoire et émancipation religieuse des catholiques de la Chaldée persane. — Fondation d'écoles chrétiennes. — Attente d'une mission catholique.
La propagande religieuse est le plus saint et le plus noble des ministères , puisqu'elle élève celui qui l'exerce dignement à la hauteur de l'apostolat. Elle exige donc de ceux qui se vouent à cette œuvre une ferveur de foi , une abnégation de soi-même et une pureté d'action en tout semblables à celles des apôtres.
Ouvrez nos saintes annales; suivez dans les régions extrêmes du monde ceux qu'y a conduits le désir de propager la religion, et vous verrez briller dans tous ces saintes vertus. L'ambition d'accroître cette admirable société qui amène tous les hommes à elle par la force attractive de sa charité , l'espoir de rattacher à la chaire de saint Pierre des liens d'amour, rompus par l'orgueil dis— puteur des hérésiarques , et le besoin de verser au dehors les flots de vérité qui débordent de leur âme, voilà les motifs qui animent ces ouvriers , dispersés dans le champ du Seigneur. Leur but suprême est d'avancer la consommation de l'unité religieuse dans l'univers. Cette magni-
fique prétention ne pouvait être manifestée que par l'Église, qui seule peut se glorifier du nom de Catholique.
Toutes les religions ont aspiré plus ou moins ardemment à l'universalité; toutes, pour y atteindre, ont eu recours au prosélytisme. C'est ainsi que, dans les âges anciens, la force imposait la loi spirituelle et politique; le triomphe d'un dogme était acheté par des exterminations et des guerres sanglantes. L'Inde nous en offre un mémorable exemple dans les combats que les sectateurs de Bouddha livrèrent au culte brahmanique. Les nations conquises par les Perses, les Grecs et les Romains devaient aussi payer un tribut d'adoration aux divinités des vainqueurs. Le judaïsme, chargé de conserver le dépôt des traditions révélées, et non de les répandre chez les autres peuples, indignes d'elles, bornait sa propagande aux étrangers établis dans la Palestine. Sa doctrine exceptionnelle portait le caractère de la vérité, en s'insinuant dans les âmes par la persuasion, sans faire appel à la violence. Quant au christianisme , complément et perfection de la religion primitive, il proclama ouvertement, dès sa naissance , que les mérites de la rédemption devaient s'appliquer à tous les hommes; et il le démontra , en faisant le partage des nations entre les premiers disciples , assemblés au Cénacle.
Aussitôt ces fils de pêcheurs se dispersent par le monde; et, plus que le conquérant Alexandre, ils semblent être à l'étroit dans ses limites. A-t-on jamais vu prosélytisme aussi incompréhensible ? Le glaive et le feu des persécutions doublent sa force et ses succès , au lieu de lui créer des entraves. Les adversaires de l'Évangile ont pour eux la puissance, les richesses et le nombre; l'Évangile l'em-
porte avec la faiblesse, le dénûment et la pauvreté de ses serviteurs ! Quel contraste avec le mahométîsme, enflammant l'imagination ardente des Arabes par l'appât des voluptés, et armant la main des croyants contre les nations indifférentes ou contraires à son symbole. La guerre religieuse, érigée en loi sous le nom de Djihad, les massacres et le pillage sont les arguments qu'il emploie sur les populations idolâtres et cupides de la Perse et de la Tatarie.
