II
Les Persans célébraient les fêtes funèbres des derniers jours de Moharrem , mois de deuil et de gémissements sur le sort d'Ali et de sa famille, dépouillée par la maison de Moaviah de ses droits légitimes à la succession du Prophète. A cette douleur religieuse se mêle un sentiment national , qui réveille annuellement la haine des Chiites contre les Turcs, leurs voisins. La foule assistait aux représentations publiques qu'improvisent , durant quelques semaines , des acteurs d'une habileté souvent admirable. Les bazars étaient sans marchands ni acheteurs , et le commerce de la ville languissait. Les manufactures célèbres de soieries et de velours n'occupent plus autant de bras ni de métiers. Des violences avaient été commises récemment par les soldats de l'armée ; toutes les bouches avaient une plainte. Toutefois, le gouverneur Feth-Ullah- Mirza nous paraît capable de donner un heureux développement à l'industrie locale. Ce prince, fils de Feth-Ali- Schah, venait à peine d'être chargé de l'administration de Kachan , et déjà il avait remis en activité plusieurs fabriques. Il faisait façonner une nouvelle étoffe de velours rouge, pour l'habillement des troupes. L'uniforme qu'il nous présenta comme modèle consistait en une veste courte et un large pantalon. Plus élégante et plus solide que le drap commun , cette étoffe pouvait être livrée au prix modique de deux tomans , ou vingt-cinq francs de notre monnaie. Il nous reçut le soir, et, durant l'entretien, il écouta avec intérêt les considérations que M. de Lavalette nous chargeait de lui traduire , touchant l'industrie européenne et les avantages que retirerait la Perse, en adoptant les inventions modernes, et en appelant chez elle des maîtres éclairés.
Le lendemain , 29 mars , on nous fit attendre jusqu'à midi les chevaux de poste, promis la veille ; et notre patience eût été mise à une plus longue épreuve, sans la complaisance du prince , qui en donna quatre de son écurie. Nous sortîmes donc par la porte qui conduit à Fien , lieu que ses habitants nous ont vanté pour la fraîcheur de ses eaux et de ses ombrages , et dont ils font remonter l'antiquité jusqu'aux temps héroïques. Nous suivîmes le ruisseau qui descend des montagnes de Kouroud, et que des canaux distribuent dans tous les quartiers de la ville. A la distance de deux parasanges, est un caravansérail demi-ruiné, occupant, dit-on, l'emplacement d'un temple de Guèbres. Nous y fîmes une halte, pour saluer l'ambassadeur Sarim-Eflendi , poursuivant, comme nous, Sa Majesté le Schah, à Ispahan. Sa suite, moins nombreuse que celle de M. de Sercey , était également composée de jeunes gens, qui le suivaient silencieux, et en gardant avec scrupule le rang fixé à chacun par les convenances de l'étiquette ottomane. Cet ordre et ce silence contrastaient singulièrement avec le cortège libre et bruyant de nos compatriotes. Les Persans disaient: «Les Français ont l'air d'aller à une fête et ces Turcs à un enterrement. »
Nous entrâmes ensuite dans le défilé où Chardin et d'autres voyageurs pensent devoir placer le théâtre de la mort de Darius , assassiné par Bessus et Nabarzanes. Une montée rapide et taillée dans le roc nous éleva vers une vallée , que le grand Abbas a fermée par une digue , et où s'accumulent les eaux des montagnes. Elles y forment un petit lac, dont la vue surprend, comme une merveille, dans cette région desséchée. Bientôt l'on aperçoit des champs plantés d'arbres et couverts de moissons tardives. Ce sont
les jardins de- Kouroud , bâti en amphithéâtre, à l'extrémité de la vallée. Ses maisons, à plusieurs étages et percées de fenêtres extérieures , l'assimilent à un village de Suisse ou de Savoie. Les gens qui l'habitent ont un langage particulier , dont l'accent et les formes doivent tenir à la vieille langue de l'Iran. Ils ont aussi un jeu de physionomie plus mobile et plus expressif que les paysans des bourgs où nous avions passé jusqu'alors, et dont la population a été renouvelée ou mélangée par la race tatare.
