Correspondance et oeuvres
Je vous remercie de m' avoir fait connaître le journal et les lettres de il/"'' Coraly de Gaïx. Cette « demoiselle de la Restauration « me plait extrêmement. J' aime, au commencement, sa candeur, sa gaîté, sa verve innocente, son romantisme de petite-fille, son ardeur en amitié, sa piété, sa bonté, et, vers la fin, sa tristesse. Puis, ses lettres ressuscitent un coin d'une France déjà ancienne, un petit monde provincial, campagnard et aristocratique, plein de figures originales, et, si je puis dire, une vie savoureuse et libre dans la tradition.
Tout cela, M. Armand Praviel nous l'explique à merveille ; de sorte qu'il ne me laisse rien à ajouter.
En lisant ce livre, on goûtera dans sa familiarité le charme d'un passé noble et pur. Et ion vous sera reconnaissant d'avoir sauvé de l'oubli une amie et une sœur spirituelle d'Eugénie de Guérin.
Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de mes seniiments les plus distingués.
Jules Lemaitre.
INTRODUCTION
En mai 1836 Eugénie de Guérin écrivait à son amie, Louise de Bayne :
Je compte aussi pour beaucoup la connaissance que j'ai faite de personnes qui vous connaissent, et surtout une sainte qui m'aime, qui vous aime, qui a fait le charme et la conquête de tous les salons de Lisle (1) par sa piété, son esprit, qui n'est ni jeune ni belle, mais infiniment aimable, bonne et naïve ; vous voyez là M"'= de Gais. J'admire comme notre connaissance s'est faite dans un salon où elle m'entendit nommer, c Mademoiselle serait-elle Tamie de Louise? » Comme je ne dis pas non, voilà des prévenances, des compliments, des attentions, des amitiés. La sainte aurait fini par me gâter ; à chaque rencontre, ces amitiés recommençaient en com mençant par parler de vous; ce beau sujet me menait loin , et j'aimais tant d'y revenir que je cherchais les pas de M"'' de Gaïs, je l'aurais voulue toujours avec moi, je l'aurais mise dans ma poche. Enfin, nous nous aimons.
Nous avons même découvert que nous étions cousines et dit sur cela mille tendresses. Si vous lui écrivez, dites-
(1) L'Isle d'Albi ou l'IsIe-sur-Tarn (Tarn).
CORALV DE GAIX
lui bien que sa cousine du Cayla garde précieusement son souvenir et que je serais heureuse de la revoir. Mais il est de ces rencontres qui ne se présentent plus dans la vie. Il a fallu qu'une retraite, un P. Goudelin, nous fissent sortir chacune de notre désert pour nous voir un instant. En voilà jusqu'en paradis peut-être (1)?
M"^ de Gais, ou mieux de Gaïx, ne devait pas être une personne banale, pour inspirer si vite une telle afTection. Mais que serait-il donc advenu si Eugénie de Guérin, sous les similitudes de goût révélées en de brèves conversations, avait pu se rendre compte que sa nouvelle amie confiait comme elle à un Journal intime et à des lettres qu'elles aurait voulues plus intimes encore les impressions sincères, spirituelles et émues de sa vie monotone et entièrement sacrifiée au devoir?
Beaucoup plus longtemps que ceux de la solitaire du Cayla, ce Journal et ces Lettres, — ou du moins ce qu'il en reste, — ont été enfermés soigneusement avec les papiers de famille ; ce n'est que tout récemment, que grâce à la bienveillance éclairée du baron de Blay de Gaix, son neveu, nous a été révélée cette àme charmante, qu'Eugénie avait eu bien raison de juger « infiniment aimable et bonne et naive », et qui, en toute simplicité, pouvait fournir l'étofïe d'une <' sainte ».
Aussi bien, à notre époque où de prétendus mora-
(1) Eugénie de (iucrin, Lettres éditées par Trébutien.
INTRODUCTION
listes prennent l'habitude de considérer toutes les jeunes filles de jadis comme des « oies blanches » et de décréter que notre temps seul a su résoudre le problème de l'éducation des femmes, il ne sera pas inutile de rechercher et de retrouver, en ces manuscrits sans artifice, « l'état d'âme » d'une « demoiselle » de la Restauration (1).
Coraly de Gaïx était née, en efîet, le 10 août 1801, dans ce même pays d'Albigeois où se dressait la modeste gentilhommière des Guérin, mais dans un vaste château qui datait du moyen âge : <k Situé sur une hauteur, on apercevait de loin ses vieilles tours, ses remparts à demi ruinés. Des salles énormes ornées de tapisseries à grands personnages et de vieux portraits ; de larges fossés, des corridors sombres et obscurs, des escaliers tournants, le cri des chouettes et des hiboux, un bois immense que les contes populaires peuplaient d'apparitions surnaturelles 2) », tel fut le décor qui contribua à donner à M"*" de Ga'ix une imagination innocemment romantique.
Elle descendait, d'ailleurs, d'une race fort ancienne, adonnée à la guerre et implantée dans le Midi vers le milieu du xvi'^ siècle ; mais ce
(1) Le Journal et la plupart des Lettres de Coraly de Gaïx ont été écrits avant 1830.
(2) Souvenirs de mon jeune âge, par Coraly de Gaïx.
n'était que depuis 1719 qu'elle s'était fixée aux environs de Castres, dans le manoir, si heureusement semblable à Combourg. et que l'on devait bientôt abandonner pour reconstruire tout auprès une demeure plus pratique et plus habitable.
Mais, en changeant de toit, les mœurs devaient rester les mêmes, dans ce foyer sur lequel les erreurs révolutionnaires n'avaient eu aucune prise. Comme dans la plupart des châteaux de cette époque, on vivait nombreux et unis, cherchant le bonheur dans les affections familiales, et non dans les factices amusements de notre moderne « bougeotte ». A côté du père et de la mère, Emmanuel de Richard, baron de Gaïx, et Ursule Boutade d'Espine, jeunes tous deux, il y avait là une tante du même âge, un oncle — le Chevalier — et une troupe d'enfants : Edmond, Marie, Henriette, Alexandrine et Mathilde, dont Coraly était l'aînée.
