L'ÉTAT RELIGIEUX DE L'AUTRICHE
Vienne, ce 1er novembre 1837.
L'autriche est généralement peu et mai connue de la France. On dirait que d'immenses espaces séparent ces deux pays ; encore la distance seule n'expliquerait point complètement cette ignorance, puisque l'Océan Atlantique, interposé entre notre patrie et le Nouveau-Monde, ne nous empêche pas d'être informés de tout ce qui s'y passe , soit en religion, soit en politique. Il faut donc chercher ailleurs la cause de ce fait assez remarquable ; et après un examen quelque peu sérieux , on découvre que le mystérieux éloignement dans lequel se tient l'empire germanique est une mesure d'état , qui ne suppose aucune haine ou antipathie nationale chez le peuple à qui on l'impose. Notre but n'est point ici de nous arrêter à l'examen de cette mesure politique, jugée opportune et adroite par les uns, dangereuse et imprudente par les autres, suivant le point de vue où ils se placent. Nous laissons à l'avenir le soin de décider la question.
Ce que nous nous proposons avant tout , c'est de faire connaître l'état religieux de l'empire , plus encore sous le rapport statistique que moral ou spirituel, n'osant porter un jugement définitif sur une matière aussi difficile; parce que la censure ne permet point des discussions de ce genre,
et que nous n'avons trouvé aucun ouvrage spécial propre à rectifier ou à modifier notre propre jugement. Ainsi nous réclamons humblement l'indulgence des lecteurs mieux instruits que nous sur ce sujet.
Les sages et les savants de l'antiquité étudiaient avec un soin particulier l'état religieux du pays qu'ils visitaient. C'est ce que nous voyons dans les œuvres de Platon et d'Hérodote. Ils avaient grandement raison , et nous ne pouvons mieux faire que de suivre leur exemple. En effet, le principe religieux d'une société est véritablement l'âme qui fait mouvoir et agir ce vaste corps que nous nommons nation ou peuple. Si donc cet élément spirituel et supérieur est sain et normal, on peut conjecturer, sans crainte d'erreur, que les actes extérieurs participeront de cette droiture et de cette rectitude. De môme aussi , dans un sens inverse, l'état externe d'une société suffisamment approfondi et étudié peut faire deviner l'état interne , qui est exactement à l'autre ce que 1 ame est à notre corps.
Soit que l'on choisisse l'un ou l'autre de ces deux moyens pour arriver à la solution proposée, il deviendra toujours extrêmement difficile , pour ne pas dire impossible , de constater d'une manière sûre et complète quel est l'état religieux des masses; parce que l'esprit, ne pouvant embrasser un sujet aussi vaste et aussi compliqué , se perdra dans l'analyse des détails. Il faut donc encore imiter en ce point les sages anciens, qui, pour parvenir plus sûrement à connaître la religion d'un peuple, et afin de pénétrer plus avant dans les profondeurs de son existence sociale, commençaient par étudier l'état des corporations religieuses présidant à son éducation morale et intellectuelle. Si la classe chargée d'enseigner les autres est savante , vertueuse
et zélée, on a déjà quelque droit de conclure que l'enseignement religieux sera florissant parmi le peuple : au contraire, cette portion supérieure et choisie du corps social ne lui communique-t-elle plus avec la même plénitude la lumière et la vie, quelque révolution inévitable troublera son existence. Partant de ce principe , on peut affirmer que toute perturbation politique ou sociale dérive d'un affaiblissement quelconque du sentiment religieux.
Avant d'appliquer cette observation à l'Autriche, nous croyons devoir rappeler préalablement et en peu de mots l'état de l'Allemagne catholique, depuis la grande lutte politique qu'elle soutint contre le protestantisme, pendant la guerre de trente ans. Le traité qu'on décore du nom de paix de Westphalie, bien loin d'apporter un remède efficace aux plaies de la société religieuse, ne fit que perpétuer et légaliser son état de crise et de souffrance. Comment pouvait-il résulter quelque bien d'un acte , où la diplomatie moderne, usurpant avec audace les droits du pouvoir religieux, déclarait que, jusqu'à tel fleuve ou telle montagne, on aurait la liberté d'être catholique; tandis qu'au delà de ces limites, on devait suivre forcément la religion réformée? Avec l'unité de foi disparut l'unité politique , et par conséquent la force de l'ancien empire germanique. Il se forma deux Allemagnes dans l'Allemagne même, celle du midi et celle du nord , qui depuis est toujours restée ouvertement ou tacitement hostile à la première. Bien plus, cette Allemagne du nord, devenue le centre et le foyer du protestantisme, ne déposa les armes du combat que pour déclarer à sa rivale une guerre intellectuelle plus active. En affranchissant la pensée humaine de toute loi , et en proclamant le principe d'une liberté illimitée, elle prépara ce mouvement
scientifique, qui prit aussitôt un développement prodigieux. La science protestante consacra de préférence ses recherches et ses études à deux sujets principaux. Le premier fut la connaissance et l'emploi littéraire de la langue allemande , à la place du latin , dont l'intelligence était exclusivement réservée à la classe toujours assez bornée des savants ; le second fut l'exégèse ou l'interprétation des saintes Écritures. Tels ont été les deux points d'appui , et, en quelque sorte, les deux retranchements sur lesquels le protestantisme a commencé par dresser ses batteries , pour attaquer de front l'Église. En traduisant les saintes lettres dans la langue nationale, Luther agissait habilement. Il avait d'une part l'honneur d'imprimer un des premiers à l'allemand une forme qui est restée comme modèle de style littéraire; et de l'autre, il avait pour lecteurs toutes les masses gagnées à sa nouvelle doctrine. Les catholiques eurent le tort immense de ne pas combattre leurs adversaires avec les mêmes armes, et de se renfermer dans la position si désavantageuse de la résistance passive.
