‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en OrientChapitre 16 sur 17 · POH ETE · texte numérisé non relu

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Je ne crois donc plus permis de placer Pompeiopolis à Tiresia, ainsi que l'ont fait Rennell et d'autres géographes distingués.

A une heure de ce lieu, je quittai la route, attiré par les restes imposants d'une forteresse, bâtie sur une haute montagne. Je la gravis. Arrivé au sommet, j'admirai sept énormes tours de construction romaine et l'emplacement d'une citadelle, qui pouvait au besoin servir de refuge à une armée. Elle garde le passage des montagnes qui séparent la Paphlagonie de la Cappadoce. De l'autre côté de cette chaîne, dans la petite ville de Boiavad, j'ai retrouvé une autre forteresse , qui devait , selon les lois de la stratégie, correspondre avec celle-ci et maintenir dans le respect l'autre partie de ces provinces. La beauté de l'architecture du premier château, appelé par les Turcs Quizqualeh , ou la Forteresse de la Fille y dénomination au sujet de laquelle ils racontent un ro-

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man, qui ne peut trouver ici sa place > le choix parfait de la position, les énormes et incompréhensibles travaux exécutes dans le roc et nécessités, par le transport des matériaux à ces hauteurs, augmentent involontairement l'idée que nous avons de la puissance du peuple-roi.

A dix-huit lieues de là, toujours à l'est, après avoir traversé le Kizil-Irmak, l'Halys des anciens, fleuve justement célèbre et qui fut longtemps la limite des puissantes monarchies de l'Orient, j'arrivai à une petite ville, nommée présentement Visir-Kuprisi, ou le Port du Visir. Les rues étaient jonchées de pierres sculptées et monumentales, qui me révélaient l'existence d'une ville grecque. Je cherchai des inscriptions; et je parvins à en découvrir, qui appartenaient tant à l'époque païenne qu'à l'époque chrétienne. Je ne fus pas, comme à Tashkupri, assez heureux pour y lire le nom de la ville. Toutefois, comme elle faisait partie de l'Hellenopontus, vaste diocèse, dont Amasia était la métropole, il me sera possible plus tard de trouver son nom à l'aide des auteurs ecclésiastiques, d'autant mieux qu'une des inscriptions que j'y ai recueillies est consacrée à la mémoire de deux martyrs. Les médailles s'y trouvent abondamment; un seul orfèvre m'en a apporté une cinquantaine; je regrette que le temps m'ait manqué pour les étudier; elles pourront peut-être aussi lever le doute et l'obscurité répandus sur l'existence de cette ville.

Elle est éloignée de dix-huit lieues de Samsoun, l'ancienne Amisus, colonie de Milet, suivant les uns; selon les autres et plus vraisemblablement, d'Athènes, car son port avait aussi le nom de Pirée. Tout vestige d'antiquité a disparu. J^-es Turcs ont détruit de fond en comble Amisus. J'y ai reconnu seulement les fondements de la citadelle et des murailles, qui s'étendent du nord au sud sur la hauteur occidentale, située à une demi-heure de la ville actuelle. L'espèce de forteresse qu'on voit dans cette place est bien bâtie avec les débris de l'ancienne; mais toutes les pierres sont brisées et morcelées ; aucune inscription n'a échappé à la barbarie. La plaine des Amazones, placée à huit heures à l'est, au delà de Tcharchembé,

est aussi fertile et aussi abondante en fruits qu'au temps de Strabon. On peut même l'appeler en quelque sorte le jardin de Constan inople, puisque tous les fruits qui approvisionnent le marché de la grande cité viennent de ce point , que les Turcs appellent encore Djanik.

De peur de fatiguer votre attention , Messieurs , je me hâte d'arriver à Amasie, distante de vingt-deux lieues au sud. Pendant trois jours, je l'ai visitée dans tous les sens, Strabon à la main ; et je puis dire que la description qu'il fait complaisamment de sa patrie est si fidèle, qu'on reconnaît aisément cette ville, unique pour sa situation au milieu des hautes montagnes qui l'entourent, comme un amphithéâtre, et des jardins verdoyants qui cachent les maisons dans leur épais feuillage. On trouve encore l'antique citadelle, élevée à une hauteur effrayante , et que sept enceintes de murailles plus modernes protégeaient, à l'arrivée des Turcs. Les tombes des rois ont été respectées par la barbarie ottomane ; parce que, pour les détruire, il eût fallu renverser le rocher même dans lequel elles sont creusées. On n'a à regretter que les inscriptions , ou les noms des morts illustres qui y étaient déposés. Au nord de la ville , j'ai trouvé une tombe plus vaste que toutes les autres, portant une inscription et une peinture à fresque, qui me font conjecturer qu'elle était le tombeau de quelque saint évêque, probablement de saint Basilique, prélat que l'église d' Amasie révérait avec une piété particulière. Une voie pavée conduit à cette grotte, profonde de quarante pieds environ et polie avec tant d'art à l'extérieur, qu'on l'appelle le Miroir. Le village , situé à un quart de lieue plus loin , a conservé en turc le nom de Ziaret, qui signifie pèlerinage. Généralement la signification grecque ne disparaît pas dans les noms propres de villes ou de villages; et quelquefois les conquérants n'ont fait que la traduire dans leur langue, sans en comprendre le sens. Ainsi le village situé à l'est et tout près d'Amasie porte le nom de Dieudonné ou Tauriavermische • ce qui est, comme on sait, la traduction exacte du mot Mit/tridnte, et, chose assez remarquable! il avoisine