La religion procède toujours par une initiation libre et une charité pleine de douceur; et ce signe la distingue des communions qu'elle a frappées d'anathème et répudiées de son sein. L'étudede leur origine prouve qu'une vanité de suprématie et de faux savoir théologique ou une révolte de la raison contre l'autorité immuable de la foi furent leur cause première. Nées du mal et perverses dans leur nature, le mal a servi à leur dissémination. Observez en effet les progrès des premières hérésies, de l'arianisme, par exemple, vous verrez comme ils sont violents et tyranniques. D'autres erreurs moins turbulentes, comme celles de Nestorius et d'Eutychès , semblent se reposer, satisfaites de l'entraînement de la nation qui les a vues éclore. Le zèle de la haine seul leur reste; et il est dirigé contre l'Église mère, dont elles ont parjuré la foi. Franchissons d'un seul bond les siècles qui nous séparent de Luther et de Calvin ; et notre observation devient plus évidente. L'acte de révolte religieuse qui a séparé le nord de l'Europe du midi , fidèlement catholique, met en effervescence les passions politiques, passions les plus aveugles de toutes; et la conclusion des sophismes formulés dans toutes les écoles des théologiens se tire à main armée, dans les camps et sur les
champs de bataille. En vain voudrait-on faire croire que les protestants usèrent du droit d'une légitime défense, l'histoire, écrite par leurs historiens mêmes, prouve que l'agression commença par les princes , fauteurs de la rébellion et impatients de s'affranchir de la juridiction spirituelle de l'Église. Les intérêts de la terre et la concupiscence de la chair, gênée par la discipline catholique, furent les mobiles secrets qui attirèrent les néophytes dans les rangs du protestantisme. Les arguments de ses propagandistes étaient des déclamations contre l'Eglise romaine, si pitoyables qu'on rougirait aujourd'hui de les reproduire ; mais , au fond , le véritable motif était l'orgueil de la désobéissance, premier péché du premier homme. Par son apparition , l'unité religieuse et sociale fut momentanément troublée dans son œuvre progressive. Les générations impartiales du présent, instruites par les calamités du passé , savent fort bien tout ce qui en est résulté de triste et de mauvais pour le genre humain. Néanmoins le vent de la tourmente paraît avoir poussé plus rapidement le vaisseau de l'Eglise sur la haute mer, où il vogue triomphant vers le port de ses éternelles destinées. D'un autre côté , le rationalisme , père de la réforme , a usé et tué son enfant, qui se meurt aujourd'hui dans le doute ou dans les vagues aberrations du panthéisme.
Mais toutes les doctrines ont des partisans entêtés, qui réputent comme une gloire de s'ensevelir sous leurs débris , les armes à la main , en les défendant avec l'impuissance de l'acharnement. La réforme compte un certain nombre de ces hommes. Ce n'est plus en Allemagne, où l'excès de la spéculation a paralysé la vie sociale et endormi les esprits dans un quiétisme nébuleux , mais en Angleterre
qu'il faut les chercher. Le mouvement et l'action sont inépuisables chez ce peuple, dont l'industrie surprend chaque jour quelque secret de la nature physique. Le protestantisme a pénétré d'ailleurs plus avant dans l'Etat et dans la famille de ce peuple. L'église nationale a été organisée avec une économie hiérarchique qui lui donne une apparence d'harmonie et d'unité. Cette religion ou Persuasion, pour employer un terme ridicule de sa langue, en identifiant sa cause avec celle de la constitution politique , avait du moins l'espoir de vivre autant qu'elle. Voilà pourquoi elle se débat, à l'heure qu'il est, si opiniâtrement sous les coups des réformistes, qui attaquent indirectement sa réforme. Au commencement de ce siècle , ne sachant comment conjurer l'orage, elle pensa à réveiller la tiédeur de ses enfants par l'organisation d'une propagande, modelée, autant que possible, sur celle du catholicisme. Des associations de personnes portant le nom de ministres se formèrent; et on leur ajouta le titre de missionnaires , comme si cette appellation pouvait improviser des apôtres. La société biblique les prit sous son patronage ; et ils eurent la mission de porter chez tous les peuples des Évangiles et des Bibles , que ces peuples ne lisent ni ne comprennent , parce que la traduction en est généralement illisible, et que la lecture, sans un enseignement explicatif, ne peut élever l'esprit à leur intelligence. Ces hommes partirent donc avec leurs épouses et tout l'attirail du ménage ; et la prévoyance administrative du comité promit une augmentation annuelle de 500 fr. pour chaque enfant qui augmenterait la famille. Il y aurait injustice à nier que l'amour du bien et un certain esprit de dévouement exaltassent le courage de plusieurs de ces envoyés , et que , près des tribus ido-
lâtres de l'Amérique , du Cap et de l'Inde , leur doctrine supérieure n'ait opéré des améliorations sociales. Mais , si cette doctrine se mesure avec avantage contre les symboles païens, elle met à nu son insuffisance , lorsqu'elle usurpe ce ministère de propagande près des autres sectes détachées, comme elle, du centre de l'orthodoxie, mais moins dégradées par l'erreur. Nous aurons occasion de le démontrer tout à l'heure, en parlant de l'action d'une de ces sociétés évangéliques sur les nestoriens de la Perse.