Qu'arriva- t-il? L'ennemi les pressa dans la forteresse où ils se tenaient avec une sécurité coupable, parce qu'ils la savaient inexpugnable. Il conquit même librement les avant-postes; et le scandale alla toujours croissant. C'est ainsi que la foi, sans l'action, est encore, en ce sens, une foi morte et réprouvée de Dieu. En se tenant sur la pure défensive, les catholiques laissaient donc à leurs adversaires l'avantage incalculable de l'agression , puisque celui qui attaque choisit le temps , le lieu et les moyens propres à rendre ses coups plus redoutables. Au bruit et au mouvement ils opposèrent le repos et le silence : mais celui quise tait a généralement tort aux yeux de la foule. Ils devaient,
au contraire, se mêler hardiment à la polémique qu'une science hostile organisait contre l'Eglise.
En effet, les universités du nord, filles puînées des anciennes universités catholiques, mais infidèles à la foi de leurs mères, avaient livré leurs chaires aux docteurs de la réforme. Elles étaient devenues un vaste arsenal, où d'infatigables ouvriers préparaient et acéraient les traits qu'ils devaient ensuite lancer impunément. Comme nous le disons, le principal moyen d'attaque chez les réformés fut la critique des textes sacrés , conçue dans un système plus large et tout nouveau. Au lieu de se borner aux versions des Septante et de la Vulgate , ils étudièrent le texte original, et ajoutèrent à la connaissance de l'hébreu celle des autres langues tenant comme lui à la famille dite sémitique, et qui suppléent souvent avec bonheur au sens obscur ou incomplet de ses mots. Ils firent valoir hautement et avec orgueil cette science réelle et estimable en soi, et qui, loin d'infirmer ou de détruire les interprétations données par l'Église, lorsqu'elle est employée avec justesse et convenance, vient au contraire les corroborer et en démontrer l'exactitude. A les entendre , ils étaient les premiers qui rompissent les sceaux mystérieux des saintes lettres; et l'Eglise, malgré son mandat divin de les expliquer, n'en comprenait plus le sens. Voici l'accusation grave qui ressort des travaux des premiers critiques, tels que les Buxtorfs. Elle a été répétée par les philologues du dernier siècle, entre autres par Schultens. Michaëlis et tous les plus célèbres orientalistes de l'Allemagne protestante ne cessent encore de la reproduire journellement avec un dédain superbe. Néanmoins , en pénétrant avec quelque effort au fond de cette science qui les rend si vains, on découvre
que tous les frais et l'étalage de leur érudition ne consistent, le plus souvent , qu'en de vains mots et en des subtilités grammaticales, dont la sciencede la grammaire, chaque jour développée par l'étude croissante et plus complète des langues orientales , démontre à son tour la fausseté ou l'ineptie. Dès l'origine, les catholiques auraient dû descendre sur le même terrain, rivaliser d'ardeur dans les études qu'on faisait tourner au détriment de leur foi, afin de pouvoir contrôler et estimer à leur juste valeur tant d'œuvres qu'on vantait comme décisives et inattaquables; tandis qu'elles n'avaient d'autre mérite que leur téméraire nouveauté. Alors aurait été mise à découvert l'indigence de cette science parée des lambeaux de pourpre d'une philologie fautive; et les faibles n'auraient point pensé que l'Église craignait et défendait la vérification des textes qui sont les fondements de sa foi.
A côté des érudits, grandissait la classe moins nombreuse des écrivains cherchant, ainsi que nous le disions, à créer une littérature proprement nationale. Ce sont eux qui ont doté leur langue de cette forme si parfaite qu'elle prit tout à coup vers le milieu du dernier siècle. Il s'éleva de leur sein , comme par enchantement , des poëtes , des historiens et des philosophes , dont l'esprit généralement anticatholique était d'autant plus dangereux , qu'il n'avait point la frivolité du philosophisme français. Il suffit de nommer Rlopstock, Schiller, Lessing, Goethe, Kant et Hegel. Leurs écrits, acceptés par toutes les classes de la société , fortifièrent les préjugés des uns , fournirent une autorité nouvelle aux autres , et en entraînèrent un grand nombre dans une incrédulité encore plus hostile à la foi que le protestantisme ' .
