TROISIÈME MÉMOIRE
MM. LES MEMBRES DU CONSEIL CENTRAL
DE LA PROPAGATION DE LA FOI
Nécessité de rétablir en Perse les missions catholiques. — Destruction de l'église de Djulfa, faubourg d'Ispahan, sous Nadir-Schah. — Etat actuel des catholiques. — Zèle du docteur Bertoni à soutenir leur cause. — Convenance et possibilité pour les ordres religieux missionnaires de rentrer dans leurs anciennes possessions.
Perse. — Ville de'lauris, 1er janvier 1840.
Au temps des croisades, la politique des rois, unie à la religion, se tourna vers l'Orient, et en convoita la conquête. Aussi longtemps que la pure charité et le zèle de recouvrer le tombeau du Christ émurent les armées des pèlerins, elles furent victorieuses, et le ciel seconda manifestement leurs efforts. Mais, quand l'ambition, les rivalités et les autres faiblesses de la nature eurent altéré le sentiment religieux, et que l'homme resta seul aux prises avec un ennemi égal en courage et supérieur en nombre , Dieu permit que le christianisme cédât temporairement le champ de bataille aux disciples de Mahomet, et accomplît son œuvre dans l'Occident, avant de repasser sur la terre qui avait été son berceau. Cette retraite a duré des siècles; et cependant les nations européennes se sont élevées, avecla lenteur qui caractérise tout progrès réel et durable , à ce haut degré de puissance , de bien-être et de lumière qu'on appelle civilisation. La doctrine qui les a formées
tend aujourd'hui à se répandre au dehors ; parce qu'elle est vérité, et que sa nature, comme celle de la lumière , est de se dilater, toujours inépuisable. Après avoir porté son flambeau par tout le nouveau monde, et jusque dans les îles de l'Australie , elle dirige maintenant ses rayons vers deux points, restés longtemps obscurs, et qu'elle éclairera, bien que les ombres de l'hérésie, des schismes, de l'infidélité et de la superstition flottent encore épaisses à leur surface. Ces deux terres sont celles d'Afrique et d'Asie.
La question politique, dite de l'Orient, redevient l'occasion et le moyen qui favoriseront le retour et les développements du christianisme. Que ceux qui sont préposés à la garde et à la propagation de l'orthodoxie le comprennent bien ; et ils reconnaîtront que les préoccupations des rois servent en cela, providentiellement et à leur insu, la cause et les intérêts de l'Eglise. Ils fraient le chemin à ses envoyés ; ils aplanissent pour eux les obstacles, et ôtent aux ennemis du nom chrétien les moyens de nuire ou de s'opposer à sa propagande. Ainsi l'Egypte et la Turquie sont, par l'effet de cette prépondérance, changées en des théâtres où le zèle apostolique peut s'exercer avec plus de liberté et de fruit, avouons-le à notre honte, que dans la plupart des Etats chrétiens de l'Europe. En ces pays musulmans , le pouvoir spirituel est considéré comme totalement affranchi de l'inquisition et du contrôle du pouvoir temporel. Le prêtre n'est point entravé dans son ministère par le caprice du gendarme ou du fonctionnaire irréligieux. La croyance de chacun est respectée, même par celui qui ne croit pas. Cette observation s'applique, avec plus de justesse encore, à la Perse, où le peuple , intolérant à l'excès s'il s'agit de sa propre religion , est d'une tolérance extrême pour celle
des autres. Ailleurs nous avons indiqué l'opportunité d'une propagande catholique , exercée avec un zèle circonspect dans l'Asie Mineure , l'Arménie et la Chaldée. Aujourd'hui nous parlerons de la mission qui doit être rétablie dans le centre de la Perse. Qu'on sache en effet que, deux siècles plus tôt, le catholicisme renaissant y aurait pris une extension indéfinie, s'il avait pu être protégé directement parla puissance reconnue en Orient, comme seule protectrice de tous les catholiques Le bon vouloir du monarque était encore l'unique loi du royaume ; et un caprice pouvait réduire à néant toutes les entreprises des missionnaires européens , sans égard pour la puissance politique qu'ils représentaient. C'est ce que prouve l'acte du conquérant Nadir, ruinant la ville et la colonie de Djulfa : fait qu'il est bon de retracer avec détail , parce qu'il est peu connu et qu'il nous explique la cause de la disparition de l'orthodoxie en ces contrées.