D'abord il faut savoir que ses membres sont tous Américains. Ces hommes, nés dans une civilisation d'hier et appartenant à une secte non moins jeune, se croient déjà la force et les titres pour régénérer la religion et la civilisation mourante de ces contrées , qui furent leur berceau. Us ont institué à Boston une société de missionnaires, qui doit convertir tous les Infidèles. Or, sachez que, nous autres catholiques, nous sommes inscrits en tête de la liste, comme les plus obstinés et les plus dangereux. Dire quel est leur symbole serait chose assez difficile , même pour eux. Toutefois, d'après des fragments de leurs écrits, tombés entre nos mains , d'après certains actes et certaines paroles, qui scandalisent ceux qu'ils viennent évangéliser, nous les croyons honorablement gradués entre les mille et une sectes de leur pays, qui, parcourant avec plus ou moins de rigueur logique les phases de la réforme, finissent unanimement par aboutir au déisme. Il se peut toutefois que ce culte pur de l'intelligence, tel qu'ils le qualifient, soit coloré chez quelques-uns d'une teinte de piétisme. Les èmes naturellement droites et tendres sont portées à calmer leur trouble intérieur par cette sensiblerie religieuse.
Mais , pour laisser le lecteur apprécier convenablement
ces missionnaires, appliqués, depuis cinq ans, à convertir la Chaldée persane , nous suivrons la maxime posée par nous précédemment, et qui est celle de l'Evangile, c'est-àdire qu'il faut juger l'arbre par ses fruits, et celui qui se dit délégué de Dieu, par ses actes. Or, nous commencerons par dire que la mission de ces messieurs a pris dans ce pays, principal théâtre de son zèle en Orient, une direction qu'il serait impossible d'imaginer, et que nous avons voulu examiner sur les lieux, avant d'y croire : tant elle s'écarte de toutes les traditions apostoliques. Le génie industriel et commercial des États-Unis est certes universellement connu : nul ne peut le contester. C'est un mérite dont ses premiers colons ont hérité de l'Angleterre; et, depuis que la France a consommé l'indépendance nationale de l'Amérique du Nord, ses progrès, sous ce rapport, sont dignes d'éloge. Mais on ignorait sans doute que ces propagandistes eussent mêlé aux choses de la religion l'élément profane de l'habileté financière, et que l'argent fût le nerf et l'instrument de toutes leurs opérations. N.- S. J.-C. recommandait à ses apôtres un renoncement complet à tout bien de la terre; il leur défendait de porter un manteau, un bâton ou une besace. Conformément à ce précepte, les missionnaires de l'Eglise catholique ont toujours été de pauvres prêtres ou de pauvres religieux , craignant d'embarrasser leur marche par une prévoyance superflue, et se confiant dans la force de la doctrine, qui était toute leur richesse. Aussi le ciel bénit leur foi ; et leurs conquêtes ne sont jamais plus rapides que lorsqu'aux yeux de la chair ils paraissent plus faibles. Ces messieurs de l'honorable compagnie de Boston savent qu'ils prêchent une autre doctrine ; et , comme elle est l'œuvre des concep-
tions humaines, et qu elle n'a point derrière elle l'appui des promesses évangéliques, il est tout simple que leurs précautions et leurs ressources soient plus conformes aux procédés de notre folle sagesse. Cette observation explique d'avance la cause de sa stérilité. La prudence des fils du siècle n'est habile que dans le maniement des affaires terrestres ; si elle porte ses prétentions jusqu'à l'ordre supérieur et surnaturel, son orgueil est confondu, comme celui du profanateur qui étendit la main sur l'arche.