Le 30 , nous étions à cheval dès la pointe du jour. La température refroidie nous avertissait que l'hiver régnait encore en souverain , vers la partie supérieure du défilé. Effectivement, les neiges des pics environnants obstruaient le passage; et, pendant plus d'une heure, nous foulâmes leur couche épaisse et glissante. Quatre jours après, M. l'ambassadeur et sa suite furent assaillis, au même lieu, par une tourmente ; et le froid qu'ils endurèrent était aussi vif que celui qu'ils éprouvaient, un mois plus tôt, sur les plateaux neigeux de la Médie.
Une suite de vallons tortueux et incultes nous mena à Sau, village éloigné de cinq parasanges. Là commence le plateau d'Ispahan , fort exhaussé au-dessus des plaines de Qoum et de Rachan, situation qui y rend, quoique sous une latitude plus méridionale, les chaleurs de l'été moins énervantes que dans le reste de la Perse. L'air sec et vif y est rafraîchi par une brise continuelle. Ces jours et les deux suivants , il venait de l'Arak-Arabi un vent du désert assourdissant par sa violence. La plaine s'ouvrait immense, entre des rangs de montagnes médiocrement élevées , et n'offrant déjà plus aucun vestige de neiges. Nous passâmes devant un petit caravansérail ruiné , qu'on appelle
le Caravansérail de la Mère du Roi. Ce nom, donné à plusieurs autres établissements anciens de ce genre , perpétue la mémoire des libéralités de la première femme du grand Abbas. Sa munificence charitable avait en outre pourvu les routes de ponts et de chaussées qui n'existent plus. Près de cet endroit, nous fûmes agréablement surpris par la rencontre d'un troupeau d'ânes sauvages, animal nommé Gour par les Persans , qui le considèrent comme la proie la plus digne de leurs chasses royales. D'une taille plus élevée que l'âne domestique, et d'une couleur plus claire, il a l'œil étincelant et une allure fière, qui justifie la noblesse des comparaisons de nos Livres Saints. Ils étaient au nombre de cinq, et traversèrent le chemin, sans paraître trop effrayés. La fatigue de nos chevaux, qui avaient couru quinze lieues d'une traite, nous empêcha de les poursuivre ; seulement , M. de Lavalette tira , par amusement, son fusil, hors de portée. Le bruit du coup accéléra leur fuite; et nous les suivîmes longtemps de l'œil , à travers le nuage de poussière que soulevaient leurs pas.
Nous couchâmes à Mourtchékor , gros village , en deçà et au delà duquel sont bâtis deux caravansérails. Le lendemain, nous aurions pu facilement arriver à Ispahan ; mais, comme il convenait que notre entrée eût un caractère officiel , nous dépêchâmes un courrier au ministre des affaires étrangères, et nous restâmes à Guez , village enceint d'une ligne de tours et de murailles en terre. Nous n'étions plus qu'à trois lieues de la ville.
Le 1er avril, vers l'heure de midi, le courrier revint, avec la nouvelle que le secrétaire du ministre des affaires étrangères s'avançait à notre rencontre. Il se nomme Mirza-
Mohammed-Ali , et est un des élèves envoyés autrefois par Abbas-Mirza, père du roi actuel, aux écoles d'Europe. Ayant résidé quelque temps à Paris , il parle le français. Suivis de son escorte, nous entrâmes , avec une admiration mêlée de tristesse, dans l'intérieur de la ville, dans laquelle de vastes quartiers sont changés en jardins , et où on ne voit plus s'élever au-dessus des ruines que le minaret d'une mosquée, ou le portique d'un édifice public. Soixante mille habitants ont survécu à une population qui égalait celle de notre capitale, au temps de Louis XIV. Les bazars sont vides ; et, si l'on ne voyait à l'autre extrémité de ce désert la place Royale, l'école de Schah-Hussein et les avenues de platanes qui conduisent au palais des Abbas, on ne pourrait reconnaître ce centre glorieux de la monarchie, décrit par Chardin.
