‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en Orient (volume 3)Chapitre 25 sur 35 · VOYAGEUR MISSIONNAIRE EN ARYSS1NIE · texte numérisé non relu

VOYAGEUR MISSIONNAIRE EN ARYSS1NIE

Perse. — Tauris, ce 16 janvier 1840.

Monsieur,

L'officier français qui accompagnait l'ambassadeur persan, et que vous avez rencontré par un heureux hasard sur le bateau à vapeur le Sésostris, m'a remis la lettre dont vous l'aviez chargé. Avant de nous connaître personnellement, vous avez pensé que nous étions déjà unis par des liens plus forts et plus intimes que ceux de l'amitié; vous avez eu grandement raison , Monsieur. Les rapports habituels des hommes , ordinairement basés sur l'intérêt privé , sont passagers et fragiles comme lui. Nous autres , nous avons la douce consolation de confondre nos sentiments et nos vœux dans l'unité d'une pensée sainte et immuable , celle de travailler à la gloire de Dieu et de son éternelle Eglise, dont nous sommes les humbles enfants. Vous allez au Midi, et je suis l'Orient; mais votre but est le même : dès lors disparaissent les espaces qui séparent l'Aby ssinie de la Perse. Le matin et le soir, ou plutôt à chaque heure du jour, nous sommes assurés de nous rencontrer dans la prière, qui doit continuellement alimenter l'âme du chrétien. Nous nous agenouillons au pied de la même croix, qui, espérons-le, va se relever triomphante en ces deux lointaines contrées, et nous lui demandons les mêmes grâces.

Dieu, dit l'Apôtre, notre inimitable modèle, choisit des serviteurs débiles ■ pour confondre les forts ; <>t les insensés

selon le monde, pour faire rougir les sages. Que cette parole nous rassure et serve en même temps d'excuse à une entreprise que quelques-uns jugeront présomptueuse. En effet, fils profanes du siècle, et nullement formés à la rude école qui éprouve et perfectionne le missionnaire, destitués des avantages spirituels attachés à cette haute fonction, nous osons usurper quelques-uns de ses attributs , pour rappeler dans le sentier de la justice et de la droiture ceux qui en sont sortis. Mais d'abord marchons-nous, nousmêmes, dans cette voie, et, avant de prétendre convertir les autres, sommes-nous convertis et revenus de toutes les folles illusions qui préoccupent les hommes? Avons-nous, au fond de l'âme , une étincelle de l'amour divin à leur communiquer, et peuvent-ils, d'après notre exemple, deviner quelque peu la perfection de la loi que nous venons leur annoncer? Réflexion bien propre à nous tenir dans la plus modeste défiance, et à nous rappeler à la pratique quotidienne, fidèle et complète de tous les devoirs de notre divine religion. Si le désir de l'étendre chez les peuples infidèles était simplement une idée systématique, souriant à la raison, par sa justesse apparente, comme toutes celles que l'amour de la civilisation et de l'humanité met au jour chez nos penseurs; si nous ne commencions pas à réaliser, par nos actes, chacun des enseignements de l'Eglise , alors, séparés de son corps , et ne participant plus à la plénitude de sa vie, nous serions frappés d'impuissance; et Dieu ne féconderait point nos travaux. Ainsi , que la volonté de perfectionner les autres soit justifiée par notre propre perfectionnement. Alors ne désespérons plus : le même apôtre nous dit ailleurs que nous sommes assistée m toutes choses pour le bien.

Oui, Monsieur, voici une de ces sentences profondes, prodiguées par le grand serviteur de Dieu dans ses lettres et dans ses épîtres, qui soutient mon espoir et me fait croire à la réalisation prochaine des vœux que je forme pour une propagande nouvelle et plus fervente parmi les populations schismatiques et hérétiques de l'Orient. Je crois que, à l'exemple de vos Abyssiniens, les Arméniens, les Géorgiens, les Chaldéens et d'autres enfants perdus rentreront docilement dans le giron de l'Eglise. Ils sont fatigués et honteux de l'abaissement auquel les a réduits un clergé qui a perdu , avec la foi , la science et la charité. Us ont soif d'entendre une autre parole; car ils ne reconnaissent plus celle de l'Evangile dans les rares instructions qu'on leur distribue. Il présupposent que la gloire et la puissance toujours croissante de l'Europe ne prévaudraient point avec tant d'éclat sur l'islamisme décrépit, si ces nations n'étaient dépositaires des promesses et des vérités divines. Ils attendent avec sollicitude les hommes, qui, avec la parole de vie, leur apporteront les lumières de la science et les bienfaits de la civilisation.

