LETTRES
Je te renvoie les portraits écrits ; corrige celui de îklarie 1) dont tout le monde admire le style et la ressemblance, puis rends-le-moi. Adieu, je t'aime beaucoup trop pour mon salut ; je ne t'écrirai peut-être plus ; peutêtre t"écrirai-je encore des volumes. Quoiqu'il en soit, présente mes respects aiïectueux à madame ta mère et à monsieur ton oncle ; quanta toi, ma chère, je te souhaite •un beau mari, dans un vieux château au clair de lune, avec des chouettes et des chauves-souris, au milieu d'une
(1) Coraly et ses amies s'étaient exercées à faire des portraits écrits de personnes de leur entourage.
Voici celui de Marie de Gaïx fait par Elise de Raynaud :
Son âme est toute de feu : son cœur et sa tête ne seraient pas étrangers aux orages de la vie, si une direction habile n'avait su tourner toutes ses affections vers le ciel et vers sa famille. Entourée de parents qui la chérissent, douée d'une beauté remarquable et d'un esprit distingué, elle ne saurait croire au bonheur. Son imagination place toujours un nuage entr'elle et le ciel serein que la beauté de son àme devrait sans cesse lui faire découvrir.
Tant de vivacité dans sa tête et tant de calme autour d'elle jettent dans un vague perpétuel son imagination qui ne saurait demeurer inactive et que rien encore n'a fixé. Un vers d'elle suffit pour la faire connaître :
« Ne pouvant plus aimer, elle voulait mourir I »
La femme qui a deviné ce mot, sans avoir connu les agitations de l'âme, sans avoir eu d'autres affections que celles de sa famille, révèle tout ce que son cœur a de tendre et son âme de brûlant. Le plaisir pourra un moment la séduire, mais ne la charmera jamais ; elle en jouira tout au plus en réalité, jamais en espérance ni en souvenir.
Le spectacle de la nature lui fait éprouver de douces émotions, il a plus d'attraits pour elle qu'une brillante fête. Son caractère est d'une douceur extrême, et tout le bonheur dont elle jouira pendant sa vie ne lui semblerait pas complet si elle ne le faisait partager à ses entours.
134 CORALY DE GAIX
forêt pleine de fantômes. Adieu, je suis folle, mais ce que je te souhaite bien vivement c'est un bonheur parfait, in ssecula sieciiloruin, amen.
A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Hauterive.
[Gaïx, ... juillet 1825.]
Que devez-vous penser de moi, ma chère Lélé ? Rien de bon sans doute, ou plutôt votre excellent cœur cherche peut-être à excuser le mien, qui pourtant n'est pas coupable, car il vous aime tendi^ement. Nous sommes bien peines de vous savoir tous malades ; le rhume d'Octavie nous ennuie fort, il nous semble qu'il se prolonge bien longtemps, et, par surcroit de déplaisir, nous avons appris que M. de VilleneuA'e était plus souffrant que de coutume. Oh I je vous en prie, ma bonne amie, donnezmoi de vos nouvelles ; si mes soins pouvaient vous être agréables, vous n'avez qu'à parler, j'arrive sur le champ. Maman est fort bien depuis quelques jours, le régime que lui conseilla M. de Villeneuve lui a été très salutaire, et, lorsque nous nous réjouissons du retour de cette précieuse santé, celle de nos bons amis nous alllige. Ainsi va le monde, ma pauvre Lélé ; on ne goûte jamais un bonheur entier ; mais si tous ceux que j'aime pouvaient être heureux, tout le reste me serait bien indifférent.
J'ai passé quinze jours dans une grande agitation ; les besoins de mon àme m'appelaient à Castres, ceux de mon cœur me retenaient à Gaïx. j'étais toujours à rouler
sur les grands chemins : j'ai entendu des sermons qui m'ont transportée, j'ai assisté à des cérémonies qui mont ravie, j'ai vu des exemples qui mont vraiment touchée, j'ai pris les plus belles résolutions du monde, et me voilà Gros-Jean comme devant. Il faut sans doute que mon cœur soit de pierre, et pourtant je suis bien le contraire lorsque je pense à Hauterive et à mes bonnes amies. J'ai bien prié pour vous, ma chère Lélé ; pourquoi n'êtes- vous pas guérie ? pourquoi tous les vôtres sont-ils encore malades ? C est que je suis toujours la même, et que Dieu n'a pas aouIu mécouter.
Adieu, ma bonne amie, Mathilde arrive avec ses livres, je vais mettre ma patience à l'épreuve. 11 l'ait un vent furieux, une pluie battante, tout cela m'enchante, j'aime les tempêtes et les orages, poursu qu'ils n'emportent pas votre moulin. Enveloppée d'une immense pelisse, je vais toute seule affronter les autans ; il v a surtout, à vingt pas du château, un lieu charmant que j'appelle mon pays et qui fait mon bonheur. L'on y descend d'abord par un chemin épineux et difficile comme le premier pas dans la vertu, mais l'on trouve ensuite des arbres bien touffus, à travers lesquels le soleil ne pénètre jamais.
Je m'asseois sur une pierre couverte de mousse auprès de laquelle coule, sans être aperçue, une cascade dont on entend seulement le bruit, car elle est cachée par des lianes et des ronces chargées de fleurs ; on dirait l'esprit d'une jolie femme. Devant moi est un arbre couvert de lierre, plus loin un pont à demi ruiné à travers lequel on aperçoit les branches flexibles d'un saule pleureur. Je passerais des heures à regarder le ruisseau qui coule à mes pieds ; je trouve tme grande conformité entre ma
L36 CORALT DE GAIX
vie et ces eaux tranquilles ; quelquefois, luie feuille qui tombe en trouble la surface, mais elles ne cachent aucun abîme et Ion trouve des fleurs sur ces rivages. Cette solitude n'est troublée que par un l)erger qui vient, sur l'autre bord, abreuver son troupeau et qui a^ous laisse avec une rêverie nouvelle.
Enfin, ma chère, il ne manque à ce tableau qu'un rayon de la lune, pour ressembler à une page de d'Arlincourt 1). mais je n'ai su oi^i le placer. J'espère que vous allez bien vous moquer de moi, en mapercevant dllauterive, assise sur la pierre, pensant à mes amies en regardant le lierre symbolique.
Ah, mon Dieu I Mathilde s'impatiente et vous aussi sans doute ; je linis donc à la hâte en vous embrassant bien serré et en vous souhaitant santé, bonheur et félicité sur cette terre, et in sœcula sfeculoi'um.
A la même.
[GaLx, ... août 1825.]
Mon père, étant à Castres, n'a pu répondre lui-même, ma chère Lélé, à la gracieuseté de M. de Villeneuve, mais, comme je sais qu'il y sera très sensible, je prie monsieur votre père de recevoir ses remercîments et ceux de toute la famille qui est fort disposée à croquer vos
(1) Charles-Victor Prévôt, vicomte d'Ailincourt, poète et romancier, né en 1789 près de Versailles, mort en 18.56.
iJELXIti.ME SERIE
magnitiques poissons, après les avoir admirés. Marie est partie avec mon père : si j'étais plus hardie^ je grimperais sur ma monture et je viendrais vous voir, pourvu que madame lànesse ne me ramenât pas à la crèche comme de coutume. Mais jai encore besoin de ([uelques leçons d'Octavie, et j "espère que, sous un maitre aussi aimable et surtout aussi aimé, je ferai de rapides progrès.
J'ai reçu une lettre d Elise, qui est toute pleine de vous : cette chère cousine vous aime tendrement. Si nous pouvons la garder deux ou trois jours, il y en aura un qui vous sera dédié.
Je voudrais bien savoir des nouvelles de vos troubadours ; ce pauvre Don Miguel (Ij est-il encore retourné -sous la tour des jolies châtelaines, ou bien s'est-il enroué en chantant sa tendresse ? J'en serais fort fâchée, car, ma chère Lélé, malgré mon antipathie pour les grandeurs, je serais pourtant bien glorieuse d'avoir une princesse pour amie, mais je vous prie de croire que je ne vous aimerais pas davantage, et que ma Lélé à Hauterive llatte autant mon amour-propre que si elle devenait reine de Portugal.
Je ne sais si vous connaissez en entier le dernier ouvrage de Lamartine ; dans tous les cas, je vous 1 envoie en vous priant de nous le faire passer quand vous l'aurez lu. Je vous aurais aussi renvoyé M""" de Genlis : mais ma tante devant venir aujourd'hui, nous en avons gardé les volumes qu'elle parcourra avec plaisir.
(1) Ln partisan de Doni Miguel, prétendant au trône de Portugal.
138 CORALV DE GAIX
Adieu, ma chère Lélé, venez nous voir bientôt, et recevez, en attendant, un tendre baiser de votre plus tendre amie.
A Mademoiselle Elise de Baynaiid, au château de Cuq,
GaLx, ce 25 août [1825.]
Lundi l'ut pour nous un jour de calme, ma chère Elise, personne ne vint troubler notre solitude, mais il nous arriva des choses assez drôles. Le matin, maman, Marie et moi allons à la messe. En entrant dans le cimetière, nous apercevons au milieu des tombeaux une femme assez, grande, les cheveux épars qui tombaient jusqu à la ceinture rattachés par un ruban rouge et une couronne de fleurs, portant un gros bouquet à son côté et, sous le bras, un énorme fagot de fleurs. Elle était debout, immobile sur une tombe, une main levée et les veux fixes. Nous la contemplâmes de loin assez longtemps, elle nous parut jeune et belle. Tout à coup, elle jette ses fleurs, s'agenouille au pied de la croix et prie quelques instants avec beaucoup de ferveur ; puis, se relevant avec vivacité, elle saisit une pierre, monte sur le piédestal de la croix qui est assez élevé, prononce des mots mystérieux et trace avec le caillou des caractères inconnus.
Je vais chercher M. le curé qui arrive en surplis et en bonnet carré ; nous nous approchons d'elle, nous l'entourons, M. le curé lui parle, elle n'entend rien, ne voit rien, elle semble seule dans l'univers. Je t'assure qu'alors
je pensai à toi : cette femme debout sur une croix entourée de cyprès, le vent agitant sa chevelure, faisait ua eifet magnifique. Enfin, quelques instants après, M. le curé lui parla de nouveau et lui dit :
— Que faites-vous près de cette croix, ma bonne femme ?
— Monsieur, répondit-elle sans se déranger, je la trépane.
Nous vîmes alors que c était une folle.
— J'espère, continua-t-elle, que cela ne lui fera pas de^ mal.
Alors elle descendit, reprit son paquet de fleurs et fit à chacun de nous une gracieuse révérence.
— Je suis venue, nous dit-elle, vous faire une visite ; je cueille ces fleurs pour fleurir vos chevaux quand vous viendrez me la rendre.
— Pourquoi, pauvre femme, allez- vous nu-tète, exposée au soleil et au vent ? Vous prendrez mal.
— Je ne crains pas la mort, elle est depuis longtemps l'objet de mes désirs.
Puis, elle nous parla de sa petite Sophie, nous récita des vers, et finit en nous disant :
« Adieu, Mesdames, soyez heureuses ; je a'ous souhaite les biens du ciel qui dureront toujours. »
Puis, elle se mit à faire vingt révérences, suivies d'une pirouette, et disparut à travers la prairie, bénissant le ruisseau, bénissant les arbres, bénissant le chemin et cueillant des fleurs en balbutiant des paroles prophétiques ; on eût cru voir une ancienne druidesse. Mais comment trouves-tu la dernière phrase de cette folle ? ne vaut- elle pas mieux que toute la raison de nos beaux esprits ?
Nous retournâmes au château en faisant de sérieuses réflexions sur la raison dont nous nous glorilions et qu'un rien peut nous faire perdre ; je i-emerciai Dieu de ni'avoir conservé le bon sens. Cette femme resta toute la journée présente à ma pensée. J'allai me promener seule, vers midi, avec cette folle dans la tète, lorsque je fus distraite de cette rêverie par un bruit que j'entendis à^r rière moi. 11 était produit par deux grands gaillards, cachés dans les broussailles, qui se levèrent en sursaut aussitôt qu'ils m'entendirent. Je ne sais ce qu'ils faisaient là, mais la peur me saisit, je prends la course et j'arrive essoutïlée et toute tremblante, me promettant de ne plus sortir seule ; je pense que ces épouvantails étaient là pour se reposer, et qu'ils durent bien rire de ma frayeur.
Le soir, nous retournâmes à Saint-Julien, et, au milieu de notre prière, nous fûmes distraites par une Aoix de stentor qui criait hors de l'église : « Portez armes 1 » Nous courons vers la porte et apercevons monsieur le régiment qui manœuvrait sur le grand chemin. Ce joli spectacle nous retint longtemps et nous amusa beaucoup ; et voilà la fin de nos aventures.