' On peut citer ici comme preuve de ce que nous avançons !e scanda
Quels furent donc , parmi les catholiques , les écrivains capables de faire face à ces puissants adversaires? Il est triste d'avouer que l'Église d'Allemagne fut inféconde pendant toute cette période ; comme si Dieu avait pris plaisir à l'exposer faible et nue aux coups de ses ennemis , afin de les confondre par ce spectacle même , qui leur prouvait qu'une œuvre d'origine divine peut subsister malgré et sans le génie, dont les hommes sont si fiers. Ainsi, sous ce rapport , l'impuissance devient un signe de force et une raison de vérité ; puisque le premier caractère de celle-ci est de subsister par elle-même et en vertu de son énergie intrinsèque, à l'exemple de Dieu même, dont elle n'est, à proprement parler, que l'être manifesté. Dieu voulait sans doute encore montrer en même temps l'évidence du principe contraire; qui est que l'erreur, impliquant en soi toute négation de l'être , ne possède pas les conditions de la durée, et s'épuise elle-même à la longue : spectacle qu'offre actuellement cette même Église protestante, dégénérée dans un état voisin du socinianisme.
De plus, un autre fait non moins digne de remarque, c'est que les premiers hommes appelés à la défense du catholicisme et choisis pour poser les bases d'une littérature véritablement catholique , lorsque le temps de sa création fut venu, sortirent des rangs du protestantisme : tant la pénurie était grande dans l'Église d'Allemagne! Outre Stolberg , Frédéric Schlegel et Adam Mùller, nous pourrions en citer encore plusieurs autres combattant aujourd'hui en faveur de la doctrine qu'ils ont eu le bonheur de connaître et de suivre. Leur parole a eu du retentissement ;
leux ouvrage de Strauss, dirigé dernièrement contre la personne de N. S. J.-C, et qui repose uniquement sur les principes du kantisme.
l'esprit public des catholiques s'est réveillé ; et on a va parmi eux se former une littérature, dont les deux centres principaux sont les universités de Bonn et de Munich. Espérons que cette aurore radieuse, qui colore déjà un côté de l'horizon , l'inondera tout entier plus tard de ses splendides clartés. Si une autre partie reste encore dans l'ombre, il ne faut point en accuser la lumière vive et pénétrante, mais bien les milieux opaques qui s'interposent entre elle et les corps qu'elle pourrait éclairer. Expliquons plus nettement notre pensée.
Partout l'Église protestante, complètement assujettie au pouvoir temporel, reçoit, en retour de sa passive obéissance, appui et protection. Outre la Prusse, qui s'est constituée ouvertement en Allemagne comme le Saint-Empire des réformés , nous pouvons , sans sortir de la question , citer ici l'Angleterre et les Pays-Bas. Dans tous ces Etats, la religion est étayée sur le bras de chaudes souverains; et ce soutien, condition nécessaire de son existence, peut en même temps nous faire apprécier ses garanties de solidité et de durée. Au contraire, le caractère essentiel de l'Église catholique est, comme l'histoire ancienne et moderne le prouve, de n'être jamais plus florissante que sous un pouvoir hostile et persécuteur. A Dieu ne plaise que nous mendiions pour elle les faveurs des princes de la terre! Seulement il serait à désirer que la puissance, qui, dans l'intérêt propre de sa conservation, affecte de remplir à l'égard du catholicisme en Allemagne les mêmes devoirs que la Prusse envers le protestantisme , eût réellement le courage de s'acquitter de cet office, et ne le trahit pas secrètement, quand elle semble le protéger. Nous parlons ici de l'Autriche , dont le chef.
décoré du titre d'empereur, est censé avoir conservé à l'égard de Rome les anciennes prérogatives dont jouirent ses prédécesseurs. Or, il faut savoir que , si le souverain est encore personnellement aujourd'hui franc et vertueux catholique, le gouvernement, (et par ce mot il faut entendre cette innombrable et mystérieuse hiérarchie d'hommes chargés, moyennant un salaire, de faire tourner péniblement la machine administrative), a cessé depuis longtemps de l'être. Cette étrange révolution s'opéra dans le dernier siècle, sous un empereur que le philosophisme avait gagné à ses idées : nous avons nommé Joseph II , ce souverain demi-réformateur, à qui la puissance de l'Eglise faisait ombrage, et qui entreprit de la modifier et de l'enchaîner, par un code de lois plus tracassières et plus oppressives que celles même qui , dans les pays protestants, entravent l'action du catholicisme. Joseph II est descendu dans la tombe ; et cependant il semble encore présentement gouverner : sa pensée domine dans les lois, comme sa statue sur la place publique de Vienne; et la position de l'Eglise n'a pas changé , parce que ses successeurs ont manqué de l'intelligence ou de la volonté nécessaire pour rompre avec son système. En examinant les effets de ce même système, nous revenons à la question posée préalablement, et dans laquelle nous nous proposions d'étudier et de faire connaître l'état du clergé.
