VOYAGE DE TÉHÉRAN A ISPAHAN
Départ de l'ambassade. — Députation de M. le marquis de la Valette et de M. Eugène Bore.— Vallée fertile.— Tribus des Ilats.
— Le mont Guidai- Guclmez. — Monticule couvert de pierres.
— Superstition. — Qoum. — Monument de Fatmé.— Singulier entretien avec un jeune Turc. — Palais du gouverneur. — Autorité du Mouchetehid. — Kachan.— Habileté du gouverneur. — Kouroud. — Plateau d'Ispahan. — Rencontre d'un troupeau d'ânes sauvages. — Ispahan. — > Entrée delà députation. — Visite an ministre des affaires étrangères et au premier ministre. — Réception chez le Scbah.— Arrivée de l'ambassadeur.
Le 25 mars , l'ambassade française , partie de Téhéran depuis trois jours, avait atteint la petite ville de Sava, jadis florissante, et aujourd'hui cachée sous les décombres des palais , des bazars et des mosquées qui en faisaient l'ornement. Tel est l'état de toutes les cités anciennes de la Perse : image trop vraie de la ruine universelle qui menace ce royaume. La route nous ramenait, par un circuit, vers celle qui conduit de Casbin à Ispahan ; et la raison de ce détour était que l'ambassadeur turc , Sarim- Ëffendi, suivant l'autre voie, plus directe, nous ne pouvions cheminer ensemble, de peur que l'impôt prélevé sur les villages où nous nous arrêtions ne fût trop onéreux aux paysans , qui sont contraints par la loi d'héberger les ambassadeurs, les grands de l'État, le Roi, la cour et même l'armée. Aussi la venue d'un de ces hôtes redoutables, loin d'être une fête, est-elle un sujet de deuil pour ces malheureux , qui , ne pouvant supporter des taxes multipliées, émigrent et s'enfoncent dans l'intérieur des
terres. Ceci explique la dévastation et la nudité des grandes voies publiques , qui , dans notre Europe sagement administrée , sont l'avenue de la prospérité et de l'abondance.
L'ambassade avait hâte d'arriver près du Roi , campé alors aux portes d'Ispahan , et préoccupé , disait-on , d'une expédition lointaine. Une lettre, apportée à M. le comte de Sercey par un courrier du Schah, le détermina à dépêcher aussitôt près de Sa Majesté son premier secrétaire ; et il daigna nous choisir pour l'accompagner : circonstance qui nous a permis de connaître intimement M. le marquis de Lavalette , dont la capacité diplomatique peut être appréciée par le succès avec lequel il a rempli cette mission secondaire. Retiré brusquement de la vie séduisante qui flatte la jeunesse dorée de Paris, sacrifiant les joies vaniteuses où s'énervent trop de talent précoces, il s'est exposé avec cœur à la fortune d'un voyage que ses privations et la rigueur de l'hiver assimilent très-bien à une campagne. Dans son caractère brille le trait propre à la jeune génération, essentiellement ennemie de l'intolérance de l'ancienne. II aime la religion, sans être encore pratiquement religieux , et il unit la cause de l'orthodoxie à celle du progrès et de la civilisation. Aussi nous a-t-il secondé de tout son zèle et de toute son habileté , pour améliorer la condition des catholiques de la Perse, faire reconnaître et respecter leur foi par l'autorité musulmane, et préparer les moyens de la propager un jour avec succès. En travaillant pour la France , il voulait aussi être utile à la cause de l'Eglise ; car ces deux intérêts se confondent, surtout en Orient : on ne devrait jamais l'oublier,
Le 26 au matin, nous chevauchions vers l'est, dans une vallée dont les hautes montagnes se dépouillent tardivement
de leur couronne de neiges. Le ciel était luisant et pou comme une glace ; et les rayons de lumière qui l'inondaient, en tombant sur la plaine, produisaient ça et là l'apparition trompeuse du mirage. Là, une chaleur pénétrante mûrit la grenade, et lui donne ce développement et cette douceur qui la font renommer dans toute la Perse. Cette observation n'avait pas échappé au vieux Tavernier. Cependant notre compagnon de voyage , réjoui par les beautés de la nature renaissante, cédait au besoin de poésie qui nous presse tous en ces instants , et récitait avec harmonie les passages de nos poètes qui meublent richement sa mémoire. Ayant parcouru ainsi deux parasanges, nous traversâmes, à gué, au-dessous du village de Hérissan, la rivière de Mazlagan , dont les bords marécageux sont fréquentés par des bandes d'oiseaux aquatiques. L'un des guides tua d'un coup de carabine trois plongeons, cachés dans des touffes de roseaux. Leur espèce, plus petite que la nôtre, a le cou , le