Je suis bien indiscrète pourtant de t assommer d'un pareil verbiage, mais entre amies, point de compliments ; j'avais besoin de causer avec toi. et j'aime à croire que tu m'écouteras patiemment ; bien plus, que tu me répondras ; j'attends de toi une longue lettre.
Marie t'aime beaucoup et me charge de te le dire, mais, en fait de tendresse, je ne lui cède pas le pas. Quoique lainée, je suis obligée de baisser papillon devant elle pour tout ce qui tient à l'esprit et aux grâces, mais quand
LETTRES. DELXIÈME SÉRIE 141
il s'agit des affaires du ccKur, je réclame impérieusement mon droit d'aînesse.
Adieu, mon Elise, je t'aime et t'aimerai toujours, de près et de loin, en hiver et en été, à la vie et à la mort, dans le temps et dans l'éternité que je vous souhaite ; ainsi soit-il. Je ne voudrais pas cependant que ma lettre eût tout l'air d'une méditation et si je la terminais à cette dernière phrase, le temps, la mort et l'éternité suffiraient pour te faire réfléchir pendant trois mois, et puis ta mère me gronderait. îl faut donc bien vite que je te parle d'autre chose et que je te raconte ma prouesse d'hier qui fut pour moi une journée mémorable.
Hé bien ! ma chère, je puis te donner des leçons d'équitation; j'ai été hier jusqu'à moitié chemin de Castres sur madame lànesse où je me tenais seule comme et mieux que César, sans crier et allant presque au trot. Il est vrai que Jean tenait la bride, que Marie était d'un côté et papa de l'autre. Mais, au retour, la tendresse maternelle rappelait mon coursier au château où il avait laissé un orphelin, et le voilà qui prend le mors aux dents, et moi dessus, nous arrivâmes tous deux ensemble, sans nous séparer, sans mésaventure, laissant bien loin derrière moi et mon père et ma sœur, qui furent tous étonnésde ma bravoure. Tu vois que je fais des progrès, et que, pour ce chapitre^ je serai bientôt digne de toi.
Adieu, mon petit bijou, sois exacte à m'écrire, car tes lettres font mon bonheur. Mets quelquefois à contribution les plumes de Clémence et de Caroline, si les tiennes refusent décrire, et ne te fâche pas si mes épîtres ne sont pas si longues que de coutume, ou plutôt remercies-en mes yeux ; je t'embrasse comme je t'aime.
142 GORALY DE GAIX
A la même, au château de Cuq,
[Gaïx, 1er septembre] 1825.
Si mon départ pour Lostange a fait rire ta mère, ma bonne Elise, les détails du petit convoi et surtout les réflexions qui l'accompagnent m'ont bien touchée. J'ai reçu ta lettre au milieu de beaucoup de monde qui voulait fort savoir ce que tu me mandais ; je me suis bien gardée de leur lire l'article du pauvre petit enfant, on ne t'aurait pas comprise.
Nous avons été. tous ces jours-ci. dans un tourbillon : les uns partaient, les autres arrivaient ; la tète m'en tourne encore.
Dimanche était jour de fête votive : grands offices, cfrandes danses, grand sermon, srrands ornements. Dames et demoiselles, prêtres et officiers remplissaient le château. Après un sermon, fort beau, sans doute, à en juger par les gestes du prédicateur, l'assemblée fut réveillée (car nos pauvres paysans dormaient tous d'un profond somme) par un bruit qui était au-dessus de nos têtes ; c'était notre petit Massillon qui, voulant descendre de chaire, secouait son souffleur, car celui-ci, ayant oublié de mettre de l'eau dans son vin en l'honneur de la fête, ■était couché au travers de la porte, sans qu'il y eut m^oyen de le réveiller. Le prédicateur le poussait par les épaules, une bonne femme le tirait par les jambes ; enfin, il sortit de là, du corps battant les murailles et laissant
le passage libre au pauvre abbé qui. était, je puis l'assurer, bien eu peine.
Au moment de la bénédiction, la plus mélomane de nos bergères commence par un grand éclat de voix un cantique patois bien touchant, quand, tout à coup, M, le curé se retourne et lui impose silence, en disant :
« Calas bous! daisas canta las dou/naiselos (1). » Alors les demoiselles Lamouzié qui étaient avec nous, mes sœurs et moi, étonnées de cette apostrophe, commençons bien bas et d'une voix bien chevrotante un de nos cantiques, ce qui nous fît perdre entièrement notre réputation de becs daùrats (2j. Les vêpres étant finies, les Terpsichores champêtres s'en retournèrent au village, au son de la musette et du tambourin; pour nous, qui étions plus sages, nous revînmes au château. Le lendemain, les dames Lamouzié repartirent et furent remplacées par Justine et son père, qui passèrent la journée avec nous.
Adieu, chère Elise ; demain, je m'éloignerai de toi, et je me rapprocherai de Saint-Pons, car nous irons peutêtre à Mazamet chez M'"'' de Saint-Palais. Mais j'espère que je ne m'en éloignerai pas toujours, et qu'une belle matinée, tu me A-erras arriver, montée sur mon àne qui ne me ramènera pas à la crèche ; dans ce cas, je mettrai toute pitié de côté et je l'assommerai de coups, car je suis fort ennuyée de jouer le rôle de Balaam, dont l'ànesse était, je crois, l'aïeule de la mienne. Je crains fort que tu
(1) Taisez-vous, laissez chanter les demoiselles.
(2) De bouche d'or.
144 CORALV DE GAIX
ne puisses lire ce gritTonnage, mais je te prie de savoir démêler dans tout cela que je t'aime de tout mon cœur, et que je joins à toute la tendresse d'une nièce et d'une cousine celle d'une sœur et d'une amie.
A la même, an château de Ciiq.
[Gaïx, ce 8 septembre 1825.]
Rire, pleurer, rechercher le monde et la solitude, être moitié folle et moitié raisonnable, voilà mon histoire depuis ton départ. J'ai l'esprit à l'envers, mais ce n'est pas ma faute. Toute la ville redoute un malheur; moi, plus que personne, je suis à la veille de faire une grande perte, et tu ne me regretteras peut-être pas ! cependant mon pauvre curé de la cathédrale (\) va mourir... Oh ! ma chère Elise, prie Dieu, je t'en supplie, car, pour moi. je ne sais plus le faire. Conseils, force, soutien, consolations, je perds tout avec lui. lime donnait la main pour marcher ; à présent, je marcherai seule et n'irai plus qu'à cloche-pied, je tomberai peut-être et personne ne me relèvera. Mais quelle folie I dois-je donc me défier de la Providence? Dieu a toujours été si bon pour moi ! Non. non, je me jette entre ses bras, que sa volonté soit faite :
Tu riras peut-être de cette longue tirade, mais j'ai le cœur plein et j'avais besoin de te dire tout cela. Ne te
(1) De Castres.
moque pas de moi. ma chère petite cousine ; si tu étais à ma place, je te plaindrais vivement. Mes sœurs, ma mère et moi sommes allées voir ce pauvre malade : on ne voyait autour de son lit que des visages baignés de larmes : un prêtre lexhortait à mourir : rien ne me sécha comme son discours et ses paroles pompeuses. Le malade avait les yeux fermés, tous ses traits respiraient la paix, son front était serein : c'était bien le juste qui s'endort. Oh 1 que Ion a raison de dire : « Sa mort est le soir d'vm beau jour, o
Mais, ma chère Elise, ce chapitre t'ennuie peut-être et moi. aujourd'hui, je ne sais point parler d'autre chose; aussi je te quitte et je te souhaite le bonsoir.
Du mardi.
Il est mort ce matin à onze heures, il est au ciel : mais moi, qui suis sur la terre, j'ai pleuré tout le jour; ma perte est encore plus grande que ma douleur. Adieu, je suis aujourd'hui trop maussade et trop triste, p(jur causer avec toi.
Du mercredi.
Tu m'as trouvée peut-être un peu déraisonnable, ma bonne Elise, mais, que veux-tu? je n'en suis que plus à plaindre. Cependant, je ne veux plus t'en parler, je ne te dirai même pas son magnilique enterrement, ni Fexpression de bonheur qui régnait sur son visage, ni les larmes touchantes de tout son peuple qui l'ont accompagné dans sa tombe.
Que te dirai-je donc? ces jours-ci. je n'ai vu personne.
146 CORALY DE GAIX
nous avons passé la semaine en famille, ce qui fait notre bonheur. Ce soir, avec Henriette et Marie, nous avonspris les champs, notre promenade a été rêveuse, la nuit nous a surprises ; nous marchions d'un pas distrait ; tout en cheminant, nous murmurions à demi-voix un long cantique sur les vanités du monde. L'air était pur, la soirée magnilique, on n'entendait que le cri de la cigale ; quelquefois le chant du courlis, caché dans un buisson voisin, se mêlait aux aboiements éloignés d'un chien de berger. De temps en temps, un rayon de la lune perçait le feuillage, éclairait la sombre allée et découvrait les jolis visages de mes sœurs, lorsqu'elles racontaient précisément que la beauté n'est qu un songe et que Dieu seul est digne de notre amour.
Oh ! combien je trouvai ces paroles touchantes dansleurs jolies bouches 1 Nous avons ensuite parlé de toi, ma l)onne Elise, nous avons dit combien tu étais peu aimable et combien nous t'aimions peu ; crois-en ce que tu voudras, mais, tout en t'habillant de la sorte, nous désirons vivement ton retour. Le petit séjour que tu as fait à Gaïx et ensuite ton départ ont laissé ici un grand vide. Nous avons escaladé hier la montagne afin d'apercevoir de lom 1 égUse. l'arbre et le château (l) de notre amie, mais tu étais dans les nuages et nous ne vîmes qu'un vague lointain qui te dérobait à nos yeux, comme l'espérance se cache aux infortunés.
Adieu, mon Elise, mon journal n'est pas gai, mais plus je suis triste et plus mon cœur se resserre et t'aime tendrement.
(1) Le château de Cuq.
Du samedi.
Aujourd'hui, chère Elise, ^rand monde, grand fracas : c'est M. de Milhau et toute l'histoire d'une vie de quatrevingts ans ; c'est M"'" de Pins et toute l'amabibité d'une femme d'esprit ; c'est Raymond de Pins, son petit-fils, et toute la bruyante gaité d'un écolier de seize ans.
Grande joie pour nous toutes ! Léontine est arrivée fraîche, grasse et jolie, ses yeux ont repris leur vivacité, sa tournure est remplie de grâce ; c'est une femme charmante. Nous avons parlé de Saint-Sauveur (i) et de notre jolie fête qui lui a donné tant de regrets. Notre course au Rocher tremblant est plus que jamais sur le tapis, mais, tu comprends bien, ma chère cousine, que nous ne pouvons y aller sans toi ; ainsi, ma chère, tienstoi sur tes gardes, Auguste viendra te prendre et j'espère que, pour cette fois, tu mettras de côté ton caractère indécis et partiras sans dire gare.
Je te ferai la confidence que, depuis que je n'ai plus de confesseur, j'ai jeté mon bonnet par-dessus les moulins et je suis devenue tout à fait indévote ; je veux profiter du temps du jubilé, qui arrive à toute course, pour me convertir tout de bon. Nous devons avoir un prédicateur de la Cour, tu comprends bien qu'il ne sera pas possible de résister aux belles choses qu il nous prêchera.
Adieu, dis un Veni creator pour savoir ce qu'il faut
(1) Les bains de Saint-Sauveur, dans les Pyrénées, près de Gauterets.
148 CORALY DE GAIX
que je fasse. Marie a ri comme une folle de la grimace horrible que j'étais obligée de faire en prononçant diflicilement ce couple éclopé au sujet de M. et M""' de Lestiés : débite ces mots huit fois sans te tromper, et tu seras plus habile que moi. A propos de phrases, je viens de voir un monsieur bien ampoulé, qui aurait pu jouer un rôle dans les Femmes romantiques (1) ; rien n'est drôle comme ce personnage. Adieu, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.
A la même, au château du Cuq.
Gaïx, fin septembre 1825.
Nous avons eu, ma chère Elise, beaucoup de monde ces jours-ci, entr'autres les dames de Pélissier qui sont charmantes. Maria, l'aînée de ces dames, ressemble en beau à Eunomie Lachapelle, ce qui m'a fort prévenue en sa faveur ; sa figure porte l'empreinte d'une grande bonté et d'une douceur angélique ; sa sœur Pauline est gaie, vive, enjouée, spirituelle. Elles me conviendraient assez, si notre connaissance avait une plus vieille date, mais certes mon cœur est bien assez occupé. Tu en as envahi une grande portion, et je A^oudrais pourtant qu'il n'eût rien à démêler avec les créatures ; cependant ce désir est irréalisable, car tu es trop aimable.
(1) Les Femmes romantiques ou Lord***, comédie vaudeville en un acte. Paris, Martinet, 1824, in-8<', de Théaulon de Lambert, en collaboration avec Ramond de la Croisette.
