‹ Correspondance et œuvresChapitre 2 sur 47 · INTRODUCTION XXXVII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXVII

Là où tout à l'heure j'avais rencontré un brillant cavalier en superbe équipage allant voir un grand de la terre, passait aussi le Roi du ciel allant visiter un pauvre sur son grabat, précédé d'un petit clerc tout déguenillé et n'ayant d'autre suite qu'une pauvre âme plus déguenillée encore (1).

C'estici, peut-être, en ces derniers feuillets, que nous découvrons le vrai caractère de Coraly de Gaix, cette mélancolie profonde qui se cache souvent sous la bruyante gaieté du dehors. Ne l'écrivait-elle pas ellemême dès le début : « Je n'ai que seize ans, très rieuse de mon naturel, et cependant mes pensées sont tristes sans que je le veuille (2). »

En ces dernières années regrette-t-elle quelque chose? N'a-t-elle pas ressenti quelque peine intime et jamais révélée, en voyant ses sœurs et ses amies, toute la bande joyeuse des beaux jours, fonder des foyers nouveaux pleins du divin recommencement de l'enfance? Elle a beau rire la première de son célibat, s'exclamer : Des maris libéra nos, Domine ! on ne sait jamais les pensées des « demoiselles») qui mûrissent entre leur vieux père et les patiences de leur oncle le chevalier. Et il ne faut pas sétonner si elle écrit à sa petite-nièce de Chetdebienà l'occasion du jour de l'an : « Je reçois avec reconnaissance les vœux que tu fais pour moi. Si tu les accompagnes

(1) Lettre à Mme> de Chefdebien et de Blay, 7 août 1845.

(2) Souvenirs de mon jeune âge.

CORAI.T DE GAIX

de tes prières, je suis sûre de mon bonheur, si ce n'est dans ce monde, au moins dans l'autre, et c'est le principal, car, ma pauvre enfant, cette vie est bien laide. Tu ne l'aperçois encore qu'à travers un prisme enchanteur; à ton âge, je la voyais ainsi et je disais toujours : « Oh ! que demain sera beau ! » Et, pourtant, que de larmes m'a apportées ce lendemain ! (1) »

Regrette-t-elle de n'avoir pas suivi cette vocation dont on avait parlé quelque temps et dont le bruit était parvenu à Eugénie de Guérin? Peut-être, en effet, sa véritable voie était-elle là, sa nature aimante, active, souple, courageuse et gaie eût fait merveille dans le cloître. Déjà, à vingt-cinq ans, un attrait bien défini la poussait de ce côté ; nous en avons la preuve dans un récit qu'elle nous fait d'une visite à l'hôpital de Castres. La vie d'abnégation, d'obéissance et de sacrifice des filles de Saint- Vincent de Paul l'attirait -déjà : « Voilà donc, me disais-je, des personnes heureuses. Elles ont tout abandonné sur la terre, elles voient tout leur avenir : occupées du matin au soir, elles ne connaissent ni désirs ni remords ; rien ne trouble la sérénité de leurs jours. Et moi, qui viens de passer une journée charmante aux yeux du monde, je suis triste et troublée. Et puis, quelque chose me disait tout bas de rester toujours avec les anges de la terre et de ne plus revenir dans le monde. »

Elle ne peut se détacher de ces rêveries : elle nous

(1) Lettre à Gabrielle de Chetdebien, 30 décembre 1841.

INTRODVCnON

montre sœur Elisabeth, na\Tée parce que le vieux Guillaume n'a pas voulu manger sa soupe, et sœur Joséphine, toute honteuse de se montrer un peu salie par les remèdes quelle vient de préparer. C'est une claire vision de jardin monastique qui est certainement revenue la visiter pendant les soirées un peu monotones de Castres et de Gaïx (1 .

... Mais trêve à ces hypothèses ! si Coraly n'ignora point de semblables chagrins, du moins ne vieillitelle pas en leur compagnie, et elle précéda Eugénie de Guérin de quelques mois seulement dans la tombe.

Certes, à côté de sa silhouette, auprès des Reliquiœ qu'elle nous a laissées et que j'ai feuilletées, il n'y a pas l'ombre fraternelle et douloureuse de Maurice, le drame de la Chesnaie, le culte respectueux d'un Barbey d'Aurevilly, l'enthousiasme lyrique d'un Lamartine; allons plus loin, s'il y a parenté entre les deux âmes de Coraly et d'Eugénie, c'est très profondément, dans cette intimité qui ne se découvre que pendant une retraite, au pied de l'autel; plus nous montons à la surface, et plus nous sommes obligés de noter des différences.

Il nous semble cependant que cespapiers, malheureusement incomplets, ne sont point sans quelque

(1) Lettre à Elise de Raynaud, lô juin 1826.

CORALY DE GAIX

intérêt psychologique, puisqu'on peut y découvrir presque à chaque page l'àme « infiniment aimable, bonne et naïve » qu'avait découverte Eugénie.

Mais, à notre avis, ce qui l'emporte sur la révélation sincère de cette âme pour laquelle tous les éléments indispensables ne sont plus entre nos mains, c'est l'évocation du cadre où s'épanouit Coraly de Gaix, dans les calmes et fécondes années de la Restauration. Grâce à ces Souvenirs de mon Jeune Age, à ces lettres tout intimes, nous voyons apparaître devant nous un fragment de notre vie provinciale d'il y a cent ans, avant les chemins de fer, les automobiles et les aréoplanes ; heureux temps de simplicité, de bonhomie, où, quoi qu'on en dise, nobles et paysans vivaient fort rapprochés, parlaient la même langue, étaient animés des mêmes sentiments, semblaient, en dépit des bouleversements révolutionnaires, avoir repris tout naturellement l'ordinaire train de vie d'avant la Révolution. Sans y songer, Coraly de Gaïx nous livre le secret de ces magnifiques réserves provinciales, grâce auxquelles la France a si longtemps vécu et qui menacent maintenant de lui manquer, le secret de ces vies innombrables qui acceptaient humblement et noblement de servir, de tenir leur place dans l'organisme français, d'accomplir sans tracas tout leur devoir, — et qui, malgré tout, mieux que dans l'effrayante bousculade de l'arrivisme d'aujourd'hui, savaient y découvrir leur bonheur.

INTRODUCTION

Voilà peut-être ce qui mérite à ces vieux papiers de ne pas être dédaignés. Ils contiennent mieux qu'une rêverie spirituelle ou touchante : une leçon et un exemple.

Armand Praviel.

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