Au sud-est de Nackhivan , sur la rive septentrionale de l'Araxe, subsistent les débris d'un ancien pont, renversé, l'an 1605, par Schah Abbas I, qui voulait fermer le passage aux incursions des Turcs et des Géorgiens. Là, était une ville, que les historiens disent avoir été fondée par le roi Tigrane. Sa population, riche et industrieuse, fut transférée, selon l'ordre du vainqueur, aux portes d'Ispahan , sa capitale, dans le lieu qui prit aussitôt le nom de Nouveau-Djulfa. Abbas connaissait toute l'habileté des Arméniens pour le négoce; et il espérait avoir en eux des banquiers et des marchands dont la concurrence contrebalancerait utilement l'influence commerciale des Hollandais, des Portugais, des Anglais et des Français établis dans ses États. En outre, il songeait à remettre entre leurs
mains le trafic fort lucratif de la Perse avec l'Inde. A cet effet, il leur avança des sommes considérables, leur concéda des privilèges, et envoya plusieurs d'entre eux au delà de l'Indus, exigeant pour garantie que les femmes et les enfants resteraient à Djulfa comme otages, et lui appartiendraient dans le cas où le chef de famille abuserait de sa confiance , ou ne reviendrait point en sa patrie.
On rapporte, à ce sujet, que plusieurs fois les religieux catholiques fixés à Djulfa rachetèrent de leurs deniers les épouses et les jeunes filles condamnées, d'après ce contrat, au déshonneur et à l'apostasie.
Favorisée par de semblables avantages, la colonie arménienne s'accrut aussi rapidement que son commerce; et, en 1705 , elle comptait soixante mille habitants. Plusieurs d'entre eux avaient amassé des fortunes immenses , comme on le reconnaît encore présentement aux vestiges de leurs splendides habitations.
Une douane avait été organisée; et les revenus qu'en percevait l'Etat n'étaient pas une de ses moindres ressources.
Les ordres les plus éminents de la catholicité y envoyèrent des missionnaires fonder des églises et des écoles , sous la protection des consuls et des agents chrétiens. Les Carmélites arrivèrent les premiers, l'an 1625. Après eux vinrent les Capucins déchaussés, puis les Jésuites, et enfin les Dominicains, dont le couvent en ruines, seul habitable aujourd'hui , sert de retraite à l'unique père arménien qui conserve les dernières et rares brebis de l'ancien troupeau orthodoxe. Travaillé par des ouvriers aussi habiles qu'infatigables, ce champ inculte et désert se couvrit dune moisson consolante pour le père des fidèles ; et, avec
la foi épurée, les germes de la civilisation fleurirent dans !a colonie.
L'illustre voyageur Chardin , avec ses préjugés et ses rancunes calvinistes , ne pouvait apprécier les bienfaits d'une telle régénération religieuse, effectuée au sein de l'empire des Chosroës. Aussi lui pardonnons-nous le jugement faux et léger qu'il en porte dans son ouvrage. Il ne comprenait pas que l'unité de symbole, en élevant ces populations chrétiennes, opprimées et ignorantes, à la hauteur des croyances et des lumières de l'Europe, était le plus éminent service rendu à la civilisation et à l'humanité. Il n'avait point aperçu le réseau de propagande qui couvrait déjà ce royaume, après avoir fondé des couvents et des succursales à Ispahan , à Schiraz et à Bender- Aboucher, au sud; au nord et à l'ouest, à Hamadan , à Koum, à Kazbin , à Kachan , à Maraga et à Tauris, anneaux qui se rattachaient à la chaîne des missions fixées dans l'Arménie, à Nakchivan , à Erivan et à Erzeroum ; enfin, du côté de la Chaldée, à Mossoul , à Bagdad, à Damas et dans le Liban. Ainsi le christianisme , débordant de tous les côtés sur cette portion de l'Asie, semblait devoir l'inonder des Ilots de sa vie et de sa lumière. Mais de même que, selon les lois inconnues du monde physique, l'Océan porte tantôt son flux sur de nouvelles rives , et tantôt laisse à nu celles qu'il occupait anciennement, ainsi, d'après des conseils supérieurs , la marée ascendante du christianisme se retire quelquefois soudainement pour envahir une autre plage. Nadir-Schah fut, disions-nous, l'instrument et la cause de cette révolution.