LETTRES. DEIXIÈME SÉRIE 149
Je crains parfois que ma tendresse ne soit trop forte et je me rabats alors sur ma grande phrase, que je veux écrire en lettres d'or sur mes souvenirs : « Puisque la créature est si séduisante, que doit être le Créateur ! » C'est sans doute pour épargner cette rétlexion que Léonie épouse son mari... Voilà une ligne qui ne devrait pas suivre ma belle sentence, mais enfin ce n'est pas ma faute de n'aA'oir rien de séduisant ! à ce compte, je serais bien coupable. A propos de séduisant, j'ai vu. non pas
M. de F mais la moitié de lui-même; Caroline est
tout à fait singulière dans son nouvel état, elle n'a pas osé ouvrir la première lettre quelle a reçue de son mari, craignant de faire une inconvenance, et elle la portée à sa mère ; je trouve que ce trait la peint à merveille.
J'espère que ce ménage sera plus heureux que celui qui vient de passer sous nos fenêtres ; c'était un vacarme terrible, maman a été mettre le holà; la femme, qui se relevait de la poussière, tout en se recoillant. racontait que son mari l'avait mordue ; le mari montrait un genou meurtri par un coup de pierre que lui avait lancé sa femme. Enfin, ma chère, marie-toi, tu feras bien; ne te maries pas, tu feras mieux encore. Adieu, je t'embrasse au plus vite, car on attend ma lettre, mais je t'assure que. iîlle ou femme, je t'aimerai toujours tendrement.
150 CORAI.V PE GAIX
A la même, au château de Cuq.
[Castres, ... octobre 1825.]
Je voudrais bien, chère Elise, avoir le temps de causer avec toi, mais je suis si occupée par le monde et par Dieu que j'en perds la tête. Je suis encore toute chair de poule du terrible sermon (|ue j'ai entendu hier; les missionnaires font merveille ; tous les confessionnaux sont si bien entourés, qu'il n'y a pas moyen d'approcher. Si cela m'est égal, Marie n'est pas du même avis, elle est déjà au troisième ciel, et trouve cela fort désagréable.
L'autre jour eut lieu une cérémonie fort touchante, celle du sacrement de confirmation, administré à une centaine de petits anges. Après la communion de ces enfants, Monseigneur leur fît chanter un De profanais pour notre pauvre curé, et toute l'église éclata en sanglots. Si tu connaissais, ma chère, celui qu'on a nommé à la place de ce saint homme !... un fort bon digne prêtre, assurément; mais quelle dilîérence !.. . enfin, chut! mon cœur, tu es trop blessé pour parler encore.
Ma bonne Elise, retournons la médaille. Tu viens de me voir au milieu de la sainteté, regarde-moi maintenant au milieu d'une foule de gens qui me vexent et m'ennuient ; Gaïx est assiégé d'étrangers, notre voiture est toujours roulant sur les chemins. Hier, c'était la famille du Lac (1), vos voisins, qui, pour le coup, mirent de côté
(1) Dulac de Montvert.
leurs talents en musique et en tragédie ; c'était les messieurs de Falguerolles qui firent un long- discours sur la société biblique. Auguste vint se jeter au milieu de tout ce monde, ce qui le contraria fort ; puis il partit pour Saint-Géry.
Adieu, je t'aime saintement, je t'embrasse saintement, je te quitte saintement, mais, dans toute cette sainteté, je n'en suis pas plus sainte, voilà le malheur 1
A la même, à Sainf-Poiis.
[Gaïx, ... octobre 1825.]
Quel train ! quelle cohue 1 vive la paix et la tranquillité, ma chère Elise ! ton amie a failli perdre la tète dans tout ce vacarme, mais elle est bien sûre au moins de n'y avoir pas laissé son cœur. J'arrive de Rhônel (1) où je ne devais pas aller, et tu dois avoir les détails de la noce par M. de Saint-Martin qui a dû vous conter tout le bonheur du jeune ménage. 11 faut avouer cependant qu'une noce ■est une drôle de chose, l'on rit et l'on pleure, l'on est heureux et malheureux, voilà l'histoire de la vie, et notre chère Justine, au milieu de sa félicité, a versé bien des larmes.
La veille de ce grand jour, nous allâmes à Ilauterive, afin de nous rapprocher de Lostange et nous passâmes la soirée avec l'épouseur. qui était rêveur et pensif; je lui
(1) Ou Ronel, château situé près de Realmont, entre Albi et •Castres, résidence de M.Maurice de Bonne.
en fis des reproches, il m'assura que ses rêves étaient bien doux, et qu'il cherchait à comprendre si son bonheur était une réalité. Il avala un g^rand verre deau sucrée, tout en parlant de Justine, car il avait peur d'être enroué pour prononcer le grand oui du lendemain : sur ce, il alla se coucher.
Entin, le jour arrive, je suis réveillée par des chants et par le bruit de certains talons éperonnés qui passaient dans le vestibule ; c'était mon Léon qui se rendait auprès de sa belle. Nous le suivons de près et trouvons à Lostange une nombreuse société, qui, munie d'un riche appétit, faisait disparaître, comme par magie, dindes et pâtés. Justine, nous prenant la main, nous présenta à tous ses convives. Alors, un tourbillon se met en mouvement, il renverse sur son passage chaises et tabourets, culbute tout ce qu'il rencontre et se jette à mon cou. l^tourdie de tout ce vacarme, je lève la tête et je reconnais la sous- préfète qui me serrait si fort, qu'elle faillit m'étouffer. Chacun regardait cette belle scène en souriant, mon étonnement contrastait avec ces transports dont je n'ai pu jamais me rendre compte ; je crois que la pauvre femme avait perdu la tête, elle pleurait comme une gouttière, son nez était rouge, et sa joue enflée d'une aile de perdreau que son émotion l'empêchait d'avaler.
Après mètre débarrassée de ses longs bras, nous montâmes à l'appartement de cette chère Justine pour la parer de son voile et de sa couronne ; une branche de fleurs d'oranger était dans ses beaux cheveux blonds, une robe blanche bien simple composait sa parure ; en la voyant, on eut dit un ange. Les apprêts étant terminés, nous descendîmes pour être témoins dune scène fort originale.
m:ttres. — DELXiicMi: si'rie 153
\n monsieur bien gros et bien court était assis devant une table où il écrivait ; auprès de lui était un paysan endimanché, le bout d'une écharpe bien sale sortait de sa poche, sa tête était surmontée dun grand bonnet; Léon, en costume militaire, se tenait debout auprès de Justine ; le reste de la société entourait ce groupe.
Après un moment de silence, le monsieur se lève d'un air majestueux et fait d'une voix solennelle la lecture du contrat et du devoir des époux. Puis le paysan déroula un grand papier, mit ses lunettes et commença dune voix glapissante, prestjue en épelant :
Ma-ma-du-mai-scllo Jus-jus-tino de Bonos hut-elln pour époux monsieur Lion dé Bonos ?
Tout le monde se mit à rire ; il continua dans ce langage, sans se déconcerter, et, lorsqu'il fallut dire oui,. quelqu'un répondit non ; je croyais vraiment jouer une charade.
Cette comédie étant terminée, la scène changea et l'on put faire la difterence de cette bouffonnerie à une cérémonie religieuse. Ici, tout était grave et touchant : Justine, au moment de partir pour l'église, prit son père à part, se jeta à ses pieds pour recevoir .sa bénédiction et sortit de là toute en larmes: son père pleurait aussi. Arrivés à l'église, les deux époux se placèrent devant un autel tout paré de fleurs, la longue épée de Léon se campa en travers sur la robe de Justine et sembla lui dire : Xe crains rien, je te défendrai toujours. Le prêtre fit un beau discours, recommanda au mari amour et fidélité, prédit à la femme chagrins et douleurs, souhaita une longue progéniture et bénit leur union.
Nous retournâmes ensuite au château ; la journée fut
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assez gaie. Après le dîner, Léontine et Octavie chantèrent des couplets qui attendrirent tout le monde. Didine voulut aussi nous donner une chanson de sa façon., compre- .nant vingt-huit couplets ; je t'assure que sa naïveté nous fit fort rire. On servit ensuite un punch qui redoubla la gaité, nos cavaliers furent fort aimables et, au milieu de tout ce monde, il ne se trouva qu'une personne maussade ; ce fut moi. J'étais avec un gros rhume et une voix de rogomme, empaquetée dans unchàle énorme ; on voulut me faire chanter, je commençai d'un ton si rauque, .avec une physionomie si ])ouleversée, que j'avais ])ien l'air d'entonner un requiem. Aussi, j'en fus quitte pour le premier couplet ; on n'en demanda pas davantage.
Le moment du départ étant venu, nous nous embarquons dans un ti'oiiski, pour traverser la rivière par une nuit obscure. Tous nos cavaliers suivirent l'équipage, disposés à se jeter à la nage au moindre signe de danger. Le -lendemain, ayant obtenu pour nous de nos parents la permission de suivre notre amie à Rhônel, nous partîmes avec Octavie de Villeneuve, sous la tutelle de M'"" de Bonnemain et de mon oncle le Chevalier ; Léontine, un peu souffrante, ne fut pas de la partie. Mais, avant de te •décrire ce nouveau pays, il faut que tu fasses connaissance avec la société que je trouvai réunie à Rhônel.
Je te parlerai d abord d'un M. Prosper de Marliave qui joint à la jahysionomie la plus intéressante les vertus des plus touchantes. Orphelin de bonne heure, il s'était consacré à la carrière des armes, qu il quitta bientôt pour aller vivre auprès d'une sœur et de trois tantes qu'il ai- .mait passionnément. En le voyant, j'ai pensé à toi, le «croyant capable de faire ton bonheur ; mais tout ce beau
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rêve fut anéanti par l'apparition de sa femme, qui est jolie comme un cœur et qui tenait dans ses bras le plus bel enfant du monde.
Un peu plus loin était assis M. Paul de Marliave, son cousin, d'une ligure fraîche et réjouie ; c'est un bon garçon, qui se trouve fort bien dans ce monde et auquel il ne faut, pour être heureux, ({u'un bon dîner et une meute de chiens ; si celui-là te convient, ma chère, il est encore libre. A sa droite était sa sœur Victoire, jeune personne d'une très belle figure ; ses manières sont charmantes, sa timidité fort grande et son regard enchanteur.
Tu connais tout le reste du cercle, excepté deux ou trois messieurs de Corneillan qui sont de fort braves gens, mais les plus originaux que je connaisse. L'aîné de ces mes.sieurs a un esprit aussi extraordinaire que sa personne ; une longue queue rattachée par un ruban noir flotte sur ses épaules. 11 aime la chasse par-dessus tout; pour nous donner une idée de son savoir faire, il se mit à tuer, à coups de fusil, les chapons de la basse-cour ; ces pauvres bêtes faisaient des cris inhumains.
11 a pour compagnon de ses exploits un certain M. de B., autre nouveau cousin de Justine, qui, voyant passer un lièvre, courut après, et, n'ayant pu l'atteindre, appela son ami, en criant : « Courneillan ! Courneillan ! lalièbre il a sauté le bartas, il est entré dans la goïre, on voit encore les patadesl »
Voilà à peu près, chère Elise, lesindividus que je trouvai au château de Rhônel : lorsqu'ils entendirent le bruit de nos chevaux, ils coururent sur la terrasse pour nous otiVir la main. Le château est assez joli, la campagne agréable ; c'est un peu le genre de Saint-Pons, des rochers,
des montagnes, de leau et des bois, Justine s'y trouve à merveille, elle a déjà pris un petit air madame qui lui sied à ravir. Son mari a été fort aimable pour nous.
M. Justin est, dans tout cela, le plus à plaindre. Tu ne saurais croire combien ce pauvre père m'a touché ; la* veille de son départ, on le trouva dans la cour plevu^ant à chaudes larmes. 11 rentra dans le salon avec une expression de tristesse qu'il cherchait à etl'acer ; il se promenait à grands pas, puis regardait sa tille, puis nous prenait la main, comme pour nous dire : « Consolez-la. quand je n'y serai plus 1 )>
Nous avons été faire quelques courses aux environs ; le voisinage est très agréable. Mais, ma chère, que je te' conte ; je suis transportée, ravie, eûchantée ! j'ai vu une chose superbe, étonnante, majestueuse, pour tout dire en. un mot, j'ai vu la cathédrale de Sainte-Cécile d'Albi. Mon enthousiasme t'étonnera peut-être, mais c'est que je n'ai jamais rien vu de si beau. Lorsque j'aperçus ces voûtes élevées, ces peintures, ces statues, je crus entrer dans le temple de Salomon. La chaire seule n'est pas enrapport d'ancienneté avec le reste, mais elle n'en est pas moins un bel ouvrage moderne : l'on se moqua de moi. parce que je disais, fort bêtement sans doute, qu'elle était comme une rose dans des cheveux blancs. Mais je crois que tu as vu tout cela, ainsi je ne t'en parlerai pas davantage.