dos et les ailes ornés d'un plumage dont la nuance est plus lustrée que la gorge chatoyante du pigeon. Sur les deux rives s'élevaient des campements à'Ilats, tribus qui tiennent le milieu entre le Curde vagabond et le paysan attaché au sol. Leur demeure a les fondements et les murs d'une maison; mais le toit est un tissu de poil de chèvre ou de chameau , dont la couleur ressortait de loin , comme une tache noire , sur la verdure de la terre. Cette demi-tente les défend mal contre la chaleur et la froidure ; mais tel est l'empire de l'habitude , qu'ils ne veulent point renoncer entièrement à la vie nomade que menaient leurs ancêtres dans les steppes de la Tatarie. Ils élèvent et gardent simplement leurs troupeaux, sans songer à devenir agriculteurs. La langue qu'ils parlent
exclusivement est un turc assez primitif. Leurs femmes , occupées à filer la laine des tapis, ou à préparer ces feutres nommés Nemedo, jouissent d'une liberté extérieure totalement inconnue dans les villes et dans les rangs de la société persane. Elles sortent le visage découvert , et conversent publiquement avec les hommes.
A une lieue de là, nous rencontrâmes le village de Tereznai, dont toute la population virile sortit en armes, à notre vue , et monta sur les toits , comme pour repousser l'agression d'un ennemi. On nous prenait pour des émissaires du gouverneur de Sa va, qui, réclamant un impôt additionnel , avait poussé les paysans à la révolte : car la force est partout la dernière raison opposée à la violence de l'injustice. Nous franchîmes , au galop , une distance de trois lieues, pressés d'arriver à Djafarabad pour y prendre notre repas. Plusieurs groupes de villages portent ce nom : les uns sont ruinés; une enceinte de murailles et de tours d'argile, genre économique de construction qui remplace ici celles de pierres, protège les autres contre les coups de main des tribus errantes. Sous le règne précédent , des voleurs infestaient la contrée, et dépouillaient les caravanes. Mais depuis, les chefs ayant été pris et pendus, la troupe s'est dispersée , et la sécurité a été rétablie.
Une halte assez courte nous ayant reposés, nous et nos chevaux , nous repartîmes , en suivant la route qui longe le mont Guiden-Guelmez, dont le nom signifie : « Mont où l'on va , et d'où l'on ne revient pas. » La superstition interprète ce nom extraordinaire en racontant que le prophète Abraham y ayant posé ses pieds bénis , le changea en sel, et que, depuis ce miracle, il s'en opère perpétuellement un autre , qui est qu'on ne peut parvenir sain
et sauf à son sommet '. Le temps nous manquait pour confondre par une exploration la crédulité musulmane ; toutefois , ce qui peut y donner lieu , est la configuration bizarre de ce mont crevassé, et, pour ainsi dire, coagulé en petits mamelons rougeâtres et friables , mine inépuisable de sel gemme, où, de tous côtés, on s'approvisionne, sans être gêné par aucun règlement de gabelle. La plaine est alors rétrécie par une chaîne parallèle de montagnes , découpées fantastiquement. Elles sont un rameau de l'Alavend , qui s'enfuit vers le pays des Curdes.
Le sol, imprégné de nitre, est infécond, et produit à peine les mousses que broutent les gazelles. Nous surprimes dans cette solitude un troupeau de ces animaux, que nos chevaux fatigués poursuivirent sans ardeur. Lorsque nous fûmes arrivés à un monticule qui barrait le chemin et bornait l'horizon , je remarquai une infinité de pierres, dispersées ou réunies dans un ordre apparent. J'en cherchais la cause , lorsque je vis Ressoul-Bey, notre guide, en disposer plusieurs en forme de pyramide, puis s'agenouiller et les baiser dévotement. «Voici, s'écria-t-il , le lieu consacré par le dernier soupir de la fille du pieux Mouça, fils de Djafar-Sâdiq , le septième de nos imans, qui mourut là, tandis qu'on le transportait en-
' Chardin, qui suivit la même route, appelle cette montagne Kou- Ihélisme, ou la Montagne du Talisman. « Elle a une forme changeante à l'œil , comme ces tableaux ingénieux qui présentent divers objets à ceux qui les regardent, sous divers points de vue. C'est une prévention publique, que ceux qui veulent y monter s'y perdent, et enfoncent dans la terre, comme on fait dans l'eau. On conte qu'un jour Schah- Abbas y fît aller un valet de pied , avec un fallot allumé sur l'épaule , que le fallot s'éteignit bientôt , et que l'homme ne parut plus. » Édit. de Langlès, t. 11, p. 414,415.