Les deux ponts de brique jetés sur le Zaiendé-Roud ont résisté aux ravages du temps et des guerres; la galerie qui sert à la fois de parapet et de passage aux piétons , la hardiesse des arches et leur solidité en font deux monuments très-remarquables. L'un mène à Djulfa, et l'autre au château de Heftdesté, où le roi s'est établi avec sa cour. Les tentes du camp étaient dressées à l'entour , et nous traversâmes leurs lignes, pour parvenir à celle du ministre des affaires étrangères, Mirza Massoud. Celui-ci , aussi distingué par son esprit que par ses connaissances, a été envoyé à Meched , afin d'entamer des négociations avec les deux chefs d'Hérat et de Bokhara. 11 a pour suppléant son jeune fils, Mirza-Ali, doué d'une intelligence précoce dans les affaires, et parlant, comme son père, notre langue avec élégance et facilité. A peine âgé de vingt-cinq ans, il rai-
sonne avec toute la gravité d'un homme fait , et sait se maintenir habilement au poste qui lui a été confié pendant la campagne d'Hérat.
Le lendemain , 2 avril , il nous accompagna chez Hadji- Mirza-Agassi, premier ministre, que son crédit rend toutpuissant à la cour. Autrefois précepteur du Roi, il a conservé sur lui une grande influence , acquise par son savoir et l'autorité de ses premières fonctions. Très-versé dans les connaissances qui constituent, en Perse, la classe des Mollahs , il en a la mise simple et les habitudes sévères. Sa physionomie , lorsqu'il le veut, s'empreint d'un caractère spirituel et bienveillant ; et la langue persane, sur ses lèvres, prend, au besoin, une expression attrayante de douceur et de finesse. Par quelques demandes adroites, M. de Lavalette sonda et devina ses dispositions.
Quand il nous eut fait servir le thé et les sucreries, qui complètent, chez les grands, la cérémonie d'une réception, un officier du palais entra dans l'appartement et annonça que Sa Majesté désirait nous voir. Un tel honneur, le second jour de notre arrivée , nous causa une surprise d'autant plus agréable, que jamais il n'a été accordé , même aux ambassadeurs en titre, l'étiquette obligeant à se renfermer les trois premiers jours , avant de paraître en présence du monarque. De plus, on bravait, par égard pour nous, des préjugés superstitieux, qui interdisent aux chrétiens toute visite lorsqu'il vient à pleuvoir , parce que la pluie, en ruisselant de leurs habits, peut communiquer aux tapis qu'ils foulent une souillure légale. Une averse tombait par hasard dans le moment; néanmoins nous suivîmes l'officier , à travers une cour que cernait la haie silencieuse des serviteurs, des gardes et des pages. D'une
espèce d'antichambre, nous fûmes introduits dans une salle, ornée de peintures et de lambris dorés; et nous nous trouvâmes face à face avec le Roi. Il était assis sur ses jambes croisées , à l'écart des courtisans , immobiles devant lui, dans l'attitude d'un religieux respect. Sa coiffure était un simple bonnet de peau d'agneau. Une robe de cachemire jaune, ouverte sur la poitrine, laissait entrevoir l'uniforme militaire qu'il a adopté pour lui et pour son armée. Après un salut gracieux, il nous questionna, avec une bienveillance qui répondait à l'air de bonté que respire sa figure. Son attitude, ses gestes, ses paroles étaient pleines de convenance et de dignité. A plusieurs reprises, il manifesta la joie que lui causait l'arrivée d'une ambassade qui devait, disait-il, consolider à jamais l'alliance de la Perse et de la France. Mohammed-Schah a 35 ans environ; il est d'une constitution robuste; sa barbe épaisse et noire est coupée assez ras , à l'exception de longues moustaches transversales, que portent aussi , par imitation , les autres princes du sang.