Escorté de ces hommes généreux , vous marchez triomphant vers la ville deGondar; tandis que, moi, je suis encore à Tauris , appelant et attendant les missionnaires tant désirés. Ils viendront enfin, je l'espère, reprendre les postes qu'ils occupèrent jadis au centre de la Perse, de la Chaldée et de l'Arménie. Tous nos ordres divers , honorés par une élite de sujets pieux et dévoués , s'empresseront de répondre à un appel qui est le cri de peuples entiers; et leurs mérites grandiront avec le nouveau théâtre ouvert à leur zèle.

Qu'à eux s'adjoignent quelques-uns de ccséciaircurs et de

ces volontaires, qui, comme vous, Monsieur, peuvent servir la cause de l'Église aussi fructueusement aujourd'hui qu'autrefois les guerriers religieux de Rhodes et de Malte. Parmi notre jeunesse avide de dévouement et employant parfois à faux son instinct de propagande , ils pourraient aisément recruter des auxiliaires capables de les seconder. Combien de jeunes gens , que l'ambition a déçus ou égarés dans le chemin de la fortune et des honneurs , sont doués de riches facultés , qui, gênées par une concurrence jalouse, s'étiolent et dégénèrent. Si le désespoir de parvenir, l'oisiveté ou les mauvaises passions n'ont déjà flétri leur nature et dissipé ses trésors, que, ranimés par une pensée de foi , ils se transforment en chevaliers servants de ceux qui évangélisent les peuples; et certes leur vie, enrichie de bonnes œuvres , s'écoulerait avec gloire devant Dieu , et même devant les hommes. Leur connaissance positive des arts , de l'industrie, de la médecine et des autres sciences, que l'étude si vaste de la théologie empêche le prêtre d'acquérir, suppléera au savoir incomplet du missionnaire, qui sera leur frère et leur associé, et les paiera largement de retour, avec les bénédictions qu'il attirera sur leur tête. Près des infidèles et des dissidents , ils auraient à remplir d'autres rôles honorables, incompatibles avec le ministère du prêtre. Au besoin , ils seraient artistes , artisans , instructeurs, maîtres d'école, médecins, négociants, avocats, diplomates, ou hommes d'action, lorsqu'il s'agit d'effrayer avec du courage la lâcheté de leurs ennemis. Quelquesuns de ces nombreux emplois suffiraient pour assurer en cette vie et en l'autre d'inestimables profits. Le siècle admirerait alors une alliance nouvelle et plus étroite entre le clergé et les représentants des autres classes sociales. Le

prêtre ne semblerait plus isolé du reste de ses frères dans l'accomplissement de son auguste mandat; et chaque enfant de l'Eglise apprendrait qu'il n'a qu'une seule et même cause à défendre , celle de l'extension de sa foi. En même temps que le sacerdoce s'attirerait, au dedans des États chrétiens , un surcroît de vénération et d'estime , il se présenterait au dehors avec un air plus imposant, avec tous les moyens de régénérer l'humanité dans la vraie foi du Christ, en la rendant socialement heureuse. Puisse le ciel accélérer cette union pressentie de quelques âmes ! Et que sa vertu toute-puissante fasse sortir de la génération actuelle , plus religieuse que ses pères , les instruments de sa glorification !

Nous autres, Monsieur, osons déjà nous considérer comme d'obscurs et dévoués acolytes des missionnaires , et enorgueillissons-nous de la tâche secondaire qu'ils nous laissent. Trop heureux si nous pouvons écarter quelquesuns des obstacles qui blessent ces pieds glorieux et évangélisateurs , dont parle l'Ecriture. La sainte association établie à Lyon pour la propagation de la foi semble nous y autoriser, en nous conférant l'insigne honneur, non encore décerné à des hommes du monde , de coopérer à la rédaction de son journal, plus populaire et plus répandu que les journaux politiques ou littéraires les plus renommés. Acceptons avec reconnaissance cette collaboration, qu'envieront bientôt tous ceux qui écrivent pour le bien, et non pour une stérile vanité. En instruisant nos frères les associés des progrès de l'orthodoxie aux extrémités du monde civilisé, ne cessons jamais d'exciter leur zèle à accroître sans cesse cette charitable famille, dont chaque aumône , qui soulage une souffrance ou encourage une

église délaissée, a pour prix et pour résultat le salut de quelques âmes.