Ah ! il n'y avait pas de place pour l'ennui : on passait l'hiver à Castres, dans l'hôtel familial ; dès les beaux jours, on regagnait la campagne, habitée de tous côtés et où les visites étaient si nombreuses qu'elles devenaient parfois un fardeau (les lettres en portent des traces). Mais, au milieu de ce mouvement, de tous ces « allants et venants », que de douces amitiés ! Tout près de Gaïx, voici le château d'Hauterive où la famille de Villeneuve offre à Coraly ses trois meilleures amies : Léontine, Octavie et Emilie : le château de Loslanges, où l'on va visiter
INTRODUCTION
Justine, Elise et Mathilde de Bonne ; le château de Lastours, où fleurit la musicienne Hombeline ; plus loin, à Saint-Pons, la résidence de la famille de Ra^naud, où souvent l'on ira chercher Elise, la compagne de tous les jeux et de toutes les rêveries littéraires. A certains moments, ce petit monde rieur et tendre est réuni à Gaïx, et nous trouvons dans la correspondance d'amusantes indications sur ses jeux favoris ; parfois aussi, on part en excursion, au trot paisible de la berline ou du simple « trouski », on va près ou loin, sans faste, sans désir d'éblouir, avec une grande joie silencieuse de se serrer après la tourmente et de rêver que l'on recommence « la douceur de vivre » d'autrefois.
Dans ce milieu. Coraly attirait vite l'attention, puis la tendresse. Ce n'est point qu'elle fût jolie : à seize ans, elle ne l'était pas beaucoup plus qu'à trente-cinq. Mais, facilement, sous les lignes volontairement ironiques qu'elle s'est consacrée, on devine tout de même son charme :
D'un physique très ordinaire, ma tournure est dépourvue de grâce ; de la fraîcheur et un bon cœur, voilà mon beau côté. Tout le reste est fort médiocre. Mes émotions sont vives, je n'éprouve rien à demi. Heureusement, Dieu a resserré le cercle de mes désirs, en me faisant connaître le néant des choses d'ici-bas ; je vois avec indifférence un monde qui n'est pas fait à la mesure de mon cœur. Ce n'est qu'à mon amie que je fais cette confidence, car, n'ayant jamais eu des succès
CORALV DE GAIX
mondains, l'on pourrait prendre ceci pour du dépil. Puissé-je passer une vie ignorée! Cachée comme la violette, je ne désire aucun rang ni aucune place sur la terre, sinon dans le cœur de ma mère, des autres personnes de ma famille et de mes amis (1)...
Que l'on ne voie pas dans cette humilité le fruit naturel d'une éducation campagnarde ou d'un esprit borné. Quoique Coraly n'eût été élevée que dans un modeste pensionnat de Castres, il suffit de parcourir quelques lignes de sa correspondance pour voir qu'elle était fort cultivée. Elle avait reçu de sa mère, de sa tante, de sa grand'mère, de tout le milieu distingué où elle vivait une instruction plus solide que celle de beaucoup de modernes habituées de cours et de conférences. Et quand elle se rencontrait avec ses amies, « le petit chat est mort >; ne servait nullementde thème à leurs conversations, mais bien plutôt les grands et beaux livres du jour, les historiens, les poètes, les moralistes.
On se doute bien quel était le préféré de ces jeunes imaginations. Je pense que vers 1817 il devait en être de même un peu partout. Les mères laissaient traîner sur leur guéridon le Génie du Christianisme et l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. Il n'en fallait pas plus pour que le nom et l'image de M. de Chateaubriand fussent présents dans la pénombre de tous les salons et au bout de toutes les avenues. Son
(1) Souvenirs de mon jeune luje.
INTROOrCTION
œuvre inspire tous les songes. Coraly et Léontine de Villeneuve crient : « Léonidas ! w à travers les paisibles campagnes tarnaises. Si le brouillard sen mêle, c'est presque de l'hallucination.
Le soleil, ce jour-là, avait un peu d'humeur, car il ne parut pas de toute la journée; un brouillard très humide était répandu dans la campagne ; mais voilà que, à travers le nuage, nous voyons apparaître une espèce de caravane arabe, telle que Chateaubriand les dépeint dans son Itinéraire : l'àne marchaiten tète escorté par la cavale du désert que montaient de mystérieux personnages, enveloppés dans de grands châles à la façon des Turcs. Il ne manquait à tout cela qu'un turban et quelques chameaux.
Enfin, cet équipage arrive, l'on s'empresse à le recevoir, les châles tombent, la métamorphose s'opère et les trois belles nymphes du pays sont à notre cou. Léontine, Octavie et Justine venaient nous demander à déjeuner. J'aurai bien voulu avoir à leur donner les dattes de Jéricho et leur faire boire l'eau du Jourdain. Mais, hélas ! je ne trouvai dans mon office que quelques confitures de ma façon, quelques bouteilles de vin vieux et du fruit de nos vergers qu'elles croquèrent comme s'il eût été de l'antique Grèce. Le moment du départ arrive. Justine est déjà perchée sur sa haute jument, Léontine a légèrement sauté sur sa monture, mais la pauvre Octavie a enfourché l'onagre des déserts qui l'emmène droit au moulin. Tu comprends comme nous dûmes rire de ce petit voyage ; nous eûmes toutes les peines du monde à remettre ce pauvre âne dans le droit chemin, car, effrayé par nos éclats de rire et par les cris d'Octavie, il trottait tant qu'il pouvait. Enfin, grâce à
CORALY DE GAIX
quelques coups de bâton, il rejoignit ses camarades, et bientôt nos belles voyageuses disparurent dans le nuage (1).