Nous trouvons en Autriche la division ancienne et naturelle qui sépare le clergé en deux classes, sous la double dénomination de régulier et de séculier. La première classe comprend ces hommes qui , dès le temps des Paul et des Antoine, pressés d'un impérieux besoin de mener une vie contemplative plus semblable à celle de leur divin Maître,
répudiaient gaîment le monde , ses richesses et ses illusions. Le principe monastique , uniforme et simple dans son origine, comme tout ce qui commence, s'est développé successivement; et, selon les goûts et les exigences de chaque siècle , il a subi divers changements et revêtu cette riche variété de formes qui le caractérise au sein de son unité. Il n'est plus permis aujourd'hui à l'intolérance de déclamer sur l'inutilité des instituts monastiques : l'histoire et le bon sens public ont fait justice de ces vaines accusations. Comment, par exemple, celui qui parcourt les provinces de l'empire autrichien pourrait-il douter de l'immense et directe influence exercée sur la civilisation par les ordres religieux, lorsque, dans les contrées montagneuses de Salzbourg, de la Styrie et de la Hongrie, il aperçoit ces beaux monastères reposant, comme l'aire de l'aigle, sur la pointe de quelque rocher délicieusement situé à l'entrée d'un vallon solitaire; surtout, quand on pense que c'est sous la protection et à l'exemple des anciens religieux que ces contrées, premièrement stériles, sont devenues fécondes! Leur parole groupait autour de leur cloître de pauvre paysans; et chaque monastère formait comme une colonie, dont tous les membres recevaient avec des terres un enseignement profond et durable, qui s'est admirablement perpétué dans ces pays, où le voyageur trouve toujours une hospitalité patriarcale , sans que jamais on parle de brigandages ou d'autres crimes, que la nature des lieux rendrait néanmoins souvent impunis.
Joseph II décida , dans sa sagesse suprême, que les monastères étaient trop multipliés dans ses états; et il en abolit un grand nombre, principalement dans la Hongrie. ]1 faut avouer que le nerf et la vie des instituts monasti-
ques est l'esprit de dénuement conforme à l'Évangile, et que la richesse, dès qu'elle n'est plus utilisée par la charité, devient fatale et corruptrice. C'est le triste exemple qu'offraient alors plusieurs ordres, dont les abbés, séduits par le titre et le rang de princes de l'empire , venaient déployer à la cour un luxe peu pardonnable, même chez de grands seigneurs. En voulant ainsi servir deux maîtres, ils perdirent les faveurs du roi des cieux et du roi de la terre : et, en descendant au rôle de courtisans, ils se préparèrent à subir tous les caprices du pouvoir temporel *.
Les titres et les dignités n'excitent plus présentement l'ambition des chefs des ordres religieux. En se retirant avec prudence des intrigues du monde politique , ils en ont évité les tracas et les dangers. Plût au ciel qu'ils se fussent également mis à l'abri des périls attachés à la richesse, particulièrement de nos jours! En effet, depuis que l'industrie sans cesse croissante a développé chez toutes les classes une cupidité démesurée, les hommes avides d'acquérir jettent des regards de convoitise sur ceux qui possèdent. Ils calculent la valeur de leurs propriétés
' L'Encyclopédie autrichienne, ouvrage national qui se trouve entre les mains de tout le monde, après un singulier éloge de l'édit de Joseph II , publié le 13 octobre 1781 , et qu'elle qualiûe de mesure pleine de tolérance et de modération ( t. h, p. 287) , ajoute que les heureux résultats de cet édit furent: 1°. de supprimer toute communication entre le saint-siége et l'Eglise d'Autriche sans l'approbation du gouvernement; 2°. que toute controverse religieuse, en vertu de la liberté de conscience, fut soigneusement défendue; 3°. que beaucoup de riches fondations furent supprimées et leur revenu affecté au soulagement des pauvres; 4°. que les chants liturgiques ne se firent plus en latin seulement , mais aussi dans la langue du pays , etc., etc. — En lisant de semblables absurdités confirmées par la grave autorité de la censure , on serait réellement tenté de douter si l'Autriche est encore catholique.
et demandent raison de leur gestion. Or5 l'examen sera plus curieux et plus sévère, si ceux qui en sont l'objet ont fait profession d'une pauvreté absolue. Que sera-ce si l'on voit des revenus s'entasser annuellement dans la maison , sans se répandre au dehors sur les pauvres, comme une pluie bienfaisante, ou sans que des travaux utiles (et parmi ceux-ci nous comprenons ceux surtout qui sont destinés à l'avancement de la science et des lumières) en prouvent le légitime emploi ! Les fonds réservés uniquement à des bâtisses somptueuses ou à des embellissements de luxe trouveront difficilement une excuse, môme auprès de ceux qui dépensent tous leurs revenus dans ces inutilités. Nous ne voulons , ô ciel ! offenser aucun des religieux qui nous ont reçu avec une si franche hospitalité; mais, dans leur intérêt et dans celui de la religion , nous leur conseillons, avec un vrai sentiment de charité , rehaussé par celui de la reconnaissance, de veiller soigneusement à tous les actes de leur administration ; car la pente est glissante. Ainsi, nous avouerons que, dans ces cloîtres qui s'élèvent sur les bords du Danube, plus magnifiques que le palais de l'empereur à Vienne, nous voyions avec peine le religieux qui nous promenait dans l'enceinte de la bibliothèque d'un de ces couvents s'arrêter avec complaisance à nous montrer les splendides dorures , et les enjolivements faits dernièrement avec d'énormes frais , qu'on eût pu consacrer bien plus utilement , par exemple , à acquérir les ouvrages de la science ou de la littérature moderne. Ailleurs nous recevions avec regret, comme don, la dernière publication d'un des membres de l'ordre ayant pour titre : Almanach des charades ; surtout lorsque nous pensions qu'elle suc-
cédait à de doctes et précieux travaux sur les antiquités historiques du pays. Nous aurions encore mieux aimé voir dans un troisième couvent d'humbles et étroites cellules sanctifiées par la prière et la science, que les spacieuses et élégantes serres vitrées , citées par le Guide du Voyageur comme les plus belles de la monarchie. Enfin , nous tairons les récriminations universelles que nous avons entendues touchant l'opulence d'un ordre ancien et renommé, qui possède presque en entier certains faubourgs de la capitale; tandis qu'on s'étendait en intarissables éloges sur la conduite sévère des Liguoristes, sur l'industrie chrétienne et laborieuse des Méchitaristes arméniens et sur la charité des frères de la Miséricorde.
