‹ Correspondance et mémoires d'un voyageur en OrientChapitre 2 sur 17 · V] AVIS DE L ÉDITEUR · texte numérisé non relu

V] AVIS DE L ÉDITEUR

cieuses , une connaissance approfondie des langues orientales l'avaient préparé de bonne heure à remplir dignement la tache honorable qui lui était confiée ; les suffrages unanimes qu'il a reçus depuis des personnages les plus distingués de l'époque, en même temps qu'ils ont encouragé ses travaux, ont, ce nous semble, complètement justifié le choix de l'autorité.

Mais aux yeux des hommes religieux, M. E. Bore a un mérite particulier : il est non-seulement savant, il est aussi sincèrement chrétien; tout en amassant de précieux documents et en faisant d'importantes découvertes, il a vu un champ plus vaste s'ouvrir devant lui. Sur cette terre , où chaque pas rencontre une ruine et réveille un souvenir, le voyageur, que touchent seulement les regrets du passé et qu'attriste le désolant spectacle du présent, passe et s'éloigne; mais celui qui à l'amour de la science joint l'amour de Dieu et de ses frères , ne peut voilées derniers souffrir sans se sentir pressé du désir de leur porter secours. En visitant ces monuments en ruine , vieux débris que le temps doit bientôt achever d'engloutir, notre voyageur, s'il n'eût eu que des pensées humaines, aurait copié quelques inscriptions et continué sa route; mais à la vue de ces populations assises dans les ténèbres de

avis de l'éditeur. vij

l'ignorance et de l'erreur, il fut saisi dune compassion profonde, et comprit qu'il avait là un devoir plus important à remplir comme chrétien et comme Français. Sans renoncer à ses projets d'exploration, il fixa donc au milieu de ces peuples sa tente de voyage , résolu de travailler avec persévérance à les instruire et à les civiliser : tel a été dès lors l'objet de ses pensées et le bist principal de ses e Boris.

Malgré sa jeunesse et son isolement, au risque de passer pour téméraire , il espéra que la Providence ne lui manquerait pas. Et en effet cette Providence , dont les desseins sont impénétrables , ne semble-telle pas , en renversant tant d'obstacles que Ton avait regardés jusqu'ici comme insurmontables , tout disposer admirablement pour arriver bientôt à d'heureux résultats ? L'espace qui nous a séparés si longtemps de ces pays éloignés disparaît tous les jours devant les conquêtes d'une industrie impatiente , destinée à son insu à préparer les voies pour un merveilleux et prochain retour à l'unité. L'islamisme est aux abois ; et les réformes toutes chrétiennes, introduites récemment parla politique au sein de l'administration des contrées qui croient encore au Prophète, ne viennent-elles pas légitimer et confirmer l'espérance d'un avenir meilleur?

Vlll AVIS DE L EDITEUR.

Déjà même cette espérance commence à se réaliser. Notre ambassade continuant en Perse le glorieux protectorat que la France a toujours exercé en faveur des chrétiens d'Orient, seconde par son action puissante la noble et religieuse mission de notre voyageur , et la Société des Lazaristes , d'accord avec le conseil de l'œuvre de la propagation de la foi, adoptant les pensées généreuses de ce nouveau missionnaire, a résolu de soutenir par sa participation et par des secours assurés les tentatives d'un zèle si pur et si désintéressé.

Que notre ami poursuive donc son œuvre avec courage et persévérance : il aura pour lui les vœux de tous les amis de la religion et du pays.

Notre voyageur n'avait pas quitté Tauris lorsque déjà la carte de sou itinéraire était achevée. Nous regrettons de n'avoir pu la prolonger jusqu'à Ispaban.

Ce Recueil ayant été publié loin de M. Roré, les fautes et les incorrectious qui pourraient s'y rencontrer doivent retomber nécessairemeut sur l'Éditeur.

ET

A M. LÉON BORE

Vienne, le 20 septembre 1837.

J'ai reçu hier seulement ta lettre de Venise. Tu avais raison de penser que je pourrais fort bien n'être pas encore arrivé dans cette ville. Jetais fortement attiré vers elle; Car dès le 10 août, en passant à Inspruck , j'avais grandement envie de descendre vers la belle Italie et d'aller y travailler, renonçant à voir la capitale de l'Autriche. Si j avais été seul, j'en aurais agi ainsi ; mais le désir que mon compagnon de voyage avait de voir la Bavière et le plan d'aller à Vienne , depuis longtemps arrêté par nous, me firent changer de résolution. Voici bientôt un mois que je suis ici, puisque nous étions au 24 août lorsque j'y arrivai. Je ne devais et ne voulais y rester que quinze jours ; mais j'ai été retenu par une circonstance imprévue , celle d'une petite maladie que j'ai faite, et dont je commence seulement à me relever. Je ne sais à quoi l'attribuer, n'ayant fait aucune imprudence pendant la route.

