II
à la table de ces messieurs, ils ne touchent point aux viandes qu'on y sert indistinctement tous les jours de l'année. Pas une seule famille n'a adopté la religion ou l'irréligion américaine ; ils se défendent tous du reproche d'être devenus protestants, comme d'un déshonneur. Les petits enfants continuent de faire, en cachette , le signe de la croix, qu'on leur a défendu. Ceux que nous avons interrogés sur l'état de leur croyance, répondaient : «Nous gardons la foi de nos pères, et nous ne prenons des missionnaires que leurs écus. » L'un d'eux ajouta môme une fois méchamment : (dis sont comme nos Juifs d'Ourmi, toujours feuilletant la Bible ; mais ce sont des Juifs sans synagogue. »
Le catholique , témoin de ces faits , se prendrait à rire , si des misères affligeantes et un mal incalculable ne résultaient d'un tel système de propagande, impuissant à produire le bien. La cupidité de la nation nestorienne a été excitée démesurément par ces milliers de dollars qui circulent dans ses veines, comme un poison corrupteur. L'enfance est habituée à venir, par l'attrait du gain, se former à un enseignement dont le but final est de capter sa foi. Elle se livre, pour de l'argent, entre les mains de maîtres dont la première leçon est de lui apprendre que la conscience peut se vendre. Quel mépris inouï, je ne dirai pas seulement de l'honneur, mais même de toutes les lois de la liberté humaine ! Le Persan , qui ne comprend pas le mot de l'énigme, reste ébahi, et en conclut que ces messieurs ont trouvé le secret alchimique , si longtemps cherché par eux , de la pierre philosophale. Un voyageur européen est regardé par eux comme une machine am bulante qui bat monnaie, et dont la fonction est d'en dis-
tribuer. C'est ainsi que, ayant ouvert une école gratuite pour la jeunesse de Tauris, plusieurs enfants, disciples des pasteurs protestants , ne rougissaient pas de dire : « Que me donnerez-vous, et je serai votre auditeur. » Si nous ne craignions de mêler à un sujet religieux les considérations de la politique , nous ferions remonter la cause de ces habitudes vénales à la diplomatie anglaise , achetant l'expulsion du général Gardanne et de tous les Français de la Perse, par un tribut annuel de deux millions de francs.
Aux plaintes attristantes faisons maintenant succéder les paroles d'un consolant espoir. La Providence miséricordieuse a préparé de longue main des éléments régénérateurs dans la Chaldée persane. Elle les a disséminés là, comme dans tous les autres lieux, pour la glorification de l'orthodoxie et le développement de l'unité finale. Cette société, renaissante au sein de la société nestorienne usée par ses propres erreurs, est petite, faible et pauvre; mais elle augmente journellement. Elle a foi dans la force de la doctrine, et elle sera la pierre d'achoppement de l'opulence américaine. Dans une autre lettre , nous avons raconté l'histoire de son origine, sa propagation dans les deux vallées contiguës de Salmas et d'Ourmi, ses combats contre les nestoriens; en môme temps que nous avons signalé l'urgence d'une mission catholique , pour l'assister de ses secours spirituels , former l'éducation de la jeunesse et compléter celle de son clergé. Si nos paroles n'ont pas été entendues ou comprises, nous vous prions de les examiner de nouveau devant Dieu ; et peut-être serez-vous persuadés , parce qu'elles ne sont
pas seulement l'expression dune bouche indigne, mais bien le cri perçant de quatre mille catholiques.