Soumis avec amour à la volonté divine , nous ne devons point porter sur l'avenir un regard indiscret. Néanmoins, si jamais, de retour sur la terre de France, il nous était donné de nous rencontrer, avec quelle tendre émotion je couvrirais de baisers et de larmes vos lèvres, sanctiGées par l'annonce du verbe rédempteur du monde !

Votre très-humble et dévoué frère en J.-C.

A EUGENE ***

Arrivée et réception de l'ambassade française en Perse. — Arrivée des trois voyageurs chaldéens. — Cadeaux pour la reine et le prince héritier. — Désappointement des officiers français partis avec Hussein-Khan. — Réception de l'ambassade française en Perse. — Entrée solennelle de M. le comte de Sercey et de sa suite à Tauris. — Curieux détails d'étiquette. — Fermeté et dignité de notre ambassadeur.

Perse. — Tauris, ce 26 janvier 1840.

Cher ami , lorsque ta lettre du 1 7 octobre m'est parvenue, avec plusieurs autres, j'étais étendu sur mon lit par la maladie; et pendant huit jours, toutes ces dépêches sont restées au chevet, sans que je pusse en prendre connaissance. Le jour de Noël , je me suis remis tout à fait, et j'ai pu assister à la messe, dans notre petite chapelle, au milieu du concours de nos catholiques, qui n'avaient jamais été si nombreux. Ma joie a été grande , et j'ai remercié Dieu, avec une douce émotion, de m'avoir rendu la santé.

Ma maladie, suite d'un refroidissement, éprouvé dans mon voyage d'Ourmi à Tauris , était un engorgement de sang à la poitrine. Ce n'aurait rien été, si j'avais eu un médecin ; mais nous en manquons ; et , ce qu'il y a de pis , quelques-uns portent ce nom , et sont de vrais bourreaux. Dans le silence des nuits , passées sans sommeil , j'ai pu faire des réflexions plus sérieuses sur la vie, sur sa fragilité et sur l'importance de la remplir uniquement pour la gloire de Dieu. J'ai donc juré de travailler au même but avec plus de zèle et de dévouement encore. Tout le reste me sera désormais indifférent, et je ne veux plus que ma pensée se préoccupe d'un autre objet. Cher Eugène, je vois plus clairement que jamais le bien qui peut s'opérer dans ces contrées, si les catholiques d'Occident secondent notre entreprise , et secourent efficacement leurs frères. L'ambassade française remplira , j'espère , le glorieux rôle de relever la Croix en Perse , et de préparer les germes de la régénération future. Ce que je sais du caractère de M. de Sercey me convainc qu'il a été choisi par la Providence , et qu'il comprendra parfaitement ce but, le plus noble de sa mission. Je viens d'apprendre qu'il a atteint Erzeroum. Dans une douzaine de jours, j'aurai le bonheur de le voir, avec le bon M. Scafi , qui l'accompagne comme aumônier. Juge de ma joie. J'ai été bien inspiré, vraiment, de ne point partir aussitôt pour Bagdad. Si je suis écouté , je développerai toutes mes vues ; espérons qu'il se fera quelque chose. Toutefois , les difficultés sont immenses ; il ne s'agit de rien moins que de donner un commencement d'organisation et de vie à ce royaume , dont les ennemis sont puissants , et qui , chaque jour, se décompose. Il faut tâcher de créer un esprit public au sein de la nation , esprit totale-

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nient étouIVé par legoïsme, et qu'on ne comprend même pas. L'anarchie est à son comble parmi ceux qui gouvernent. Ils veulent uniquement s'enrichir; et, pour cela, ils pressurent impitoyablement les sujets. Le roi est bon, il veut la prospérité du pays; mais il faudrait qu'il fût bien conseillé, et aidé surtout par des hommes de dévouement. Lors même que le corps politique de l'empire ne recevrait pas une vie nouvelle, et que les résultats obtenus seraient purement religieux , ce serait déjà beaucoup. Sous ce rapport, j'ai une certitude complète que nous réussirons. Eu ce moment, je rédige un Mémoire sur la nécessité et l'opportunité du rétablissement de la mission d'Ispahan : j'espère vous l'envoyer par le premier courrier de l'ambassade. J'y joindrai des renseignements d'une haute importance pour l'Association de la propagation de la foi. Tu les lui transmettras , avec prière de me seconder ; j'espère que la grâce communiquera à mes paroles quelque accent de persuasion. Tu dois avoir reçu le Mémoire, adressé au même comité , sur la mission d'Ourmi. Il est, selon moi, fort important. J'en ai la copie , et je pourrais réparer sa perte.