Une seule voie de salut est ouverte désormais aux ordres religieux, dont la vie n'est pas absorbée par des travaux d'une utilité sociale et visible, comme l'est celle des corps chargés de l'enseignement, ou par les travaux plus rudes d'une pénitence expiatoire , comme chez les trappistes : et cette voie est celle que nous appelons la grande route de la science. C'est en y entrant qu'obtiendront grâce et crédit auprès du siècle les corporations qui, par leur aisance et par leur loisir, peuvent cultiver ses différentes branches, ainsi que le faisaient nos vieux bénédictins, et que commencent à le faire ceux qui ont entrepris si généreusement chez nous de faire revivre cet ordre illustre. Qu'ils viennent se placer sur le même terrain, et nous leur promettons une victoire assurée sur tous leurs compétiteurs. En effet , la foi qui les éclaire leur découvrira souvent des secrets qui sont dérobés aux autres par les ténèbres palpables de l'incrédulité. De plus, leur vie solitaire et méthodique, en mettant chaque jour, pour ainsi dire, en coupe réglée et périodique les
heures destinées à l'étude, leur assurera à la longue une masse de temps numériquement plus considérable que ne le peut être, en un même espace de jours donné, celui dont disposent les gens vivant au milieu du monde, dont les loisirs se perdent en de vaines distractions ou en des devoirs nécessités, que l'on nomme devoirs de position, de famille et de société. Un troisième avantage propre aux ordres religieux , c'est de pouvoir seuls entreprendre des travaux littéraires ou scientifiques qui se continuent et se transmettent d'une génération à une autre. La plupart des savants, ainsi qu'on l'a remarqué, meurent sans postérité; ou, s'ils en ont, leurs enfants, par une inexplicable bizarrerie de la nature, n'ont jamais les mêmes goûts que leurs pères : en sorte que ceux-ci, en mourant, laissent trop souvent leurs œuvres à jamais imparfaites et inachevées. Dans les cloîtres, au contraire, les pères, sur leur lit de mort, se voient déjà revivre dans les novices qu'ils ont formés ; et ils s'endorment dans le Seigneur avec le consolant espoir que ces jeunes disciples , initiés aux différents ordres de leurs idées , achèveront sur le même plan l'édifice qu'ils ont commencé. C'est ainsi que chez les Bénédictins se sont exécutés ces travaux dont l'immensité confond les érudits les plus laborieux. Enfin, des religieux ne seront point atteints de cet esprit de jalousie inquiète et égoïste qui travaille les corps académiques, au point de diviser les membres, et de les porter à accaparer comme leur bien propre certaines spécialités, en celant aux autres des communications qui leur pourraient être utiles : toujours parce qu'on préfère sa réputation ou son intérêt privé à l'avancement de la science. Car, comment pourrait-on retrouver ces petitesses déplorables en des hommes
à qui tout doit être commun , la prière comme la pauvreté et le savoir?
Maintenant, pour revenir à notre sujet, les trois ordres les plus influents de l'empire sont les Bénédictins, les Augustiniens et les Ecossais. Les Bénédictins ont les couvents les plus anciens et les plus célèbres. Entre tous ceux qui leur appartiennent, on doit citer en première ligne Melk, fondé en 984. Sa bibliothèque renferme une riche collection de manuscrits, principalement du xine et du xive siècle. Les études historiques relatives à l'Église et au moyen âge ont surtout été cultivées dans ce monastère, comme le prouvent les travaux de Pez, de Hueber, de Kropfmartin, et plus récemment de Kciblingen. Parmi les Bénédictins du Tyrol , qui , après avoir été chassés de leur antique couvent de Saint-Biaise, situé dans le Schwarzwald ou la Forêt-Noire , sont venus chercher un asile près de Mairan, on distingue le chanoine Ziegeler, versé dans les langues orientales , et qui s'est spécialement occupé de l'étude des Pères de l'Église et de la dogmatique.