Nous écrivons ces lignes au milieu d'eux , dans la vallée d'Ourmi ; et nous dirons aux esprits forts , faisant à Taise de l'incrédulité au sein de la prospérité oiseuse de nos sociétés chrétiennes, que tous leurs doutes sur la divinité de la religion catholique seraient dissipés, s'ils assistaient, comme nous, au travail de recomposition d'une de ses églises. Qu'ils se représentent une poignée d'hommes, semés parmi les Curdes déprédateurs et sous le jou<* des Turcs, ayant pour frères et voisins les plus ignorants et les plus disputeurs des hérétiques, c'est-à-dire les nestoriens. L'esprit de Dieu a soufflé sur leurs villages; ils en sont sortis, comme ces plantes qui naissent de germes invisibles apportée par les vents d'une région inconnue. Pendant cinquante années , la risée , le mépris et les vexations ont été leur partage; et la nudité de la misère aggravait chez eux les infortunes venant du dehors. Les deux ou trois prêtres , leurs maîtres et leur soutien , célébraient dans l'ombre de la nuit les divins mystères; et, lorsqu'on les découvrait, ils étaient traînés sur la place publique de la ville et soumis à la bastonnade, comme des malfaiteurs. Leurs bourreaux étaient encore les nestoriens, qui leur reprochaient le crime de confesser la divinité de N.-S. J.-C. Mais , quand mille ou cinq cents coups de fouets avaient mis en lambeaux le corps de ces prêtres, ils réunissaient dans leur poitrine le dernier souffle qui leur restait, pour crier aux oreilles de la fouie étonnée: a Oui ! Jésus-Christ est Dieu.» Peu à peu, ils se sont multipliés, s'alliant par des mariages aux hé-
rétiques , et gagnant toute la famille où ils mettaient le pied. Ils sont répandus, maintenant, dans plus de trente villages; et leurs maisons sont le centre tout prêt de la mission future. Leur salut est autre que celui des nestoriens, dont ils ont rejeté la formule ', adoptée aussi par les musulmans. En sabordant ils se disent ces paroles touchantes : « Que le nom de Dieu soit loué ! » A quoi l'on doit répoudre : « En vérité, dans tous les siècles ! » Tel est le beau mot d'ordre que répètent aujourd'hui, hautement et sans crainte, les catholiques, qui ont enfin conquis leur existence publique. Les Turcs les appellent Messihi, ou Enfants du Messie. Entre eux, ils s'honorent exclusivement du nomde Chrétien q\ï\h refusent aux fils de Nestorius, témoignant ainsi, dans leur langage, que quiconque n'est point uni à l'Église une du Christ, n'est pas un chrétien complet. Leurs controverses , tout aussi ardentes qu'aux jours de l'école d'Edesse , où elles prirent naissance, roulent sur les points les plus ardus de la théologie ; et perpétuellement vous les entendez prouver, à leur manière, la dualité des natures, divine et humaine, et l'unité de la personne chez le Fils de Dieu. Le nestorien répète encore les objections de son maître , mais avec moins d'habileté , bien entendu ; et , quand il est à bout de son savoir, le catholique lui lance, en riant, ce dernier trait : « Nos pères, avant votre imposteur, étaient membres de l'Eglise dans laquelle nous sommes rentrés; elle remplit le monde, que ses enfants couvrent par millions; et vous, vous êtes à peine cent
' Les musulmans se saluent par ces paroles : Selam alcikoum, « que la paix soit sur vous ; » et les nesloriens, de qui iis les ont probablement empruntées, disent : Scliclama alèikoan.
cinquante mille : dans ce nombre, il ne se trouve pas cent cinquante théologiens; comment croirions-nous à votre enseignement?» De bonne foi, quelle réponse plus sensée peut être dite à tous ceux qui protestent contre nous?
Les missionnaires américains ont usé de tous les artifices pour attirer à eux quelques-uns des prêtres catholiques , espérant sans doute que la pauvreté les rendrait plus faciles qu'ailleurs; mais avec quel noble dédain ceux-ci ont rejeté l'or sacrilège de ces messieurs! Quelle sainte haine ils ont vouée à leur doctrine î Comme ils rougissent de l'abaissement moral où leur trafic des consciences a précipité la nation chaldéenne ! Pas un enfant de leurs ouailles n'a été aux écoles salariées. Ils ont espéré que leurs frères d'Occident viendraient à leur aide ; et, lorsque, l'an passé, nous sommes tombés au hasard dans leur canton, avec quelle allégresse nous avons été accueillis! La promesse faite par nous de ne point les abandonner, jusqu'à l'arrivée des missionnaires français , a suspendu notre voyage scientifique, et nous a fourni l'occasion de les connaître mieux. La douce joie que celle goûtée dans la fusion de l'unité orthodoxe ! Nous avons réellement trouvé des frères, chez ces nations, défiantes à l'égard de l'étranger, et où mille préjugés ferment les cœurs aux épanchements intimes. Entre eux et nous est tombée tout aussitôt la barrière qu'élève toujours la disparité de race et de nation. Ne sommes-nous pas tous membres du corps indivisible de Jésus- Christ? La différence de la langue n'a pas même été un long obstacle ; parce qu'il s'agissait seulement de revêtir d'une autre forme des idées communes. Dans nos confidences, nul secret n'a été caché ; parce que nous devinions
d'avance la pensée qui nous animait tous, d'employer le concert de nos forces au triomphe de la vérité. Quels projets, dignes d'un âge d'or, nous formions dans nos réunions ! Comme la question de l'union de l'Orient et de l'Occident est importante! Combien elle devrait exciter, par la simplicité de sa solution, l'attention de tous les penseurs humanitaires!