chaîné, de Sa va à la ville de Qoum. Le fidèle qui l'invoque en passant, et élève de ces petits monuments funéraires , se bâtît au ciel un palais de délices. » Les bords des routes, les cimetières et les mausolées visités des pèlerins offrent souvent ce signe naïf de la piété musulmane , qui rappelle les pierres entassées dans le lit du Jourdain par les enfants d'Israël , en mémoire du passage de l'arche miraculeuse '.
En ce moment , les derniers rayons du soleil , descendant sous les pics nébuleux de l'Alavend, éclairaient la coupole dorée qui couvre , dans Qoum , le monument de Fatmé. Les Persans , frappés du reflet de sa lumière mourante , murmurèrent une oraison jaculatoire ; et l'un d'eux, fils du maire de Djafarabad, qui, voulant continuer la bonne hospitalité de son père, nous accompagnait jusqu'à la ville, entonna un cantique, à l'honneur de cette femme , pour laquelle les Chiites contrefont quelques pratiques du culte que les catholiques rendent à la Vierge Marie. « Salut à toi , disait- il , qui fus ravie au ciel, sans passer par l'épreuve de la mort ! » Bientôt la nuit nous enveloppa de son ombre ; et le jeune homme , tout en guidant avec sa mule les pas des chevaux , occupait mon attention par un entretien qu'avait amené l'éloge de Fatmé. Desservant d'une mosquée et versé dans l'étude de sa religion , il avait excité ma sympathie par ses manières simples, son regard serein , et surtout par sa connaissance
1 « Darins partit de là, pour gagner une autre rivière, qu'on appelle Arliscus, et qui traverse le pays des Odyses. Quand il fut arrivé sur ses bords , il désigna à ses troupes un certain endroit où il ordonna à chaque soldat de mettre une pierre en passant. L'ordre fut exécuté par toute l'armée ; et Darius, ayant laissé en ce lieu de grands tas de pierres, continua sa marche. » ( Hérodote , Melpom., liv. iv.)
des voies intérieures de la piété. Comme je le consultais sur l'amour de Dieu, il me rappela la parole traditionnelle de Mahomet, qui range ceux qui l'aiment en trois classes : les premiers , attachés à lui par l'espoir d'une récompense éternelle, espèce de marchands, plaçant leurs actes à intérêt; les seconds, que la terreur des châtiments écarte du mal , vrais esclaves , enchaînés à la personne de leur maître par le lien de la crainte ; et enfin les amants libres, qui aiment Dieu pour lui-même, sans considération des peines ou des félicités futures : amour parfait, dont lui, quoique infidèle, semblait avoir un avant-goût, tant les paroles pour le peindre arrivaient sur ses lèvres avec onction. J'en étais stupéfait d'abord; mais bientôt un aveu m'expliqua le prodige. Il n'était pas marié, exception rare chez les musulmans, et, cas encore inouï pour moi, dans leur religion, il avait fait vœu de continence. Or, l'admirable livre de l'Imitation observe que le cœur pur pénètre les deux et le fond des enfers.
La nuit était close depuis une heure environ , et nous avions couru dix-sept lieues, lorsque nous atteignîmes les portes de la ville. Elles s'ouvrirent par ordre du gouverneur, qui avait envoyé au-devant de nous plusieurs de ses gardes, portant des lanternes. Nous fûmes reçus avec assez de politesse dans sa résidence, ancien palais qui atteste la magnificence des règnes passés. Nous y admirâmes une salle incrustée de glaces, où des milliers d'oiseaux voltigent dans les guirlandes de jasmin et de roses que le pinceau persan a suspendues au plafond d'or, avec sa grâce inimitable. Ces chefs-d'œuvre du luxe et de l'art disparaissent chaque jour avec les frêles habitations qu'ils décorent. Dans quelques années, il ne restera plus une seule
des maisons royales que le feu roi Feth-Ali-Schah avait multipliées pour sa nombreuse postérité , et qui ont englouti les dernières épargnes du trésor. Partout elles sont dévastées , et attristent le voyageur par leur air d'abandon. L'appauvrissement extrême de l'État ne permet pas de les réparer ; d'ailleurs les monarchies musulmanes de l'Orient sont tellement absorbées par les soins du présent et les soucis de l'avenir, qu'elles oublient de conserver les œuvres du passé. L'administration de Qoum était livrée à notre hôte, nommé Mahmoud-Khan, chef militaire, d'origine turque, comme tous les premiers dignitaires du royaume. On lui a confié la surveillance de Féridoun-Mirza , prince du sang royal , investi l'année précédente du gouvernement de Chiraz. Coupable de félonie, il avait été destitué de ses fonctions, et traîné à la cour pour y subir la peine qu'une intercession puissante a détournée de sa tête.