Entîn me voici de retour, enchantée de retrouver mon castel et nos jours paisibles; je vais me fourrer en retraite, ayant été bien dissipée tous ces jours-ci. J'espérais à mon retour trouver une lettre de toi, il m'a faUu déchanter : voilà le commencement de ma pénitence, mais
LETTRES. nEUXIK.ME SÉRIE 157
comme celle-là est trop sévère, je te prie de ne pas la faire durer plus longtemps, je ne suis pas encore assez parfaite. Adieu, ma bonne Elise, voilà un grand volume qui te fatiguera peut-être, aussi je m'empresse de finir en t embrassant de tout mon cœur.
P. -S. — J'ai reçu une lettre démon oncle l'évèque de Pamiers M) au sujet de la postulante de Saint-Pons que M'"*" Gazel m'avait chargée de lui recommander. 11 a fait exactement la commission et me l'écrit au milieu de plaisanteries plus gaies les unes que les autres.
A la même, à Saint-Pons.
[Gaïx,] ce vendredi 27 octobre [1825.]
Les lapins et les merles éprouvent aujourd'hui un grand plaisir, et nous un grand vide ; Raynaud est parti. Il a dû te conter notre course de la Beloterie, et ma séparation de corps avec mon ànesse. et la pluie qui nous a fort peu respectés, et nos stations joyeuses, et le plaisir que nous aurions eu de t'avoir avec nous
Samedi.
Je fais de saintes résolutions, je bâtis en Espagne de saints châteaux, tout cela est détruit par l'arrivée de plusieurs personnes. 0 vanité des projets ! ô inconstance du
(1) Monseigneur de Latour-Landorthe.
158 CORALY DE GAIX
C(jeur de l'homme l Après cette belle exclamation, je te dirai, ma chère, que ces personnes étaient la famille de Boissezon et M"® du Faï. ^^^aiment je suis fâchée que tu ne la connaisses pas. elle est si douce et si aimable, sa conversation est si intéressante, elle possède au suprême degré ce je ne sais quoi que je trouve à si peu de personnes ; tu l'aimerais, j'en suis sûre.
M. de Boissezon s'empara de la découpure de Marie^ représentant la pauvre mendiante ; après avoir admiré le travail, il fit la lecture de l'élégie
Dimanche.
J'ai été à Castres ce matin avec maman et me suis trouvée, par hasard, à l'installation du nouveau curé. Ah l ma chère, j'ai eu bien mal au cœur, je t'assure ; au reste toute la paroisse était en larmes. Les vicaires ont accompagné M. Facieux d'abord à sa stalle, puis aux fonts baptismaux, puis aux cloches, et enfin en chaire où il nous a dit qu'il n'était pas venu mettre des coussins sous les coudes des pécheurs, qu'il était effrayé du poids énorme qu'on avait assumé sur ses faibles épaules note que je n'en ai jamais vues de plus robustes que les siennes). Ensuite, il a dit un mot du pauvre M. Maurel ; alors, ce ne furent plus que des sanglots, les vicaires fondirent en pleurs, tout cela faisait grand pitié. Au reste, c'est, diton. un fort braA'e homme qui a beaucoup de zèle. Dieu Aeuille qu'il fasse le bien ([>. Adieu, Elisa.
(1) L'anecdote suivante montre qu'elle reporta sur M. Facieux la confiance qu'elle avait en son prédécesseur: M^i^ Coraly avait commis une chanson patoise fort spirituelle dans laquelle chacun
LETTRES. OEUXIKME SERIE
Lundi.
Il fait aujourd'hui un brouillard aussi épais que celui de ton avenir, à travers lequel je t'aperçois toujours sous le porche du temple solitaire, tenant à la main ta couronne de roses blanches. 11 faut avouer, ma chère cousine, que tu es bien aimable. Oh ! pourquoi n'es-tu pas sur un plus «n-and théâtre ! Certainement tu deviendrais célèbre. Je' ne le deviendrai pas, moi, car chaque jour m'ajoute une nouvelle dose de bêtise.
Mardi.
Que te dit ton estomac, chère Elise? Le mien est affamé et boude un peu contre le jeûne. Cependant, quoique A'entre affamé nait point d'oreilles, j'en ai eu assez pour écouter une charmante histoire que Roger nous a faite sur le compte de M"'* de Saint-Martin. Je
des curés et ecclésiastiques de Castres était dépeint avec ses travers. Cette chanson n'avait pas tardé à faire le tour de la ville et à parvenir aux oreilles de M. Facieux, qui y trouva un couplet à son adresse et jura de se venger. Sa pénitente étant venue le trouver dans son confessionnal, M. Facieux la questionne, au beau milieu de sa confession, sur sa chanson que, disait-il, on trouvait fort amusante; Coraly s'excusa aussitôt de sa méchanceté: « Hé bien ! lui dit le Curé, pour votre punition, vous allez me la réciter tout entière ». La pénitente s'exécuta, mais, entraînée par le feu de son débit, au lieu de réciter les derniers couplets, elle finit par les chanter, même celui de M. Facieux, que sa vengeance mit fort en gaîté, et qui dut apparemment se garder de défendrede nouvelles chansons.
160 CORALV DE GAIX
t'assure qu'il a beaucoup d'imagination, et que les énormes souliers de Pierril chaussant le pied mignon de M""^ de Saint-Martin, et le gros jupon de serge attaché à sa fine taille, faisaient un très bel etfet dans sa narration.
A propos, ma chère, qne dis-tu de ce malheureux Talma? voudrais-tu être dans sa peau? Les cheveux se dressent sur ma tète, d'autant mieux qu'il aurait vu l'Archevêque avec grand plaisir, si cette vilaine canaille qui l'entourait ne l'en eût empêché. Je me suis brouillée avec son sonnet (\) ; il aura beau faire des vers admirables, je ne veux plus l'aimer ; j'ai appris qu'il pensait comme tous ces gens-là : c'est indigne I
Du mercredi, jour de la Toussaint.
Aujourd'hui, un temps sombre, un vent bien froid, des feuilles qui toinljent. des offices bien longs, des prières bien touchantes, une procession au cimetière, des souvenirs déchirants, des espérances consolantes, des larmes que notre belle religion seule peut essuyer ; voilà tout.
Jeudi.
Je viens de rire comme une folle de la singulière dévotion de M""' de Lestiés, qui fait avaler à son mari protestant tout le pain bénit qu'elle peut attraper à la messe, prétendant que chaque morceau qu'il mange lui eil'ace un péché.
(1) Le tragédien Talnia, né à Paris en 1763 est mort en 1826; il avait adopté avec ardeur les principes de la Révolution. On cite de lui les Réflexions sur l'art théâtral, parues en 1825 ; ses poésies sont peu connues.
Ma chère Elise, tu dois être bien contente, car l'on mu dit que les daines de Saint-Martin sont arrivées à Saint- Pons. Que de choses vous allez dire ! Quel plaisir vous allez avoir ! Quelles charmantes soirées vous allez passer I Le souvenir de Gorcor sera-t-il entièrement banni de vos conversations ? J'aime à croire le contraire, et quelquefois, quand vous n'aurez plus rien à dire, vous parlerez un peu de celle qui vous aime si tendrement et qui se trouverait bien heureuse d'être au milieu devons. Embrasseles toutes bien serré de ma part ; je les prie de te le rendre.
A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Haiiterive.
Castres, 10 janvier 1826.
Grâces à Dieu, ma chère Lélé ! vous voilà à présent sans inquiétude. Vous ne sauriez croire combien vous nous avez occupés et combien nous avons pris part à votre alîreuse situation ; ce sentiment était partagé par beaucoup de monde , il n'était question dans toute la ville que du moulin et des habitants d'Hauterive. chacun faisait un conte à sa guise ; mais la version qui m'a le plus divertie quand le danger fut passé, c'est un exprès envoyé par M. de ^ illeneuve, dans je ne sais quel pays, afin de chercher des matelots pour venir délivrer les pauvres prisonniers(l j.Gequi
(1) Habitants du moulin .d'Hauterive, emprisonnés par les eaux, et sauvés par M. de Villeneuve ancien officier de marine.
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ne ma pas étonné, mais m'a fait plaisir, c'est que dans toutes les conversations du peuple, on a pu remarquer combien on savait apprécier et chérir monsieur votre père.
Quand je pensais, ma chère Lélé. que, cinq minutes plus tard, vous étiez surprises par cette affreuse inondation, les cheveux se dressaient sur ma tête ! Je parie que vous, et surtout Octavie, auriez été enchantées de courir cette aventure ; je vous connais, votre esprit aime assez les grands événements, et le plaisir de braver les flots et la tempête vous aurait fait oublier le danger que vous couriez et le chagrin de vos amies ; il me tarde de savoir si vous avez beaucoup de dégâts.
Je vous dirai, ma chère Lélé, que, comme je m'efforce de marcher sur vos traces, de même notre humble ruisseau a voulu singer votre belle rivière et nous a emporté beaucoup d'arbres et deux grandes chaussées ; mais tout cela doit être bien peu de chose comparativement à vous, aussi nous n'osons pas nous plaindre. M. Gachaçin a été le plus malheureux de tous les Castrais. L'eau, entrant dans sa cave, faisait soulever des bouteilles où était un vin sans doute fort précieux, puisqu'il faillit perdre la vie pour courir à leur secours. Enfin, après avoir gémi avec sa femme sur la perte de ce doux nectar, le choc des bouteilles enilammant son courage, il s'embarqua dans un cuvier auquel il attacha une corde devant servir de gouvernail et dont l'extrémité libre fut confiée à une servante. Après une navigation périlleuse, comme il sauvait du naufrage une de ces pauvres noyées, la servante fait un mouvement, tire la corde, et voilà tout l'équipage qui chavire, et le pauvre Gachaçin, ne sachant pas nager, crie au secours, pendant que la servante dé-
•sespérée ne sait où donner de la tête. Enfin les voisins arrivent fort à propos, pour sauver le pauvre homme qui commençait à boire un coup de tout son cœur.
Grande nouvelle, chère Lélé ! Les Lastours ont enfin abandonné la paisible agriculture pour le fracas du grand monde de Castres ; pour ma part, je suis enchantée de leur retour, Hombeline est pour moi une grande ressource. Marie est aujourd hui en cours de visites avec maman. Le monde est une chose bien ridicule ! L'on va voir des gens qui vous ennuient et que vous ennuyez. Mais enfin, n'en parlons plus ; tous les ans, je suis en fureur contre le genre humain. Il faut absolument que je retourne à Hauterive pour me raccommoder avec lui. Vivent les jolies soirées que nous passons ensemble ! gaîté, bonheur, charme, rien n'y manque, parce que le cœur n'y manque pas.
Quand nous re verrons-nous, ma chère Lélé ? En attendant, ma tante est dans l'admiration, maman dans l'enthousiasme, et moi, lorsque je lis vos jolis vers, je déchire ma page, et je cours me cacher. J'espère qu'à notre première entrevue, je vous trouverai armée d'un nouveau chef-d'œuvre. Octavie devrait aussi réveiller sa muse ; avec tant d'esprit et une imagination aussi vive, elle ne pourra que faire de jolies choses. Adieu, charmante Lélé, je vous embrasse bien serré et vous aime de tout mon cœur.
164 CORALY DE GAIX
A Mademoiselle Elise de Raynaud, à Saint Pons.
[Castres..., janvier 1826.]
J'ai vu aujourd'hui, ma chère Elise, beaucoup de beau monde et j'ai fait tant de frais qu'il ne m'en reste plus pour te parler de ma tendresse. Si tu savais combien je me trouve petite auprès de ces grandes dames ! Madame la Baronne par-ci, monsieur le Comte par là ; des gens qui prennent leur parler des dimanches, qui r.e prononcent plus les ;•, qui sont ennuyés du monde et qui pourtant s'ennuient tous seuls. Mais j'ai été surtout frappée })ar un beau merveilleux, embelli par vingt mille livres de rente, qui, tout en arrangeant ses cheveux, frappant sans bruit ses doigts l'un contre l'autre comme s'il jouait du piano, passant le pouce dans une de ses boutonnières (ce qui est à présent le grand genre], nous donnait .sa paole dhonneii que Pais n'était pas aussi ar/dahle que Toulouse, et que. d'après cette ohsévation, il allait y passer le canaval.
Pour moi, ma chère, qui ne suis pas encore à cette hauteur, je le regardai de tous mes yeux et le trouvai fort ridicule. Mon frère est parti aujourd'hui pour Toulouse ; je serais bien fâchée qu'il nous revint avec ce jargon et ces grandes manières.