Entre les nombreux couvents érigés par les religieux de Saint-Augustin, on distingue d'abord celui de Rlosternenburg, situé à deux lieues environ de Vienne, dans une position superbe. Pendant les guerres de l'Empire, les Français l'occupèrent; mais ils respectèrent sa bibliothèque, son église demi-gothique et ses cloîtres spacieux, dont les restes des abbayes de Noirmoutiers et de Jumiége ne peuvent donner qu'une idée imparfaite. Le prélat est M. Ruttenstock, ancien professeur de droit ecclésiastique à l'Université de Vienne, et qui a publié en latin élégant et correct une histoire abrégée de l'Église. Dans la haute Autriche , le même ordre possède le monastère de Saint-
Florian justement renommé , et dont l'histoire a été composée par le chanoine Stiltz. Ses écrivains, qui généralement se sont livrés à des recherches historiques, sont les chanoines Arnet, Chemel et Kurtz, lequel a publié beaucoup de documents relatifs à l'histoire de l'Autriche. Il fut fondé au xe siècle et restauré en 1671. Sa bibliothèque, qui est assez riche, est surtout connue par son célèbre Psautier polonais, le plus ancien monument de la littérature de la Pologne. Il appartenait à Marguerite, première femme de Louis Ier, roi de Hongrie : il a été publié à Vienne en 1834.
Les religieux Écossais ne possèdent plus depuis longtemps dans leur société un seul membre de la nation à laquelle ils doivent leur origine et leur titre. On sait, qu'au temps des croisades, il vint sur le continent un grand nombre de moines de l'Irlande et de l'Ecosse. Ce sont eux qui fondèrent dans le nord de la Suisse la fameuse abbaye de Saint-Gall. En 1111, ils allèrent à Ratisbonne jeter la première pierre du monastère de Saint-Jacques , qui acquit également dans la suite une haute réputation. L'an 1155 , cette maison était déjà assez florissante pour envoyer à Vienne une colonie, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours avec une prospérité toujours croissante. Ce corps s'occupe de l'enseignement; et la jeunesse vient puiser dans ses écoles la connaissance du grec et du latin. Les Ecossais ont fait beaucoup moins pour la science que les deux ordres précédents. Ils n'ont produit dans les temps derniers qu Oberleitner , qui s'est acquis quelques titres à la reconnaissance des orientalistes par ses utiles publications.
Les autres principaux couvents, après ceux que nous
avons nommés, sont : dans la basse Autriche, Heiligenkreuz, Gottweih, Zwettel, Herzogenburg , Lilienfeld, Altenburg, Seitenstetten , Wiener- Neustad , Géras , Staatz et Eisgarn; dans l'Autriche supérieure , Kremsmùnster, Lambach , Wilhering, Schlaegel, Reichersberg , Sanct-Peter, Michelbeuern et Schierbach; dans la Styrie, Admont, Sanct- Lambrecht, Rein et Vorau; dans la Carinthie, Sanct- Paul; dans la Bohême, le célèbre couvent de Strahow à Prague et les monastères d'Emmaùs , de Braunau , d'Ossegg, de Tepl et de Hobenfurt; dans la Moravie, Raygern, Neureischet Polfcenberg.
La Hongrie, qui forme un royaume indépendant enclavé dans l'empire autrichien, a conservé, malgré la réforme arbitraire de Joseph II , un nombre assez considérable de couvents. Nous citerons, en premier lieu , les Piaristes, à cause des éminents services qu'ils rendent à la société , en donnant à la jeunesse une éducation chrétienne. C'est de l'accomplissement de cet important devoir, pour lequel ils ont été institués , qu'ils tirent leur nom (institua ad usum scholarurn piaram). Il n'est pas inutile de rappeler que cet ordre a pour fondateur Joseph Calasanz, qui l'établit à Rome au commencement du xvne siècle, en se proposant avant tout de combattre plus avantageusement par ce moyen le protestantisme. Les Piaristes ont en Hongrie vingt-cinq collèges. Les Carmélites sont de beaucoup les plus nombreux, car ils possèdent encore quatre-vingt et une maisons. Les Minorités occupent onze couvents plus ou moins considérables. Les Capucins en ont un nombre égal, ainsi que les frères de la Miséricorde. On ne compte que trois couvents de Servites et de Dominicains. Les femmes , qui généralement en Allemagne paraissent moins portées
à embrasser lu vie religieuse qu'en France , soit parce qu'elles ne jouissent pas de la même liberté de suivre leur vocation , soit parce que leur première éducation donne une direction différente à leurs idées , ne possèdent en somme que onze monastères dans ce pays. On trouve en Galicie soixante-dix cloîtres d'hommes.