Les adversaires de nos Chaldéens les appellent avec aigreur, des Francs, et ce mot, sur leurs lèvres, est un reproche de la sympathie qu'ils témoignent aux hommes de l'Occident. Chose assez singulière ! messieurs les Américains, fils de Francs, à ce que nous croyons, font répéter ce mot, comme pour exciter la défiance des Turcs. Mais les Chaldéens devenus catholiques savent fort bien qu'ils restent Chaldéens. Ils n'ont pas plus perdu ou abdiqué leur nationalité que les Arméniens , les Jacobites , les Syriens ou Maronites, les Géorgiens et toutes les autres races du monde incorporées à l'Eglise. La religion catholique a cela de juste et de beau , qu'elle n'est point le culte spécial d'une nation ; elle les convie toutes à son banquet, et n'est point, comme la religion prétendue réformée, affectée à une portion d'hommes , dans une localité fixe , qu'elle ne dépasse point, et où elle prend les noms de Religion-Anglicane, Anglo- Américaine, Prussienne, Hollandaise, etc., etc. Le catholicisme seul porte l'empreinte de la loi divine, régulatrice des mondes et de tous les êtres ; La variété dans Vanité. Les nations écloses sous ses ailes ne sont point dépouillées de leur caractère propre, non plus que les individus , membres de ces nations. Toutes se meuvent, selon leur mouvement particulier, autour du centre glorieux qui les éclaire de sa lumière : et, à mesure
que les rayons de la vérité leur arrivent plus resplendissants , elles s'harmonisent davantage entre elles, et tendent davantage à éviter tout choc et tout désaccord. Que si vous rendez à cette dénomination le sens étymologique qui l'ennoblit chez la tribu germanique de nos pères , conquérants de la Gaule, les Chaldéens et autres Orientaux catholiques ont aussi droit à être appelés Francs, puisqu'ils sont affranchis des liens pesants de l'hérésie et rendus à la liberté sainte du Christ et de son Église.
Ces Francs, écueil de vos missions, à Constantinople, à Smyrne, à Beirout et partout ailleurs, vous font grand'peur, messieurs les missionnaires américains, ainsi que le prouve l'histoire récente que nous allons raconter. L'évêque â'Ardicher, Marc - Gabriel , jeune homme de vingt-neuf ans, nous avait reçu, l'année précédente, avec M. Scafi , dans sa propre maison ; et , non content de nous rendre les honneurs de l'hospitalité, il avait écrit et signé une déclaration , par laquelle il s'engageait à revenir à l'Église catholique et à laisser enseigner par nos prêtres les enfants de son village , dont une partie est déjà orthodoxe. Comptant sur sa parole, et ne voulant point aussi manquer à la nôtre, nous vînmes à Ardicher au commencement de l'automne , époque fixée pour établir l'école. Mais ces messieurs Américains, peu observateurs des droits de la liberté religieuse, quoique citoyens d'un pays où elle fait loi, voulaient à tout prix s'opposer à cet établissement. En conséquence, ils vinrent, la nuit, veille de notre arrivée , décider le prélat à les suivre , en lui mettant à la main la montre d'argent et les mille francs dont nous avons parlé. Le mauvais ange l'avait mal inspiré ; car aujourd'hui nous recevons la réponse de la sainte As-
socialion de la propagation de la foi , qui lui assurait une pension meilleure et durable. Quoi qu'il en soit , enchanté de voir cesser mes doutes sur la sincérité de Marc-Gabriel , et de n'être plus exposé , moi et tous les autres catholiques, à ses supercheries, je n'abandonnai point pour cela le projet de l'école. J'avais reçu de Sa Majesté, le schah de Perse, un firman pompeux , qui approuvait et confirmait notre école de Tauris , pour ses sujets persans et musulmans , et nous conférait en même temps la faculté d'en établir d'autres dans toutes les parties de son royaume. Muni de ces pouvoirs , j'arrive au village , avec le prêtre catholique qui devait être l'instituteur. Tous les nestoriens, impatients de sortir des voies égarées de l'hérésie, nous désiraient, à part quelques-uns, gagnés par les prédications des missionnaires, ce qui veut dire par leur monnaie. Ces hommes cherchèrent à nous effrayer; et, quelques jours après, tous les évêques nestoriens de la terre d'Ourmi , c'est-à-dire les quatre prélats mentionnés ci-dessus et pensionnés par ces messieurs, vinrent