Tu as sans doute appris les événements aquatiques de notre cité ; c'est une chose bien alïreuse qu'une inondation et notre modeste ruisseau qui a voulu singer les
LETTRIÎS. DEUXIKME SÉRIE 165
grandes rivières nous a occasionné, par ce petit orgueil, trois ou quatre mille francs de dommages. Cependant ce n'est lùen en comparaison de nos entours et nous n'osons pas nous plaindre.
Léontine m'a rendu com])te fort drôlement des événements occasionnés à Hauterive par le débordement du Thoré. Voici un fragment de ce qu'elle m'écrivait;
Il faut, d'abortl, que je vous fasse le tableau de l'intérieur du moulin, c'est-à-dire de ses habitants. La garnison ordinaire, composée d'hommes et de femmes, avait été renforcée, le jour de l'inondation, par trois ou quatre auxiliaires qui venaient aider à mettre tout en ordre. La curiosité, compagne de tous les âges et surtout de la jeunesse, conduisit vers ce lieu une douzaine de petits garçons et de petites filles qui venaient contempler le lleuve.
Tout à coup, la faible barrière, opposée par le mur du parc, se ronq3t ; l'eau se précipite avec fureur dans le nouveau lit qu'elle vient de se creuser, et voilà tout le monde en fuite, tâchant de se réfugier au moulin. Cependant, l'inondation ne tarda pas à parvenir jusques au rez-de-chaussée, il fallut monter au premier étage. L'eau croissait toujoui's, le vent souillait avec violence. La nuit s'écoula, durant laquelle on veilla, puis on dormit, on gémit, on espéra, ainsi qu'il arrive en présence d'un danger qu'on redoute, mais qu'on se ilalle pourtant de voir disparaître.
Le lendemain, le spectacle était A'raimentelfravant ; les llols balayaient les murs avec violence, leur bruit soutenu empêchait les voix de parvenir de l'une à l'autre rive.Dn apercevait les pauvres mères qui, de la rive, tendaient les bras à leurs enfants, et les enfants qui leur l'épondaient en agitant la main. Les prisonniers, néanmoins, commencèrent à s'etTrayer, les hommes même donnèrent l'exemple du découragement.
X66 CORALV DE GAIX
Le minotier, se tournant vers sa femme, lui dit : « Mariette, c'est aujourd'hui qu'il nous faut mourir 1 » — A peine les assistants eurent-ils entendu ce discours rassurant, qu'un concert de cris et de pleurs s'éleva : « Ah ! vous autres, à la bonne heure 1 dit le meunier, vous pouvez bien mourir ! mais nous qui avons des enfants ! » Et le forgeron reprit : « Oui, mais vous êtes tous réunis, vous ne ferez donc pleurer personne ; au lieu que ma pauvre Rousil !... Ah ! j'en suis sûr ! elle n'a pas mangé un morceau de pain depuis deux jours !... »
Cette dispute, à qui était le plus à plaindre, se termina ; l'on convint qu'il fallait se donner mutuellement des larmes, mais on se réunit pour signifier à un vieux maçon qu'il eut à se résigner, lui, vu qu'ayant passé soixante-dix-sept ans sur la terre, il devait peu lui importer, à lui ou aux autres, qu'il continuât à y rester : « Avés pla rasou, répondit-il, tabé, m'en voli pas donna « (1).
Toutefois, la frayeur allant croissant, les remords de la vie passée survinrent : mais, voilà que quelques lettrés s'avisèrent de dire qu'ils avaient lu un Evangile dans lequel il était dit que jamais les noyés n'étaient sauvés. Je vous laisse à penser comme ce théologien répandit l'effroi dans tous les cœurs. Heureusement la foulonneuse se rappela avoir conservé un cierge bénit, et elle prétendit qu'en l'allumant, on était préservé de tout danger ; mais le théologien avança que la protection du ciel ne pouvait s'étendre au delà de la durée du cierge : autre désespoir 1 — Bientôt l'eau commença à baisser, et je ne doute pas que Dieu n'ait exaucé les prières bien ferventes de ces pauvres infortunés.
Le lendemain, l'on décida qu'on pouvait aller les chercher en bateau, mais le plus difficile n'était pas passé: lorsqu'il s'agit de sortir du moulin, on trouva que la meilleure issue était un
(1) Vous avez bien raison ; aussi, je ne veux pas me tracasser-
LETTRES. DELXIKME SÉRIE 167
Irou rond, percé dans un mur de façade. Les premiers effectuèrent le passage ; la minntière le tenta ensuite. Malheureusement, la dimension de sa taille ne se prêtait pas à celle du trou, et la voilà engagée la tête en dehors, les jambes en dedans, criant et se désespérant. Il fallut toute la force du poignet de son mari pour la tirer de ce mauvais passage, mais on assure que ses hanches ont terriblement souffert.
A Mademoiselle Léontine de Villeneiwe, à Hauterive.
[Castres, fin janvier 182H.]
Non, ma chère Lélé, ce n'est point un poème épique qui occupait ma plume, mais un gros rhume et toutes ses suites occupaient ma tête et toutes ses facultés, ne me laissant de libre que le cœur ; je commence afin à me débarrasser de cette fâcheuse visite, et je profite de ce premier moment de liberté, pour vous remercier des deux jolies lettre.s que vous m'avez écrites. L'histoire de votre moulin, qui nous avait tant afïligés, a fini par nous faire rire aux larmes ; on ne peut raconter d'une manière plus aimable !
Et puis, ce pauvre abbé Prades î quel drôle de corps ! je vous assure, ma Lélé, que je suis obligée de lui céder le pas. Au beau milieu d'un tendre vers, Pégase m'a jetée à terre ; je suis à me rouler dans la poussière depuis que je vous ai vue ; j'ai grand besoin, pour me relever, d'une main amie et je compte sur la votre. J'espère avoir le plaisir de vous embrasser cette semaine, si le temps est beau et pourvu que mon rhume ait disparu ; maman nous
168 CORALY DE GAIX
a permis de venir passer une journée, et peut-être deux, auprès de nos bons amis d Hauterive. Nous réglerons alors ensemble les statuts à observer dans notre aimable académie, en vous dédiant la place d'honneur, qui vous appartient à tant de titres.
Je vous dirai, chère Lélé, qu'il n est bruit, dans la ville, que de la nomination de monsieur votre père à la mairie f 1 : tout le monde se félicite de ce bon choix, et moi plus que personne, en pensant que cela nous procurera peut-être le ])laisir de nous voir plus souvent. Lorsque la nouvelle est arrivée, elle a couru la ville dans la minute, et chacun allait à la source afin d'avoir la certitude d'une chose si vivement désirée. Monsieur votre père est fort aimé à Castres ; c'est déjà une grande ressource pour faire le bien.
A otre lettre mest parvenue, comme je causais avec Justine du plaisir que nous procurait cette nomination ; je vous dirai que cette bonne amie est arrivée plus fraîche que jamais. Elle est venue alimenter les plaisirs de Castres, qui sont toujours fort tristes, en dépit de tous les frais de M"'*' de Lestiés. L'on a pourtant annoncé une fort belle fête pour jeudi ; mais, qui la donnera ? c'est encore un mystère qui, je crois, ne s'éclaircira jamais. On parle aussi du mariage de Cornélie Alquié avec M. Godefroy de Boutfard : mais, hélas 1 ma chère, on ne parlera jamais du mien, car ^L Emmanuel de ^^ m'a gracieusement condamnée au célibat. 11 vint, l'autre jour, me confier obligeamment cette belle nouvelle, et c'est de grand cœur que j'en acceptai l'augure : « "Nous voyez bien, Mail) De Castres.
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« demoiselle, me disait-il en faisant rouler la clef de sa « montre, que vous ne pouvez pas vous marier, car enfin « vous êtes dans la même position que moi : et si. par « exemple, je vous épousais, nous mourrions de faim. « Tenez, Mademoiselle, il vaut mieux rester comme nous « sommes, et surtout ne pas nous mettre ces marteaux « en tête, car c'est mauvais 1 mais c'est mauvais I " M"*" Léontine, oh ! celle-là, c'est ditférent : aussi, je « l'aime 1 mais je l'aime ! »
Je répondis du cœur et de la voix à cette belle exclamation ; mais, en prononçant ces mots, le pauvre garçon ouvrait une si grande bouche que je ne pus retenir un grand éclat de rire. Maman me faisait de grands yeux, Marie conservait une gravité impassible, Henriette écoutait de toutes ses oreilles ce discours ingénu. M. luiimanuel ne se déconcerta pas. il continua à me donner des conseils ; ensuite, se tournant vers mes sœurs, il fut ému de compassion, et. trouvant sans doute qu'il serait bien dommage que d'aussi jolis minois subissent un si triste sort, il les consola du mieux qu'il put et leur prédit un riant avenir, acco:r.pagné d'un aimable mari. Après cette belle harangue, il prit son chapeau et disparut, en nous laissant à nos réflexions ou plutôt à nos grands éclats de rire, qui furent si bruyants que je crains fort qu'il ne les ait entendus. Cependant, ma chère Lélé, en revenant sur ses raisonnements, je suis bien loin de les trouver ridicules, car ils portent la marque du boni sens.
Si j'avais plus d'espace, je vous parlerais d'un beau merveilleux que j'ai rencontré de par le monde, -qui est • tout à fait dans le grand genre, c'est-à-dire qu'il a toujours son pouce dans une de ses boutonnières, qu'il res-
170 Cf)RALV DE GAIX
semble à une élégie ambulante, et qu'il ne prononce plus les R. 11 nous donna sa paole dhonneu quil voulait faie un maïage d'inclination, qu'il ne demandait seulement qu'une demoiselle de cinquante mille écus comptants, et cinquante en espéance. Je trouvai ce sentiment sublime !
Mais voilà que le papier me manque etque je voudraispourtant vous parler de notre bonne et chère Emilie ; c'est demain un bien beau jour pour elle, j'envie bien sa place, je vous assure, et sa belle innocence lui présage de grandes bénédictions. Je la supplie de se souvenir un peu de Corcor qui réclame une petite prière.
Adieu, ma chère et mille fois bonne amie ; j'ai toujours un remords quand je termine mon bavardage, je crains toujours mon esprit satirique qui ne fait apercevoir cpie le côté ridicule là où je pourrais trouver beaucoup de choses à admirer. J'ai bien envie de jeter ma lettre au feu, mais croyez, ma chère Lélé, que j'ai sans doute exagéré les caractères que je vous trace, et qu'il n'y a rien de bien réel que ma tendresse pour vous.
A Mademoiselle Elise de Raynaud, à Saint-Pons.
[Castres, ... février 1826.]
Nous venons d'être témoins, ma chère Elise, de la réception du comte de Villeneuve, qui a été installé maire de Castres. L'on ne saurait se figurer l'enthousiasme de la ville : cavalcades, feux de joie, banquet, illuminations.
sans compter les vers et les sérénades qui pleuvaient de tous côtés. Il y eut surtout un complimenteur fort intéressant qui se présenta après le charmant discours du sous-préfet, en réclamant l'attention du public, c'est-àdire de tout ce qu'il y avait de plus marquant dans la. ville. Ses bras pendants, sa tête énorme, son teint fleuris'accordaient à merveille avec sa voix de jeune iille. Après un profond salut: «Messieurs, dit-il, le Roi!... naguère... ! le Roi !... » Il eut beau se taper le front, jamais l'air de bonté et les paroles bienveillantes de M. de ^ illeneuve ne purent le tirer de son roi naguère.
Que tu es éloquente, ma chère Elise ! Dieux ! j'en suis toute ébaubie ! Cependant, d'après ce que tu me dis, tu dois me détester joliment ; cela m'afflige beaucoup, car l'on veut toujours être aimé aussi bien que Ion aime, et pourtant, si, comme tu le dis, je suis la chaleur de ton: été, je dois être bien à charge. Me voilà donc la cause de ta sueur et de tes sutTocations ! que je suis malheureuse ! Rétracte-toi sur le champ, ou j'arrive à Saint-Pons avec un énorme éventail qui te fera respirer facilement, j'en réponds. Après m'avoir fait l'histoire de ton cœur dune manière aussi poétique, tu fais arriver l'histoire d'un pan. d'escot ; du Parnasse tu descends au comptoir I Quelle chute pour une tille d'Apollon I
J'ai vu ces jours-ci un merveilleux qui ma beaucoup parlé de votre journal : je ne sais s il y est abonné, mais, d après ce qu'il m'a dit, il parait jouer un grand rôle dans les articles que vous consacrez aux nouvelles du jour. Il pourrait même au besoin vous fournir des morceaux littéraires et des vers de sa façon ; il se dispose à Aous offrir bientôt une triste élégie sur sa culotte brisée-
i72 CORAI.V DE GAIX
aux genoux pour s'être jeté trop précipitamment à vos pieds, en jouant une partie aux barres. Et vous, belles inhumaines, aous avez ri de son malheur I il m'a conté tout cela les larmes aux yeux et la douleur dans Tàme. Il a alimenté les plaisirs de notre ville pendant deux ou trois jours, puis il a été danser (le menuet, peut-étrej dans des régions lointaines.