Mais la hantise de Chateaubriand ne se manifesitait pas toujours de cette façon joyeuse. Souvent, nous retrouvons, au cours du Journal, des Lettres, ou de gros manuscrits sur le Crucifix et la Semaine Sainte, des « morceaux » directement inspirés par le grand enchanteur ; quand elle dépeint la fenaison, ou la première communion des petits paysans, ou un sermon en plein air, ou encore le transport du Saint Viatique au lit d'un mourant, toutes choses qu'elle note parce qu'elle les u vues et qu'elle pourrait transcrire directement, nous sentons très bien que Goraly de Gaïx interpose toujours entre elle et son modèle quelque vision de Chateaubriand. Elle lui emprunte son vocabulaire, ses procédés, sa phraséologie ; et, naturellement, c'est dans ces passages qu'elle nous intéresserait le moins, si nous ne trouvions là une des plus éclatantes marques de l'empire du grand écrivain sur son époque. Quels poètes font de même rêver les jeunes filles d'aujourd'hui?
Un jour, Coraly et Léontine n'y tinrent plus. Se communiquer, en paroles et par lettres, leurs sentiments sur le grand homme ne pouvait plus leur suffire. 'Voir René, l'entendre, lui parler ! Et voie:
(1) Lettre à Elise de Raynand, octobre 1824. ^
INTRODUCTION
l'étrange et touchante missive qu'un beau jour de la Restauration on rédigea dans le château de Gaïx, spécimen de toute une littérature qui semble bien disparue :
Monsieur le Vicomte,
Nous n'avons l'honneur de vous connailre que par la beauté de vos ouvrages et votre dévouement à la cause royale. Vous serez très étonné quand vous saurez que nous n'avons que quatorze à quinze ans, mais l'enthousiasme qu'inspirent vos ouvrages est commun à la vieillesse et à l'enfance. Nous vous avouons franchement que nous n'avions pas beaucoup de goût pour le genre descriptif, mais votre style enchanteur nous l'a fait aimer.
Les preuves de fidélité que vous avez données au Roi sont connues, et, ayant partagé vos sentiments, nous nous faisons gloire d'avoir dans notre parti un auteur aussi distingué. Tout cela réuni nous a donné un vif désir de vous connaître. C'est pourquoi nous serions très flattées si, quelque jour, vous honoriez nos châteaux de votre présence. »
Nous ne pourrons pas vous présenter les rosiers de Jéricho, ni les palmes de Cadès, ni les ruines de ces antiques tours qu'ont illustrées tant de preux chevaliers. Mais vous y verrez des chênes qui ont vu vieillir nos pères et qui leur ont survécu... Au milieu d'une prairie s'élève un temple couvert de mousse, entouré de cj'près et de tombeaux ; à travers des bois antiques, l'on arrive à des ruines qu'ont habitées nos aïeux.
Elles n'existent plus, ces tours!... Ils sont épars, ces créneaux!.,. Quelques pierres restent encore et nous
rappellent le néant des grandeurs humaines. Nous allons y rêver sur les vertus qu'ont pratiquées nos aïeux... Quelques fleurs qui croissent çà et là à l'ombre de ces vieilles murailles, le hibou qui fait entendre son cri plaintif, des pierres qui s'écroulent, voilà le tableau qui se déroulera à vos regards, et votre muse mélancolique trouvera là des sujets dignes d'elle.
Après vous avoir exposé les beautés que vous trouverez à Gaïx et à Hauterive, nous oserons. Monsieur, vous engager à venir illustrer par votre présence les lieux qui nous sont si cliers et qui nous le seront bien davantage quand votre souvenir s'y rattachera.
Agréez, Monsieur le Vicomte, les sentiments de reconnaissance qui seront bien vifs si vous daignez accomplir les désirs de vos dévouées admiratrices.
Cor AL Y DE Gaïx.
Légntixe de Villeneuve (1).
Que la lettre n'ait jamais été envoyée, que nous importe! Elle nous montre que dans ces vieilles demeures de province, on savait, sans en jamais beaucoup sortir, se tenir au courant du mouvement intellectuel. Coraly et ses amies, en effet, du fond de leur pays castrais, sont dignes de collaborer à la Muse Française et de faire partie du premier Cénacle. M™^ de Genlis ne leur dit rien de bon avec sa « sensiblerie » et son « attachement aux principes révolutionnaires » ; Xavier de Maistre les émeut avec le Lépreux de la cité d'Aoste et la Jeune Sibé-
(1) Souvenirs de mon jeune âge.
INTRODLCTION
vienne : mais il est encore trop paisible pour leur imagiiiation. Ce qu'il leur faut, c'est Gessner, d'Arlincourt, Walter Scott surtout, et bientôt Lamartine ; entre elles, il n'est question que « de prières, de rocbers, de blanche main, de vocation sainte, de noir visage, de plaisirs, de chagrins, de duels, de physionomies sévères, de regards enchanteurs, d'âme sublime, de cœur malheureux (1)... » Quand elles songent au mariage, elles se souhaitent en riant « un beau mari, dans un vieux château au clair de lune, avec des chouettes et des chauvessouris, au milieu d'une forêt pleine de fantômes (2). » Lorsque Coraly veut sisoler, elle descend près du château, « sous des arbres touffus, à travers lesquels le soleil ne pénètre jamais «, auprès d'une petite cascade invisible, et là elle passe des heures à contempler le ruisseau qui coule à ses pieds, un arbre couvert de lierre et, plus loin, « un pont à demiruiné à travers lequel on aperçoit les branches flexibles d'un saule pleureur ». Cette solitude n'esl troublée que « par un berger qui vient, sur l'autre bord, abreuver son troupeau (3) ». Quand elle emmène Léontine jusqu'aux ruines du vieux château, elles gravent leurs noms sur la pierre, « pour que le voyageur sache que leur amitié seule a existé au
(1) Lettre à Elise de Raynaud, septembre 1823.
(2) A la même, juillet 1825.
(3) A la même, juillet 1825.