Avant la venue de ces messieurs , d'autres envoyés protestants avaient cherché à prendre pied en Perse. Le crédit illimité de la puissance anglaise, qui s'était imposée comme protectrice du feu roi Feth-Ali-Schah, paraissait devoir favoriser leur influence ; rien ne fut négligé pour aider leur prosélytisme, qui pouvait avoir des résultats politiques importants. On savait que la religion des Persans est séparée et ennemie des autres sectes musulmanes, et qu'elle a formé dans le royaume de l'Iran une église nationale : ce qui l'assimilait, sous ce rapport, à l'église anglicane; sa conquête était donc jugée possible. Mais tenter sur les Persans , comme sur tous les musulmans en général, une propagande directe, basée sur des controverses religieuses , c'est assurément perdre son temps et sa peine. La foi est tellement enracinée dans l'âme des sectaires de Mahomet, et, d'un autre côté , l'ignorance est si profonde, que les meilleurs arguments ne sont pas compris, ni même soumis à un examen sérieux. La science et l'éducation, en éclairant la jeunesse, peuvent seules préparer les voies à ce changement si désirable. Du reste, le spectacle du protestantisme mahométan aux prises avec le protestantisme chrétien n'en était pas moins un fait très-curieux. La lutte
fut engagée par Henry Martyn, jeune homme d'une capacité réelle, et digne par son zèle de défendre une cause meilleure. Il eut pour adversaire le docteur Akmed d'Hamadan. L'un et l'autre composèrent un traité sur l'authenticité et la sainteté des livres, bases de leur religion respective. Celui-ci opposa l'Alcoran aux saintes Ecritures ; et, qui plus est, étalant une connaissance biblique aussi subtile dans ses interprétations que celle du ministre protestant, il appliqua toutes les prophéties à la personne de Mahomet. Que pouvait lui répondre le ministre, dont le jugement privé , critérium unique de ses raisonnements, était aussi faillible que le jugement de son antagoniste? Rien de décisif, privé qu'il était de la ressource d'invoquer le témoignage infaillible de la tradition conservée dans le corps de l'Eglise. Aussi la dispute fut-elle interminable ; et le musulman se crut autorisé à persister dans sa conviction première. Cette controverse n'eut d'autre effet que de rallumer la ferveur religieuse des théologiens persans ; de toutes parts, des réfutations furent rédigées, avec plus ou moins de science. Le peuple, qui entendit répéter que des émissaires chrétiens attaquaient ses dogmes, perdit la bienveillance tolérante qu'il leur témoignait. Quelquesuns d'entre eux , qui avaient tenté d'enseigner à Ispahan , furent contraints d'en sortir pour sauver leur vie menacée. Les Bibles, distribuées avec profusion aux musulmans, furent brûlées sur les places publiques. Les Juifs, qu'on espérait aussi gagner, en mettant les textes sacrés entre leurs mains, les rejetèrent comme interpolés, et semèrent dans les rues les lambeaux de leurs feuilles.
L'insuffisance de cette tactique étant reconnue, on songea à fonder des écoles. Un pasteur allemand, nommé
Hase, vint à Tébriz (Tauris), ouvrir une espèce de gymnase pour la jeunesse persane. La présence des négociants européens, des consuls et des instructeurs anglais pour l'armée avaient habitué la population à la vue du costume et des mœurs des Francs ; et le succès des armes russes avait révélé la force prépondérante des puissances chrétiennes. La circonstance était donc favorable ; néanmoins, comme les musulmans se défiaient des intentions du pasteur, il ne parvint qu'avec une extrême difficulté à réunir un petit nombre de disciples, qui ne répandaient aucun lustre sur son œuvre , parce qu'ils appartenaient tous à la classe moyenne, et que d'ailleurs l'enseignement manquait d'un but déterminé. Après trois années , il se découragea et partit.
Sur ces entrefartes , arriva la mission américaine. Elle n'essaya point son prosélytisme auprès des musulmans; elle s'adressa aux nestoriens, répandus, au nombre de plus de cinquante mille, dans la province de l'Aderbidjan. Deux de ses membres avaient été envoyés à la découverte du pays en 1830; et leurs rapports l'avaient présenté au comité de Boston sous les traits non flattés d'une terre promise. En effet, la nature y est belle et féconde ; et puis les Persans laissent jouir tous les chrétiens d'une liberté de culte si absolue, et ces chrétiens eux-mêmes sont tombés dans une ignorance si extrême , qu'il devait être aisé de les convertir, en les éclairant. Quel champ aurait donc été mieux choisi pour des ouvriers évangéliques ! Ils fixèrent leur établissement dans la petite cité d'Ourmi , située au centre de la plaine fertile qui a emprunté son nom. Ces messieurs ne posaient point seulement une tente de voyage; ils prenaient formellement domicile dans la pro-
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vince,en bâtissant une vaste maison, qui commençait par donner aux habitants le bon exemple du comfortable américain. Leurs épouses les avaient rejoints, tant ils semblaient décidés à rester fermes au poste, jusqu'à la conversion universelle de tous les Chaldéens. La tâche toutefois n'était pas aussi dépourvue de difficultés qu'ils l'avaient espéré.