un monument que je n'ai vu mentionné par aucun voyageur. C'est un château fort, situé dans la même direction , à deux lieues de distance, et qu'on nomme Qualeh-Keni. Les deux tours qui restent et surtout les souterrains sans fond pratiqués dans la montagne, m'ont fait croire quelques instants que c'était le château neuf (xcctvov xaçiov) où, selon Strabon ■, Mithridate avait caché ses trésors. La situation pittoresque de ces ruines, sur une montagne au pied de laquelle coule une petite rivière, s'accorde assez avec la description du géographe grec. Leur distance seule de la ville de Magnopolis , que je crois avoir trouvée, comme j'aurai l'honneur de vous le dire, m'empêche de m'arrêter sérieusement à cette conjecture. Pour vous donner seulement en passant, Messieurs, une idée de l'immense travail de ce souterrain, creusé dans le roc vif, je vous dirai qu'il est taillé en pente douce dans la montagne avec les dimensions de 4 mètres 65 centimètres de hauteur, sur 3 mètres io centimètres de largeur; et chaque degré de l'escalier est de quatorze pouces de large sur huit d'élévation. Après avoir descendu cent trente-cinq marches sous terre , je me suis vu à regret arrêté par un éboulement de pierres, qu'on a fait rouler à dessein dans ce gouffre, comme disent les gens du pays, pour ensevelir dans cette retraite les mauvais génies qui l'habitent. Ce souterrain conduisait sans aucun doute à deux ouvertures pratiquées dans le flanc de la montagne , et qui ont la même forme que les tombeaux d'Amasie. Aucun chemin n'y mène; et elles sont trop élevées pour que l'œil puisse discerner si elles sont ou non surmontées d'inscriptions.

La ville de Magnopolis, dont je vous parlais tout à l'heure, Messieurs, et qui fut ainsi appelée par le grand Pompée, me semble être située au confluent du Lycus et du Jekil-Irmak, l'ancien Iris , à seize lieues environ d'Amasie. Voici sur quoi se fonde mon opinion : j'avais lu attentivement ce passage de Strabon : « Immédiatement après le territoire de Pharnacie, « viennent la Sidène et la plaine de Themiscyra. Au-dessus de

1 Liv. xii, c. ii, p. 556.

« ces pays est la Pharnarœa, le meilleur canton du Pont; car « elle produit de l'huile et de bon vin, et possède tous les « autres avantages d'un territoire fertile. Elle a, du côté de « l'orient, le mont Paryadrès, auquel elle est parallèle dans « toute sa longueur; du côté de l'occident le Lithrus et l'Ophli- « mus. Au milieu de ces montagnes, la Pharnarœa forme une « vallée d'une longueur et d'une largeur considérables, traver- « sée par le Lycus, qui vient de l'Arménie et par l'Iris, qui « sort des défilés près d'Amasie. Ces deux fleuves se réunissent « vers le milieu de la vallée. A leur confluent est l a ville « d'Eupatoria , ainsi nommée du nom de son premier fonda- « teur l. Pompée l'ayant prise avant qu'elle fut achevée, y «joignit un territoire, la peupla et lui donna le nom de Ma - « gnopolis : cette ville occupe le milieu de la plaine. A envi- « ron cent cinquante stades plus au midi, au pied du Parya- « drès est située Cabira. Dans celle-ci on voit le palais de Mi- « thridate *. »