XVIII CORALV DE GAIX
milieu de tant de débris (l) ». Si, la nuit, on aperçoit, au delà du petit cimetièi-e, les lanternes de quelques pêcheurs d'écrevisses, on ne doute plus •que ce ne soient des fantômes, et toute la maison en est bouleversée. Coraly écrit des vers, et malgré les fautes de prosodie, ils ne sont pas sensiblement inférieurs à ceux que prodiguaient alors Chénedollé, JVIillevoye ou Alexandre Guiraud :
Un soir, assis au pied d'une croix solitaire
Qu'un vieux lierre entourait de ses frêles rameaux,
Un aveugle, pensif et couvert de poussière,
De son manteau poudreux secouait les lambeaux.
... Les débris d'un vieux casque et d'une antique armure
Attestaient ses travaux, cachaient ses cheveux blancs.
... Un chien auprès de lui cherchait une caresse .. (2).
On voit que nul accessoire n'a été oublié, et cela est fort touchant. Mais ce qui l'est bien davantage, •c'est devoir ce romantisme ingénu inspirer les jeux de ces demoiselles, et leur fournir des distractions auprès desquelles le tennis ou le puzzle font une figure assez ridicule.
La scène se passe au château de la Ribaute, au pied delà Montagne-Noire, dans la famille de Saint- Martin. Il y avait là Elise de Raynaud en visite chez -ses jeunes amis : Clémence, Caroline, Louise, Phiilibert et Victor. Un beau matin de l'été de 1821,
(1) Lettre à Léontine de Villeneuve, l^ août 1818. (2; Souvenirs de mon jeune âge.
INTRODUCTION XIX
Elise et Clémence, qui étaient allées se promener dans les champs, fort loin du château, rentrèrent avec une histoire mystérieuse à raconter. Dans un endroit isolé, elles avaient découvert une petite maison « d une élégante simplicité » ; non loin d'elle, se dressaient « deux cyprès et un saule, aux branches duquel étaient suspendues une lyre et une épée attachées par un crêpe noir ». Un jeune enfant était assis sous l'arbre mystérieux. Elles l'interrogèrent :
— Qu'est-ce que tout cela?
— Mamselle, je ai appelle Guillot pour vous servir.
— Hé bien, Guillot. dis-nous donc ce que cela veut
dire ?
— Ma mère s'appelle Gertrude.
— A la bonne heure. Mais qui demeure là?
— C'est une jolie dame qui pleure toujours.
— Et tu ne sais pas pourquoi?
— Non. Elle dit quelquefois à ma mère que c'est celui qui portait cela qui en est la cause. Puis, elle prend ce joli instrument, et elle pleure en chantant un air bien triste.
— Tu ne sais pas son nom ?
— Elle se nomme Enia. Elle vient tous les soirs prier Dieu sous cet arbre, et elle ne s'en va jamais sans avoir fait un baiser à ce vilain sabre qui la fait tant pleurer
Souvenirs d'Ossian et de Lamartine ! A ce récit chacun s'enflamme, et Philibert, tout troublé, jure
CORALY DE GAIX
qu'il ira « au coucher du soleil » voir et consoler peut-être cette belle affligée. Mais laissons la parole à la narratrice :
Jamais journée ne fut plus longue: enfin, le moment arrive; l'on part. Après avoir cheminé quelque temps, on aperçoit la jolie chaumière et les tristes cyprès ; on se tapit derrière un buisson. Tout à coup, un léger bruit se fait entendre, une femme voilée de noir paraît ; elle s'avance, détache la lyre. A travers son crêpe, on apercevait un teint d'une blancheur éblouissante et la plus belle figure du monde. Alors on entendit une voix bien douce, puis des accords, puis des sanglots... qui furent troublés par les grands éclats de rire de ces demoiselles. Leurs idées romanesques disparurent tout à coup, et Philibert, furieux, essaya en vain de les calmer. Ne pouvant y réussir, et craignant que la belle dame n'en fût offusquée, il se décida à s'avancer pour s'excuser d'avoir troublé une douleur aussi intéressante. Comme il s'approchait avec une grande émotion et qu'il avait déjà posé un genou en terre, il poussa un cri, le charme s'évanouit ; et, au lieu de la beauté chimérique que son imagination avait créée, il en trouva une autre plus réelle, sa sœur Louise en personne, qui lui accorda généreusement son pardon. Philibert prit fort bien la mystification de ses sœurs qui rirent beaucoup de cette histoire (1).
On pourra juger par tout ceci de la place que la littérature tient dans les papiers de Coraly de Gaïx. C'est une première différence, très sensible, avec les souvenirs d'Eugénie de Guérin. Tandis que l'une
(!) LetUe à Léontine de Villeneuve, clé de 1821.
INTRODICTION
nous donne le parfum d'une àme, vivant loin du monde, fleurissant pour Dieu seul, l'autre nous offre le reflet pittoresque d'une époque.
Nous ne devrons donc pas nous étonner de retrouver chez elle de la politique. Toute sa Jamille, tous ses amis ont plus ou moins souffert de la Révolution ; sa grand'mère d'Espine aime à en évoquer les lugubres souvenirs ; son père et son oncle ont été proscrits et ont loQgtemps vécu dans les bois, traqués par la Terreur... Elle arrive à la vie au moment de l'écroulement de l'Empire et du retour des Bourbons.
Aussi avec quel soin a-t-elle noté « la joie délirante du bon peuple de Castres » et surtout de sa famille, après l'abdication, sa fureur au moment des Cent- Jours : elle bondit à une fenêtre et crache sur Taigle impériale que des soldats portent en triomphe ! Elle se multiplie, lorsque Castres, l'une des premières villes du Midi, arbore le drapeau blanc, et que Thôtel de Gaï.\ devient le quartier général de la défense royaliste. Plus tard, cette humeur belliqueuse ne l'abandonnera pas, et lorsque le chevalier, reprenant du service, sera parti pour la guerre dEspagne, elle aime à s'imaginer que l'on va former un régiment de femmes, dont Léontine de Villeneuve sera colonel, et où elle sera trompette :
CORALY DE GAIX
Notre coup d'essai doit être d'enlever Mina et de le conduire vivant au duc d'Angoulème.