C'est une douce consolation , qui inspire presque de la fierté à un étranger, que l'éloge de sa mère-patrie dans la bouche d'étrangers qui en reviennent. Or, tel est le sentiment que nous avons éprouvé, en recueillant sur Paris et la France les détails que nous ont donnés trois pauvres Chaldéens voyageurs, qui, l'hiver passé, y ont reçu une hospitalité touchante. David, Gabriel et Ichou, catholiques de la Chaldée persane, étaient partis, il y a deux ans, pour ramasser, dans le pays de la chrétienté, les aumônes nécessaires à l'acquittement de dettes qui, sous une administration musulmane et arbitraire, pèsent inévita- H. 26

blement sur la plupart des paysans chrétiens. Ils parcoururent d'abord la Russie , jusqu'à Saint-Pétersbourg , puis la Pologne, la Prusse, l'Angleterre, et enfin la France. Deux peuples ont été prévenants, hospitaliers, charitables pour eux : ce sont ceux qui ont le bonheur de conserver la foi intacte , avec la charité qu'elle inspire. Mais c'est surtout à Paris qu'ils ont été reçus avec une bonté telle, que, selon leur expression, ils n'ont jamais été traités avec autant de soin et d'attention dans la maison paternelle. Les deux noms de leurs principaux bienfaiteurs ne sortiront jamais de leur mémoire. Le premier est M. le curé de Saint-Etienne-du-Mont, qui les a nourris et gardés durant six mois, et l'autre est M. Jouannin , premier secrétaire, interprète du roi pour les langues orientales. Il y a deux ans, en visitant les catholiques de l'île de Syra, dans l'Archipel, j'avais entendu l'éloge de ce dernier, de la bouche du vieil évêque, qui nous montra le plus beau calice de son église, offert par lui, pendant qu'il était drogman de l'ambassade française à Constantinople. Dans cette ville, on nous a raconté d'autres traits semblables de sa bienfaisance. Ces actes font bénir le nom français en Orient; et, racontés aux populations qui ne sont point unies à la grande Eglise, ils excitent leur envie et font concevoir qu'il y a quelque avantage , même temporel , à être orthodoxe. C'est donc une propagande indirecte, qui tourne d'abord à la gloire de Dieu, et ensuite à celle de la nation qui l'exerce. De même , les secours envoyés dernièrement par la sainte Association de la propagation de la foi à monseigneur Nicolas, patriarche de ces mêmes Chaldéens, ont ému toutes les âmes, et fait croire avec raison aux catholiques qu'ils avaient des frères en Occident.

Ce qui m'a principalement étonné, c'est la manière dont tu t'es acquitté de mes commissions, relatives aux cadeaux de la reine, du prince héritier, et aux articles divers dont j'avais moi-même besoin. Avec quelle érudition de bon goût tu énumères les mille et un ornements de cette parure, qui devient royale! La mode parisienne fera tourner désormais les têtes de tous les harems ; et tu auras ouvert une nouvelle branche de commerce pour notre capitale. Sois tranquille, après les précautions prises pour l'emballage, et avec le soin qu'a mis à surveiller le transport M. le vicomte d'Archiac, tout est arrivé dans le meilleur état, et sans aucune avarie. Je n'ouvre point la caisse plombée ; les merveilles qu'elle renferme seront étalées toutes fraîches à Téhéran , aux yeux du Monarque des monarques du monde.

L'arrivée de ces objets t'en annonce une autre , celle de l'ambassade. Eh bien ! oui , cette ambassade , si vivement attendue par moi et par tous les Persans, a fait son entrée solennelle en la ville de Tauris, le -22 janvier, à 1 heure 25 minutes, au bruit d'une salve de canons, les seuls qui restent sur leurs affûts dans le royaume, depuis la mort d'Abbas-Mirza. Mais, pour t'expliquer mieux les événements de cette journée, mémorable dans les annales de mon séjour en Perse, je dois entrer dans quelques détails; écoute- les :