Depuis longtemps je ne me sentais plus la même vigueur ni le même dési'r d'entreprendre des excursions fatigantes. J'étais toujours inquiet et souffrant, et j'en attribuais la cause à la saison. Il a fallu me mettre au lit et garder la chambre, sans avoir ni fièvre ni mal de tête. J'ai employé ce temps à apprendre de l'arménien et de l'allemand, et à méditer. Ces petites indispositions, que j'appelle providentielles, ont un côté fort utile : elles vous font penser à des choses sérieuses, qui vous échappent dans la santé florissante. Il me semble avoir perdu de ma frivolité avec ma santé apparente ; et je bénis Dieu d'être plus méditatif et d'avoir moins de distractions mondaines. Mon état est appelé par le médecin d'ici, état polycholique. Il s'y mêlait aussi une influence de choléra, dont il y a toujours ici quelques cas. Ainsi , juge du danger que je pouvais courir, si j'avais été à Venise. Tout est donc pour le mieux; et je sors aujourd'hui, le cœur content, de mon lit de souffrance ou plutôt d'ennui , pour profiter des ressources que m'offre le séjour de Vienne. J'ai des Arméniens ici comme à Venise , qui sont d'autant plus complaisants, qu'ils sont plus pauvres. Pendant huit jours j'ai déjà travaillé avec eux , quoique souffrant, et j'ai pu apprécier tous les services qu'ils me rendront. J'ai à ma disposition chaque jour, pendant deux heures, deux jeunes religieux charmants , doux, humbles, modestes et fort versés dans leur langue. Nous lisons, nous causons ensemble, et ils me montrent combien je savais mal beaucoup de choses que je croyais savoir. Il me faut dix minutes pour aller à leur couvent, sans traverser de lagunes. Leur Erzbischofm'a reçu de la manière la plus affectueuse. Je crois donc pouvoir gagner beaucoup dans leur société, et c'est une des raisons qui

m'ont décidé à rester ici. En outre, je veux connaître un peu îeur bibliothèque, que je n'ai pu visiter encore. M. de Hammer va revenir de la campagne , et je serai aise de le voir. Je n'ai pas renoncé au projet d'aller à Venise; mais ce serait plus tard, en novembre, et lorsqu'il ne sera plus question du choléra. Puisque j'en suis à parler de mes projets, je veux te les exposer tous. Me voici loin de Paris et libre de mon temps. Je ne suis pas éloigné de l'Orient, où mes vues se portent depuis nombre d'années , et que je désirerais entrevoir pour compléter mes études. Je ne compte plus sur Constantine; et, au fond, je ne désire pas les honneurs incertains de cette expédition dangereuse et fatigante. Tu sais que l'étude des langues sémitiques est mon premier but , surtout celle du syriaque, que personne ne cultive chez nous et que je trouve très-importante. Or, le pays où on peut l'étudier est le Liban. Là on trouve de solitaires couvents, où l'on parle cette langue avec l'arabe pur et le turc ; il y a aussi des Arméniens : enfin, là mieux qu'ailleurs je puis traduire le texte de mon Saint-Ephrem. Tu vois donc qu'il n'y a rien de chimérique ni d'enfantin dans ce projet. D'ailleurs, si je ne puis l'exécuter, mon intention est bien d'aller à Rome chercher, autant que je le pourrai, ces ressources près de la Propagande. Mais là , j'en aurais moins , et j'y reviendrai avec plus de fruit, après avoir été au Liban, voyage neuf, religieux et tout à fait dans mes goûts. Voici donc quel serait mon itinéraire : je resterais ici le mois d'octobre pour me rétablir" et travailler. A la mi-novembre j'irais à Venise, et de là à Trieste , où je puis m'embarquer. Comme il n'y a qu'un pas jusqu'à cette ville, je pourrais tranquillement attendre l'occasion et en profiter, dès qu'elle

s'offrirait. Pour peu que tu réfléchisses à ce projet, je suis assuré que tu en jugeras ainsi. Cela posé, il faut prendre de loin ses précautions , autrement songer aux ressources. L'argent que j'ai emporté avec moi pour le voyage est dépensé. Il faudrait donc avoir 4,000 francs, que je prie mon notaire de mettre à ma disposition. Tu me répondras à Vienne, rue Kotslmarkt, n° 14 99. Tu me diras ce que tu penses de ma résolution, et à quelle époque je pourrai avoir cet argent.

Il fallait une affaire aussi importante pour que je t'entretinsse de moi si longtemps. Une autre fois je te parlerai de Vienne, que je ne connais réellement pas encore. Embrasse ta chère femme et tes deux enfants.

A M. EUGÈNE ***

Vienne , le 24 septembre 1 837.

Mon bien cher Eugène, j'ai été agréablement surpris, lorsque ce matin en allant à la poste , on m'a donné ta lettre. Elle m'attendait depuis le 9 ; et c'est seulement aujourd'hui 24 qu'elle m'a été délivrée : nouvel exemple de l'exactitude de l'administration. Jetais furieux; mais il faut dissimuler sa colère; car je sais certaines personnes que l'on a prié poliment de quitter l'empire, parce qu'elles manifestaient à ce sujet leur mécontentement. Il faut donc que tu aies perdu la tête , me dis-tu , pour t'obstiner à aller

dans un tel pays. Je te répondrai : l'arménien ! Tu ne sais pas ce que c'est que l'arménien. Pour lui, j'ai franchi toutes ces distances ; pour lui, je ferme les oreilles aux charitables conseils que tu me donnes. Le séjour de Vienne jusqu'à présent n'a pas été fort chanceux pour moi. Tes pressentiments ne se sont que trop réalisés ; j'ai souffert d'une maladie, qui bien certainement eût été le choléra, si j'avais été à Venise, ainsi que me l'a souvent répété le médecin qui m'a traité. J'ai donc eu une espèce de choîérine , qui m'a tourmenté plus de trois semaines et m'a mis à un régime de diète forcée. Voilà l'influence que je ressentais, lorsque je t'ai écrit ma première lettre; mais ce mal , qui a frappé un instant ma santé, n'a fait qu'accroître en moi l'ardeur du travail. Il a élevé davantage mon âme vers Dieu et la science, pendant mes heures solitaires de souffrance ; bref il m'a si bien fait apprécier le prix du temps, que je ne veux plus le perdre en frivolités. Je me suis levé plein de dégoût pour ce monde, où j'ai trouvé du charme pendant un temps , et qui est si ami des plaisirs, surtout ici. Je conçois autrement ma mission, et je ne fréquenterai ici que les bibliothèques , les savants et les arméniens. Oui, mon cher Eugène, j'ai trouvé aussi à Vienne un couvent de Mechitaristes, où je vais chaque jour causer, écrire et lire. Deux jeunes religieux de mon âge me donnent des leçons, et nous sommes déjà liés d'une amitié étroite. Je fais de grands progrès avec eux, et je leur en témoigne ma reconnaissance. Je vais rester ici tout le mois d'octobre et la première quinzaine de novembre; j'irai ensuite voir mes Mechitaristes de Venise , qui m'attendent, et me fortifier encore dans leur langue ; puis, vers la fin de décembre, j'irai, devine où? Je voudrais que ce fût