Lorsqu'il usurpa le trône, la monarchie persane avait été largement entamée par la perte dlspahan et des pro^
vinces méridionales, tombées au pouvoir des Afghans. Ce peuple de pasteurs , dont la bravoure et la haine religieuse menacent peut-être actuellement le royaume de nouvelles attaques, avait, malgré sa pauvreté et le petit nombre de ses guerriers, porté un coup mortel à la glorieuse dynastie des Séférids. Durant le long blocus de la capitale, les assiégeants s'étaient ménagé des intelligences et un appui chez la colonie arménienne de Djulfa. Nadir, après avoir repoussé les Afghans, n'apaisa point son ressentiment contre un acte qu'il regardait comme une trahison. Or, voici le moyen qu'il employa pour en tirer vengeance.
Il laissa vendre en secret l'ornement le plus magnifique de ses chevaux à quatre marchands, dont l'un était catholique et les trois autres appartenaient à la religion des Arméniens, des Juifs et des Guèbres, afin d'envelopper dans le même châtiment les quatre religions de ses États opposées à l'islamisme, et d'avoir extérieurement le droit de lever sur elles de fortes amendes. Sa cupidité était au fond l'unique sentiment qui le poussait à la persécution ; car un prince qui, dans son amour excessif du pouvoir, n'avait point hésité à porter atteinte à la constitution du clergé musulman et à l'inviolabilité de ses possessions, ne pouvait être mû par un pur amour religieux. Quoi qu'il en soit, l'or et les pierreries incrustées dans le harnais du cheval avaient une grande valeur, et le roi attendit, pour commencer ses perquisitions, que les acheteurs eussent conclu leur marché. Les objets étaient déjà expédiés pour l'Inde lorsqu'ils furent arrêtés.
On les reporta à Ispahan et on instruisit le procès. Les marchands, jugés comme spoliateurs du lise royal, furent
condamnés à être brûlés vifs en place publique, supplice dont on n'avait point eu d'exemple antérieurement.
Un des palefreniers de l'écurie du roi, Arménien de naissance et de religion , réussit à procurer les honneurs de la sépulture aux corps des victimes. La tombe de l'Arménien se voit encore au cimetière de Djulfa, et l'inscription qui lui accorde le titre de martyr nous apprend qu'il périt le 4 janvier 1747, et que, deux jours après, il fut inhumé. L'exemple d'une mort aussi terrible répandit la terreur et la consternation dans la colonie de Djulfa. Probablement les autres intentions sinistres de Nadir, toujours exigeant des contributions pour soutenir ses guerres interminables, avaient transpiré au dehors.
Alors l'émigration commença et dura toute l'année 1 747. Le plus grand nombre des Arméniens passa dans l'Inde; les autres prirent la route de Tauris, d'où ils allèrent en Géorgie. La ruine du commerce, la dépopulation de la cité et le découragement universel qui en résulta portèrent les missionnaires à quitter ce poste, pour se diriger vers Bassora et Bagdad, où résidait l'évèque métropolitain de leur église. C'est là que furent aussi transportés les vases sacrés et les ornements du culte.
La confusion des événements politiques, qui agitèrent le royaume jusqu'à la mort de Nadir, et les guerres sanglantes des prétendants qui se disputèrent pendant quarante années son héritage, empêchèrent le retour des religieux ; car il n'y avait plus de sécurité pour leurs personnes ni pour leurs établissements. Depuis cette époque , les regards des catholiques se portèrent sur d'autres régions : c'est ainsi qu'on a appris à oublier la Perse.