On regarde communément la position du clergé séculier comme plus facile que celle des ordres religieux , et on pense qu'il est astreint à une perfection moins élevée. Evidemment cette opinion est erronée; puisque le prêtre vivant dans le monde est tenu à la même rigidité de mœurs et à une égale pratique des vertus chrétiennes. On peut même dire qu'il a une tâche plus forte à remplir que le religieux uniquement occupé de sa propre sanctification; puisqu'il doit travailler au salut des autres concurremment au sien. Il est bien vrai, en un sens, que celui qui vit dans la solitude, pur de tout contact avec le monde, et qui vaque à la contemplation des choses célestes , peut s'élever plus promptement à un degré supérieur de la vie spirituelle : sous ce rapport, le prêtre est au moine ce que le simple laïc est au prêtre lui-même. Mais cette considération accessoire n'infirme en rien la conséquence que nous voulons tirer, laquelle tend à appliquer au clergé nos observations précédentes touchant les ordres religieux. Toutefois, nous croyons devoir ajouter une restriction relativement à la nécessité de cultiver la science , proposée comme le seul moyen de salut désormais possible aux corporations monastiques instituées primitivement dans ce but. 11 est évident que ce devoir ne peut être imposé à la majeure partie du clergé. Chargée d'un laborieux ministère , elle n'a ni le temps , ni les moyens de se livrer à la
vie scientifique. Et, comme elle ne pourrait le faire qu'au détriment du troupeau qui lui a été confié, ce que nous reconnaissons comme une obligation chez les autres deviendrait au contraire, dans ce cas, une faute capitale. On peut seulement ranger dans la même catégorie que les ordres savants cette portion assez nombreuse du clergé d'Autriche, qui occupe de riches canonicats ou se voue à l'enseignement , en se faisant agréger aux universités. Les chanoines sont trop dans l'habitude de considérer leur place comme une honorable retraite accordée à des services antérieurs ou à leur mérite personnel; tandis que les autres, en s'isolant dans le cercle individuel de leurs études, et en ne se mêlant pas assez au reste du clergé, ne lui communiquent point la science et les lumières qu'ils ont la mission et le privilège d'acquérir pour lui. Du reste , il faut avouer que, faute d'une impulsion assez forte communiquée par les membres supérieurs du clergé, les hommes d'un mérite réel et notoire sont rares dans son sein ; et que, s'il s'en trouve, un inconcevable abus de leur raison les pousse forcément en dehors de l'orthodoxie.
Jahn nous en offre le premier exemple. Chargé, au commencement de ce siècle, de l'enseignement de l'Écriture- Sainte à l'Université de Vienne, il remplit cette place avec une rare capacité. Pour s'en convaincre, il suffit de lire son Archéologie biblique, ouvrage où il déploie une érudition solide et une vaste connaissance des mœurs, de l'histoire et des langues de l'Orient, dans leurs rapports avec l'Ancien Testament. Partout, il se montre adversaire redoutable du rationalisme, et il semble même préoccupé de la pensée de conformer ses interprétations à celles de l'Eglise. Cependant, un jour, je ne sais quel
mauvais démon lui suggéra la pensée de nier l'existence de Satan , des esprits mauvais et de tous les démons en général ; et cela , en s'appuyant sur la lettre de l'Écriture , qu'il prétendit être partout favorable à son opinion, bien que le génie tentateur apparaissant sous la figure du serpent dès les premiers chapitres de la Genèse prouve évidemment le contraire. Cette opinion opposée à la foi de l'Église fut nécessairement condamnée à Rome, et l'on invita Jahn à la rétracter. Il s'y refusa, et par conséquent fut suspendu de ses fonctions ecclésiastiques. Il persista opiniâtrement dans ses idées; et, lorsqu'un prélat, vers les derniers temps de sa vie, l'engageait charitablement à accepter la foi commune des fidèles , Jahn se contentait de répondre : Monseigneur , savez-vous Vhébreu?
Actuellement, le prêtre Gùnther a la réputation d'un philosophe habile , mais trop hardi dans ses spéculations transcendentales. On lui reproche de tomber dans un gnosticisme mystique et de vouloir trop expliquer des mystères inexplicables. Chef d'une école sans disciples, il vit en quelque sorte retiré dans la solitude de ses idées, sans être aucunement utile au clergé, qui ne comprend pas ses ouvrages ou qui les rejette comme suspects.
Un autre ecclésiastique, nommé Veith , attaché au service de l'église métropolitaine de Saint-Etienne, travaille avec un zèle louable à la cause de la religion , comme prédicateur et comme écrivain. A toutes les principales solennités, sa parole éloquente développe les grandes vérités du christianisme à l'auditoire nombreux qui se presse autour de sa chaire. Il sait imprimer à son style un tour nerveux et original, qui assure un grand succès à ses divers ouvrages. Il publie en ce moment une traduction aile-
mande de nos plus belles hymnes liturgiques et de nos prières. Sa version du Die s irœ est à elle seule un chefd'œuvre. Les catholiques doivent lui avoir d'autant plus de reconnaissance pour tous ses travaux, qu'il a quitté avec un admirable courage le judaïsme pour entrer dans leurs rangs.