Sa présence a rétabli l'ordre et la tranquillité dans Ispahan, qu'infestait une association d'hommes perdus, livrés impunément à tous les excès de la rapine et de la débauche. Les ruines et les souterrains des quartiers dévastés jadis par les Afghans étaient leur refuge. Une force imposante pouvait seule les détruire. Quatre-vingts de ces Loulis, qui rappellent nos Truands, ont déjà été livrés au bourreau ; et la justice des lois en menace un bon nombre d'autres. Si Mohammed-Schah fixait ici le siège de sa cour, Ispahan se relèverait bientôt avec éclat ; sa population augmenterait rapidement; l'administration, devenant plus centrale, serait plus prompte et plus régulière ; et les pro-
vinces, régies par des chefs indépendants, comme des sa» trapes , rentreraient bientôt dans le devoir d'obéissance , qu'elles ont presque oublié. D'ailleurs le climat est plus salubre ici qu'à Téhéran, qui manque d'eau, et où la population est emprisonnée dans une enceinte étroite.
Djulfa, faubourg fondé par Abbas-le-Grand, qui y transporta la colonie arménienne de cet autre Djulfa bâti sur les rives de l'Araxe, est le séjour le plus agréable que nous ayons encore rencontré en Perse. La position de cette nouvelle patrie, la fécondité du sol et la bienfaisance de l'air avaient promptement fait perdre aux colons le souvenir de l'Arménie. Leur habileté pour le commerce y attira bientôt toutes les marchandises de la Perse et de l'Inde, et ils acquirent de grandes richesses. Ce village devint une ville, divisée en vingt quartiers, ayant tous leur église. Les ambassadeurs, les consuls et les missionnaires latins l'avaient choisi pour résidence. Il reste encore beaucoup d'hôtels construits avec un luxe et un goût d'architecture qui donne une haute idée de la prospérité publique à cette époque. Quelques maisons offrent même les commodités d'une distribution européenne , combinée avec les agréments du style oriental , qui a le défaut toutefois de sacrifier tout à la distribution de l'air et à l'entretien de la fraîcheur, comme si à l'été ne succédait pas un hiver, rapide, il est vrai, mais piquant, et, en certaines localités, fort rigoureux.
C'est là que nous choisîmes les logements de l'ambassadeur, qui faisait son entrée solennelle dans Ispahan, le 5 avril.
Ispahan, 1er mai 1840.
A EUGENE ***
Perse. — Djulfa, ce 29 avril 1840.
Cher Eugène, me voici arrivé, avec l'ambassade, au terme de son voyage et du mien. Les détails que je te donne sur l'itinéraire de Téhéran à Ispahan t'apprennent qu'il a été heureux et agréable. Le 19 avril, nous avons été honorés de la faveur de l'audience royale. Tous ces messieurs avaient revêtu leur brillant uniforme, et nous sommes entrés, au bruit de la musique et des tambours , dans une des salles du château du grand Abbas. Sa Majesté portait, sur son bonnet noir, l'aigrette de diamant qui a été conquise autrefois par Nadir; et un large damas, enrichi de pierreries, pendait à son côté. Tout s'est fort bien passé; et, chaque fois que ces messieurs ont été admis devant le Monarque, ils ont eu à se louer de sa bonté et des témoignages de son intérêt réel. Trois jours après, on a porté devant lui les présents, qui lui ont beaucoup plu. Notre Roi s'est montré généreux; tout ce qu'il a envoyé était convenable et digne de lui. J'ai remis au jeune prince l'uniforme de colonel d'artillerie que tu m'as envoyé. Il en a été enchanté.