Les ouailles de cette église naissante, privées de leurs pasteurs , oublièrent peu à peu leur enseignement , et la génération suivante retomba dans l'ignorance de l'hérésie. Déplus, presque tous les catholiques avaient émigré; les habitants qui sont rentrés ensuite à Djulfa sont venus des villages circonvoisins de la province. Au commencement du règne de Feth-Ali-Schah, il vint de l'Inde un prêtre, qui s'arrêta dans ce lieu. Il rappela aux Arméniens le nom catholique, presque oublié; mais l'amour de la vérité exige de notre bouche un aveu , qui demeurerait avec lui caché sous la tombe , s'il ne pouvait servir à réparer les maux qu'il a causés. Nous ne pouvons craindre de répéter que le père Joseph (c'était son nom) n'avait ni la science, ni les vertus universellement inhérentes à son saint ministère. Au lieu d'élever à sa foi les dissidents, il descendit à eux, par une inconcevable condescendance, et poussa l'oubli des lois et de la discipline ecclésiastique jusqu'à se mêler à leur communion et à prier dans leurs églises. Il ne se distinguait point, par une conduite régulière, du reste du clergé arménien; et, lorsqu'il mourut, il eut le triste honneur de recevoir d'eux les honneurs funèbres. Mais que la terre lui soit légère ! Le père arménien , don Giovanni , que la propagande a envoyé depuis une douzaine d'années, a prouvé, par sa vie irréprochable, que son prédécesseur était une exception heureusement bien rare chez nous. Don Giovanni était assisté par deux autres prêtres de sa nation. Il a pu ouvrir une école, réparer l'église et faire espérer des jours heureux aux quelques fidèles qui l'entourent. Par malheur, la mort lui a enlevé ses deux auxiliaires, et aucun des religieux méchitaristes de Venise ou de Vienne n'a eu la bonne pensée de les
venir remplacer. En outre , on ne sait point ailleurs qu'un homme seul , réduit à des ressources à peine suffisantes pour vivre, ne peut tenir le rang qui lui convient, aux yeux des Persans qui jugent de la dignité d'un homme d'après l'éclat qui l'entoure. Il doit renoncer en même temps à la douce consolation de gagner les pauvres des autres communions chrétiennes par les bienfaits de la charité. Quelle humiliation pour lui et l'Église qu'il représente , d'être réduit à s'effacer devant le dernier prêtre schismatique , faute de moyens pour soutenir son existence, etde renoncer à toutes les bonnes œuvres que son zèle et sa position lui suggèrent. Dans l'intérêt de la gloire de l'Église, nous osons conseiller à la Propagande, dont il est l'envoyé, d'améliorer son sort et de lui adjoindre des compagnons. Don Giovanni, découragé par l'abandon de ses bienfaiteurs, songe à quitter sa place; néanmoins il serait de la plus haute importance de l'y maintenir. Ce missionnaire a du savoir; il connaît la langue persane et le dialecte arménien du pays; de plus, sa conduite si digne et celle de son troupeau, dont les vertus contrastent admirablement avec les défauts de la classe arménienne pure, ont concilié l'estime du clergé musulman à la petite communion des catholiques. Que s'il était aidé et soutenu efficacement, il en résulterait un bien incalculable pour la cause de l'orthodoxie. Les éclaircissements qui vont suivre en sont la preuve.
Djulfa , comme la ville d'Ispahan , qui l'avoisine , est le centre delà monarchie persane, qui s'épanouit tout à l'entour, ainsi qu'une large circonférence. Ce point peut communiquer avec promptitude et facilité à toutes ses extrémités et, tel qu'un foyer actif, y renvoyer la chaleur et la
lumière, entretenues par la propagande orthodoxe: car nous pensons que les missionnaires devraient y apporter, avec les trésors de la foi , les autres richesses de la science et de la civilisation , le catholicisme devant se présenter au dehors de l'Europe sous la bannière de cette double et sainte alliance, chaque jour plus complètement réalisée dans son sein par notre clergé : c'est-à-dire que la mission devrait s'affermir sur les bases d'une université ou collège ouvert indistinctement à la classe musulmane et à la classe chrétienne. La première, en puisant à cette source les notions qui lui manquent et qu'elle désire avidement sur la philosophie , l'histoire , l'astronomie , les autres sciences mathématiques et les arts, apprendrait à estimer l'autre , et surtout à apprécier la nation et la patrie de ses maîtres. Qui sait alors si le ciel ne se servirait point miséricordieusement de ce moyen pour la faire passer plus tôt, à travers l'épreuve du doute et de l'incroyance, au repos et au bonheur de la foi I
Lepeupled'Ispahana la réputation d'avoir l'intelligence plus vive, le goût plus éclairé pour l'étude et les manières plus civilisées, entre tous les Persans. Depuis des siècles, ses universités et ses écoles attirent l'élite des docteurs et des disciples, et ses bibliothèques, quoique fort appauvries et diminuées, sont encore celles qui renferment les dépôts littéraires les plus précieux. La pureté inaltérable du ciel semble l'avoir prédestiné à des observations astronomiques, et bientôt les découvertes de l'observatoire qu'on érigerait éclipseraient la réputation decelui que jadis Houlagou établit à Maraga. La fécondité du sol, susceptible de produire, plusieurs fois l'année, divers genres de récolte, et l'industrie prodigieuse des laboureurs, multipliant toutes les denrées ,
rendent la vie abondante et facile. La salubrité du climat, sans cesse illuminé par un beau soleil , invite encore les hommes de Dieu et de dévouement à émigrer vers ces lieux, et à y tenter la fondation d'une œuvre qui se lierait à celle que nous avons humblement commencée en la ville de Tauris. Celle-ci serait son avant-poste , du côté de l'Arménie et de la Chaldée , en attendant que ces deux royaumes deviennent eux-mêmes centres d'une propagande locale.