au n° 108, si près de toi, de mon frère et de tous mes autres amis ; mais j'en ai décidé autrement , et si Léon ne t'a pas fait part déjà du secret que je lui ai révélé , je te le confie aussi, en te priant toutefois de ne pas le divulguer pour le moment; parce que je veux que toutes mes mesures soient bien prises, avant de le faire connaître. Ce projet est celui dont je t'ai entretenu vaguement dans nos causeries , et qui est toujours demeuré comme une idée fixe dans mon cerveau. 11 se rattache à mes études antérieures , et je crois qu'il rentre aussi dans ma destinée. M'occupant de l'Orient, je veux le connaître, et approfondir surtout la langue syriaque, que M. Quatremère possède seul chez nous. Cette explication te fait deviner et place déjà sur tes lèvres le mot Liban ! Oui , cher Eugène, je veux aller au Liban m'enfermer avec ces pieux Maronites, dontM. de Lamartine et tous les voyageurs nous font une si touchante peinture, et, dans leur solitude, travailler sous leur direction l'arabe, qu'ils parlent très-purement. Ils savent aussi le turc; et parmi eux on trouve des Arméniens. Je ne puis te dire combien ce voyage me sourit, peut-être parce que je dois y mourir ou ne point exécuter les travaux que j'ai en tête : car l'homme court d'ordinaire après des chimères; mais cependant, comme il rentre parfaitement dans mon plan de vie , et que plus tard je ne pourrais probablement l'entreprendre , je ne veux pas le différer. Là j'achèverai ma traduction de saint Éphrem , et je puiserai de nouvelles forces pour revenir combattre en faveur du catholicisme, si ma faible plume doit jamais lutter pour sa défense. Je romprai avec le monde des fêtes et des distractions , dont je ne me soucie plus; et je reviendrai seulement chrétien et homme. —

Belles paroles ! me dis-tu : on voit que tu veux faire valoir tes chimériques projets... Je ne crains pas de ta part ces réflexions , mon Eugène ; tu seras entré tout d'abord dans ma pensée, et, n'était la peine de nous séparer pour un peu plus de temps, je t'entendrais dire : Pars, tu fais bien. Je partirai ; et que j'aurai de choses à te dire à mon retour I

Tout à toi du fond du cœur.

A M. LÉON BORE

Vienne , 14 octobre 1837.

Mon Léon , je t'ai donné bien du tracas et de l'ennui par les commissions de mes deux dernières lettres, et mon bon Eugène en a aussi beaucoup souffert. Vous aurez maudit l'un et l'autre ma décision capricieuse, qui me porte du côté de l'Orient , et vous aurez regretté que j'aie attendu mon séjour à Vienne pour la prendre. Je vous demande véritablement pardon à l'un et à l'autre, et je sais qu'il faut être ou frère ou ami pour oser imposer de telles corvées. Cependant, je vous avouerai encore avec franchise que la réflexion ne fait que me présenter mon voyage sous un jour plus beau et plus avantageux. Quelques amis graves et savants , à qui je l'ai communiqué, l'ont approuvé ouvertement , et m'ont aidé à rassembler la petite bibliothèque choisie que je veux emporter. Elle se compose de tout ce qui a été publié dernièrement par les orientalistes

les plus distingués. Avec ce précieux trésor, je pourrai travailler largement dans ma solitude de la Syrie. Lorsque j'aurai reçu l'argent que je t'ai prié de me faire passer, comme je ne douterai plus alors de la réalisation de mon voyage, j'en avertirai MM. de Sacy et Quatremère. J'ai même l'intention de rédiger un petit Mémoire pour l'Institut, dans lequel je développerai le but et la nature des travaux que je me propose. Cette communication sera doublement importante : elle fixera d'un côté les regards de quelques-uns de ces messieurs sur mon expédition scientifique, et de l'autre elle leur prouvera peut-être qu'aucun des nombreux voyageurs qui m'ont précédé n'a fait ce pèlerinage avec des données aussi complètes que je puis en avoir. Je prépare ici mon voyage avec méthode et suite. Je lis , j'assemble, je compose tout ce qui peut l'éclairer et l'utiliser; j'étudie même la botanique, que j'ignorais complètement. Je suis assisté dans ce travail par un jeune savant aussi aimable que connu dans cette science, M. Endlicher . Sa maison , qui est charmante , m'est ouverte; et j'y trouve l'agréable uni à l'utile.

Vienne, malgré la frivolité de ses habitants qui ne parlent que de bals, de walse et de musique, est néanmoins un séjour fort commode pour celui qui veut fortementtravailler. La bibliothèque impériale, par exemple, est une mine infiniment riche, où l'on trouve tous les ouvrages anciens et modernes. J'ai eu l'avantage d'être présenté en arrivant au bibliothécaire qui tient la partie orientale. C'est un riche baron hongrois, dont je suis devenu aussitôt l'ami , et qui m'assiste avec cordialité. Je vais peu dans le monde pour ne point me distraire ; ce qui est facile ici , où les femmes sont mille fois plus légères encore qu'à Paris.