J'espère, ma chère, que vous applaudirez à nos projets ; ils sont dignes de vous. Nos armes défensives sont un sac de cendres, et les otTensives sont une quenouille que nous ne perdrons jamais de vue, puisqu'elle doit nous conduire au chemin de la gloire.
Adieu, mon cher colonel ; quand le régiment sera organisé, votre respectueuse trompette saura alors se mettre à sa place. En attendant, permettez-moi de vous traiter encore en amie, en vous embrassant de tout mon cœur ^l).
On devine avec quels sentiments cette jeune ultrœ accueillit la Révolution de 1830. Après l'épanouissement de la Restauration, qui avait passé comme sa jeunesse, on recommença l'émigration à l'intérieur,, strictement pratiquée sous l'Empire, et Coraly ne consacrera plus à la vie publique que des notes ironiques ou indignées : tantôt elle se moque du souspréfet de Saint-Pons qui, dans un discours adressé à la Garde nationale, a tellement parlé du coq gaulois qu'au lieu de lui répondre on avait envie de crier : « Cacaraca ! » Tantôt, à l'annonce de l'expulsion des Jésuites, elle s'écrie : « Quels brigands, quelles canailles que ceux qui nous gouvernent ! ».
Mais ces sentiments, elle devait les exprimer d'une façon publique lorsque, à la suite des polémiques suscitées en faveur de la liberté d'enseignement, Louis Veuillot fut enfermé à la Conciergerie.
(1) Lettre à Léontinc de Villeneuve, 1821.
INTRODUCTION XXIII
Deux ans auparavanl, Veuillot avait eu l'occasion,, dans ses Mémoires de Sœur Saint- Louis, de parler de la paroisse de Gaïx et de l'œuvre entreprise parmi les jeunes paysannes par Mathilde et Coraly. Les deux sœurs les réunissaient, le dimanche, et les employaient à recruter quelques fonds pour les missionnaires de Chine : humble essai de patronage, dont il entrevit toute la portée (1). Aussi, quand elles apprirent son internement, elles lui montrèrent qu'elles ne l'avaient pas oublié. Cueillant et vendant des fleurs pour lui, elles lui envoyèrent une somme qui devait l'aider à continuer sa propagande et son action, en accompagnant cet envoi d'une lettre à laquelle Mathilde a collaboré, mais où l'on retrouve surtout la main de Coralv :
A Monsieur Louis Veuillot, à Paris, prison de la Conciergerie.
Gaïx, ce 2 juin 1844.
Vous nous connaissez bien, nous sommes les petitesfilles de Gaïx dont vous avez parlé dans un beau livre, lorsque nos sœurs, plus grandes, nous apprenaient à^ choisir les fleurs, les champignons et les oiseaux qui plaisaient le plus, pour avoir notre petit sou à donner, nous aussi, aux pauvres missionnaires. Nous sommes étonnées qu'un monsieur que nous n'avions jamais ren-
(1) Mémoires de Sœur Sainl-Loais, ch. xxii.
XXIV CORALY DE GAIX
contre dans nos courses sût si bien nous connaître. Peut-être que le bon Dieu vous avait envoyé un ange ou quelque bon prophète, comme il faisait autrefois à ses amis dans les histoires de la Bible. Maintenant, nous sommes plus grandes. Aussi, avons-nous fort bien compris que les hommes de notre pays sont plus méchants que ceux de la Chine. On vous a mis en prison, parce que vous vouliez que nos frères fussent instruits par ceux qui savent le catéchisme et le mettent en pratique.
Vous avez bien raison ! Que seraient-ils sans cela"? Les pauvres petits de la Chine, dont les histoires nous font tant pleurer, sont bien moins à plaindre ! Le bon missionnaire les baptise et, s'il ne peut pas tous les acheter, du moins ceux qui périssent vont au ciel, tandis qu'en France, si on ne leur apprend pas à connaître le bon Dieu, que deviendront-ils? Aussi, nous destinons nos cueillettes à vous aider à payer cette grosse somme que tous nos pères entre eux ne possèdent pas.
Dans nos marchés, l'on demandait souvent pourquoi nous vendions nos fleurs; nous disions votre nom, pour ne pas mentir, et aussitôt, chose étonnante, notre corbeille était vide et notre main pleine de beaux sous blancs comme nous n'en avions jamais vus. Nous vous les envoyons tous, et nous avons bien prié la bonne Vierge, tous les soirs, à notre petite chapelle. Pour vous nos plus beaux bluets lui étaient offerts : elle vous soutiendra, vous protégera ; elle nous l'a presque promis, ainsi que de nous faire un jour partager votre triomphe, comme aujourd'hui vous partagez nos trésors.
Veuillot fut touché de la lettre et du souvenir fidèle. Il répondit :
INTRODICTION XXV
A la Conciergerie, le 29 juin 1844.
Le prisonnier de la Conciergerie ne se souvient guère de ses livres, mais il n'a pas oublié les paysannes de Gaïx, ni le chapitre qu'elles lui ont fourni : le meilleur qu'il ait jamais publié ; il connaît leur œuvre, il a gardé ■leur souvenir, il répète leurs noms dans ses prières, deux noms surtout : Coraly, Mathilde. Coralj' dit que Mathilde est un ange et Mathilde dit que Coraly est une sainte ; et il y a un moine qui certifie au prisonnier que Coraly et Mathilde disent vrai toutes deux. Le prisonnier n'avait pas besoin de cette garantie. Ce sont des âmes aimées de Dieu, celles qui viennent au secours du soldat de la Croix, l'aident de leurs prières, de leurs aumônes et surtout de leurs douces exhortations.
Soyez bénies, sœurs inconnues : l'ange invisible de Gaïx est venu jusqu'ici ; il y a fidèlement apporté le parfum de vos fleurs, et ni les barreaux, ni les verrous n'ont empêché le prisonnier d'aller en esprit jusqu'à ces prairies, jusqu'à ces ombrages, jusqu'à cette chapelle où la bonne sainte Vierge vous accompagne avec tendresse quand vous travaillez et quand vous priez.