Les officiers français attachés à la suite d'Hussein- Khan avaient gagné la capitale de l'Aderbidjan, le 12 décembre au milieu du froid, de la neige et de toutes les privations d'un voyage, qui, dans cette saison et dans ces climats, ressemble assez bien à une campagne en Russie, Nos jeunes imaginations de poètes, de romantiques et d'ar-

listes , échauffées par tous les brillants récits des mille et une nuits et par d'autres qui, bien qu'écrits sous des impressions plus récentes, n'en sont pas moins des contes de fées aussi beaux que trompeurs, croyaient bonnement qu'ici régnait un éternel printemps, et que le rossignol (oiseau totalement inconnu en cette province) y soupirait sans cesse, dans des bosquets de roses. Àh! le maudit Orient! tel était le cri universel de tous ces jeunes militaires, débarquant à demigelés, et cherchant en vain ce resplendissant soleil qu'on envie tant chez nous, et que les pics neigeux et la brume froide des montagnes d'Arménie leur avaient caché durant vingt et un jours. « Où sont, disaient-ils, ces palais enchantés et ce luxe devenu proverbial? Après une marche pénible de sept à huit heures, sur des routes encore à faire, entrecoupées de rochers, de ravins et de torrents, nous ne trouvions pas même le soir un gîte comparable à la dernière de ces hôtelleries de grande route où le passant loge à pied et à cheval. Une masure de boue, percée à tous les vents, de la paille hachée pour matelas et quelques volatiles, avec des œufs, qu'il fallait enlever à la pointe du sabre aux derniers habitants que la peur de notre approche n'avait point encore dispersés, voilà le spectacle qui se renouvelait à chaque station ; et nous n'osions pas même nous plaindre, à la vue d'une misère plus grande que la nôtre. » La raison en est qu'Hussein-Khan, usant d'un privilège concédé à tous les grands personnages, vivait partout sur son passage aux frais des misérables habitants: espèce de contribution qui peut leur être imposée chaque jour. Voilà comment l'arbitraire est la ruine des États, et change en déserts des contrées naturellement fertiles. Notre ambassade , en réparant par sa généreuse équité le mal de

ce scandaleux passage , s'assurait une réception amicale et vraiment hospitalière. Depuis longtemps, le gouverneur de la province avait envoyé à la frontière un guide, nommé Mïhmouder, dont les fonctions consistaient à faire préparer d'avance sur la route les logements destinés à d'augustes hôtes. Cette mesure faisait disparaître les difficultés et les privations du voyage. Nos envoyés marchaient à petites journées. Ils avaient été quelque temps retenus à Erzeroum par l'aimable et généreux Hafiz-Pacha, qui a vidé pour eux son trésor, ses étables et ses écuries, tant sa munificence ressemble à de la prodigalité I A Rhoi, un prince du royaume a poussé l'honnêteté jusqu'à la violence pour prolonger leur séjour dans sa petite ville. Mais Son Excellence l'ambassadeur était pressée d'arriver à Tauris , et de se reposer quelques jours dans cette cité , la plus policée et la plus confortable de la Perse; ce qui n'empêche pas que le dernier de nos villages n'ait une plus belle apparence.

Le 20 janvier au soir, j'étais dans ma petite chambre, suivant toujours, dans ma pensée impatiente, ceux qui étaient par moi si vivement désirés. Tout à coup, deux jeunes gens, en élégant costume militaire, entrent, suivis d'une troisième personne. Les deux premiers étaient MM. le comte Daru et d'Archiac. Quant à la troisième personne, devine : tu as eu l'avantage de la voir à Paris. C'était le missionnaire lazariste, compagnon de mes courses à travers la Bithynie, la Cappadoce, le Pont et la terre des Arméniens, M. Scafi, ce prêtre dévoué, avec qui j'avais mis le pied en Perse, l'année précédente. C'est lui qui avait reçu mes premières confidences sur le projet d'un établissement religieux et scientifique dans ce royaume. C'était par ses encou-

ragements et ceux de ses frères résidant à Constantinople que j'avais trouvé le courage de rester au poste et d'attendre. Certes, jamais mon espérance, quelque ambitieuse qu'elle fût, n'aurait imaginé un rêve aussi beau que la venue d'une ambassade française ! Mes désirs se bornaient à l'arrivée de quelques ouvriers apostoliques, pouvant m'assister dans ma téméraire entreprise, et conquérir en même temps des èmes à Jésus-Christ; et je les vois actuellement précédés par un ministre investi de tout l'éclat de la dignité que notre gouvernement sait , avec un louable discernement , conférer à ses représentants.