Près de plusieurs, ma fuite en Orient et ma retraite dans un monastère me rendent très-piquant. On ne comprend rien à mon originalité. Mon plus puissant soutien dans ces distractions n'est pas 1 étude ; mais bien notre admirable religion que j'essaie toujours de pratiquer. La connaissance du secrétaire du nonce, Italien aimable et directeur éclairé, est un contre-poids à toutes les mondanités.

MÉMOIRE A L'ACADÉMIE

DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES

Vienne, 26 octobre 1837.

Messieurs ,

J'ose appeler aujourd'hui votre attention sur un projet de voyage auquel se rapportent des études antérieures, et que je crois devoir entreprendre, à un âge qui permet plus facilement d'en supporter les fatigues et peut-être les périls. À la vérité, la jeunesse est toujours fort ignorante ; aussi , bien loin de me prévaloir de la mienne comme d'un avantage, je ne mets en avant cette considération que pour qu'elle soit mon excuse, en même temps qu'un titre de plus à votre bienveillance. Mais ce qui m'engage surtout à soumettre mon plan à votre docte assemblée , c'est que, d'une part, je compte dans son sein les vénérables membres auxquels je dois le peu que je sais, et dont les conseils m'ont dirigé jusqu'ici; de l'autre, j'ai l'espérance de recevoir des instructions propres à compléter et à rectifier mes faibles aperçus.

L'objet spécial de mes travaux étant l'étude , aussi approfondie qu'il m'est possible, des langues sémitiques, famille très-variée dans son unité, j'ai tourné mes regards vers la contrée de l'Asie où je dois le plus sûrement acquérir ces connaissances techniques et locales que d'autres parmi vous, Messieurs, ont pu, grâce à un heureux privilège du génie, se procurer dans l'Occident même. La contrée que j'indique est celle qui sépare l'illustre Phénicie, d'où la science se répandit avec l'écriture dans l'anti-

quité civilisée ' , de la patrie de cet autre peuple , dont la religion, complétée par le christianisme, est devenue la cause efficiente de la civilisation moderne. C'est la double et majestueuse chaîne de montagnes qui s'étend du nordouest au sud-est de l'ancien Aram % et qui porte encore le nom biblique de Liban 3. Au milieu des guerres continuelles qu'a supportées la Syrie, depuis les premières invasions des Arabes jusqu'aux dernières campagnes du pacha d'Egypte , les hautes et riches vallées du Liban et de l' Anti- Liban ont presque toujours offert à diverses populations un asile paisible. Le christianisme , malgré les schismes et les hérésies , s'est conservé dans ce pays , qui fut son berceau. En effet, suivant la tradition, l'Évangile, apporté aux rois d'Édesse4 par les apôtres, soumit à ses lois un nombre considérable de disciples; et la Syrie se trouva avoir donné naissance à la première église publiquement constituée. La foi nouvelle, opérant un merveilleux changement dans les esprits, substitua à la stérilité du paganisme romain une science féconde , qui , dès le deuxième siècle de notre ère , produisit la célèbre école d'Antioche5, rivale de l'école d'Alexandrie, celle d'Edesse, que l'on peut appeler le sémiminaire de la Perse chrétienne , et le collège de Gésarée , où Origène, chassé d'Egypte, avait des évoques pour auditeurs.

' Gesenius , Monum.phœn., lib. prim., cap. v, p. 64. Leipsig, 1837. * Genèse, xxiv, 10.

3 Simonis, Onomast. vel. Test., p. 71, 337. — Abulfeda, Tab. syt\, p. 18, 163. — De la Roque, Voyage en Syrie, t. i, p. 31. — Ritter's , Erdkunde, if partie, p. 434.

4 Bayer, Historia Edessena ex nummisilluslrata. Petersb., 1734. — Moyse de Klwrène, liv. n.

5 Miintcr, Anliochiœ schola. Hafniae, 18 n.

Ce mouvement intellectuel fut favorable au développement de la langue, qui, bien qu'elle ait une origine commune au babylonien, appelé improprement chaldéen, en diffère pourtant de manière à devoir être considérée comme le dialecte araméen de l'Occident, tandis qu'il faut attribuer l'autre dialecte à la partie orientale du pays d'Aram1. Le syriaque fut alors fixé comme langue littéraire, et la liste des écrivains plus ou moins distingués, que l'on voit se succéder depuis saint Éphrem jusqu'à Grégoire Bar-Hebraeus et Abou'lfaradje, prouve quelle fut l'abondance, si je n'ose dire la richesse, de cette littérature, qui eut le tort, comme celle des Arméniens , d'être trop exclusivement ecclésiastique. L'étendue de terrain envahi par la langue syriaque correspond à cette longue ère littéraire d'environ dix siècles; car le nestorianisme , ayant émigré en Perse avec Barsuma9, fut bientôt contraint de reculer encore devant l'intolérance musulmane, et de disperser ses églises errantes jusqu'au fond de l'Inde, de la Tartarie et de la Chine.

Mais il est inutile, Messieurs, de vous rappeler des faits que vous connaissez : je dois seulement, pour ramener la question au point de vue soumis à votre savant contrôle, vous dire ce que je me propose de faire dans le Liban. Volney alla s'enfermer huit mois au couvent de Mar-Hanna, pour y puiser les principes de la langue arabe. Plusieurs autres, qui sont devenus dans les consulats d'habiles interprètes , ont fréquenté depuis l'école d'Ainvaraca. Il n'y a peut-être pas en effet dans tout l'Orient d'endroit plus favorable pour ce genre d'étude , puisqu'on y apprend

• Hoffmann, Gramm. syr. Halae, 1827. Prole.g, p. 3 et 1,2. 3 Mùnter, loco citalo. — Assemani, Bibl. orient., t. i, p. 351.

en même temps et également bien l'arabe et le turc. Tout en voulant continuer la culture de ces deux langues, je me propose néanmoins d'étudier spécialement le syriaque, qui s est conservé dans la liturgie des catholiques et des nestoriens. Outre les avantages philologiques qui sont à tirer de cette langue, la plus riche de la famille sémitique après l'arabe, je la juge très-importante sous un double rapport.