De fait, Mahmoud-Khan n'exerce point la juridiction suprême dans cette ville, dite La Sainte, qui attire, de toutes les extrémités de l'Iran, des troupes de pèlerins, et que remplissent des fondations pieuses. L'autorité appartient au Mouchetehid, docteur que la réputation incontestée de sa science autorise à rendre des décisions juridiques, et à résoudre les cas de conscience. Il tient, dans le clergé des Chiites, le rang de nos évêques, avec la différence qu'il ne relève point, comme eux, d'un pouvoir supérieur. Toutefois son influence est combattue d'ordinaire par la coexistence d'un ou de plusieurs autres Mouchetehids, que lui oppose, dans le même lieu, le choix de l'opinion populaire. Ces princes de la hiérarchie ecclésiastique sont les représentants et les dépositaires de la puissance spirituelle, qui continue à livrer en Perse à la puissance temporelle une
guerre plus opiniâtre qu'en tout autre pays mahométan. Nadir-Schah , que la résistance du clergé contrariait dans ses projets de réforme, essaya de l'abattre, en confisquant la majeure partie de ses domaines ; mais l'anarchie des règnes suivants a relevé sa force ; et aujourd'hui , il arrête déplorablement la nation dans la voie progressive où le mouvement politique de l'Etat chercherait à l'entraîner. Lorsque Mehmed Schah quitta Téhéran, à la fin de janvier, avec l'intention d'aller à Ispahan , ce même Mouchetehid , qui craignait sans doute les embarras et les frais d'une visite royale, représenta à Sa Majesté que les conjonctions des astres n'étaient point favorables à son voyage, et qu'en tout cas elles s'opposaient à son passage par la ville et le le territoire que sanctifient les tombes des quatre cent quarante fils d'imans. Le roi, dit-on, ayant jugé convenable de suivre son avis, gagna Kachan par la voie la moins directe de Sava , de Nisara et de Dilidjan.
La promenade que nous fîmes dans Qoum , le matin suivant, en allant à la recherche de nouvelles mules, nous suffit pour nous révéler l'état de décadence où elle se trouve. Les échoppes des bazars n'étalent plus que les poteries blanches et poreuses qui, suspendues dans un courant d'air, pendant les chaleurs, ont le singulier avantage de rafraîchir l'eau , qu'elles distillent. A chaque pas , les brèches qui entrouvrent les murs bordant la rue laissent apercevoir le délabrement des maisons et l'indigence des familles. Néanmoins, la piété trouve encore des ressources, pour entretenir dans son ancienne magnificence la mosquée de Fatmé, que ses portes, ses grilles, ses lampes et son tombeau d'argent, ses tapis fins , ses brocarts et son dôme, resplendissant aux feux du soleil, ont fait appeler la
Maison d'Or. Les offrandes des pèlerins nourrissent toujours la foule des prêtres qui la desservent ; la désolation de la ville a même augmenté leurs profits , parce qu'ils ont pu multiplier les tombes des dévots qui ambitionnent la grâce de mêler leurs cendres à la terre sainte qui avoisine la mosquée.