Le 24 , sur la même route où j'ai dirigé tant de fois les promenades solitaires de ma récréation , en pensant à toi et à tous ceux qui me sont chers, je m'acheminai, monté sur mon cheval arabe et entouré des officiers français, dans leur joli uniforme de toute arme. Les khans, ou grands seigneurs de la ville, les marchands arméniens et les agents consulaires de la Russie et de l'Angleterre se pressaient aussi à notre suite, pour cette réception solennelle. A mon bonnet persan , j'avais ajouté pour ornement la cocarde nationale; innovation sans exemple probablement, et qui a fait un merveilleux effet, la triple nuance de ses couleurs se détachant gracieusement sur la peau noire et moirée de Bokhara. A mes côtés , marchait M. Scafi , tout aussi joyeux et tout aussi pensif que moi Vers le midi, au moment où un courrier accourait nous annoncer l'approche de l'ambassadeur, le ciel, terni par des nuages neigeux, se dégagea de son triste voile, et laissa tomber une vive clarté sur les montagnes et dans la plaine : alors ce rayon me parut comme un flambeau céleste destiné à éclairer notre triomphe; et ces

paroles vinrent d'elles-mêmes sur mes lèvres : c< Voici le jour qu'a fait le Seigneur, réjouissons-nous, et que l'allégresse nous transporte ! »

Bientôt notre troupe fit halte devant celle de l'ambassadeur, autour duquel se pressaient tous ses jeunes secrétaires et les autres attachés, qui doivent, par leur talent, compléter la partie scientifique de la mission ; car il faut rendre cette justice à ceux qui nous gouvernent, que les intérêts de la politique ne leur font jamais perdre de vue ceux de la science. Quelle fut ma confusion, lorsque Son Excellence le comte de Sercey et ceux qui l'accompagnaient m'accueillirent comme un ami connu , moi, pauvre exilé, inconnu de tous, si ce n'est de toi et de quelques autres. A mille lieues de la patrie, sur une terre où tout est changé, les choses comme les hommes, le titre de Français est puissant : devant lui tombe toute distinction de rang et de fortune. Je me trouvais en ce jour, de droit et par ma position, leur introducteur en Perse, et le maître de la cérémonie. Mon cheval avait pris les sentiments d'orgueil qui auraient pu me venir , et il les traduisait en piaffant avec une coquetterie inaccoutumée. Après l'échange du salut le plus cordial , je me mêlai au bataillon sacré, composé de MM. de Lavalette, premier secrétaire, de Chazelle, Cyrus Gérard, Desgranges, mon premier maître de turc au Collège de France, Biberein, leur drogman, mon ancien condisciple à l'école des langues orientales, La Chaise le médecin, Flandin le peintre, et Coste l'architecte. Il me semblait en chacun trouver un frère. Tous étaient rayonnants de santé, malgré la rigueur du froid, qui n'a cessé de les tourmenter depuis le 3 décembre , et qui , pendant leur trajet de Tsébizoucie à Erze-

roum, s'est élevé jusqu'à dix- huit degrés. Leur union , resserrée par une affabilité et une politesse exquises, leur a fait supporter avec gaîté ces fatigues. Le sacrifice des douceurs de Paris leur deviendra une privation méritoire : le caractère y gagne, et la volonté croît en énergie. De plus, la vue de ce pays, imparfaitement décrit par les voyageurs, qui ne le représentaient que sous son côté favorable, est une leçon instructive, sous le rapport politique et religieux. Une société usée par la doctrine pernicieuse du mahométisme, et un gouvernement à la veille de se dissoudre si une main auxiliaire ne le secourt, peuvent suggérer à tout esprit sérieux de salutaires réflexions. Si la considération de ces misères et le désir de les soulager pouvaient décider quelques jeunes gens libres et dévoués à prêter un appui à ma faiblesse , quels services éminents seraient rendus à la Perse, et en même temps à notre cause! L'honneur qui en reviendrait à la mère-patrie ne serait certes point à dédaigner, attendu qu'elle seule est habituée à donner de semblables exemples. Quoi qu'il en soit, cher ami, je répéterai toujours que ma confiance est en Dieu seul et que je ne compte point sur le bras de chair des hommes. S'il a des desseins de miséricorde sur ces contrées , il saura, malgré tout, les réaliser. Il faut donc bannir toute inquiétude et continuer à travailler pour le bien , sans aucune recherche de soi-même.