et nous firent intimer l'ordre de sortir. Nous nous contentâmes d'exhiber le firman , et nous restâmes au milieu de nos frères catholiques, sans ajouter d'autre réponse. Alors on vint nous annoncer qu'ils useraient de violence , et qu'il n'était pas sûr de passer la nuit dans le village. Souffrir persécution pour la doctrine qui fait notre foi est un honneur si insigne que jamais notre pensée n'avait osé y prétendre. Nous sourîmes à ce nouveau message, en nous rappelant ces paroles : « Vous n'avez pas encore résisté pour moi jusqu'au sang. » Là-dessus, nous nous couchâmes seul sur le toit delà maison, coutume que permet, jusqu'à la mi-automne, le ciel si pur de In Perse; et nous nous endormîmes pai
siblement en la présence de Dieu , de sa lune et de ses étoiles innombrables. On nous dit, le matin, que le synode, déconcerté par notre résistance , s'était dispersé.
La victoire était donc restée aux catholiques, chose importante dans ces pays , où gagner une cause est avoir droit et raison. Mais nous avions d'autres assauts à soutenir. L'épiscopat et les Méliks, ou maires des villages nestoriens, s étant réunis chez messieurs les Américains, avaient porté devant le gouverneur une accusation contre nous. En conséquence, nous retournâmes à la ville, distante de trois lieues ; et nous nous adressâmes directement au tenancier du village, Melik-Mansour-Mirza, oncle du roi actuel , qui nous avait déjà donné des marques honorables de son estime. Aujourd'hui que le roi de Perse , détaché de l'alliance anglaise , recherche celle de notre roi , et qu'il lui fait demander, par son ambassadeur Hussein- Khan , non reconnu comme tel à Londres , des maîtres pour enseigner la jeunesse de son royaume dans les lettres et dans les arts de l'Europe, le titre de Français est une recommandation excellente, surtout si l'on y joint des preuves de dévouement à la cause nationale. Nous nous présentâmes donc , la tête haute , devant le prince. Autrefois, pour emprunter une comparaison convenable aux lieux et non aux personnes, une faible femme, Esther, avait obtenu du roi des Perses et des Mèdes des grâces pour ses frères opprimés. Or, la cause était la même, et la justice du ciel, depuis, n'a pas changé. Un ordre, que nous appellerons un édit, parce qu'il en a toute la portée, fut rédigé , à notre demande , en ces termes : « Sachez que , « dans l'Empire du roi des rois, le rival de Djemschid, « la lumière du monde et le favori des constellations, nous,
« prince Melik-Mansour-Mirza,l°. nous autorisons M. Bore, « Fleur du jardin de l'Église des enfants du Messie et Co- « lonne de l'instruction publique ' dans l'Iran , à établir , « comme bon lui semble, une école à Ardicher, notre « fief, et dans tous les autres lieux de la province qu'il « choisira. 2°. Comme toutes les religions, sectes et « croyances sont libres dans le royaume, nous annonçons « que , surtout les enfants du Messie , jouiront aussi de la « liberté commune. 3°. Tout Nasrani ou Nestorien qui « voudra passer au culte du Messie, ou tout enfant du « Messie qui voudra devenir Nestorien ne sera respon- « sable qu'à Dieu de son choix ; et nul homme n'a le « pouvoir de contrôler sa conduite. 4° Tout délinquant à « cet ordre sera passible de corrections et d'amendes. »
Des copies de cet arrêt ont été distribuées dans les villages ; et les catholiques ont pu dire hautement , pour la première fois , qu'ils étaient émancipés. Le jour même où la nouvelle a été connue , plusieurs nestoriens d'Ardicher, que levèque Marc-Gabriel menaçait pastoralement de tuer de sa main s'ils se faisaient Idolâtres, mot que lui ont soufflé ces messieurs les Américains, sont venus faire leur abjuration publique dans notre église. Leur exemple sera imité d'un grand nombre d'autres, surtout lorsque les prêtres du pays seront secondés par nos missionnaires. Le 21 octobre nous avons fait l'ouverture solennelle de notre école , à Ardicher ; et , avant d epeler sous nos yeux l'alphabet chaldéen , tous les enfants ont commencé par faire le signe de la croix. C'est le signe distinctif de notre
' De semblables métaphores orientales peuvent être traduites sans inconvénient : le sourire du lecteur nous rassure contre la crainte de manquer à la modestie.