Ce pauvre Pierrou est- il toujours entre les griffes du diable? Quand j'v pense, cela me fait frémir ! je ne voudrais pas être à sa place, mais plutôt je veux être toujours prête à partir, car j eus l'autre jour une belle frayeur. Figure-toi, ma chère, une nuit bien profonde, une chambre bien isolée, une heure bien indue, et Cocor, profondément endormie, réveillée tout à coup par un bruit épouvantable qui se fait à la porte. Tu comprends combien j'étais rassurée: je m'approche de la fenêtre, et j'entends des voix d'hommes qui parlaient assez bas et qui secouaient la porte très fortement. Alors, enflammée de courage, je veux les effrayer; j'avais à ma portée un vase d' iniquités que j'étais tentée de leur jeter dessus, en accompagnant cette petite pluie de quelques morbleus prononcés d'une voix de stentor.
Mais, au milieu de tous ces beaux projets, la peur me saisit, je remonte au lit toute tremblante, j enveloppe ma tête dans mes draps, je récite vingt actes de contrition et j'attends patiemment la lin de cette aventure. Enfin, messieurs les voleurs, saisis de je ne sais quelle terreur panique, abandonnèrent leur entreprise, pour aller dérober dans une maison voisine plusieurs effets d'assez grand prix. Le jour étant venu, j'osai alors me hasarder à sortir de ma charnière ; je raconte ce qui m'est arrivé, on se
LETTRES. PELXIÈME SÉRIE 173
moque de moi, me traitant d'extravagante. Pour seule défense, j'entraîne tout le monde vers la porte ; elle était en capilotade et l'on fut obligé de l'envoyer réparer. Que l'on dise après cela que je ne suis point courageuse 1
Je te dirai qu'il est arrivé ici une jeune parisienne fort vive, fort jolie, fort gentille, qui joue du piano comme un ange, qui fait les délices de nos réunions, et qui. avec tout cela, est malade à la mort. Sa sœur, M""^ de Lestiés, l'a amenée à Castres pour lui faire changer d'air ; ellemême a grand besoin de se remettre, car elle a furieusement maigri. Son mari est toujours le plus heureux des hommes ; son bonheur l'a même rendu joli garçon. 0 vertu de l'hymen ! Adieu, Elise, je t'aime bien.
A Monsieur le baron de Gaïx, à Castras.
Saint-Pons, [le ... mars 1826 ]
Je voulais vous écrire 1 autre jour, mon cher papa, mais maman ne voulut point me céder sa place. Aujourd'hui, elle a eu beau se fâcher, je lui ai volé sa plume et je A-^ais vous conter notre aventureuse existence depuis le départ de mes sœurs pour Gaïx.
Le lendemain de leur départ, Auguste arriva à six heures du matin, faisant grand bruit, disant que la voiture était disposée, qu'il fallait jiartir, que le temps était superbe, sauf un peu d'humidité. Nous nous habillons à la hâte et nous embarquons dans la vieille ganache de M""" Guiraud, avec l'humidité dont parlait Auguste, c'est-
174 CORALY DE GAIX
^dire une pluie battante et im vent furieux, qui faillit mettre l'équipage en capilotade lorsque nous passâmes au Sommail. Enfin nous arrivâmes clopin-clopant, onze personnes, de Saint-Pons à la Salvetat, chez les Ravnaud, où nous fûmes reçus avec toute la grâce et la bonté possibles. M'"® de Ravnaud, dont j'avais grand peur par l'idée que je me faisais de son caractère, me rassura bientôt et, en dépit du mauvais temps, nous passâmes une journée fort gaie.
Le lendemain, un soleil magnifique nous invita à aller courir la campagne que j'ai trouvée superbe ; je n'ai rien vu de beau comme Arifat. Nous avons été aussi à Gacavel. Le soir arrive, nouveaux plaisirs ; un proverbe charmant précéda des jeux bruyants dont M"'^ de Ravnaud fit l'ouverture, en dansant une bourrée avec M. Silvaire, ce qui commença à exciter notre gaîté. Nous sommes enfin reparties d« la Salvetat avec beaucoup de regrets et un temps superbe, assommées de dîners et de fatigue, en- •chantées de la beauté du lieu et de l'aimable réception de cette bonne famille, qui nous a reçues comme des enfants chéris ; je vous assure que vous avez bien man((ué à la fête et que tout le monde vous a bien réclamé.
Enfin nous voici de retour à Saint-Pons, où chacun s'empresse de nous caresser et de nous fêter. Nous sommes invitées lundi chez tante Moutine, mardi chez les dames Vidal, mercredi à Pont-de-Ra ; je suis obligée de dire •comme le gascon : « Si ceci dure, j'en crèverai )>. Malgré -ces menaces d'indigestion, nous nous portons à merveille ; nous espérons que votre santé se soutient aussi.
Adieu, mon cher petit papa, ne me grondez pas, si vous trouvez ma lettre peu soignée. Je ne serais pas
LETTRES. DELXIKME SERIE 175
■étonnée que vous y trouviez quelques fragments de Walter Scott, car maman en lit, tout auprès de moi, un passsage à Marie, mon oncle d Espine joue sur la flûte lair sentimental de Marlborough dans le tuyau de mon "oreille, Raynaud cause avec bonne maman, et moi, je vous écris au milieu de tout ce brouhaha, criant contre tout le monde. Mais la fatigue et le sommeil me forcent à linir mon épître ; j'ai arpenté la ville deux ou trois fois et fait nos visites. Adieu donc encore, mon cher papa, dormez aussi bien que je vais le faire et croyez à toute la tendresse de votre très respectueuse Corcor.
P. -S. — Bonne maman vous fait des tendres compliments et est aussi fâchée que nous que vous ne soyez pas venu partager nos plaisirs.
A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Toulouse.
[Saint-Pons, 6 mai 1826.]
Je n"ai jamais douté, ma bonne Lélé, de l'intérêt que vous prenez à tout ce qui me touche, et comme je suis sûre que vous étiez de moitié dans mes chagrins, je veux aussi que vous le soyez dans ma joie. Voilà enfin notre pauvre malade debout (1 , après avoir gardé le lit pendant trente jours ; vous jugez, d'après cela, combien elle doit être faible et exténuée. L'on n'aperçoit sur son joli
i(l) Marie de Gaïx avait été malade à Sai«t-Pons.
170 CORALV Di; GAIX
visage que des yeux immenses et un nez qui ne finit plus ;: mon oncle d'Espine la surnommée la nymphe Echo, jamais ressemblance n'a été plus frappante. Elle commence à marcher avec l'aide de deux bras, son appétit est aussi revenu ; elle a encore besoin de beaucoup de ménagements, mais j "espère que. la semaine prochaine, nous pourrons nous acheminer vers Castres.
J'ai passé des jours bien pénibles, ma pauvre Lélé ! Oh ! mon cœur a cruellement soutTert ! aux inquiétudes du présent Amenait se joindre lamertume du passé : j'ai versé bien des larmes et je me suis dit, plus que jamais : bien fou celui qui cherche d'autres liens, puisque les affections que l'on a déjà coûtent tant de pleurs. Ainsi, ma chère, point de mariage, ne m'en parlez plus, pas même du monsieur si dévot, qui devait me rendre si heureuse. Mais vous, ma chère Lélé, qui êtes destinée à faire le bonheur de vos entours. dépèchez-vous de nommer un heureux, car me voilà disposée à le chérir comme un frère.
Une colonie Castraise est venue fondre, m'a-t-on dit, sur Toulouse ; je suis enchantée de cette aventure, j'espère qu'à vous toutes. Mesdames, vous réhabiliterez notre réputation : elle est remise en bonnes mains, et je ne doute pas, qu'en fait d'esprit et de beauté, nous ne remportions la victoire. Quant à moi. chère Lélé, je ne puis guère vous aider dans cette lutte. En fait d'esprit,, je fais toujours un pas en arrière ; je ne sais trop où tout cela aboutira, mais il est certain que je ne deviens pas aimable.
Figurez-vous ce qui m'arriva l'autre jour, et jugez : une dame magnifiquement ornée vint nous taire une vi-
site, je lui otîris d'abord un fauteuil avec assez de gaucherie, mais passe pour cela. Nous voilà assises, la conversation commence ; elle parle beaucoup de sa belle habitation où se trouve une imniense estafilade d'appartements, de son mari qu'elle soigne par devoir, quoiqu'elle l'aime tendrement, de ses enfants qui sont morts, quoiqu'ils fussent bien élevés et qu'ils chantassent à mer- Aeille. Pendant tout ce discours, j'étais dans une distraction complète, mais j'en sortis bientôt, grâce à la phrase suivante, prononcée d'un ton de pitié : f< Ah, mademoiselle Marie 1 comme vous donnez de l'air à votre mère I » Moi, qui savais que maman était sujette aux courbatures, je prends un visage tout etfrayé. et m'adressant à ma sœur : « Prends garde, lui dis-je, tu l'enrhumeras ». Heureusement, l'on n'entendit pas ma réponse, mais Elise, qui aperçut mon étonnement. ne put s'empêcher d'éclater de rire. Hélas ! chère Lélé, plaignez-moi. voilà ce qui m'arrive tous les jours.
Du 14 mai.
J'espère, chère Lélé, que, dans huit à dix jours. Marie se trouvera assez bien pour partir de Saint-Pons, mais nous n'aurons pas le plaisir de vous embrasser à notre arrivée, car vous êtes encore, m a-t-on dit, à Toulouse pour longtemps. Il me tarde bien cependant de vous revoir, surtout à Gaïx ou à Hauterive. car il me semble ([ue nous sommes beaucoup plus aimables là que partout ailleurs. Toutes les demoiselles de Saint-Pons, qui me chargent pour vous de mille tendresses, sont dans ce moment-ci au milieu d'une fête brillante, mangeante et étouf-
178 CORALV DE GAIX
fante, mais qui de^'ait aussi être fort amusante. Il s'agissait en efîet d'un ambigu au milieu d'un bois ravissant, sans compter des bergères en habit rose qui devaient paraître tout à coup avec des houlettes garnies de fleurs, chantant des couplets à la reine de la fête qui n'est rien moins que belle, quoique la chanson la proclame la plus jolie et la plus fraîche. Une pluie beaucoup plus fraîche encore est venue déranger ces beaux projets ; adieu, bergères ! adieu, fêtes champêtres I Les voilà renfermées dans un salon fort étroit, jouant sans doute à 1 écarté ; quel mécompte !
Quant à moi, chère Lélé. je me suis débarrassée d'une invitation ; ma sœur est soutfrante, je n'ai pas le cœur au plaisir, j'en trouve un bien plus doux à causer avec vous, et vous dire que jamais vous n'aurez d'amie plus tendre que Gorcor.
A Mademoiselle Elise de Raijnaud, à Saint-Pons.
[Gaïx, ... juin 1826.]
Comment, ma tendre cousine, pas un embroché ? maisc'est admirable ! tu avais sans doute armé ton cœur de pied en cap ; comment, pas un seul, je n'en reviens pas ! Te voilà donc avec la paix du cœur, ce qui vaut bien, je crois, toutes les brochettes du monde (1). Lisbine M., ne peut en dire autant ; elle est aujourd'hui plus folle
(1) Brochettes de cœurs.
que jamais, après avoir passé deux ans sans regarder personne, pas même sa sœur, sans prononcer une seule parole, sans sortir de sa chambre excepté pour aller à l'église, où elle restait ({uatre heures dans la même position, avec un énorme livre d'heures qu'elle commençait à la préface et n'abandonnait qu'à la dernière ligne de la table.
Tout à coup, elle se réveille de cette espèce de léthargie, raconte à son père qu'elle est guérie, qu'elle veut s'occuper du ménage. Son père, transporté, lui contîe cent écus qu'elle enqDloie aussitôt à acheter des fleurs et des parures, et à courir les grands chemins pour chercher un mari .
L'autre jour, elle alla prendre un petit enfant à M'"® Combes, et, dans une toilette in fiocco, grimpa sur la corniche de Notre-Dame de la Plate ; un jeune vicaire, qui était alors presque seul dans l'église, voulant, sans doute dans un moment d'extase, lever les veux au ciel, aperçut à la voûte une belle dame qui battait des entrechats, tenant un enfant dans ses bras. Il crut apparemment avoir une vision, mais enfin, reconnaissant la pauvre Lisbine, il eut une frayeur épouvantable. Il tâcha pourtant de la calmer un peu :
— Fort bien, Mademoiselle, fort bien, lui cria-t-il, doucement ! A présent essayez de descendre.
— Oh ! Monsieur, je voudrais essayer de faire le saut périlleux, mais cet enfant m'embarrasse.