Ecoutez maintenant, douces abeilles du Seigneur; voici ce que le prisonnier vous envoie en retour de vos aumônes :
Quand vous entendrez dire qu'un de vos frères souffre pour la justice, recommandez-le bien au bon Dieu, mais ne le plaignez pas ; il pense à son Sauveur, il s'estime heureux de souffrir, il voudrait souffrir davantage, il se sent plus courageux et plus fort que jamais. Si vous voulez, à votre tour, connaître cette grande joie, cela est facile; confessez partout Jésus-Christ, préférez son amour à .l'amour du monde, sacrifiez-lui, au premier signe.
CORAI.Y DE GAIX
tout ce qui vous sera le plus cher ; le monde ne manquera pas de vous haïr et de vous persécuter et vous goûterez une joie si grande, si grande, qu'il semble qu'elle devrait être réservée pour le ciel.
Mes sœurs, petites etgrandes, châtelaines et paj^sannes, adieu. Que celui qui donne aux champs leurs fleurs brillantes et aux brillantes fleurs leurs aimables parfums, verse dans vos cœurs son plus noble ouvrage, la joie et les consolations qu'il m'a données par vous. Amen.
Louis Veuillot.
« Coraly est une sainte. » Nous retrouvons sous la plume de Louis Veuillot la même expression qu'Eugénie de Guérin avait employée huit ans auparavant. En tout cas, c'était une sainte fort gaie et qui avait beaucoup d'esprit. Ces mêmes jeunes filles de Gaïx,. dont elle avait si bien présenté la troupe édifiante à Louis Veuillot, de façon à lui arracher une sorte de sermon, elle nous en donnera elle-même, un an après, un portrait tout différent : « Elles grimpent sur les arbres comme de vrais garçons, se disputent, se battent jusque dans l'église » et font enrager leur pauvre directrice qui, après le mariage de Mathilde, est demeurée seule à leur tête ; quant à leur science, si l'on demande à l'une « combien il y a de dieux, » elle répondra quatre ou peut-être cinq, elle n'en est pas bien sûre ; à l'autre : qui s'est incarné pour nous? — La Sainte Vierge. Qui vous a créée et mise
INTRODUCTION
au monde? Elle répondra carrément : C'est M"* Mathilde (1) ».
Cette verve innocente» qu'elle conserva jusqu'au seuil de la tombe, fut, je crois bien, son grand tourment. Elle y voyait son péché favori, et ses confesseurs devaient la reprendre sur ce chapitre. Aussi, dans ses lettres, que de remords, que de ratures! Mais aussi, heureusement pour nous, que de portraits amusants et de scènes humoristiques ! Tout un coin de la province de jadis y revit, avec ses scènes comiques et ses originaux.
Les mornes déserts que sont devenues nos petites villes et nos campagnes ne nous permettront bientôt plus d'imaginer ce qu'était cette province d'autrefois, où l'étroitesse des horizons, l'absence de comparaisons, le défaut presque absolu de frottement permettaient à la plante humaine de se développer librement, suivant les plus fantasques variétés. Voici la vieille' M"" Augustine avec sa robe pêche, son bonnet lilas, ses faux cheveux crêpés, frisés et parfumés ; elle habite en compagnie de sa sœur Nancy, qu'elle assassine de ses soins, et d'une série de respectables personnes, un hôtel de la burlesque station d'Ussat-les-Bains, auquel on a donné le nom d'Hôtel du Célibat (2). Voici l'homme des
(1) Lettre à Matliilde, devenue baronne de Blay de Gaïx,. 12 août 1845.
(2) Un voyage à Ussat.
CORALT DE GAIX
prophéties, surnommé c( l'Ange Topetphaël » et qui trouve dans Michée ou dans Baruch l'annonce de tous les événements contemporains 1). Voici M. de Corneillan, habillé toujours à l'ancienne mode, avec sa longue queue attachée par un ruban noir ; celuilà est grand chasseur devant l'Eternel, et peur donner à la compagnie « une idée de son savoir-faire », il se met à fusiller « les chapons de la basse-cour ; ces pauvres bêtes faisaient des cris inhumains (2) ». A côté de lui^ son inséparable compagnon, M. de B..., dont le français laissait quelque peu à désirer et qui criait à la chasse sur un ton intraduisible : « Courneillan ! Courneillan ! la lièbre, il a sauté le bartas, il est entré dans la goïre, on voit les patades (3) 1... » Voici le bon père de famille, « un petit monsieur à perruque blonde, habit violet et nez crochu, qui parle tout le temps de ses petits, dont le plus jeune a dix-sept ans au moins^ en se tapant le front, en se donnant de grandes claques sur les cuisses et en mangeant comme un ogre (4) ; en visà-vis. le provincial odieux, celui qui déjà veut se donner le grand genre de la capitale : « Tout en arrangeant ses cheveux, frappant sans bruit ses doigts l'un contre l'autre, comme s'il jouait du
(Ij Lettres îi Marie, devenue baronne de Chefdebien, et à Matlîilde, baronne de Blay de Gnïx. 15 juillet 1845. (2) Lettre à Elise de Raynaud, octobre 1825. 3] Ibid.
(4) Lettre à la même, lin septembre 1S24.