Les deux sectes de Nestorius et d'Eutychès , enfantées à peu près dans les mêmes jours et sur les mêmes lieux , consistent dans la négation d'un seul dogme principal , qu'elles rejettent, en conservant, au risque d'être blâmées comme inconséquentes, les rites, les prières et la constitution hiérarchique de l'Eglise catholique. Elles offrent même le phénomène remarquable de participer à quelques éléments de sa vie et de sa stabilité. Ainsi , depuis douze siècles , elles se maintiennent au milieu du flux et reflux des révolutions sociales qui ont bouleversé l'Asie , tandis que la multitude des autres sectes n'a laissé tout au plus qu'un nom tristement célèbre dans l'histoire. Leur foi , altérée dans son essence , était encore assez forte pour résister aux menaces et aux promesses, par lesquelles l'islamisme n'a cessé longtemps de les effrayer et de les séduire. A trois reprises, le catholicisme a failli recouvrer dans ces contrées la totalité du terrain que l'hérésie lui avait enlevé. Les patriarches s'étaient réconciliés , et l'Orient serait rentré dans l'ordre de l'unité, s'il avait été aussi accessible et aussi maniable qu'à notre époque. Mais la rareté des communications empêcha que les liens se raffermissent ; et la défection se renouvela parmi les néophytes ignorants. Toutefois l'orthodoxie avait déposé les germes de la régénération ; et le ciel a fait fructitier len-
iement ses rejetons, qui couvrent déjà toute l'ancienne Assyrie , et s'étendent jusqu'à la Perse.
Quand les missionnaires américains ont appelé à eux les fils de Nestorius , ceux-ci leur ont demandé au nom de qui ils venaient, et les ont sommés d'exposer leur symbole. Alors, quelle n'a pas été leur surprise , en les entendant s'arrêter après ces premiers mots : « Je crois en Dieu ! » Leur foi est restreinte à ce premier article ; la vérité des autres s'est évanouie, sous le contrôle de la raison. « Quoi 1 ajoutèrent, avec curiosité, les fils de Nestorius, vous ne dites rien de Jésus , le Messie, en qui nous admettons deux personnes et deux natures ! Sa mère doit-elle être appelée Mère de Dieu, ainsi que l'affirme une communion qui nous qualifie d'hérétiques, ou est-elle simplement la Mère du Messie? Admettez-vous la confession, longtemps usitée dans notre Eglise? La communion s'administre-t-elle aux simples fidèles sous les deux espèces ? Oignez-vous de l'huile sainte les mourants? Quelle est votre hiérarchie ecclésiastique?... » Les missionnaires balbutièrent sur la première question une réponse , dont l'erreur semblait concorder avec celle de Nestorius , et ses enfants s'en réjouirent. Quant aux autres demandes, ils sourirent de pitié sur elles, et les traitèrent d'erreurs idolâtriques, dont s'était affranchie leur jeune Eglise; puis, ils ajoutèrent que le but de leur mission était de les amener à leur propre culte simplifié. Cette explication moins satisfaisante effraya tellement les nestoriens qu'ils se tinrent à l'écart des missionnaires, comme de gens dangereux , et jugèrent impossible toute union spirituelle. Au bout de quelque temps, leur aversion augmenta, lorsqu'ils virent les étrangers ne bâtir aucune chapelle dans
leur maison , à laquelle rien autre chose ne manquait , et qu'ils surent qu'une chambre, avec une Bible, était leur temple.