En disant cela, elle avançait son pied sur le bord de la corniche et mesurait la distance ; tu comprends combien cet abbé devait être à son aise. Enfin, à force de prières, il la fit dégringoler. Depuis ce temps on l'enferme, mais
T80 CORALY DE GAIX
elle ne perd pas son temps, elle se coitl'e et s'habille en turc, disant qu'elle est secrétaire d'un certain général grec dont je ne nie rappelle pas le nom. Elle se met à la fenêtre avec cet équipage, et quelquefois se met à prêcher d'une manière si éloquente qu'il y avait, m'a-t-on dit, l'autre jour, plus de cent personnes, dans la rue, qui l'écoutaient. Je ne finirais pas si je voulais te citer tout ce que 1 on raconte d'elle, c est vraiment une pitié. Que la raison est une belle chose !
Adieu, ma bonne cousine, il me tarde bien de t embrasser ; Justine m'a montré la jolie lettre de Clémence, j'v ai rencontré un petit souvenir pour nous dont je suis bien touchée. Parle quelquefois de moi à ces charmantes amies et reçois un baiser bien tendre de Corcor.
A la même, à Saint-Pons.
Gaïx, le 15 juin [1826.]
Enfin, chère Elise, me voilà debout avec l'espérance de te revoir encore. Ta charmante lettre me divertit bien, quoique je fusse alors bien souffrante; mais je crus un instant que tu étais au chevet de mon lit, me racontant toutes vos excursions ; cette illusion me fit plaisir. Je me suis crue un moment fort malade et j'avais la folie de regretter la vie! moi qui précisément, l'avant-veille, avait fait là-dessus des réflexions sérieuses qui m'avaient convaincue que je ne pourrais jamais trouver le bonheur sur
la terre ; car il m'arriva une chose, fort simple pourtant, mais qui me lit bien réiléchir.
Après une visite à Lastours où j'étais allée en compagnie de mon frère, nous nous arrêtâmes au retour à Castres où une petite all'aire m'obligea d'aller à l'hôpital. Je trouvai les bonnes sœurs après leur souper, dans une grande cour, sous un acacia énorme où mille oiseaux chantaient leurs plus beaux airs. Les unes tricotaient, les autres causaient avec de vieilles femmes, les plus jeunes allaient et venaient, le bonheur et la joie se peignaient sur leur visage.
En m'aperyevant, soeur Félicité vint au-devant de moi et me lit asseoir auprès d'elle, La personne qui m'accompagnait expliqua le sujet de notre visite. Pendant cette explication, me voilà retombée dans ma rêverie ; voilà donc, me disais-je, des personnes heureuses. Elles ont tout abandonné sur la terre, elles voient tout leur avenir ; occupées du matin au soir, elles ne connaissent ni désirs, ni remords ; rien ne trouble la sérénité de leurs jours. Et moi, qui viens dépasser une journée charmante aux yeux du monde, je suis triste et troublée ; et puis, quelque chose me disait tout bas de rester toujours avec ces anges de la terre et de ne plus revenir dans le monde.
— Qu'avez-vous? me dit sœur Félicité, vous êtes triste,
— Rien, ma sœur, lui répondis-je, et je ils un effort pour retenir mes larmes.
Alors arriva une jeune sœur, l'air préoccupé, qui nous fit, en passant, une petite révérence :
— Vous voilà avec un air bien sérieux, sœur Elisa-
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beth. qu'avez-Yous donc ? lui demanda sœur Félicité.
— C est que mon pauvre vieux Guillaume n'a point voulu manger sa soupe, je crains qu il ne soit malade.
— C est. peut-être, un moment d'humeur.
— Oh non, ma sœur, je crois qu'il est souffrant, et cela m'afflige.
En disant cela, elle disparut. Elle fut remplacée par une autre, plus jeune encore, qui passait loin de nous. Sœur Félicité l'aperçut ;
— Joséphine, approchez, lui dit-elle.
— Ah 1 ma sœur, je viens de préparer des remèdes, je me suis abîmée, je ne puis paraître devant ces dames.
— Peu importe, ces dames vous excuseront.
Elle s'approcha en effet, comme faisant un acte d'obéissance, l'air timide, les yeux baissés, elle nous salua et se plaça debout derrière la supérieure. J'eus le temps de la regarder à mon aise et j'aperçus, sous la large cornette, les plus beaux yeux noirs que j'aie jamais vus, une peau éclatante de fraîcheur, une bouche qui ressemblait à une rose entrouverte.
— Vous êtes bien jeune, ma sœur, lui dis-je; j'avais grande envie d'ajouter : et bien jolie ; mais son air de candeur et de modestie m'en imposèrent.
— Oui, Madame, me dit-elle, et pourtant je suis ici depuis plusieurs années.
Après quelques instants, sœur Félicité lui dit :
— Vous pouvez allez rejoindre vos compagnes.
Elle n'attendit pas davantage et s'en fut ;\ toute course, comme soulagée d'un grand poids.
Quel ennui ! chère Elise, mon récit est interrompu
par larrivée de M""' de Jug-e et de toute sa famille. Après un instant de conversation dans le salon, tout ce beau monde va à la promenade, Henriette sétant chargée de 1 ainée et Mathilde de la seconde. En ma qualité de convalescente, je me suis dispensée de les accompagner et je suis venue vite, pendant ce temps, continuer notre causerie.
A propos d'Henriette, je te dirai qu'aujourd'hui est le jour de sa fête. Hier au soir, à la partie de reversi, Mathilde lui otfrit un gros bouquet de roses, au nom de tous les habitants de Gai x. Lorsqu'elle fut se coucher, elle trouva son lit orné de guirlandes et couvert de fleurs; c'était l'œuvre de tous les domestiques qui, ayant voulu fêter leur jeune maîtresse, lui avaient secrètement préparé ces couronnes moins jolies et moins fraîches qu'elle. Comme les odeurs sont malsaines, nous allions enlever ces guirlandes ; mais elle ne voulut pas : « Non, non, dit-elle, cela me fait trop de plaisir pour me faire du mal. »
Hier au soir, nous avons été courir les bois pour ramasser des champignons : cette cueillette nous a fort amusées. Mathilde, à qui Ton avait raconté l'histoire de Robinson, s'est éloignée par mégarde de quelques pas et un arbre nous cacha à sa vue. La voilà qui se croit égarée dans une île déserte et qui se met à crier de toute la force de ses poumons. Nous accourons très etl'ravées, mais Mathilde, enchantée de revoir des humains, a essuyé ses pleurs et a repris gaîment son chemin.
Elle a versé aujourd'hui un torrent de larmes parce qu'Abraham avait chassé Agar et qu'il avait failli immoler Isaac ; je crois qu'elle déteste franchement ce
saint homme. Sa sensibilité s'attache à tout ce qui l'entoure, jusqu'à un petit oiseau que nous avions laissé à Gaïx. l'hiver dernier, pendant notre séjour à Castres, et qui lui fut un grand sujet de larmes, parce qu'il n'entendait pas le patois et que la femme du jardinier, chargée de le soigner, ne sachant pas le français, ils ne pourraient pas se comprendre.
J'entends du bruit, chère Elise, je crois que la promenade est finie ; il faut aller encore s'ennuyer de bonne grâce. Adieu, à demain.
Du dimanche, à quatre heures.
Que je suis contente, chère Elise ! Quelle charmante demi-heure je viens de passer 1 devine qui vient de partir, devine, si tu peux, qui je viens d'embrasser? M""" de Saint-^Iartin et Louise qui arrivent de Sorèze. Ce moment de plaisir a été bien court, mais enfin je les ai vues, et j'ai trouvé cette bonne Louise mieux en apparence que je ne l'avais laissée.
Tout ceci me fait oublier l'histoire de l'hôpital qu'heureusement je n'ai pas achevé de te conter. La fin de ma narration m'aurait valu, peut-être, un sermon de ta part. J'étais d'ailleurs dans un moment de tristesse et je ne t'aurais pas épargné, sans doute, les réflexions lugubres. Restons-en donc au riant souvenir de la jolie sœur et parlons d'autre chose.
On m'a conté un joli trait d'Auguste, ce qui, de sa part, ne surprendra personne. Dans l'un de ses derniers voyages à Toulouse, étant à table d'hôte, il s'égaya un peu sur le compte des gens de robe. Ce discours déplut
LETTRES. DEUXIEME SIBIE 185-
à un magistrat qui en demanda raison. L un et l'autre se rendent au lieu indiqué, les témoins chargent et olfrent les pistolets, l'adversaire tire le premier et manque son coup. Auguste dit que c'est à refaire, qu'il ne tirera pas. Le magistrat accepte, tire de nouveau ; le pistolet fait encore long feu. Auguste persiste, dit qu'il ne veut pas abuser du malheur de son adversaire, qu'il attend une troisième tentative. L arme est de nouveau braquée au cerveau du pauvre cousin qui reste immobile, mais le pistolet ne voulut jamais partir.
Certes, alors, le magistrat, touché de tant de grandeur d'àme, jeta son arme, courut se jeter au cou d'Auguste et lui dit que tant de générosité et de courage le touchait vivement, qu il ne voulait pas devenir un assasin. qu'il avouait qu'il avait eu tort, et qu'il serait heureux de trouver un ami dans celui qu'il regardait, le moment d'avant, comme son ennemi. Auguste lui tendit la main ; ils s'en retournèrent fort contents l'un de l'autre. Cette histoire, racontée par les témoins, a fait beaucoup de bruit à Toulouse. Auguste, comme tu le penses, ne nous en a pas dit un mot, mais, en fait de délicatesse et de beaux .sentiments, rien ne m'étonne ra de sa part.
Lundi.
Que n'étais-tu avec moi. chère Elise, lorsque nous allâmes visiter, au commencement de ce mois, un pavsage bien sauvage et des sites enchanteurs ! Nous ne connaissions pas le Rocher tremblant qui attire tant de
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curieux dans le Sidobre (1), et ma mère a voulu nous donner le plaisir de le voir. Nous montâmes en voiture avec un vent assez frais ; le temps était sombre, la journée superbe. Nous passons par un joli chemin ])ordé de violettes, nous traversons une prairie couverte de troupeaux. Enfin, ayant laissé notre équipage à Lézert. nous arrivons pédestrement au bout de notre course.
Mon Dieu, quelle vue ! d'énormes rochers entassés, au travers desquels coule une rivière qu'on n'aperçoit pas. mais qui fait le bruit d'un tonnerre lointain; l'on •croirait vraiment que Dieu n'a pas débrouillé cette partie du chaos. Tout en cheminant au bord des précipices, nous rencontrâmes un enfant qui offrit très gracieusement de nous conduire. Nous acceptâmes son offre et nous suivîmes notre jeune guide qui marchait gaîment devant nous. Il nous fît grimpera pic jusqu'à un endroit où les chèvres ont de la peine à se tenir. Nous nous suspendions comme des lianes ou des nids d'hirondelle. « Mon Dieu, mon enfant I nous ne pouvons pas passer par là ! — Oh ! mam'selle, mon troupeau y passe bien ! » et il sautait légèrement en sifflant un air champêtre. Nous le suivions clopin-clopant, et moi surtout, m'attachant de temps en temps à la robe de Marie, au risque de la faire dégringoler avec moi.
Arrivés dans un endroit très escarpé, nous entrons dans une grotte où nos bons paysans racontent que saint Dominique a habité ; ils montrent avec beaucoup de respect la chaire dans laquelle il prêcha, une lampe atta-
(1) Plateau granitique entre l'Agout et la Durenque, dans le voisinage de Castres
LETTRES. DEUXIÈME SÉKIE 187
chée à la voûte, et puis encoi*e un bénitier. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on ne peut pas séparer la vue de ces déserts d'avec la pensée de Dieu, et ces pauvres gens, qui ont senti cela sans pouvoir le comprendre, ont tout de suite rempli ces lieux des apparitions d'un personnage mystérieux descendu du ciel.
En sortant de la grotte, nous recommençâmes à grimper, et nous aperçûmes, au bord du sommet, un énorme rocher qu'un léger elïort ébranle ; c'est vraiment très curieux. Nos compagnons d'excursion prétendirent que c'était, sans doute, quehjue monument druidique ; pour moi, je n'ai su voir dans tout cela que le doigt de Dieu.
Il est onze heures du soir, chère Elise, et je ne veux pas me coucher sans te dire adieu. La visite de Louise m'a valu comme le remède le plus efficace ; me voilà guérie depuis que je l'ai vue.
Il fait un temps superbe, je regarde la lune en pensant à toi ; c'est presque à sa clarté que je t'écris. Je te mande cela, afin que, de ton côté, tu n'oublies pas cette petite machine de sentiment. Je te parlerai demain des allants et des venants ; pour ce soir je me contenterai de t'embrasser bien serré et de te quitter à regret pour aller dormir. Sois assez aimable pour venir embellir mes songes, puisque tu ne veux pas venir en réalité ; cependant ma convalescence aurait grand besoin de toi.