INTRODUCTION
piano, passant son pouce dans une de ses boutonnières », il donne sa paole d'honneii que Païs n'est pas plus agiiéable que Toulouse et que, d'apès cette ohsévatioiiy il va y passer le canaval. C'est un homme sensible, et ponr être bien à la mode de 1825, « il a l'air d'une élégie ambulante », déclarant à tout venant qu'il veut a faire un maïage d'inclination » ; il ne demande seulement qu'une demoiselle de cinquante mille écus comptant et cinquante en espéance (1) ». Et tous ces types caractéristiques, amusants et vivants, ne défdent pas ainsi sous nos yeux. Ils se groupent, s'accostent, se mêlent, se choquent, à l'aventure des mille petits incidents qui deviennent vite des événements provinciaux : une fête votive, où le sacristain lui-même s'abandonne si bien aux joies de la bouteille, qu'il roule ivre-mort dans l'escalier de la chaire (2) ; des cortèges officiels, où les oies se mêlent à la procession, où des meutes de chasse font d'extravagants répons au Miserere :'d) ; l'apostolat extraordinaire de M'"^ de Lestiés, « qui fait avaler à son mari, protestant, tout le pain bénit qu'elle peut attraper à la messe, prétendant que chaque morceau qu'il mange lui efface un péché (4) » ; et puis des noces, des noces encore,
{{) Souvenirs de mon jeune âge. — Lettre à Léontine de Villeneuve, fin janvier 1826.
(2) Lettre à Elise de Raynaud, ler septembre 1825. (3} Lettre à Léontine de Villeneuve, 5 août 1826. (4) Lettre à Elise de Raynaud, novembre 1825.
CORALY DE GAIX
rustiques, villageoises ou aristocratiques, mais toutes imprégnées à la fois de mœurs patriarcales et d'un savoureux comique ; enfin, des cérémonies grandioses, comme l'installation de M. de Villeneuve à la mairie de Castres, « avec cavalcades, banquets, feux de joie et illuminations, sans compter les vers elles sérénades qui pleuvaient de tous côtés «...
11 y eut surtout un complimenteur fort intéressant, qui se présenta après le charmant discours du souspréfet, en réclamant l'attention du public, c'est-à-dire de tout ce qu'il y avait de plus marquant dans la ville. Ses bras pendants, sa tête énorme, son teint fleuri -s'accordaient à merveille avec sa voix de jeune fille. Après un profond salut : « Messieurs, dit-il, le Roi... naguère... Le Roi!... » Il eut beau se taper le front, jamais l'air de bonté et les paroles bienveillantes de M. de Villeneuve ne purent le tirer de son Boi naguère (1).
Tout cela n'a rien de méchant, et Coraly de Gaïx ne pouvait en concevoir un bien amer repentir. Plus lourdement devaient lui peser, au tribunal de la Pénitence, les croquis irrévérencieux qu'elle nous a laissés sur le bon clergé campagnard de son époque, croquis sans amertume, cependant, et qu'on ne lira pas sans plaisir dans les presbytères.
Eugénie de (kiérin nous a fréquemment parlé du curé d'Andillac ; mais il nous apparaît comme loinitain, estompé par la poésie et la piété. Le vieux curé
(1) Lettre à la même, février 1826.
INTRODICTION
de Gaïx se dresse, au contraire, devant nous avec un réalisme charmant, ce brave recteur qui, depuis le Concordat, n'a cessé de demeurer au château, a baptisé, béni, marié toute la famille ; on le voit, parcourant la campagne à cheval, prenant les enfants en croupe, distribuant les dragées ou les prises de tabac, — ou bien, dans son église, enseignant l'évangile en paraboles languedociennes et en brusques saillies paysannes. On se disputait à la porte de son confessionnal. Un jour, une de ses pénitentes, « pressée d'un singulier mouvement de contrition, voulut passer avant les autres, qui s'y opposaient de toutes leurs forces. Alors, elle eut l'idée de monter sur le confessionnal, afin de se glisser plus vite à la place de celle qui se retirerait. Mais, se pressant un peu trop, elle tomba à califourchon sur le cou de la pauvre pénitente, qui se mit à crier comme un aigle ». Aussitôt, le curé de bondir au dehors et de crier d'une voix de tonnerre :
Coussi i a de canous per tua lous ornes e i en a pas per esdarci las fennos (1 ) !
L'archiprêtre de Castres vient à nous sous des couleurs plus mystiques; malheureusement, il meurt en 1825, et son successeur, ce bon M. Facieux,a bien du mal à le remplacer. Un beau jour, il inspirera à
(1) Comment y a-t-il des canons i)ourtuer les hommes et n'y en a-t-il pas pour décimer les femmes! — Souvenirs de mon jeune âge.
CORALY DE GAIX
Coraly, ainsi que la plupart du clergé castrais, une chanson patoise fort amusante, qui fera le tour de la ville, et comme la malicieuse sera obligée de s'en accusera confesse, il la lui fera chanter tout entière en guise de pénitence : ce qui montre qu'il ne manquait pas d'esprit.
D'autres silhouettes sont plus résolument comiques : par exemple, celle de ce curé de P... qui, montant en diligence, s'improvisa le mentor, le chaperon, Taumônier de ces demoiselles, mais ne réussit qu'à être « leur assommoir, leur pressoir, leur étouffoir et leur désespoir 1) » ; ou celle de ce pauvre prédicateur qui, au milieu de son sermon, chaussa ses lunettes, « feuilleta ses cahiers, se fit porter un cierge pour y mieux voir, l'éteignit en crachant dessus et le fit rallumer (2)... »
Mais la plus extraordinaire de toutes est celle du brave ecclésiastique rencontré à Ussat, en 1846 :
C'était un fort saint homme, tout pénétré de sa vocation, mais qui avait un air si fou, des manières si excentriques, que je l'avais d'abord très mal jugé. Il nous avait choisies pour ses confidentes et nous racontait,, entre autres choses, qu'il était quelquefois attaqué de crises épouvantables à la suite desquelles il se croyait enragé : il me semblait, en entendant cela, voir ses yeux sortir de sa tète, et sa bouche presque écumante laissait
(1) Un voya(/e à Ussat.
(2) Lettre à Elise de liaynaud, avril 1824.
INTRODUCTION
voir de grosses vilaines dents qui ne nous rassuraient guère. Nous faillîmes en prendre la fuite :
— Ah ! Monsieur, nous écriâmes-nous toutes épouvantées, est-ce que vous allez nous mordre ?
— Oh ! soyez tranquilles, Mesdames, je suis trop bien élevé.