Aujourd'hui qu'un ambassadeur français fait son entrée en Perse, escorté d'une jeunesse brillante, généreuse et amie du bien , et que le monarque , pour remettre sur pied son armée et transplanter nos arts dans ses Etats , appelle des officiers instructeurs et des maîtres de métiers, n'est-il pas permis de livrer son âme à l'espérance , et de croire à la possibilité de réaliser des projets si désirables? Ici , dès qu'une protection vous assiste , vous pouvez agir avec énergie et confiance. Or on trouverait tout appui dans la mission française , dont le noble attribut sera d'exercer un patronage civilisateur et religieux.
A ces raisons de convenance s'en joignent d'autres , tirées de l'ordre spirituel , et qui sont encore plus pressantes. Djulfa est un fief royal , ayant depuis longtemps pour feudataire l'archevêque arménien , délégué par le patriarche d'Echemiazin. 11 réside dans un couvent, avec huit vartabeds , qui administrent la petite ville, sous sa direction. La rente qu'ils prélèvent pour l'Etat est de 9,000 francs environ; et, comme les revenus fonciers sont beaucoup plus considérables, cette gestion leur rapporte des bénéfices très-considérables. Néanmoins , ils ne .s'en contentent pas; et le prélat, loin de posséder l'esprit
de sacrifice et de désintéressement, vertu inhérente à sa dignité, pressure son troupeau et en tire sans cesse des impôts additionnels, sous prétexte de cadeaux exigés par le roi ou par le gouverneur d'Ispahan. Les pauvres sont les plus exposés à ses exactions , parce qu'ils sont plus dénués de moyens de défense.
Il augmente indéfiniment le nombre de son clergé séculier, qu'il a porté environ à soixante prêtres ou deniers. Aucun examen théologique n'est requis ; et le nouveau ministre de Dieu n'est point soumis à la probation d'une vie ecclésiastique plus régulière. Il lui suffit de savoir lire et chanter les prières de la liturgie, et de remettre dix tomans, ou 125 francs, à la main qui le consacre; il est ensuite jugé apte à l'exercice du saint ministère.
Comme la totalité de ces prêtres ne pourrait subsister dans une église aussi modique en ressources, la plupart émigrent, pendant une dizaine d'années, dans l'Inde, pour y desservir les chapelles des localités où sont dispersés leurs frères, les marchands arméniens. Là , ils amassent un pécule de quelques milliers de francs, et rentrent ensuite dans leur patrie , où ils le font valoir sans scrupule à des intérêts qui s'élèvent à 48 ou 50 pour cent. Les Mahométans ou les Juifs ne sont pas de plus durs usuriers. Leur conscience est sans doute tranquillisée par l'autorité de la simonie épiscopale, qui les a faits ce qu'ils sont. Pour nous, nous alléguerons pour les justifier l'ignorance profonde où ils croupissent. Cependant ils avilissent le nom chrétien et le compromettent tellement dans l'esprit de la classe musulmane que le premier iman , investi du pouvoir spirituel à Ispahan , disait un jour au missionnaire catholique : « Ces hommes ne sont point de votre religion ; II. 25
ils ne peuvent être que des Juifs déguisés. » Que les docteurs arméniens de Constantinople, de Venise et de Vienne se montrent enfin un peu plus jaloux de réparer les outrages faits ici et partout ailleurs à leur nom national , si le salut des âmes et leur régénération ne les sollicite point avec assez d'énergie au dévouement de la propagande.