Mais je m'écarte du cortège triomphant que nous avons laissé entrant dans la ville, au milieu d'une haie de citoyens ébahis et silencieux. Ils considéraient ce spectacle avec un air de surprise auquel devait se mêler une inquiétude secrète. La religion des Persans confond dans leur esprit, et j'oserai ajouter dans leur antipathie, toutes les nations chic-

tiennes de l'Europe, qu'ils désignent sous le nom commun de Francs. Le peuple est cramponné à ses préjugés superstitieux ; il s'effarouche surtout des honneurs que l'on prodigue à ceux qu'il nomme et croit infidèles. Il comprend d'ailleurs la pensée du gouvernement, qui les appelle comme ses sauveurs : voilà précisément ce qui tourmente sa fierté intraitable.

Pour te donner une idée de l'empire des scrupules du clergé, concernant la pureté légale et la fuite du contact des chrétiens, comme impurs , tu sauras que, il y a vingt ans, un Arménien , ni même un Franc, n'aurait osé sortir du logis pour rendre visite à un mahométan , par un temps de neige ou de pluie. Les gouttes ruisselant des habits, ou l'humidité de la chaussure, en souillant le tapis sur lequel le croyant s'acquitte de la prière prescrite aux différentes heures de la journée, empêchent, d'après l'opinion des docteurs de la loi, que cet acte de dévotion soit agréable à Dieu. Aujourd'hui , les gens du clergé ont bien la même opinion; mais ils n'osent afficher publiquement une semblable intolérance. Ils se contentent de reléguer la classe chrétienne dans un quartier séparé, et de lui interdire l'entrée des bains destinés aux sectaires d'Ali et de Mahomet. Les Turcs de l'Empire Ottoman sont bien plus raisonnables. Toujours en vertu du même règlement canonique, on doit éviter de se présenter chez le musulman avec la chaussure ordinaire; avant de marcher sur ses tapis, on laisse à la porte les bottes ou brodequins qui conservent dans leur netteté les bas, ou la seconde chaussure, réservée pour l'étiquette de ces visites. Cet usage est un de ceux qui répugnent d'abord le plus à l'Européen , bien qu'ensuite il l'approuve et l'observe même avec plaisir.

lorsqu'il y est habitué. Or, cette exigence cérémoniale devient quelquefois très-embarrassante, par exemple, lorsqu'il s'agit de la réception d'un haut personnage étranger, tel qu'un ambassadeur. Selon nos usages , il y a quelque humiliation à échanger le costume national, pour condescendre à un préjugé puéril : c'est pourquoi les deux puissances qui ont eu occasion d'envoyer des ambassadeurs à la cour de Téhéran ont toujours essayé d'abolir cet usage, ou du moins, d'en atténuer la rigueur. L'Angleterre a obtenu que ses représentants revêtissent leur chaussure d'une paire de bas rouges; et la Russie, devenue tout-puissante depuis sa conquête des provinces arméniennes au delà de l'Àraxe, a exigé, entre autres choses , par les stipulations du traité , que ses ambassadeurs ou agents pourraient se présenter en bottes devant la majesté suprême de l'Iran , à condition toutefois que, jusqu'à la porte du palais, ils se garantiraient des souillures de la rue en couvrant leurs bottes d'une autre paire de chaussures ou sandales. Lorsque M. le comte de Sercey a été rendre ses hommages au prince Quarraman-Mirza , frère du roi et gouverneur de la province , on a voulu d'abord le soumettre aux mêmes formalités ; mais Son Excellence a répondu avec dignité : « Que Sa Majesté le roi des Français ayant souffert en sa présence l'ambassadeur persan Hussein-Khan avec un bonnet sur la tête, usage contraire au nôtre, on devait lui permettre, en revanche, de conserver à ses pieds la chaussure ordi naire. » Cette réponse a levé toutes les objections, et nous sommes entrés chez le prince en éperons et en bottes : concession jusqu'alors inouïe, et qui a ce premier avantage d'abattre un des préjugés religieux les plus humiliants pour les chrétiens, A la cour du Schah , on nous fera sans doute

à ce sujet des difficultés nouvelles; mais je ne crois pas M. l'ambassadeur disposé à transiger sur ce point d'étiquette. Il est bon d'apprendre à ceux qui recherchent notre alliance et veulent s'élever à la hauteur de notre civilisation qu'il ne peut y avoir devant le bon sens des peuples civilisés de semblables distinctions de pureté extérieure et de race. Dieu seul connaît la pureté intérieure de l'âme, et s'est réservé le droit de porter sur elle ses jugements.