Cet argument ne nous rassura pas du tout ; et nous fûmes bien moins tranquilles encore, quand nous apprîmes plus tard qu'il avait été mordu par un chien. On ne le connaissait que sous le nom de ÏKnrcujè.
Un beau soir, au milieu du cercle, il se lève sans dire gare et se met à entonner d'une voix de stentor, comme s'il eût été au lutrin :
J'aime Liicile à la tolie. Lucile fait tout mon bonheur ; Ce qui nie plaît dans mon amie, C'est quelle est laide à faire peur.
Puis il interrompit son chant pour nous demander, d'un air terrifié :
" Pardon, Mesdames, aucune de vous, au moins, ne se nomme Lucile ? »
Sur notre réponse négative, il continua sans scrupules, chantant toujours à pleins poumons.
Je le laisse à penser quels bruyants éclats de rire accompagnèrent cette antienne '. Et pourtant, ma chère, c'était un fort digne homme.
J'ai voulu te conter cette histoire pour te faire profiter <de la leçon que j'en ai tirée: c'est qu'il ne faut jamais juger les gens sur la mine (1).
Malgré la sage moralité du récit, Coraly de Ga'ix Ij Un voyage à l'ssat.
XXXIV CORALV DE GAIX
se sentait certainement troublée d'abandonner sa plume à de pareilles fantaisies ; à mesure qu'elle avançait en âge, en effet, elle avait beaucoup corrigé en elle cette aptitude à saisir le côté comique des choses et des hommes. Elle n'était plus la rieuse petite fille, qui ne voyait autour d'elle et devant elle que joies, sourires, espérances et promesses. Que de deuils à Gaïx, depuis la petite Alexandrine, morte en 1824, jusqu'à la mère, fauchée prématurément ! Octaviede Villeneuve et Joséphine de Brassac ont été emportées, elles aussi, par un mal impitoyable ; Emilie de Villeneuve a fondé à Castres une maison religieuse, le « couvent bleu » de l'Immaculée-Conception.
Coraly n*a-t-elle pas été tentée de l'y suivre? C'est ce que semble indiquer un simple mot d'Eugénie de Guérin à Louise de Bayne : « On m'a dit aussi, ce me semble, que M"^ Coraly de Gaïx entrait chez M"^ de Villeneuve (1 ... »
Et, quelques mois plus tard, elle soulignait le vif intérêt qu'elle n'avait cessé de lui inspirer : « C'est une personne charmante, de celles qui plaisent tout .d'abord. Je voudrais bien qu'une autre retraite, je ne sais quoi, pût nous faire rencontrer. Quand sera-ce? Il est des choses et des personnes qu'on ne voit pas deux fois (2). »
(1) Lettre à Louise de Bayne, du 11 mai 1837.
(2) Lettre à Antoinette de Boisset, septembre 1<S37.
INTRODUCTION
Malheureusement, nous ne possédons sur celle période, de 1832 à 1841, aucune lettre de Coraly de Gaïx ; peut-être avait-elle exigé des destinataires qu'elles fussent brûlées, car c'étaient celles de la crise de sa vie, les lettres décisives qui contiennent le secret d'une âme. Celle-ci, par bonheur, n'était guère difficile à deviner. En fille courageuse et simple, elle avait dû préférer à l'asile du couvent le devoir impérieux qui lui incombait, à elle, l'aînée, de remplacer la mère absente. Ce devoir, elle l'accomplit bravement, jusqu'au bout. Une à une, elle vit ses sœurs, au soleil des noces, quitter le foyer, s'en aller l'une en Bretagne, l'autre en Roussillon, l'autre à Narbonne ; et, en 1845, nous la retrouvons seule dans le grand château de Gaïx, avec son père malade et son oncle, le vieux chevalier, auquel elle tient compagnie toute la journée^ lui lisant des contes et lui faisant des patiences. Les amies se sont envolées, elles aussi ; elles se sont mariées et Léontine de Villeneuve, et Justine de Bonne, et Elise de Raynaud. On a eu beau se promettre que le mariage ne changerait rien aux anciennes tendresses, la pauvre Coraly a dû bientôt s'apercevoir qu'elle seule avait le temps et le goût de continuer la longue correspondance d'autrefois. Il y a beaucoup de mélancolie dans ce crépuscule de vie, dans cette existence qui avait besoin d'affection, de tendresse, de lumière, de chaleur, et qui va bientôt s'éteindre.
Une seule chose lui reste : ce qui ne meurt pas.
CORALY DE GAIX
la consolation chrétienne. Elle va la chercher dans la prière, dans les sacrements, dans les sévérités de ses confesseurs, qui arrachent patiemment en elle les derniers brins d'ivraie. Pour peu qu'on sache lire entre les lignes, on découvre facilement ce grand progrès moral qui s'accomplit en elle. Elle encourage ses sœurs, elle prêche gentiment à ses amies ; elle s'est attelée à une tapisserie, véritable ouvrage de Pénélope, afin de ne pas trop rêver... car, en somme, très courageusement, elle veut penser le moins possible à l'amertume de sa vie.
Dès lors, les notations religieuses qu'elle nous livre à ce moment-là sont bien plus intéressantes, bien plus sincères que celles du début, où il entrait trop de littérature à la Chateaubriand. Lorsqu'elle accompagnait le saint Viatique chez un malade, vers 1824, on ne voyait que prairies, fleurs, chemins coupés par des torrents, humble cabane, souvenirs de la Galilée, etc. Maintenant, son ton est bien plus simple et plus prenant :
Le petit clerc courut après moi : « Mademoiselle ! Mademoiselle ! M. le Curé a dit que vous deviez rester pour accompagner le Saint-Sacrement qu'il va porter à un malade de Valdurenque. » Je ris du sans-façon du pauvre curé, et je revins sur mes pas. C'était à Michel, de l'Oustalou, à ce pauvre jeune homme qui, me prenant sans doute pour Esculape, voulut à toute force me montrer l'autre jour cette horrible plaie qu'il a par là-bas, au fond des cotes ; c'était à lui qu'on portait le bon Dieu.