Ce jour était celui du marché; et, des villages voisins, les paysans apportaient, sur leurs énormes chameaux bactriens , des charges de bois sec et d'autres denrées. Nous remarquons ce fait, parce qu'il fut pour Ressoul-Bey, notre guide, l'occasion de citer un proverbe qui peint à la fois l'esprit superstitieux des Persans et l'abaissement social qui avilit la femme à leurs yeux. Ces animaux, agenouillés et ruminants, interceptaient la voie publique, et je cherchais le moyen de me frayer un passage à travers leur groupe, lorsque Ressoul-Bey, homme d'ailleurs de sens et de résolution , me tirant par le bras , m'entraîna dans une direction contraire , en disant : « Monsieur, nous allons continuer à l'instant le voyage ; il est bon d'éviter tout augure fâcheux. Or rappelez-vous qu'il est trois sortes d'êtres au milieu desquels il ne faut jamais se trouver en public, les chameaux , les ânes et les femmes. » Il ne riait point ; et tous les gens de la suite qui l'entendirent répétaient aussi sérieusement: «Beli, Beli, oui, oui, il a raison. »
Au delà des jardins et des champs ensemencés qui bordent le mur méridional de la ville , la plaine devient tout à coup sablonneuse et inculte. L'œil aperçoit seulement çà et là des troupeaux de moutons et de chèvres noires , paissant les herbes que le soleil du printemps n'a pas encore dévorées; et il ne parvient d'autre bruit à l'oreille que
Se sifflement aigu du berger qui excite la surveillance de ses chiens. C'est le désert nu et monotone, disputant à la population toujours plus rare le terrain qu'elle cultive, en engloutissant des cantons jadis fortunés. De la vallée , il s'élève dans la montagne , ferme les réservoirs des sources , comble les aqueducs souterrains qui amenaient avec l'eau la fertilité, chasse les tribus nomades de leurs pâturages, et menace d'étendre son aridité sur tout le royaume. Au bout de cinq heures, nous atteignîmes le caravansérail de Pasingam, régulièrement bâti et bien conservé, ainsi que sa citerne, large bassin, recouvert d'une voûte en maçonnerie , où se verse l'eau des pluies et des neiges de l'hiver. Le but de la station était à trois parasanges plus loin, au caravansérail Abichirin, que Chardin mentionne, et où, comme nous, il passa la nuit. Sans doute, à cette époque de la monarchie, il le trouva dans un état meilleur et mieux pourvu de provisions. Pour nous, nous avions dû porter avec nous des vivres , de la paille et de l'orge pour nos chevaux. Il n'y a plus ni portier, ni gardien; et de larges crevasses transpercent les arceaux des murs. Le lieu qui fut notre gîte servait la veille d'écurie ; toutes les autres chambres sont inhabitables. Néanmoins, sous le. règne précédent , le roi s'y arrêtait avec la cour ; il y avait même fait construire un harem, avec ses dépendances , sans oublier la salle de bain , dont le réservoir était de marbre et d'albâtre. La situation de l'édifice est sauvage et mélancolique. Adossé au pied de montagnes terreuses et blanchâtres, il domine le bord du grand Désert-Salé, dont la surface, unie comme la mer, s'enfuit vers l'orient, et se confond avec le ciel. Le 20 mars , plus diligents que l'aurore, nous étions montés sur le toit, aplati en terrasse, et
nous attendions , en aspirant la brise , que les muletiers chargeassent les bêtes de notre petite caravane , lorsqu'une teinte pourprée, rougissant par degrés l'extrémité de l'horizon, nous annonça l'apparition du soleil. Nous assistâmes à son lever pur et radieux. Il sortait du côté de Yesd, ville où se perpétue une colonie d'adorateurs du feu. Sa lumière avait tant d'éclat et de transparence , elle inspirait de si célestes pensées, qu'elle nous aida à comprendre l'erreur locale , qui porte ces derniers Guèbres à lui rendre un culte religieux , à l'exemple de leurs ancêtres.
Dès que nous fûmes en marche, Ressoul-Bey vint, d'un air riant et rassuré , nous faire la confidence que , la nuit , il ne s'était point couché, par crainte des voleurs qui rôdent dans cette solitude. Toutefois ils sont moins audacieux, depuis que la tête de leur chef a été exposée sur la potence de la place de Téhéran , et le respect qu'on porte au simple nom de Franc est près d'eux une sauvegarde et un gage de sécurité. A trois parasanges est un autre caravansérail, spacieux et soigneusement entretenu. Il est situé à l'entrée d'une plaine plus basse que celle de Qoum, et arrosé par une petite rivière dont toutes les eaux sont absorbées par les irrigations. La ceinture de montagnes qui la ferme au midi et à l'occident élève tellement sa température , qu'elle fait de cette localité un des points les plus chauds de la Perse centrale. La végétation y est remarquablement active : le froment et les orges s'élevaient de deux palmes au-dessus des guérets ; et la plante nommée Mandeb, dont on extrait une huile onctueuse, les colorait de ses fleurs jaunes. Nous laissâmes à gauche le village de Nasrabad, nom qui indique une origine chrétienne ; et nous fûmes bientôt aux portes de Kachan.