Le roi des Français avait grandement raison de vouloir rappeler le nom de notre puissante nation à ce peuple, qui l'aime instinctivement , et voudrait s'appuyer sur son alliance. Il l'a fait , et de longtemps on n'oubliera ici la trop courte apparition de nos jeunes diplomates. De plus, ils sont arrivés fort à propos, pour seconder la propagation de la foi et de la science, que nous espérons effectuer de
concert , pour le bien de ces contrées. Ils ont continué l'œuvre obscure de ma petite mission d'Ourmi , et le firman suivant a été promulgué en faveur des catholiques :
« Puisque, par Tordre du Dieu unique, qui, dans sa sagesse profonde , a fermement établi l'étendue de la terre et la hauteur des cieux , mis l'ordre et l'harmonie entre les nations et les royaumes, dans le but d'assurer le bien-être des hommes et la prospérité des États , organisé le monde des êtres en coordonnant et conciliant des natures et des tempéraments divers , réglé l'économie du globe en unissant' ceux qui l'habitent , l'union et l'unité qui existaient anciennement entre les deux puissants empires de Perse et de France ont été consolidées et renouvelées , et que l'amitié nouvelle contractée entre la glorieuse majesté du monarque des Français et nous , Lieutenant auguste du Dieu des mondes et héritier du trône et de la couronne de Perse, a été affermie par l'intermédiaire et les louables efforts du très-noble , trèsillustre et très-distingué comte de Sercey, colonne des grands et des forts , ambassadeur du florissant empire de France ;
« En conséquence , toujours dans le but de témoigner notre considération , et afin de resserrer les liens de notre alliance, dont l'édifice ne doit jamais recevoir aucune brèche , nous avons prêté une oreille bienveillante à la requête que Son Excellence l'ambassadeur nous a adressée en faveur de ses co-religionnaires; nous avons remis en vigueur les règlements que les rois nos prédécesseurs, Schah- Abbas, Schah-Séfi et Schah-Sultan-Hussein , avaient arrêtés au sujet des chrétiens catholiques de Djulfa , d'ïspahan et des autres provinces de notre empire, et nous
avons ordonné par le présent firraan , témoignage de notre bienveillance:
« Que tous les catholiques suivront les lois et commandements de leur religion , avec la liberté de conscience que Notre Majesté garantit aux serviteurs de sa cour , élevée comme le firmament ; qu'ils auront la faculté de bâtir des églises destinées à leur culte, de les réparer, d'enterrer leurs morts, de fonder des collèges scientifiques pour l'éducation des enfants , de contracter des mariages entre eux et d'exercer le commerce; qu'ils posséderont en sécurité leurs biens , soit de patrimoine , soit d'acquêt , toujours en se conformant aux lois et à l'autorité du pays ;
«Que tout individu qui empêcherait le libre exercice de leur culte , et les molesterait par de mauvais traitements, sera passible de châtiments exemplaires.
« Nous ordonnons donc que les beglerbeys et gouverneurs, les chefs et administrateurs civils des provinces, les grands et les seigneurs de notre empire bien gardé, qui auront pris connaissance de cet édit, s'y conforment scrupuleusement, et concourent ainsi, par leurs efforts, à raffermir les liens d'amitié de deux puissants empires.
« Qu'en cela ils nous témoignent une complète obéissance.
« Le20desefer 1256.»
11 n'est pas possible, cher Eugène, de rien désirer de plus avantageux pour le moment. Combien d'Etats , en Europe, pourraient recevoir des leçons de cette tolérance de la Perse! C'est un singulier spectacle que celui des monarques musulmans donnant aux rois de l'Occident l'exemple de l'amour de la liberté religieuse. Puissent-ils
rougir, à cette vue, de ce qu'ils ont fait et de ce qu'ils font encore à l'égard des catholiques , et se montrer au moins aussi raisonnables que Schah-Mohammed, ou le jeune sultan de Constantinople. Le règlement publié par celui-ci, au mois de novembre passé, confirme la justesse de cette remarque.
Le jour de saint Philippe, nous avons été en corps au couvent des Dominicains, le seul qui reste à Djulfa des anciennes possessions des religieux catholiques. La messe était célébrée par M. Scafi. Toute l'ambassade, les officiers instructeurs , arrivés la veille avec Hussein-Khan , et toute la population arménienne y assistaient avec recueillement. On a lu , dans les trois langues française, persane et arménienne, cet acte d'affranchissement ; et la cérémonie s'est terminée par des prières , dans lesquelles se confondaient les noms des souverains de la France et de la Perse.