Selon Michaelis , la version syriaque de l'Ancien Testament est, sans contredit, la plus utile, et celle que la Vulgate paraît avoir le plus constamment suivie1. L'exégèse peut surtout y trouver des éclaircissements nombreux et décisifs en ce qui tient à la lettre et au sens spirituel des Evangiles. Que sera-ce s'il s'agit de rechercher et d'approfondir les origines mêmes du christianisme oriental et les causes secrètes des premières hérésies qui en troublèrent l'unité.

L'Eglise de Syrie présida à l'enseignement de toutes les autres églises d'Orient, dont elle était la mère; elle évangélisa l'Arabie, la Perse et l'Arménie, dont les premiers patriarches continuèrent à recevoir leur investiture delevêque de Césarée, jusqu'au concile deChalcédoine. De plus, les rapports établis entre ce pays et la Grèce , dès le temps de la domination des Séleucides , furent accrus et fortifiés par le christianisme, tellement qu'il s'opéra entre l'esprit syrien et l'esprit grec une fusion de la plus haute portée pour le développement de la science et de la civilisation parmi les autres peuples de famille sémitique. Ainsi la Syrie, après avoir donné aux Arabes leur système gra-

* Biblioth. orient., t. iv, p. 40 : « Ex syriacâ linguâ et versipne * usum loquendi rectissimèintelligi, multaque obscura hàcsolâ ratione « illustrari posse videntur. >»

phique, les initia encore à la science des Grecs, au moyen de traductions, dont on peut apprécier l'exactitude. Les écrivains de cette époque primitive possédaient souvent > à un égal degré , la connaissance du grec et de leur langue maternelle : saint Ephrem en est le plus frappant exemple. Saint Chrysostôme étudia pendant trois ans la théologie à l'école de Meletius, évêque d'Antioche; et Théodore de Mopsueste, dont les hymnes et les prières se conservent dans l'Eglise nestorienne, avait eu Nestorius lui-même pour disciple. J'insiste sur le fait de ces écoles théologiques communes aux Grecs et aux Syriens, pour faire sentir la possibilité de retrouver dans les monastères de la Syrie de précieux restes de l'antiquité chrétienne, ignorés de ceux mêmes qui les possèdent. En outre, les propres monuments de la littérature syriaque, recueillis par Amira , Isaac Sciadrensis, Josué Acurensis, Abraham Ecchellensis et principalement les deux Assemani, sont loin d'être complets. La multitude d'ouvrages célèbres dans leur temps, dont les savants n'ont fait que nous transmettre les titres, permet aussi de croire qu'il peut s'en être conservé quelques-uns, surtout chez les nestoriens, qui ont toujours eu le plus vif intérêt à garder des œuvres sur lesquelles portent, pour ainsi dire , les fondements de leur Eglise.

Si l'on passe à ce que j'appellerai le côté profane, par opposition au caractère généralement religieux de cette littérature, les mêmes raisons militent en faveur de l'existence de monuments inconnus, dont la découverte jetterait nécessairement du jour sur certains points encore fort douteux des antiquités phéniciennes, assyriennes, persanes, palmyréennes et grecques. Cette opinion acquiert une sorte de certitude, lorsque l'on pense que la Syrie, placée au

centre des contrées qui ont occupé la première place dans la civilisation antique , a dû retenir successivement quelque chose de leurs langues , de leurs symboles et de leurs mœurs '. Le trait distinctif du génie des Syriens comme des Arméniens , c'est d'avoir été constamment passif et assimilateur. Il en est de certaines nations comme de quelques individus, qui semblent destinés par la nature à transmettre la science plutôt qu'à y ajouter.

On me dira peut-être : comment espérez-vous découvrir des monuments et des ouvrages de quelque importance dans des lieux visités si souvent et par tant d'illustres voyageurs? — Oui , sans doute, la Syrie et la Palestine ont été fréquemment explorées , depuis le commencement du dernier siècle, par des hommes dont les récits prouvent qu'ils possédaient un grand talent d'observation et une science historique et topographique qui laisse peu à désirer. Il suffit de nommer Brown, Niebùhr, Volney, Buckingham et Burckhardt. Mais je dirai à mon tour que ces savants, d'ailleurs si distingués, se proposaient autre chose. Tous, à l'exception de Niebùhr, ignoraient les premiers éléments de la langue syriaque ; la plupart avaient des préjugés philosophiques contre les pauvres moines qui la parlent, et qu'ils accusent injustement de ne pas la comprendre \ Il eût fallu, au contraire, gagner la confiance de ces religieux, naturellement défiants envers les étrangers ; il eût fallu entrer dans l'ordre habituel de leurs idées, étudier l'histoire de leur Eglise, de leur théologie, leurs pratiques liturgiques et leur discipline; enfin passer d'un

1 Lorsbach's, Arch. fur die morg. Lilter., t. i , p. 246 , et t. n , p. 231, 326. — Hoffmann , Syr. ling. Hist., p. 19. 1 Mèm. hist. du comte Ferrières, t. n, 169. —Volney, 1. 1, p. 331,

monastère à un autre avec de bonnes recommandations, avec les moyens d'être également bien accueilli des catholiques et des nestoriens. C'est chez ces derniers surtout qu'un Européen pourrait faire d'heureuses découvertes ; parce qu'aucune inimitié religieuse ne les empêcherait de lui communiquer des ouvrages ou des renseignements qui ont dû nécessairement être dérobés aux doctes maronites de la Propagande. Que si, par une hypothèse peu vraisemblable, toute recherche à cet égard devait demeurer infructueuse, un tel résultat, qui détruirait les illusions des orientalistes, ne serait point sans utilité. Je ne parle pas des renseignements que l'on peut encore obtenir touchant les sectateurs d'Ali et les Druses, habitants de ces montagnes : les premiers nous sont déjà connus ; quant aux seconds , le grand travail que M. le baron de Sacy prépare sur leur société si longtemps mystérieuse , répondra , comme chaque ouvrage de l'illustre professeur, aux besoins de la science.