De leur côté , les étrangers étaient en grand embarras : ils avaient préparé une école, et les enfants n'y venaient point ; que faire ? Sans doute le chapitre fut convoqué, et il délibéra gravement. Je me figure l'un des assistants, connaissant mieux le pays, exposer ainsi son opinion : « Les « hommes sont appauvris ici par l'usure des riches et par « les vexations arbitraires des gouvernants ; la classe chré- « tienne surtout est misérable , et par conséquent plus a facile à gagner, au moyen de quelques sacrifices provi- « soires. Nous lui offrons notre instruction ; mais l'amour « du savoir n'est point assez vif pour disposer en notre « faveur des esprits qu'effarouchent les préjugés religieux. « Adressons-nous au penchant plus faible du cœur, je « veux dire à l'amour du gain ou à l'intérêt, passion plus « forte chez ceux qui ont le plus besoin. En tout temps, « et dans toutes les contrées du globe , le maître a tou- « jours été rétribué par les disciples ; et, si, par excep- « tion, il leur donne gratuitement ses leçons, on s'extasie « sur sa générosité. De notre part, un enseignement graa tuit n'est point une gratification, puisque personne n'en « veut; il faut prendre un parti extraordinaire, c'est de « payer les élèves. Pour une somme, prélevée, non sur « notre bourse, mais sur celle des associés, qui nous (( traitent déjà convenablement, nous n'aurons point la « honte de rester à notre poste en non activité. Et qui « sait? le sentiment de la reconnaissance peut passer du a cœur à la conscience, principalement chez de jeunes a enfants , qu'on pétrit et qu'on façonne comme une cire
« molle. De plus, la concurrence des missionnaires ca- « tholiques est pour nous fort à redouter : or c'est un « expédient pour la prévenir, attendu qu'ils n'ont pas « l'habitude de fournir une éducation aussi libérale. »
Que le discours de l'orateur ait été plus éloquent et mieux tourné, c'est probable; ce qu'il y a de certain, c'est que son avis fut approuvé, et que l'on statua : 1°. qu'une pension serait octroyée annuellement aux évoques nestoriens, ou, autrement, qu'on achèterait leur adhésion à l'établissement de l'école; 2°. que chaque enfant recevrait par semaine une paie de 1 franc 25 centimes, laquelle augmenterait, avec son âge et sa capacité, jusqu'à 5 francs.
Il faut savoir que le schisme a effacé, dans l'église nestorienne, ce caractère sacré qui ennoblit à nos yeux l'épiscopat ; il ne reste à l'homme appelé évêque que le nom seulement. Sa conduite et ses actes sont un scandale perpétuel pour le troupeau. Consacré souvent avant l'âge de raison, et n'ayant d'autre titre à l'élection que celui d'être de la famille de son prédécesseur, il passe pour savant dès qu'il peut lire l'Évangile et la liturgie. La prédication, la visite de ses fidèles, moins nombreux ordinairement que les fidèles de nos paroisses, sont un soin dont il s'inquiète peu ; on exige seulement qu'il célèbre une ou deux fois les saints mystères dans l'année, et que, selon l'ancienne pratique, il s'abstienne constamment de viande, et ne mange pas de poisson les jours d'abstinence. Du reste , il est usurier et ivrogne; il va à la chasse, et s'absente de son diocèse autant qu'il lui plaît. Personne ne lui fait de représentation; on considère ces licences comme des privilèges de sa dignité. Je le demande , auprès de tels hom-
mes, lor des Américains ne devait-il pas être un argument irrésistible? Aussi, moyennant une pension viagère, ont-ils rallié extérieurement à leur cause les trois évêques de Guevilan , de Keui-Tépé et d'Ada , diocèses composés des villages du district d'Ourmi. Il en restait un quatrième, nommé Marc- Gabriel , résidant au bourg d'Àrdicher. Longtemps il avait eu le courage de résister à leurs sollicitations ; mais enfui, ces messieurs, connaissant notre prochaine arrivée dans ce lieu pour y établir une école , ont tenté un dernier coup , et ont réussi à enlever Marc- Gabriel au milieu de la nuit, et à le transporter dans leur demeure. Devinez quel argument ils ont employé? Une montre d'argent et 1,000 francs en espèces. Voilà à quelle valeur s'estime un prélat nestorien. Cinq ou six prêtres font lire les enfants, dans les écoles établies aux villages de Diguelé, Keui-Tépé, Ardicher, Supurgan et Oula. Ils reçoivent chacun un traitement d'environ 400 francs. Les familles pauvres de ces localités, trouvant un soutien dans l'aumône hebdomadaire que leur distribuent les missionnaires, y envoient leurs enfants, au nombre de cent cinquante environ. Les dépenses qui en résultent, jointes aux frais annuels de la mission , composée de cinq pères de famille, ont été évaluées, par des personnes compétentes, à plus de 100,000 francs. Certes, ce n'est pas une propagande à bon marché. Avec une somme équivalente, l'Eglise catholique pourrait couvrir de ses missionnaires tout l'Orient.
Maintenant, voulez-vous connaître le résultat de tant
de sacrifices? Vous serez stupéfaits de trouver pour total
un zéro désespérant. Les évêques continuent de vivre dans
le célibat, et de prier à part dans leurs églises. Admis