école ; et il a été dit : « Par ce signe tu triompheras. » Le 22, une autre école a été ouverte à Babari, village voisin , puis à Mahvana , bourg situé sur le premier plan des montagnes des Gurdes. Un mois plus tôt , nous avions établi à Khosrova celle destinée aux catholiques de la plaine de Salmas. Tous ces fidèles sont pauvres; et le désir de l'instruction seul attire les enfants; car les maîtres ne peuvent ni ne veulent rien leur donner autre chose : exemple qui frappera les âmes droites.
Cependantquetout l'univers connaisse l'intolérance protestante, qui pousse ici, en Perse, à la persécution des catholiques, comme actuellement en Prusse, en Angleterre et en Irlande. MM. les missionnaires américains réunissent une seconde fois les évoques , mais avec tant de diligence que l'un d'eux, dans le voyage, tomba de cheval et se fracassa une côte. On offre au prince Melik- Mansour-Mirza des présents , qu'il m'a dit de sa propre bouche avoir refusés avec indignation ; de l'argent est distribué à plus de cinquante personnes , qui doivent affirmer qu'elles ne veulent pas d'école à Ardicher ; et nous sommes traduits de nouveau devant le divan de la province. Nous étions seul, n'ayant pour avocat tutélaire que le jeune Jucha nna-Agar, major de l'armée persane, et fils de la Chaldéenne Rachel , veuve catholique , qui , comme nous l'avons dit ailleurs, édifie toute la cité par sa vie pieuse et ses aumônes abondantes. Notre banc des accusés était toutefois une chaise d'honneur , sur laquelle le prince nous avait placé, à ses côtés, tandis que, suivant l'étiquette, les autres assistants , khans et fonctionnaires, étaient humblement sur leurs pieds. Les trois évoques sont introduits. Marc-Gabriel fait sa plainte, qui
porte sur l'établissement de notre école à Ardicher. Nous objectons qu'il a toléré l'ouverture de l'école anglo-américaine, et nous invoquons le témoignage de sa lettre, écrite l'année précédente et signée de son sceau pastoral. Tout l'auditoire apprend que nous sommes venus sur son invitation expresse ; sa propre sottise le confond. Un autre s'écrie, conformément à l'enseignement des missionnaires, « Prince, ces hommes, enfants du Messie, sont des Francs idolâtres. » L'auditoire musulman rit avec nous , et un docteur de la loi objecte judicieusement : « Mais nous avons des Guèbres , adorateurs du feu, des Arméniens, des Yezidis, des Juifs, des Sunnis, ou prétendus croyants, qui reconnaissent Aboubecre, Omar et Osman pour califes (que sur leurs têtes pèsent les malédictions des malédictions! ) ; cependant tous sont également tolérés. » — « Mais ils mangent du porc » , ajouta le prélat. A cette observation nous répondîmes que, s'il avait bonne mémoire, il se rappellerait en avoir vu à la table de ces messieurs les missionnaires, ses patrons, même durant le carême. Il se tut; et un jeune khan reprit: «Ma foi! pendant que nous étions au Khorassan, durant la campagne d'Hérat, j'ai bien vu plusieurs de nos derviches, dits sophis, se faire un mérite de manger des scorpions , des vipères et d'autres choses plus immondes. Assurément il n'en résulterait de dommage que pour eux. — Enfin , le troisième prélat fut entendu. C'était le prélat de Keui-Tépé. Il dit : « Que ce Franc place à la tête de son école un maître nestorien, et nous n'aurons rien à dire. — Mais alors, objectàmes-nous hautement , nous ouvrons une école pour les enfants du Messie ; et les Nestoriens ont une foi contraire à la leur. Vous, MM. les musulmans shiites, par exemple, confie-