Ces messieurs, qui retournent vers la patrie dans quelques jours, m'ont promis de ne point oublier leurs frères d'Orient, ni nos entreprises; ils ont l'âme assez généreuse pour chercher à nous seconder de loin. Abandonné de nouveau à ma faiblesse , j'aurai néanmoins des garanties de protection et de sécurité que je n'avais pas auparavant : ainsi on m'a obtenu un firman , protégeant spécialement l'école que j'établis ici. J'envoie dans la Chaldée et dans le Curdistan des copies du Firman d'émancipation , pour rassurer et encourager nos églises, que l'on persécutait antérieurement.
Dès mon arrivée à Djulfa, j'ai arrêté la résolution, que j'avais déjà conçue vaguement , de m'y fixer. La position est excellente, sans parler de la nature, qui y est bien plus agréable qu'à Tauris. Le motif qui m'a surtout dé-
terminé est le triste état des Arméniens schismatiques , si ignorants et si dégénérés, que véritablement on retrouve à peine chez eux les traces du christianisme. Ce mal tient, je pense, à l'ignorance crasse dans laquelle ils croupissent depuis un siècle. Les quelques familles orthodoxes qui se sont conservées se distinguent par une probité et une régularité louables. Cependant il y a encore beaucoup à faire pour détruire leurs préjugés par rapport aux Francs. Ils voient toujours en nous des hommes d'une autre nature ; et, tout en se sentant attirés vers notre civilisation , ils la redoutent, à peu près comme l'homme qui a un défaut à réformer, et qui craint de faire effort sur lui-même. Avec du temps , de la patience et de la douceur, j'espère que nous les gagnerons. La vue d'un prêtre catholique a déjà jeté l'épouvante parmi la foule des prêtres schismatiques , qui sont bien quarante, pour une population de dix-huit cents habitants. Ils craignent sans doute que leur métier ne se gâte. J'en ai déjà gagné un , qui viendra donner des leçons d'arménien dans mon école. Plusieurs auraient l'envie de venir étudier le français , s'ils osaient. Des enfants se présentent ; mais je suis difficile , et je refuse le plus grand nombre, ne voulant ni ne pouvant me charger audessus de mes forces. Dans cinq jours , tous ces messieurs de l'ambassade doivent partir. M. Scafi les suit jusqu'à Jérusalem, avec l'intention de revenir et de me ramener du renfort, si la congrégation des Lazaristes a pris enfin la résolution de venir s'établir ici. Je vis toujours sur cette espérance; et, autant que possible, je prépare les voies.
Les détails que je t'ai donnés , dans une lettre écrite de Tauris, sur l'état des catholiques de Djulfa, d'après des renseignements incomplets, doivent te faire deviner l'op-
position qui m'attend, lorsque je vais être abandonné. L'évêque cabale déjà contre moi et contre mon école; mais je tiendrai ferme au poste, mettant toute ma confiance en celui qui fortifie notre faiblesse. Ces gens sont lâches; on les déconcerte, en montrant qu'on n'a pas peur d'eux. Je serai seulement obligé d'augmenter un peu le train de ma maison, et de me mettre sur un pied plus respectable; je prendrai d'autres serviteurs, et il me faudra payer quelques maîtres plus cher. En outre, les moyens de correspondre avec Tauris étant peu sûrs , je serai obligé d'envoyer, tous les deux ou trois mois, un courrier à mes frais. En un mot, l'argent sera le moyen nécessaire pour coopérer à l'assistance d'en haut. Il faudra nous résoudre aussi, mon cher Eugène, à la triste nécessité de voir encore nos correspondances plus interrompues et moins certaines. Je vais me trouver bien isolé , mais la solitude fortifie l'âme ; elle détache de la terre et rapproche de Dieu.
Ton Eugène.