Cette dégradation , universellement visible, de la race arménienne schismatique , malgré l'esprit de foi et l'attachement aux pratiques religieuses qui la recommandent , porte en elle-même son remède , par un effet de l'admirable sagesse de Dieu. Le clergé, en s'avilissant avec le culte auquel il préside, se donne lui-même le coup fatal , et hâte la dissolution de son église bâtarde. Avec le respect et l'estime des personnes, tombe et disparaît la conviction à la doctrine qu'ils prêchent. La vague inquiétude du doute est entrée dans l'âme du peuple, qui a , à Djulfa comme ici, l'exemple d'autres prêtres et d'autres fidèles, qui vivent droitement devant Dieu et devant les hommes. Cela est si vrai que le plus grand nombre de ces malheureux faisaient secrètement au père Giovanni l'aveu qu'ils s'uniraient à lui , s'il avait l'autorité de les protéger contre des vengeances intolérantes : car l'erreur a partout recours à la persécution , dans sa lutte avec l'irrésistible vérité ; et les annales d'Arménie démontrent que , après sa défection spirituelle, les chefs qui l'ont retenue dans cette voie en appelaient constamment à la force et aux violences de la persécution. Celle que le susdit archevêque, Khatchadour, ne cesse d'alimenter contre le missionnaire et ses catholiques est une confirmation de cette remarque.
L'autorité et la richesse étant du côté des Arméniens , ils usent de l'une et de l'autre pour abreuver d'humilia-
lions et de peines ceux dont le bon exemple est pour eux une cause quotidienne de reproches, et peut-être de remords. Il n'est point de calomnies inventées par la malice, ni de passions mises en jeu par la vengeance > qui ne cherchent à troubler leur sécurité et leur harmonie. L'usure et les charges sont plus aggravantes pour les familles qui ont préféré à tout autre intérêt celui de la saine foi; on cherche à les livrer aux caprices de la justice musulmane; ils sont publiquement insultés. La vie du vertueux missionnaire qui les assiste a été plusieurs fois menacée; et, pendant des années, il y a eu péril pour lui à sortir du couvent. Bien plus, l'inviolabilité du domicile, qui fait loi générale en Orient, a été méconnue à son égard; les murs de son couvent ont été , à plusieurs reprises , escaladés par une bande de furieux , qui s'abaissaient aux derniers excès. Un jour, c'était pour empêcher la célébration d'un enterrement ou d'un mariage ; un autre , on venait arracher le nouveau-né des mains du père don Giovanni, qui allait lui conférer le sacrement de baptême. On voudrait dégoûter les catholiques du séjour de Djulfa , ou le leur rendre impossible. Ces ennemis de l'ordre et de la liberté de conscience représentent seulement la partie de la population la plus corrompue , et qui s'est enrichie par la possession de propriétés d'un titre équivoque. Ceux qui n'ont point un intérêt à détester les catholiques les recherchent en cachette, et réprouvent les attaques des persécuteurs ; car il faut savoir qu'autrefois la majeure partie de Djulfa appartenait aux quatre couvents des Carmélites, des Capucins Déchaussés, des Jésuites et des Dominicains. Des papiers , heureusement conservés dans les archives de celui qui reste , certifient de leurs droits; et des quittances nom-
breuses font encore connaître les noms des locataires el des fermiers.
On sait traditionnellement, par exemple, que l'église actuelle des Arméniens était celle des orthodoxes, et que le quartier dit Chériman était habité par eux. Les jardins des quatre monastères sont toujours désignés sous le même nom ; et celui des jésuites , cultivé avec plus d'habileté et de luxe, a la même réputation de posséder tous les plants de vignes connues, y compris un raisin Rosa , qui ne peut se reproduire ailleurs. On y trouve même l'artichaut, que les habitants cultivaient d'abord par simple curiosité, avant d'apprendre d'un voyageur franc quels en étaient le goût et l'emploi. Les propriétaires actuels craignent donc le retour et les réclamations des catholiques; ils voudraient, s'il était possible , détruire même le souvenir des couvents. Le seul aspect d'un religieux les alarme et les consterne.
