‹ Correspondance et œuvresChapitre 14 sur 47 · SUITE I)E MES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SUITE I)E MES SOUVENIRS

Au château de Gaix, ce 5 janvier [1830.]

En fouillant au milieu de vieux papiers, je trouvai dansle fond de mon bureau quelques feuilles éparses, sansordre, sans dates, qui racontaient le bonheur de mes jeunes ans. A peine sortie de lenfance, je commençai à les écrire ; je les continuai à plusieurs reprises, sans me donner la peine d'en marquer l'époque, car je décrivais mes sensations plutôt que les événements de ma vie ; et, comme le cœur ne vieillit pas, je ne croyais pas quesoa histoire eut besoin de dates.

Ces premières lignes, sorties de la plume d'une enfant, ne peuvent guère intéresser qu'une mère, et une mère aussi tendre que la mienne. Elle m'engagea à les continuer.

Mais l'histoire de mon bonheur est finie. Que d'amer-

SriTE DE MES SOUVENIRS

tunies se rattachent à la pensée de mes innocents plaisirs ! Le présent ne me sourit pas davantage ; la santé délabrée de ma mère augmente tous les jours la somme de mes peines ; le chagrin de mes stfurs grossit encore le mien.

Nous nous réunissons pour la soigner et la chérir. Ces pages que je viens d'écrire 1 ont, un moment, distraite de ses soulîrances. Un sourire a paru sur ses lèvres décolorées. Oh ! que ce sourire m'a fait de bien ! c'est la goutte de miel au fond de la coupe amère ! mais, à présent, que puis-je raconter qui ne fasse couler ses larmes ! La mort a parcouru nos rangs ; elle a frappé les santés les plus florissantes, les jeunesses les plus brillantes. Trois d'entre nous sont dans le ciel ! Octavie et Joséphine ont suivi de bien près ma sœur Alexandrine, qui leur a montré le chemin. Cette chère enfant, après avoir vécu comme un ange, s'est aussi envolée comme un ange dans le sein de Dieu. Je voudrais pouvoir dire sa mort pleine de courage, d'innocence et de résignation ; mais la force me manque pour remplir cette tâche ; mes pleurs effaceraient la ligne que ma main viendrait de tracer. Nous la retrouverons un jour. Que cette pensée est consolante !

La plupart des amies qui me restent sont mariées : Léontine est devenue la comtesse de Castelbajac ; Justine a épousé un de ses cousins, olïicier de cavalerie, jeune homme plein d'honneur et de noblesse. .

Aujourd'hui des opinions politiques et religieuses ^1) ayant divisé la société, ma famille, trouvant le séjour de la ville fort ennuyeux, a pris le parti de se fixer à la

(1) A !a suite de la révolution de 1830.

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campagne. Mon oncle le chevalier ayant donné sa démission, nous sommes tous réunis ; Marie. Henriette et Mathilde vivent dans notre solitude, sans regretter les plaisirs d'un monde où leur jeunesse et surtout leur beauté pourraient leur procurer tant de succès.

Marie a conservé ce vague d'imagination et cette mélancolie qui jettent sur toutes ses actions une teinte un peu romanesque. Tendre et sensible jusqu'à l'excès, elle ne sait pas trouver le bonheur qu'elle tait goûter à ses eutours. Henriette, au contraire, est bruyante, enjouée ; .sa gaité intarissable ranime nos longues soirées. Mathilde, dont l'éducation est contiée à nos soins, occupe une grande partie de notre temps. Le reste est rempli par la lecture, l'ouvrage, la promenade et la musique. A des jours de bonheur ont succédé des jours sombres et nuageux ; la mauvaise santé de ma mère, celle de mon père altérée aussi depuis longtemps sont pour nous une source inépuisable de tristesse.

Nos amies viennent nous revoir quelquefois, l'une avec .son mari, l'autre avec sa jeune famille ; j'éprouve pour ces petits enfants une tendresse singulière, et, quoiqu'ils me poussent de l'épaule en me disant : Ote-toi de là que je m y mette ! c'est de grand cœur que je leur cède la place. Dieu veuille qu'ils y trouvent plus de bonheur !

Emilie de Villeneuve habite encore le château d'Hauterive ; c'est la seule qui nous reste de tout notre voisinage, aussi l'aimons-nous bien tendrement. Son esprit et son cœur, formés dans la solitude, n'ont de vivacité que pour la vertu ; toutes ses pensées sont tournées vers le Ciel. Le monde n'a aucun attrait pour elle : entièrement dévouée à ses amies, elle nous traite comme ses sœurs.

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