La présence de M. Scan* , en sanctifiant cette mission , lui donne , aux yeux des Orientaux profondément religieux, un caractère plus auguste. C'est un louable démenti donné aux calomnies , colportées jusqu'ici, de l'irréligion des Français. Notre gouvernement a offert , par cette nomination , un salutaire exemple , dont il sera récompensé , même temporellement. Chaque dimanche , M. le comte de Sercey et tous ces autres messieurs assistent avec une tenue recueillie à l'office divin. Dimanche dernier, j'avais l'honneur d'être acolyte. L'assemblée était considérablement augmentée par la présence de tous nos officiers et des autres fidèles, Chaldéens, Arméniens, Géorgiens , Arabes , qui sont de passage dans cette ville.

Admirable et exclusif privilège du catholicisme de convier ainsi à ses solennités les hommes de toute couleur , de toutes langues et de toutes races , et de les confondre dans la sainte unité de son culte !

Encore quelques jours, et l'ambassade s'acheminera vers Téhéran , où probablement elle ne trouvera pas le monarque ; car on annonce que , depuis une semaine , il marche sur Ispahan , en proie, depuis des années, aux agitations et aux brigandages d'une bande de mutins. On

annonce aussi que cette ancienne capitale deviendra la résidence de l'héritier présomptif, qu'enfin l'on pense à réorganiser l'état administratif de cette province qui se trouve au centre du royaume.

Ainsi l'ambassade aura l'occasion de se promener à travers le cœur de la Perse et de considérer mieux sa situation actuelle. Moi aussi, cher ami, je serai de la partie. Ces messieurs m'emmènent ; et je profite de leur bonté pour effectuer un voyage que j'avais sacrifié jusqu'alors aux intérêts de mon école. Un jeune Français, que la Providence m'a envoyé du fond de la Russie , M. Tournier, en me remplaçant pour quelques mois, me permet cette absence. D'ailleurs , je ne crois pas inutile au succès de mes projets dallera la cour, et de les exposer, s'il se peut, à d'augustes oreilles. L'honneur de voyager en si noble compagnie et la joie de revivre parmi des frères seront le meilleur et le plus efficace remède, pour enlever les restes de l'indisposition qui m'avait surpris au commencement de l'hiver.

Le soleil du printemps et sa douce chaleur vont désormais changer en une fête continuelle ce pèlerinage, que jusqu'ici la saison rendait fatigant. Je te tiendrai au courant de ce que nous verrons, entendrons et ferons, ce qui accroîtra encore le nombre de mes lettres.

P. S. Ce que tu m'annonces, relativement à l'allocation du ministère et à son augmentation, me remplit de reconnaissance pour la bonté de M. Villemain et de M. Saint- Marc Girardin. Pressé par les affaires qui surviennent toujours au moment d'un départ, je ne puis envoyer aujourd'hui ma lettre de remercîments ; mais le premier fourrier te l'apportera. En attendant, fais savoir à ces

généreux protecteurs qu'ils ne servent pas seulement en cela les intérêts de la science, mais encore, je l'espère, ceux de la religion. Je chercherai à me montrer digne de ce bienfait, fort opportun, après toutes les dépenses que j'ai été forcé de faire.

De Téhéran, je répondrai à M. Bureau de Lamalle , cet homme excellent, qui daigne non-seulement se souvenir de moi , mais même prendre la peine de corriger mes manuscrits et plaider ma cause si chaudement, devant l'Académie et près des personnages influents du ministère. Je suis d'autant plus touché de cette bonté, que je m'en considère comme totalement indigne. Je tâcherai de m'acquitter des petites commissions d'histoire naturelle qu'il me donne. Maintenant que je m'enfonce dans la Perse, l'occasion s'en présentera naturellement.

Mes recommandations de salut, de compliment , de protestations d'attachement pour nos amis et frères communs sont aussi tendres que sincères. Fais parvenir à M. Lacordaire une pensée de souvenir et d'admiration pour la sainte entreprise qu'il a conçue de rétablir l'ordre qui a donné à l'Eglise tant de zélés propagandistes. Sa lettre au saintsiège et son Mémoire pour les frères prêcheurs m'ont touché jusqu'aux larmes.

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