Nous pensons en effet que, si les ordres premiers possesseurs du sol se décidaient à relever cette mission , on ferait droit à leur demande, appuyée surtout par une ambassade protectrice des catholiques, attendu que notre loi de prescription n'existe pas dans le Code persan. Que les chefs de ces illustres congrégations pèsent et apprécient ce nouveau motif de propagande.
Ici , hâtons-nous d'ajouter, pour la consolation du lecteur, que la persécution s'est ralentie et a été interrompue, les trois dernières années. La cause de ce changement fut l'arrivée et la présence a Djulfa d'un homme dont il nous est doux de faire connaître le nom et les services rendus à la cause orthodoxe. En même temps , nous regardons comme un devoir d'avertir que nous tenons de
sa bouche les renseignements relatifs à la question actuelle.
Le docteur Bertoni , pénétré de la foi vive qui caractérise les enfants de la catholique Italie , semble avoir été conservé par la Providence , à travers les vicissitudes de la fortune et les agitations du monde , pour coopérer à la régénération attendue. Sous les cheveux blancs d'une verte et noble vieillesse , il a encore la vivacité d'esprit et la force du jeune âge. Son élocution facile , son savoir réel en médecine, et la connaissance des mœurs, des manières et même des préjugés orientaux, tout lui donna près d'eux un prompt ascendant. C'est ainsi que, à son arrivée à Djulfa, il se concilia l'estime et la confiance des principaux personnages dlspahan. A l'aide de ce crédit et de son courage, il put résister à la conjuration des Arméniens, opposés à son établissement au milieu d'eux. D'abord il ne pouvait sortir qu'armé, comme pour un jour de combat ; mais celui qui ne craint pas la mort se fait bientôt craindre à son tour; les lâches passions furent contenues. Alors il se déclara le défenseur du missionnaire , du couvent et de la famille catholique. Il déjoua les trames ourdies contre elle et son chef près des musulmans ; si bien que , un Arménien étant venu accuser le père Giovanni , près d'un docteur de la loi, d'être Sofi , c'est-à-dire philosophe panthéiste, celui-ci se contenta de répondre : « Tant mieux, il pense au moins comme moi ! » Les baptêmes et les mariages {lurent être célébrés publiquement , grâce à l'intervention de M. Bertoni , qui , marchant à la tête des fidèles, conduisait à l'église le néophyte et les fiancés. Deux jeunes tilles , attirées par la grâce vers la perfection de la vie monastique, furent également conservées par lui dans les dé-
pendances du monastère, comme les prémices d'une future communauté religieuse. La consolidation de cet ordre naissant serait d'autant plus nécessaire que, à ses côtés, s'élève une communauté arménienne, réunissant une vingtaine de femmes, institution exceptionnelle, dont nous n'avons trouvé aucun autre exemple dans la nation. Le monastère est ancien ; et ses dotations permettent à tous ses membres de vivre dans l'aisance. Ces pauvres filles auraient quelque velléité de se convertir à la foi des deux autres , si elles étaient assurées d'être libres de pouvoir échapper à la juridiction de l'archevêque. Elles ont beaucoup à se plaindre de leur clergé , qui voit d'un mauvais œil les premiers éléments d'instruction qu'elles possèdent. Effectivement , elles savent lire; et les prêtres empêchent les autres femmes d'acquérir cette connaissance, en répandant parmi elles ce proverbe superstitieux de l'ignorance : « Que celle qui ouvre un livre est assurée d'avoir un ménage malheureux et de courte durée. » Le bas intérêt leur dicte encore cette sottise , puisqu'ils se font entremetteurs et secrétaires entre elles et leurs maris, frères ou parents , qui font le commerce dans l'Inde. Ils répondent aux lettres, donnent les reçus des sommes envoyées ; et , outre la retenue des droits de courtage , ils sont accusés de transmettre peu fidèlement ces dépôts pécuniaires à leur destination. Mais tirons un voile sur ces misères désolantes ; et que la pensée seule d'y porter un remède prompt et efficace nous occupe. Nous le répétons , l'occasion est propice : les faveurs royales , qu'exige cette tentative , ne manqueront point à l'ambassadeur français ; et nul lieu ne peut être mieux choisi , puisque lspahan n'a pas cessé d'être la cité scientifique du royaume. Là surtout, on aime les spécula-