riez-vous l'enseignement de vos écoles à un turc sunni?» La comparaison était frappante; et tout l'auditoire, à part les plaignants payés , fut de notre avis. Il a été écrit : «Si vous comparaissez devant le juge , ne pensez pas à ce que vous devez répondre ; les paroles vous viendront de l'esprit saint. » Singulier spectacle , que celui de la vérité catholique gagnant sa cause contre le protestantisme conjuré avec les nestoriens ! et cela , en vertu d'un jugement équitable des fils de Mahomet. La sentence du divan fut que nous avions bien le droit d'établir une ou deux écoles pour instruire les enfants de notre croyance, attendu que messieurs les Américains en établissaient dispendieusement une dizaine, sans avoir un seul disciple de leur persuasion. Là-dessus les accusateurs furent congédiés. Le prince nous rendit mille honneurs ; et nous retournâmes , étonnés de ce triomphe, au logis de Rachel. Tous les catholiques, accourus dans sa maison pour attendre l'issue du procès, récitaient avec elle le chapelet, devant l'image de la madone ; et nous croyons devoir rapporter à la mère de Dieu l'honneur de la confusion jetée sur ceux qui nient sa maternité divine.
L'émancipation des catholiques aura les résultats les plus heureux. Elle met en honneur notre communion, avilie jusqu'à présent, et dont on rouait de coups les confesseurs, à la porte du même tribunal qui nous a déclaré innocent. Les nestoriens, apprenant qu'il y a dans le monde une autre religion chrétienne et d'autres missionnaires que la religion et les missionnaires des Anglo-américains, conçoivent des doutes sur leur foi nestorienne. Les controverses renaissent; et elles auront leur retentissement jusqu'au centre des montagnes, où se sont perpétués libres
les Chaldéens , iils des maîtres opulents de Ninive et de Babylone. Les associés de la Propagation de la foi doivent donc témoigner leur reconnaissance publique au prince Melik-Mansour-Mirza , auteur d'un acte qui aura une grande influence sur l'avenir de ces contrées. Nous osons leur conseiller de lui envoyer une épée d'honneur française, avec ces mots gravés sur la lame : « A Melik-Mansour- Mirza, les catholiques reconnaissants. » Le lendemain, les accusateurs revinrent à la charge , pendant une audience que nous accorda le beylerbey, ou gouverneur de la ville d'Ourmi. Ces messieurs Américains y avaient envoyé deux docteurs de l'islamisme, peur nous mettre à la question sur notre foi , et faire renaître la dispute. C'est ainsi que le plus âgé et le plus érudit de ces docteurs nous demanda brusquement, en face de l'auditoire musulman, ce que nous pensions de Marie , mère de Jésus. Sans tergiverser nous répondîmes que notre foi est qu'elle est mère de Dieu. Le front des docteurs se crispa ; et ils concentrèrent au fond de leur âme la rancune de cette confession , qui exposait naguère les catholiques à la gloire du martyre. Le gouverneur, homme habile et poli, coupa la conversation, pour entonner un hymne d'éloges sur la France. L'accueil fait par nous à Hussein-Khan et l'espoir de voir une alliance solide cimentée entre notre patrie et la Perse occupent plus les esprits des hauts personnages que l'honneur de l'orthodoxie musulmane. Une sympathie secrète dispose les cœurs vers nous ; et , n'était la crainte de pécher par amour-propre national , nous répéterions quelques paroles flatteuses, qui sont sur toutes les lèvres. Tous , et les catholiques surtout, se réjouissent de l'arrivée d'un ambassadeur français ; et, si lui et sa suite représen-
tent dignement la nation qui les délègue, si les instituteurs demandés ont une capacité réelle , la face de la Perse sera renouvelée en peu d'années , et ses enfants avanceront à grands pas dans la voie des progrès. Le Persan, par son intelligence et sa vivacité, est apte à tout, dès qu'il se laisse diriger. Pendant vingt ans, on lui a fait payer chèrement des maîtres, pour le former; mais, ou ces maîtres n'avaient pas d'enseignement, ou ils craignaient de rendre leurs élèves habiles : l'œuvre est à recommencer.