Les ecclésiastiques choisis pour l'enseignement des universités et des collèges ne se montrent pas toujours dignes de ce grave emploi , parce que plusieurs d'entre eux doivent leur avancement moins à une capacité réelle qu'au crédit des grands seigneurs dont ils ont élevé les enfants, et qui leur font octroyer ces places comme des sinécures. Telle est l'académie de Prague, dont les membres produisent rarement des œuvres utiles. Cet abus empêche les hommes de talent de désirer à Vienne l'institution d'un corps académique, ainsi qu'il en a été plusieurs fois question , parce qu'ils craindraient de le voir envahi par des créatures du pouvoir, sans que la science y gagnât beaucoup. Cependant, nous le répétons, le seul mérite de la vertu n'a plus assez d'empire sur les hommes d'une société corrompue et fière à l'excès de ses lumières pour les ramener au bien. L'exemple des bons jettera tout au plus dans quelques consciences une velléité de remords promptement étoulfés par les passions et les sollicitudes du siècle, si la science ne vient accabler du poids de son autorité la raison dédaigneusement arrogante dans son ignorance même.
Voici quels sont les différents degrés de l'échelle hiérarchique du clergé : le patriarche , l'archevêque , l'évêque , l'abbé, le prieur, les chanoines siégeant au chapitre, les chanoines simples, l'évêque titulaire, l'abbé titulaire, le prieur titulaire, l'archiprêtre, le doyen , le curé, le chapelain , le vicaire , le desservant et le coopérateur.
Le patriarche siège à Venise, sans avoir la haute juridiction, que suppose son titre , sur le reste de la monarchie. Les archevêques sont au nombre de onze. L'archevêque siégeant à Prague est le primat de la Bohême. La Hongrie possède également un primat, qui a conservé le privilège remarquable de pouvoir communiquer directement avec le saint-siège, sans aucune entremise de la part du pouvoir temporel , que Joseph II a fait si jaloux et si exigeant. Ce primat perçoit des revenus affectés à sa place la somme annuelle de 300 mille florins , ce qui équivaut à 900,000 francs de notre monnaie. L'archevêque d'Agram est à peu près aussi riche. L'archevêque de Salzbourg a perdu sa principauté et n'a conservé, de tous ses droits, que celui de confirmer les trois suffragants de Gurk, de Seckau et de Lavant. On compte cinquante-neuf évêchés. L'Empereur confirme tous les dignitaires ecclésiastiques in temporalibus.
Quelle prodigieuse influence le clergé n'obtiendrait-il pas, s'il savait bien user de sa richesse! Le peuple, à la garde duquel il est préposé, est essentiellement bon; et le doute, fils de l'ignorance , n'est pas encore descendu jusqu'à lui. Que de fois nous avons été tendrement édifiés en assistant à l'office divin, dans quelque église hardiment jetée sur la pente de la montagne et dominant de sa flèche blanche les pins les plus élevés I Nous admirions ces hommes rangés dans la nef parallèlement à leurs femmes et à leurs enfants, priant avec une évangélique ferveur ou faisant retentir les voûtes du temple de leurs chants harmonieusement cadencés et soutenus par l'orgue; car le moindre village a un orgue dans son église et souvent une musique qui exécute les messes des premiers compositeurs. Tout le
pays respire la foi et la piété. Les maisons du Tyrol supérieur, par exemple, sont peintes de fresques édifiantes, où se révèle quelquefois un vrai talent d'artiste. Les chemins sont bordés de calvaires , de statues et de croix , au pied desquels le paysan, en allant à son ouvrage, s'agenouille et fait quelque dévote prière. Nous lisions avec le plus vif intérêt les inscriptions dont sont chargées quelques-unes de ces croix, plantées au lieu où quelque fâcheux accident est arrivé, tel que la mort subite d'un voyageur, ou la chute d'un imprudent conducteur périssant sous les roues de sa voiture. Les circonstances de son trépas sont toujours relatées dans un style naïf et sentencieux , qui ne manque pas d'avertir le lecteur de se préparer continuellement à bien mourir. Le défunt est toujours représenté dans l'attitude où la mort l'a frappé ; et l'on voit au-dessus de sa tête îe ciel entrouvert avec l'image de la bienheureuse Marie, venant à son secours ou l'introduisant près du Père des miséricordes. Les auberges, que l'on considère chez nous comme des lieux profanes et de scandale, ont à l'entrée de la salle où l'on boit et l'on mange un bénitier ; et, au fond de l'appartement, sont suspendues les images du Christ et de la Vierge. Nous avons vu avec une consolante édification, dans un village de la Styne, le maître de lhôtel dire pieusement son Benedicite et ses Grâces avec les hôtes descendus chez lui.
Notre lettre s'allongerait indéfiniment, si nous voulions citer tous les autres traits de religion et de piété que nous a offerts cette population profondément catholique. Mais nous sortirions de notre sujet ; et nous ajouterons seulement cette réflexion : c'est que si le clergé ne préserve point le peuple de l'incrédulité et de l'esprit irréligieux qui
ont déjà gagné depuis longtemps la noblesse et la bourgeoisie, ce bien disparaîtra promptement. La frivolité, l'amour du plaisir et du luxe étouffent les sentiments religieux de l'aristocratie , de même que l'orgueil de la richesse et un demi-savoir, décoré du nom d'émancipation intellectuelle, ont matérialisé la classe moyenne et commerçante. Mais, comme dans une nation le peuple est toujours cette nation elle-même moins quelques hommes, nous ne désespérerons jamais de celle où il est encore pur et craignant Dieu.