Après avoir puisé dans les différents monastères du Liban les connaissances qu'il espère y trouver, l'auteur du présent mémoire se propose d'aller à Naplouse étudier la langue et observer l'état des Samaritains. Leur correspondance avec les savants d'Europe , commencée au temps de Scaliger et close dernièrement par le secrétaire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , fait désirer qu'avant l'extinction totale de cet ancien peuple, réduit à quelques familles, on puisse résoudre diverses questions, auxquelles ils n'ont pas assez explicitement répondu. Ces questions intéressent à la fois la religion , l'exégèse , l'histoire et la grammaire. Ainsi, on aurait à s'assurer s'ils n'ont point conservé , en partie ou en entier , les versions grecque et arabe accompagnées de commentaires des livres

de Moïse, qu'ils possédaient autrefois. Il faudrait consulter leurs ouvrages liturgiques , dont ils ont cité des passages pour prouver leur foi à certains dogmes , tel que celui de la résurrection. Est-ce à tort qu'ils ont laissé croire que la polygamie leur était permise, en ce sens qu'ils peuvent épouser deux femmes et les conserver l'une et l'autre aussi longtemps qu'elles vivent '? Quelles sont précisément leurs idées sur l'Hatahab ou Messie ? De quelle manière prononcent-ils le nom de Jéhova, et quelle est leur règle dans la lecture de la loi? Ont-ils quelques souvenirs de l'ancienne règle des Dosithéens? — Tous ces points, et d'autres semblables, ne peuvent désormais être éclaircis que par un voyageur sachant l'hébreu et le samaritain et en état de communiquer directement avec ceux qui le parlent. Pietro délia Valle nous dit avoir regretté d'ignorer la langue des Samaritains, lorsqu'il visita ce pays , où il refusa plusieurs livres qu'on lui offrait , et ne put vérifier si la prononciation correspondait exactement à celle des Juifs2. Maundrell fait le même aveu; et il ne put qu'avec peine savoir du grand-prêtre pourquoi Garizim est le mont du sacrifice, tandis qu'Ebal , suivant eux, est la montagne de malédiction3.

Si la savante assemblée, au jugement de laquelle est soumis ce rapport, daignait s'intéresser à un voyage entrepris par amour des lettres orientales, l'auteur ne bornerait point là ses recherches ; il les étendrait et les multiplierait en proportion des moyens qu'il aurait d'agir. Par exemple , s'il recevait quelque commission de la Biblio-

• Not. et extrait des Mss. t. xn. - Mèm. sur les Samar. 1 Orig. Orient, eccles., p. 75.

3 Gesenius , de Pent. Sam., p. 61.

thèquedu Roi et du Musée des Antiques, il pourrait plus aisément se procurer les manuscrits, les médailles, et les inscriptions dont l'acquisition lui paraîtrait précieuse. Aujourd'hui que le beau travail de Gesenius sur les monuments phéniciens vient de fixer, d'une manière si satisfaisante, la connaissance de cet ancien idiome, dont Bochart avait deviné, avec sa rare sagacité, l'origine et les lois grammaticales, on doit rechercher de plus en plus tout ce qui peut compléter cette étude. Or, il est à présumer que dans la Phénicie même, les souvenirs du peuple qui l'illustra n'ont pas entièrement disparu. Les religieux du Carmel , qui , sous la sauvegarde de la France, protectrice légale de tous les catholiques orientaux, relèvent les murs de leur monastère, possèdent une collection de médailles que l'on dit être phéniciennes, et qu'ils ont trouvées récemment. Il serait facile de s'assurer du fait , et , dans le cas où il serait avéré , de les engager à céder à la nation dont la puissance les protège, un dépôt qui ne leur est d'aucune utilité. M. Guys, ancien consul à Beyrouth, et le même qui a rédigé un rapport inséré dans la correspondance des Samaritains , dont nous venons de parler, a formé, selon le récit de quelques voyageurs, un cabinet d'antiques, où figurent en grande partie des monuments phéniciens, provenant des fouilles faites dans les environs et sur l'emplacement de Tyr même.

Si je me suis permis cette observation, qui ressemble plutôt à un renseignement, c'est pour vous avertir, Messieurs, que je ne négligerai jamais de prendre sur mon passage les informations scientifiques de cette nature , et que je me propose de copier ou de calquer toutes les inscriptions dont le type original ne pourrait être enlevé.