Le 27 octobre, le prince Melik-Mansour-Mirza vint visiter son fief d'Ardicher. Les nestoriens et les catholiques confondus se portèrent en masse à sa rencontre; et, suivant une coutume, qui remonte au temps de Cyrus, des têtes de brebis et de génisses furent coupées sur son passage. Une réconciliation, momentanée du moins et apparente, s'effectua, malgré les intrigues de messieurs les Américains, qui n'omirent, dans cette circonstance, ni la corruption des présents , ni les accusations d'idolâtrie , pour indisposer l'esprit des musulmans. Monseigneur Nicolas , évêque de Rhosrova, élevé récemment à la dignité de patriarche des Chaldéens catholiques, partant pour la visite de son diocèse, qui ne comprend rien moins que la Babylonie et l'ancienne Assyrie , arriva le même jour à Ardicher; comme si le ciel avait tout ménagé pour la confusion de nos ennemis. Il mangea avec nous à la table du prince, pendant que les évèques nestoriens, accourus une troisième fois pour présenter une requête, étaient éconduits et obligés de rester debout, à nos côtés, toute la durée du repas. Les deux églises, dont ils avaient dépossédé violemment les catholiques, étaient rendues à ces derniers, par un nouvel arrêt; et l'indépendance de notre école
était plus solennellement reconnue. En un mot, tout semble préparé pour le succès de la future mission catholique.
Après ce premier essai de fondation d'écoles chrétiennes , nous sommes retourné à Tauris continuer l'école persane , parce que les maîtres promis et attendus de la France ne sont pas encore venus. Le but de cette école est de devenir une université, où la jeunesse du royaume pourra s'instruire dans toutes les sciences européennes. Là , il n'est point question de prosélytisme religieux, c'est purement une œuvre humanitaire, qualité qui va nous réconcilier avec les lecteurs étonnés de nos préoccupations catholiques. Les disciples sont des Persans, fils d'Ali et de Mahomet, des Géorgiens, des Arméniens et des Chaldéens. Mêlés à nos leçons, qui se sont bornées jusqu'à présent à l'humble enseignement de la langue française , ils sont animés de l'ardeur la plus vive d'apprendre Y Idiome des Francs, comme ils disent; et cette expression est plus juste que celle de Religion des Francs, donnée au catholicisme par ses ennemis. Dans une lettre qui nous a été communiquée, et qu'avait écrite Sa Majesté Schahin- Schah de l'Iran, le roi des rois, nous avons vu avec plaisir, au lieu du redoutable Toghra, ou signature abrégée, qui résume tous ses titres et qu'il scellait autrefois avec le pommeau de son épée, son nom écrit simplement de sa main, en lettres françaises. Espérons que l'Orient, qui , d'après les desseins providentiels , attire maintenant les regards de la politique et de la science, et excite au fond des âmes un intérêt vague, recevra , en échange de la lumière qu'il nous donne à chaque aurore, des rayons de notre autre lumière indéfectible.
Quel plus glorieux démenti donné aux prédictions de la mort ou de la transformation de notre foi impérissable que le spectacle de peuples entiers reconquis à l'unité ! Or, c'est ce qui arrivera ici , dès qu'un essaim d'apôtres sortira de la grande ruche, l'Eglise d'Occident, pour venir butiner en ces contrées. Au lieu de consumer en vain leur zèle près de tous ces incroyants, enfants gâtés, qui boudent une mère trop indulgente, qu'ils s'attachent plus fructueusement à la conversion des sectes dissidentes de l'Orient ; et ils serviront à la fois et la cause de l'Eglise et celle de l'humanité.
Vallée d'Ourmi, village d'Ardicher, 29 octobre 1839,
A LÉON BORE
Tauris, le 23 novembre 1839.