Après un renseignement si positif, je ne comprends pas les erreurs des géographes, qui posent cette ville près de la rivière de Tcharchembé, qui n'est que le Lycus uni à l'Iris, à six lieues environ au nord de leur confluent. Cette contrée n'est pas telle que les cartes la représentent. La vallée de l'Iris, par exemple, en sortant d'Amasie et en descendant son cours, a plus de cinq lieues d'étendue, ainsi que l'écrit Rennel. J'ai marché unjouret demi, tantôt par des jardins fertiles et peuplés, tantôt par des sortes de steppes abandonnés, où erraient quelques familles turques nomades. En approchant de Magnopolis, la vallée s'élargit considérablement et devient une plaine magnifique, dont les rares moissons, en parfaite maturité au 21 juin, prouvent l'extrême fécondité. La ville a complètement disparu, à l'exception de quelques débris d'un temple, transformé d'abord en église, ensuite en mosquée, et dont j'ai retrouvé une inscription près d'une claire fontaine. Les cinq arches du

' Ivy.Ç&hkouri <f' Ày.<pô<riÇoi kuta /uiio-ov vou tov ctvxôôvn. 'E?r/ t? <ruy-- Cox« <T' ««TfVTXi wo'xjc, «v... Tloy.7rnïoç... M*^vo?rox»v ttç oo-ilmv. 3 Strab. xii, p. 556.

pont, construit au confluent même des deux rivières de Césarée et d'Amasie, résistent encore à l'impétuosité du courant, et montrent qu'elles unissaient la ville à la forteresse, située au delà, à un quart d'heure de marche, sur une éminence, où elle apparaît comme la clef des défilés des hautes montagnes qui se prolongent au nord, jusqu'au pays des Amazones. La construction de ce fort n'est pas d'un style romain pur. Les Grecs du Bas-Empire l'ont refait ou plutôt défait; jusqu'à ce que les Turcs y soient venus ajouter, dans les derniers siècles, quelques maçonneries et percer les murs de meurtrières. Presque totalement ruiné il y a douze années , par un tremblement de terre , il a été déserté par ses habitants, qui se sont portés sur le penchant occidental de la colline, et y ont formé un chétif village , nommé le Village de la nouvelle ville, Jénischéhir-keni (village des Janissaires).

De Magnopolis je suis venu à Tokat, lieu d'où je vous écris cette lettre , sans prendre la route ordinaire de Nikissar ou Ncocésarée. Suivant ma première résolution , j'ai préféré suivre une voie ignorée des autres voyageurs. Ce détour m'a procuré la découverte de deux villages, situés à cinq à six lieues au midi, et nommés Bouhama et Loiddik. Dans l'un et l'autre, de nombreux débris de temples et d'autres monuments publics m'ont révélé que ces lieux avaient été jadis plus florissants. A Bouhama, l'iman m'a aidé à déterrer près de sa mosquée un bloc de marbre, où j'ai lu une inscription en l'honneur de Constantin empereur, conquérant de ce pays. Les lettres latines en recouvraient d'autres grecques, qui vraisemblablement appartenaient à l'époque païenne.

Je termine ici mon rapport, Messieurs , dans la crainte d'être indiscret et diffus. Me voici arrivé aux frontières de l'Arménie, d'où j'espère vous envoyer prochainement des détails dignes de votre intérêt. Le moment d'explorer ce pays n'a jamais été plus favorable qu'aujourd'hui. Le fanatisme a disparu chez les Turcs par la force des événements politiques accomplis en ces dernières années, et surtout par l'effet de la volonté puissante du réformateur Mahmoud. Du reste, c'est

le seul bien opéré dans ces contrées, où l'industrie et le commerce sont totalement anéantis par la charge indéfiniment croissante des impôts. La misère est extrême ; et je ne sais ce que ces peuples deviendront, si on n'y porte un prompt remède. La septième partie des terres labourables est à peine cultivée, faute d'hommes et à cause de la mauvaise organisation du gouvernement , qui prive ses sujets chrétiens de tout droit civil1. On parle d'élever les raïas au même rang politique que les musulmans; mais je ne sais si ceux qui sont à la tête des affaires en auront le courage. Quoi qu'il en soit, il y a chez ces peuples , autrefois si ennemis du christianisme, un retour bien surprenant vers la civilisation des peuples chrétiens. Le Frenkistan a est le point vers lequel tous les yeux sont tournés; ils sont portés à admirer tout ce qui s'y fait et tout ce qui en vient, aveu assez direct de leur propre infériorité ! Ainsi il n'est pas d'honneurs , d'égards et de prévenances que je ne reçoive des autorités civiles et religieuses des lieux où je passe, avantage que je dois à mon nom de Français et au titre que je fais valoir d'être votre trèshumble et très-indigne correspondant ,

Eugène Bore.

1 Le lecteur doit se souvenir que cette lettre a été écrite avant l'avéneinent du sultan actuel.

a La France.

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