Pour revenir à l'itinéraire que je me suis tracé, lorsque j'aurai fait à Jérusalem une courte excursion, qui sera plutôt un pèlerinage chrétien qu'un voyage scientifique (bien qu'il puisse encore y avoir beaucoup à apprendre sur cette ville), je me rendrai, en remontant le Jourdain, au pays d'Haouran ou Chauran », que Burckhardt visita à deux reprises, en 1810 et 1812. Le nombre d'inscriptions qu'il a relevées prouve qu'il y avait en ce genre une ample moisson à recueillir; mais on peut lui reprocher de les avoir prises d'une manière incomplète et précipitée, outre qu'il a négligé celles qui pourraient tenir aux langues sémitiques. Je suivrai ensuite l'Oronte, d'après les indications données en 1834 à M. Poujoulat par le colonel Chesney. Cet intrépide explorateur du cours de l'Euphrate dit avoir rencontré sur sa route une quantité considérable de ruines et de pierres chargées d'inscriptions; mais comme il voyageaitsous le nom et le costume d'un scheik arabe, il ne put s'arrêter à les examiner. Après avoir traversé Damas , d'où une visite à Palmyre produirait peut-être aux antiquaires quelques nouvelles découvertes , je compte séjourner un certain temps dans les villages de Malala , de Wara et de Sidnaïa , où se parle encore aujourd'hui , dit-on, l'ancienne langue de la Syrie. Il serait curieux de vérifier ce fait, et de constater sur quels points elle diffère de la langue classique. Antioche n'est plus qu'une ville chétive , aux rues sales et étroites ; néanmoins, cette ancienne résidence de la dynastie des Séleucides, qui fut pour la Syrie le centre et le foyer des lumières pendant les premiers siècles du christianisme, mérite que l'on examine de nouveau et attentivement ses ruines, déjà explorées par le savant

' Ezéchiel, xlmi, 1G.

Pococke : de même Séleucie, située sur les bords de l'Oronte, et qu'Abou Ifëda désigne, ainsi qu'Edrisi, sous le nom de Suweida. Il est très-possible de faire, dans ces villes jadis si remarquables, d'importantes conquêtes pour* la numismatique. Ne trouvons-nous pas chaque jour des médailles romaines dans nos vieilles cités gauloises? Généralement, dans cette partie de l'Asie , les banquiers et les changeurs, entre les mains desquels passent toutes les monnaies, sont des Arméniens; et il est facile à un chrétien de s'entendre avec eux , surtout lorsqu'il parle leur langue.

A la Syrie appartient encore, à proprement parler, la Mésopotamie, que les Hébreux appelaient Aram-Naharaïm, et qui pendant longtemps lui fut réunie politiquement. C'est un pays montagneux dans sa zone septentrionale; et, le climat étant fort tempéré depuis le milieu de l'automne jusqu'au printemps, il y a là moins de difficultés et de fatigues que dans les plaines brûlantes de l'Assyrie et de la Babylonie. Cette région présente un double intérêt; car on y trouve deux populations nouvelles à étudier : les Arméniens , dont l'ancienne province de Sophène comprenait la ville de Merdin, située au pied du Masius, et les Kurdes, à la vie pastorale et nomade, en qui l'on prétend voir les descendants des Chaldéens. Un examen approfondi de leur langue résoudrait sans doute cette question longuement controversée, et montrerait si c'est à tort que nous appelons chaldéen le dialecte de Babylone; tandis que la vraie langue chaldéenne nous serait inconnue, et constituerait un idiome propre, ayant des affinités avec l'ancien persan, le phelvi, la langue médique et l'arménien '.

* Eichhorn's, Repert., t. vm, p. li»

Deux points me semblent surtout clignes d'attirer les pas et l'attention du voyageur dans cette contrée. C'est premièrement Nisibe, ville d'origine sémitique, comme l'indique son nom, et que les Romains appelaient Mygdonia, de la rivière qui la traverse. On y trouve aujourd'hui des chrétiens jacobites, et, pendant le moyen âge, elle était le siège métropolitain des nestoriens, dont la communion s'y conserve pareillement1. Vient ensuite Urfa ou Orfa , la Callirhoë des Grecs , que nous appelons Edesse. La chronique syriaque de cette ville prouve qu'elle a été anciennement très-florissante; et depuis Abgare, elle a toujours figuré avec distinction dans l'histoire arménienne.

Toute la partie limitrophe de l'Arménie méridionale doit d'autant plus exciter la curiosité, qu'elle n'a point encore été explorée. Mais comment vous exprimerai-je mon désir, Messieurs, d'aller, en remontant au nord-est, voir les imposantes ruines de Tigranocerte , et ces monuments situés au bord du lac de Van , que Moïse de Khorène , qui nous en donne une description si merveilleuse, attribue à Sémiramis'! Comment oser vous dire mon intention de revenir par l'Arménie, en séjournant à Eczmiadzin et dans les autres couvents où se trouvent de riches dépôts littéraires 1 Je sens trop que de si beaux et si grands projets peuvent n'avoir l'air que de rêves ambitieux. 11 y a malheureusement, lorsqu'on expose un plan

' Rauwolf's, Rcisen,\) 259.— Niebiihr's, Reiseb., p. 379.— Olivier, t. iv, p. 217.

a Voyez dans l'Univers pittoresque de Didot, à l'article Arménie, par M. Eugène Bore, la traduction du passage où Moïse de Khorène parle des constructions magnifiques de la grande reine de l'Assyrie. Le récit des voyageurs modernes concorde avec celui de l'auteur arménien,

(Note duD. de VU. C.)

semblable, la dure alternative, ou de taire une partie de ses idées, par sentiment de la disproportion qui existe toujours entre la faiblesse humaine et les vastes entreprises, et alors on n'excite qu'un intérêt médiocre ; ou de présenter en détail tous ses moyens d'exécution, et dans ce cas on court risque d'être accusé d'outrecuidance , peut-être même de charlatanisme.

Quoi qu'il en soit , Messieurs , je le répète en terminant, l'intention première de mon voyage est d'aller mettre en pratique dans l'Orient les savantes leçons que j'ai reçues des vénérables professeurs assis parmi vous. Je place en première ligne l'étude du syriaque, dont M. Quatremère m'a inspiré plus particulièrement le goût; parce que cette branche si importante des langues sémitiques est généralement négligée. Que si vous ne me jugez pas indigne de remplir une partie de la mission scientifique qui vient d'être bien imparfaitement soumise à votre examen , trop heureux de ce noble suffrage, je suis tout disposé à sacrifier encore autre chose que mon temps pour y répondre avec honneur.