Mon bien cher Léon, quand lu m'écriras, dis moi franchement si les lettres et les Mémoires que je vous ai envoyés sont capables d'intéresser quelques lecteurs , je ne parle pas des orientalistes , en si petit nombre , mais de nos lecteurs unis par une foi commune. L'intention est droite ; et, si je puis faire renaître dans leur cœur une seule bonne pensée, un désir de se dévouer à la cause de l'Eglise, je n'en demande pas davantage : mon but sera atteint. J'ai eu tort peut-être de me presser de vous instruire de mes observations; mais l'incertitude de l'avenir, que Dieu seul connaît, et la pensée d'attirer sur ces contrées les regards des catholiques, trop exclusivement concentrés sur l'Occident, m'y ont déterminé. Ma position, certes, n'est pas favorable, puisque je manque des livres nécessaires et que je n'ai pas un auteur français que je puisse consulter sur ces secrètes locutions du langage que tu connais si bien. Que de fois je regrette ta présence ou celle de quelques bons amis , laissés près de toi. Après mes heures de leçons, réglées comme celles d'un collège, et mes lectures avec les maîtres, qui m'instruisent à leur tour, je me sens quelquefois bien seul. Heureusement je m'efforce de vivre toujours en la présence et sous le regard de Dieu. Alors je me dis : « Pourquoi penser aux hommes ! Notre père commun ne me suffit-il pas?» Je trouve que cette solitude m'élève et me purifie. Elle achève de me détacher du monde, pour lequel tu as
vu , pendant quelque temps, mes ridicules préoccupations. Elle me pousse plus directement dans la voie où je veux toujours marcher, avec le secours de la grâce. Je te dirai toutefois que cet isolement est bien volontaire ; car notre ville offre encore quelques distractions ; c'est moi qui les refuse. Je me partage entre mes élèves de toute croyance et l'intérieur de ma maison, composée d'un bon prêtre chaldéen et de deux domestiques, devenus bons catholiques. Le soir, je les fais lire dans leur langue syriaque et arménienne; nous prions selon cette double liturgie, et nous nous endormons tranquillement. Plus de ces folles pensées qui te scandalisaient à Paris , lorsque j'allais perdre mon temps et évaporer les bonnes inspirations que j'avais déjà dans l'âme au milieu de la société. Mais Dieu tire le bien du mal; cette expérience a porté ses fruits, en me mettant à même de porter sur le monde des jugements plus complets.
J'ai lu, au pied des montagnes des Curdes, tes conseils à la jeunesse, et j'ai été attendri de trouver en toi de si belles pensées, si bien exprimées. Quel bonheur d'être de concert dans la vérité ! Il n'y a pas de côté par lequel on ne se touche; on semble respirer de la même haleine; et l'on goûte cette douceur de l'unité inconnue à ceux qui n'entrent point dans notre société une et universelle. Continuons, cher frère , tant que nous aurons un souffle de vie , à marcher dans la même voie, en y poussant les autres. Mais que la conscience d'être dans le vrai ne nous inspire pas une velléité de complaisance et de préférence de nousmêmes ! Que l'humilité nous pénètre toujours! Sachons bien que notre voix ne retentirait que comme une cymbale frémissante, si, chaque jour, nous ne cherchions à redres-
ser notre nature dégénérée, et à avancer d'un pas dans le chemin de la pratique.
Le charme de mes solitaires veillées, depuis quelques jours , est la lecture du livre de notre commun ami , Charles Sainte-Foi. Je le regarde comme la révélation d'un talent qui promet un noble défenseur de plus à l'Eglise. Ses idées sont exprimées avec force et clarté ; et souvent la tournure neuve de l'expression les encadre heureusement. Dis-lui qu'il a rompu éloquemment le silence, et que j'applaudis à son œuvre avec l'émotion de l'amitié; qu'enfin je l'aime encore cent fois plus qu'auparavant. Vous tous, ralliés à la belle cause, qui doit tôt ou tard triompher, recevez ici l'expression de ma joie et de ma reconnaissance, pour tout ce que vous tentez et opérez. Élargissez un peu vos rangs, et recevez parmi vous le soldat obscur qui ne peut vous apporter que sa bonne volonté! Que le lien littéraire seul ne nous unisse pas; il est trop fragile et il n'a d'autre consistance que celle de la vanité. Qu'il prenne donc une force indissoluble dans la foi catholique; et qu'une mutuelle prière nous rapproche chaque jour! Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous? Dis-moi ce que tu fais. Toi , ta chère Caroline et tes petits enfants, je vous embrasse tous avec un amour fortifié par l'exil de l'absence, et devenu plus sensible par l'ignorance du jour où nous serons réunis. Adieu, envoie moi par l'occasion de l'ambassade, que nous attendons ici prochainement, ton travail sur le Pan théisme et les autres publications. Ton frère