tiens de l'esprit ; et la discussion des points les plus ardus de la théologie a un attrait particulier pour tous les membres de la hiérarchie ecclésiastique. Nos religieux et nos prêtres, familiarisés avec toutes les subtilités de la doctrine, seraient donc accueillis amicalement; et, dans les controverses nombreuses qu'on leur susciterait, la lumineuse vérité pourrait frapper des adversaires travaillés déjà par le doute philosophique. Toutefois, pour compléter le succès de la mission , il faudrait que le pasteur unique et universel des églises du Christ, profitant de la circonstance, déléguât un nonce près la cour d'Ispahan. Ses prédécesseurs lui ont déjà donné plusieurs fois cet exemple ; et les firmans, écrits au temps d'Abbas, en concédant au Pape le titre glorieux et peu prodigué par les Persans de Schah ou de roi , prouvent l'incomparable estime qu'on a , même ici , du vrai calife de Dieu en terre. La présence d'un tel envoyé produirait l'impression la plus salutaire sur les esprits des populations chrétiennes et musulmanes, également sensibles à la pompe extérieure et au caractère saint des dignités ecclésiastiques. Ses yeux , plus clairvoyants, comprendraient mieux l'état du pays, ses besoins et l'avenir que le ciel lui réserve. Des liens d'une union pacifique se noueraient entre le Roi des rois et le Pontife des pontifes : alliance dont l'effet heureux serait immédiatement ressenti par la population catholique.
Les jours de l'homme, ici-bas, sont courts et mauvais; il doit donc les remplir et les racheter par la pratique active du bien. La réalisation de ce principe est l'œuvre exclusive delà charité; vertu, nous pouvons le dire, inventée par le christianisme , et seulement connue de ses enfants.
Pour s en convaincre, ii suffit de jeter les regards sur la société musulmane, où tout se dissout et s'affaisse dans l'abîme sans fond de l'amour et de l'intérêt privé. La charité, en un sens, est cette loi de justice, dont parle Saint Paul ' , qui procède de la foi Oui , elle est véritablement la pierre angulaire , support de tout ce qu'il y a entre Dieu et nous. Croyons, et l'amour de nos frères sera ravivé. Notre pensée franchira le cercle étroit des lieux, des personnes et des intérêts au milieu desquels nous nous mouvons, oppressés par le pesant ennui ; et elle s'arrêtera sur les lointaines misères de millions de chrétiens égarés ou nécessiteux. Le sentiment du sacrifice naîtra en nous; et, si la grâce le bénit, que coûte alors le don de soi et de tout ce qu'on possède! La propagande est l'exercice de cette même charité , à l'extérieur. Son feu divin brûle toujours dans Rome; et le temps est venu où il remplira d'un nouvel éclat l'univers. Que tous les frères de l'innombrable famille catholique s'unissent donc dans des efforts communs, pour augmenter leur nombre et secourir les envoyés qui travaillent dans ce but. Que les limites du monde soient celles de la sainte ambition qui les excite; et qu'ils ne pensent au repos qu'après l'universalité de sa conquête. Le succès de cette sainte association sera d'autant plus rapide et d'autant plus complet qu'il n'est point arrêté par les mille obstacles de l'égoïsme national ou des intérêts politiques. Les enfants de l'Église sortent du temps, et s'élèvent sur la tranquille assiette où sont édifiés ses fondements éternels. Ils se tendent la main , à travers les frontières que la nature ou le désir de dominer a interposées entre eux ; et ils se pressent,
dans la jubilation d'une indissoluble tendresse, autour de la chaire où leur père siège, puissant et glorieux. C'est à l'oracle de sa parole de donner le signal, et les ouvriers accourront en foule , pour se disperser ensuite à l'aurore ou au couchant.