Eugène Bore.

A M. LÉON BORE

Trieste, le 16 novembre 1837.

Cher frère, me voici à Trieste, dimanche 13 novembre, après un voyage long et pénible à travers le duché d'Autriche , la Styrie et l'Illyrie. On a ici la détestable habitude de ne vouloir pas accepter à la diligence les bagages des voyageurs , lorsqu'ils excèdent vingt livres. Tu penses que les miens doivent être plus pesants ; puisque j'emporte , outre mes effets, une petite bibliothèque orientale choisie, que je me suis composée à Vienne , pendant deux mois, avec grande peine et beaucoup de frais. J'ai fait venir de diverses parties de l'Allemagne les ouvrages de philologie qui peuvent mètre utiles dans ce grand dénûment de livres, où je vais me trouver longtemps. Il faut au moins tâcher d'avoir ce qui est le plus indispensable ; je crois y avoir réussi , en y comprenant les ouvrages dont je vous ai envoyé la liste à Paris.

J'ai donc été obligé de voyager avec un Landkatsche, et même d'en changer quatre fois. J'ai supporté gaiement tous les petits désagréments inséparables de la saison, trouvant déjà les chemins et les montagnes pleins de neige et de boue. Je me disais intérieurement : c'est un doux apprentissage de toutes les autres fatigues qui te sont peut-être réservées. J'ai été distrait par quelques compagnons de route assez agréables, et surtout par la composition de l'article que je t'envoie, et que j'intitule : Première

lettre dan Voyageur catholique. Elle sera suivie d'autres lettres que j'ai l'intention de faire sur divers sujets. La seconde serait sur les Arméniens de Venise ; la troisième sur l'état des Arméniens catholiques et acatholiques de Constantinople, en tâchant de bien savoir deux-mêmes en quels points ils sont séparés de l'Église, et en cherchant à attirer les regards de celle-ci sur nos frères dissidents. La quatrième pourrait être sur l'Église grecque actuelle; la cinquième sur les Maronites , car j'espère à cette époque être chez eux; et ainsi de suite.

Dis-moi ce que tu penses de ce projet. Je crois qu'il peut être aussi intéressant qu'utile de traiter ces questions. Lis et juge le premier échantillon que je t'envoie, toutefois en ne perdant pas de vue qu'il a été fait à trente reprises différentes, dans les auberges du Steyermark et au milieu des Stube. Dès que j'étais descendu de voiture , j'écrivais quelques phrases , que je n'ai même pas recopiées , parce que le temps me manque ici comme à Vienne. Là , c'était pour vouloir achever de prendre les notes relatives à mon voyage; et dans cette ville, j'ai à songer à mille petites bagatelles indispensables. Je t'écris ces mots en vue de la rade, qui est belle, spacieuse, illuminée et échauffée par un soleil déjà demi-oriental , et en jetant de temps à autre un œil scrutateur de l'avenir sur le bateau à vapeur qui m'attend, et qui doit m'emmener après-demain (16 novembre), à 4 heures du soir. Mon frère, un départ pour un voyage aussi lointain, et qui n'est pas exempt de périls, a quelque chose de solennel dans la vie. Ce n'est pas que je craigne de la perdre ; j'y suis tout résigné; mais il semble toujours qu'un mystérieux rideau est déroulé devant vous ; Dieu seul sait ce qu'il voile !

Écris-moi promptement. Je serai, si Dieu le veut, à Constantinople vers la fin de novembre. Là j'attendrai mes fonds et mes livres. Notre consul de Trieste, à qui j'ai été recommandé par M. de Sacy, m'a reçu avec une amabilité touchante. Il me promène partout et m'invite à dîner. C'est un ancien colonel décoré de juillet, plein de droiture et d'énergie, qui fait respecter ici le nom français. Si par hasard tu peux m'envoyer quelques lettres de recommandation pour l'Orient par tes connaissances et tes amis, faisle : j'accepte toutes celles qu'on me donne.

A EUGÈNE

Trieste, le 16 novembre 1837.

Dans quelques heures , cher ami , je monte l'énorme bateau à vapeur que je vois devant moi dans la rade, et qui va me transporter au Bosphore. Je n'ai pu le visiter, parce qu'il est en quarantaine, comme arrivant depuis huit jours de Constantinople; mais je sais qu'il est bon, commode, et qu'on trouve à bord une petite bibliothèque adaptée aux lieux qu'on parcourt. Je n'ose me flatter d'y pouvoir lire , écrire et travailler, ayant été autrefois très- malade du mal de mer dans la courte traversée de Saint-Malo à Jersey ; quoi qu'il en soit, j'accepte encore sur ce point tout ce qu'il plaira à Dieu, et je suis prêt à supporter les plus rudes épreuves pour arriver à mon but.

Je suis ici depuis dimanche soir , et nous sommes à jeudi. J'ai profité de ce petit délai pour me reposer de mon

fatigant voyage de Vienne ici, à travers des montagnes déjà couvertes de neige, et pour me procurer une infinité de petits objets indispensables en Orient. Notre consul m'a fait le plus gracieux accueil et m'a mis en rapport avec les hommes distingués de la ville. L'un d'eux m'a équipé des instruments nécessaires pour herboriser ; et je suis bien décidé à continuer l'étude de la botanique, que j'ai commencée à Vienne, afin de pouvoir faire quelques collections de plantes dans mes excursions.

Adieu : fais passer ma lettre à mon frère

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