Mardi.
A propos, chère Elise, j'oubliais de te l'aire compliment sur ton niarrainage ; ce M. Fontepaisse a eu une drôle d'idée. J'attends des détails sur le baptême, et je
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ne doute pas que tu ne reçoives un beau cadeaa du parrain ; Raynaud connaît trop bien les devoirs des chevaliers pour ne pas remplir cette formalité, sans compter le grand bouquet de fleurs artificielles et le large ruban. Quel plaisir tu vas avoir à t'entendre appeler Minine (1} par ce gros Manuel !
Prends garde qu'il ne tadvienne ce qui arriva à maman qui, à l'âge de trois ans, avait tenu im petit garçon sur les fonts baptismaux. Elle avait entièrement oublié cet intéressant filleul, lorsqu'au bout de vingt ans, se trouvant au vieux château de Gaïx, au milieu d un cercle brillant qui admirait sa beauté et ses grâces, la porte s'ouvre, un gros paysan paraît, saute au cou de ma mère, en criant : « Bonjour, minine ! » Chacun avait, comme tu penses, grande envie de rire, et ma mère, un peu honteuse, ne pouvait jamais se débarrasser de ces bras robustes. Enfin le paysan explique cet élan de tendresse et ma mère se rappela qu en ellet, autrefois, elle avait été marraine. Elle rit la première de cette petite aventure qui égaya beaucoup la société.
Du mardi soir.
Je viens de recevoir ta bonne et charmante lettre, ma chère cousine, et je ne veux pas me coucher sans te remercier de ton intéressante histoire. Cette épître m'a surprise au milieu des arts, c'est-à-dire entre le dessin, la musique et la poésie. Nous avons eu du monde toute la journée, et, pour faire passer le temps à nos hôtes, nous
(1) En français : marraine.
avons mis en jeu tous nos petits moyens. Cependant, en recevant ta lettre, j'ai tout abandonné pour me réfugier avec toi dans un petit coin, où j'ai lu avec intérêt tout ce que tu me mandes. Mais tu m'as fait une malice digne de toi : tu m'as mis la puce à l'oreille au sujet de ton frère, et puis tu m"as laissée là; j'espère que Raynaud ne sera pas aussi méchant (|ue toi, et qu'il aura pitié de ma curiosité.
Nous avons eu, ces jours-ci, la charmante M'"" de Lestiés, en noir de pied en cap, ce qui lui va à merveille. Les dames de ^'illeneuve sont aussi venues nous voir dans une toilette des plus pompeuses : c'étaient des chapeaux de crêpe blanc couverts de fleurs, c'étaient des robes superbes, des canezous de mousseline brodée, des bracelets à n'en plus finir. Avec tout cela, elles étaient cliarmantes, Octavie surtout. Je trouve que la simplicité sied mieux à Léontine ; cette chère amie est encore venue hier nous faire ses adieux, elle part après demain pour Saint-Sauveur. Puisse-t-elle nous revenir fraîche et bien portante !
M. Azaïs. de Labruguière, frère du tragique Lisou (1) que tu connais, était un de nos hôtes que nous avons charmés par des vers et des romances. Il avait été à Toulouse pendant le temps du jubilé et nous disait que l'abbé Gayon faisait florès parmi les militaires ; il nous parla surtout d'un soldat qui disait fort drôlement dans son langage énergique : « Ce f... missionnaire m a porté une
(1) Lisou Azaïs, qui, durant la Révolution, avait comploté avec le baron de Gaïx pour rétablir la monarchie.
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botte qui m'a été droit au cœur; aussi je veux aller le voir dans sa guérite. »
En etîet, il s'achemina vers le confessionnal où il raconta toute sa vie avec de grands sentiments de douleur.
— Etes-vous bien repentant, lui dit le prêtre, de tout ce que vous avez fait?
— Oh ! diablement oui, lui répondit l'humble pénitent.
— Hé bien ! revenez un tel jour.
Le jour indiqué se passe, le soldat ne revient pas. Enfin, au bout d'un certain temps, il se présente de nouveau.
— Qu'avez-vous donc fait, lui dit le Père, pourquoi n'êtes-vous pas revenu?
— Oh, c'est qu'il m'est arrivé une petite aventure qui m'en a empêché.
— Qu'est-ce donc ?
— Oh, ce n'est rien.
— Mais le soin de votre âme doit passer avant tout.
— Oui bien, mon Père ; c'est que. voyez-vous, j'avais acheté une petite bonne A^ierge, pour me préparer un peu mieux. Je l'avais mise sous mon chevet et mon compagnon de chambre me dit : « Hé bien \ tu es devenu capucin, donc? — Et moi je lui dis : Qu'appelles-tu capucin ! morbleu ! viens sur le terrain, je te ferai voir ! » D'ailleurs, il s'était moqué de la bonne Mère de Dieu, et moi, voyez-vous bien, je ne sais pas soutl'rir cela; il vint sur le terrain et je l'étendis par terre.
— Comment, vous l'avez tué ?
— Oh! j'en réponds, morbleu, il n'en reviendra pas ;
LETTRES. DELXIÈME SERIE 191
insulter comme ça la bonne Mère de Dieu, le coquin !
— Mais vous n'êtes pas fâché de ce qu^ vous avez fait ?
— Non. parbleu, mon Père ; si l'on insultait mon Roi, je le vengerais ; à plus forte raison la bonne Vierge. Oui, certes, un sabre est tout prêt ; qu un autre recommence, s'il ose !
Enfin, le missionnaire ne put pas lui faire comprendre qu'il avait eu tort.
J'aime ce trait ; quoique blâmable sur un point, il me paraît bien français. Bonne nuit, chère Elise.
A la même.
Gaïx, ce 22 juillet 1826.
Oh, la drôle de figure 1 quelle physionomie bouffonne î" le nez au vent, la bouche ouverte, les bras pendants ; je ne puis encore m'empêcher de rire en songeant à cette singulière tournure. C'est pourtant un admirateur d'Henriette, qui arrive tous les dimanches aux offices de la paroisse et qui ne manque jamais de sortir de l'église avec quelqu'un de ma famille afin de voir à son aise celle qu'il trouve si jolie. Mais nous lui faisons ordinairement la malice de prendre un autre chemin ; nous venons encore de lui jouer ce tour et nous nous sommes fort diverties à le voir tristement s'acheminer vers sa demeure. Te rappelles-tu cette petite habitation derrière le vieux château, sur une hauteur? C'est là le séjour de ce papillon séduisant.
192 CORALY DE GAIX
Elise, je ne suis pas sage ! je nie laisse toujours entraîner, d'autant mieux que ce pauvre garçon n'est peutêtre pas aussi ridicule que je le dis. Je devrais -arracher cette page de mon journal, mais je la laisse, afin de te montrer que je n'ai pas fait un pas en avant: j'ai beau me gronder tous les jours, je suis constammentla même, et pourtant, qui n'avance pas recule. Elise, prie Dieu pour moi.
Nous avons vu hier Justine : elle m'a dit quelle partait pour Saint- Pons à cause de la première communion de sa steur. Cette cérémonie doit toccuper beaucoup ; je te vois d'ici au milieu d'une fourmilière de petites filles, les excitant à la contrition, leur débitant les discours les plus pathétiques et leur faisant verser d'abondantes larmes. Je voudrais bien pouvoir me mettre au nombre de tes auditeurs et j'aurais été bien heureuse de me trouver à Saint- Pons le jour de cette touchante cérémonie.
Du dimanche soir.
Nous avons reçu une lettre d'Auguste, remplie de folies, où il tempête contre ce qu'il appelle mon excessive dévotion qui. selon lui. m'a rendue malade. Autrefois, ajoute-t-il, nos pères faisaient leur salut tout bonnement ; aujourd'hui, on croit que, pour l'obtenir, il ne s'agit rien moins que de prendre la lune avec les dents. Je serais bien malheureuse, si je ne pouvais le faire qu'à ce prix.
Il raconte ensuite qu'il a vu à Paris un mauvais libelle qui accuse les dames du faubourg Saint-Germain de n'avoir pas eu une conduite très édifiante avant la Révolution. Cette date les a indignées ; elles ont demandé
justice. On va jusqu'à dire qu'elles impriment un mémoire justilicatif poiu" prouver (pie leurs erreurs ne «latent pas de si loin, mais Auguste prétend qu'elles ne trouveront personne assez humble pour signer les attestations qu'elles veulent mettre à l'appui.
Après avoir bien ri de ces folies, une seconde lettre nous fut apportée, qui renfermait des larmes ; c'était une lettre déchirante de M""' de Pardeilhan (1) qui nous annonçait la mort de son fils. Ainsi va le monde, les uns pleurent, les autres se réjouissent, et j'ai trouvé des larmes dans mes yeux lorsque le rire était encore sur mes lèvres.
Du lundi soir.
Aujourd'hui grand extra, la belle de nos contrées a abandonné ses poules et ses œufs pour venir nous voir ; tu sais déjà de qui je veux parler. Oui, ma chère, Hombeline est venue nous voir et elle a été charmante, d'autant plus qu'elle m'a chargée pour toi de mille choses aimables ; elle m'a fait courir comme un basque, j'en suis un peu fatiguée, mais il me reste le souvenir d'une journée fort agréable.
Du mardi.
Je n'en puis plus ! je suis harassée de fatigue et de monde 1 il me tarde bien de pouvoir rentrer en moimême, j'ai grand besoin de solitude. Ce matin, à neuf
(1) Louise de Saint-Martin, devenue M™^ du Treilh de Pardeilhan.
194 CORALV DE GAIX
heures, maman, Marie, Henriette et moi, montées sur des ànesses, avons été voir le lieu le plus joli, le plus frais, le plus sauvage, le plus romantique cpie je connaisse. Dans ce moment-ci, mon esprit et mon cœur ont l^esoin de réflexion ; j'aurais voulu demeurer ermite dans ce joli désert avec mon chapelet et un livre d'Evangiles. Mais l'heure du départ sonna, il fallut reprendre le chemin de ses pénates : nous n'arrivâmes au château qu'après une heure du soir.
Nous y trouvâmes Henri de Lastours qui nous attendait avec Amédée Mahusiés dans la rotonde, en carambolant de tout son cœur. 11 nous dit que sa sœur et sa cousine nous attendaient à Brenas qui n'est qu'à une demi-lieue d'ici et qu il aurait l'honneur de nous servir de chevalier ; il ajouta qu'un homme de beaucoup d'esprit, M. l'abbé d'Huteau. accompagnait ces dames. Nous dînâmes en toute hâte et partîmes : pendant que ces messieurs faisaient caracoler leurs chevaux à notre portière, je pensais au plaisir de revoir Léontine de Bayne '1) que nous n'avions pas vue depuis deux ans : et puis, j'allais avoir la satisfaction de voir un homme d'esprit, ce cpii est la causa raro dans notre pays.
Arrivées à la ferme, nous ne trouvons personne, ces dames couraient les champs. Cependant, à travers la prairie, nous vîmes courir à nous Hombeline et Léontine; celle-ci est, sans contredit, une beauté de premier ordre ; des yeux magnifiques, un nez à la grecque, une bouche charmante, c'est ainsi que je me suis toujours représentée la Sainte Merge. Mais sa taille ne répond pas à
(1) Léontine de Bayne, amie d'Eugénie de Guérin.
•sa beauté, il y a cependant tant de douceur dans sa physionomie, qu'en la voyant on ne peut s'empêcher de l'aimer.
Quant à l'homme d'esprit, ma chère Elise, je suis sans •doute une imbécile, mais je n'ai pas su admirer une seule de ses phrases. Je vouch'ais te citer quelque chose de lui, mais il ne m'est rien resté ({ue je puisse te redire, si non qu'il a crié famine tout le temps. Pendant que nous é'.ions tous armés d'une écuelle de lait, la porte s'ouvre et Victorine Dejean paraît, arrivant de Gaïx où elle ne nous avait pas trouvées. Nous étions, comme tu vois, fort nombreux, mais M. d'Huteau réclamant à cor et à cins le dîner de Lastours, il a fallu se séparer, et me voici, fort contente de retrouver le calme, ma chambre, ma plume et mon journal. Adieu, ma charmante amie, quand je reviens de ce brouhaha, je t'aime encore davantage.
De mercredi.
Les dames de Bonne se sont fait annoncer pour passer la journée ; nous les attendons de pied ferme, ce qui ne m'empêche pas de causer avec toi et de prendre im petit acompte de plaisir. Que te dirai-je, ma chère Elise? rien de bien intéressant, car je suis fort maussade aujourd'hui. Je t'aime beaucoup, c'est une vieille histoire, mais, ce qui est nouveau, c'est que je voudrais pouvoir ne plus t'aimer. Toutes mesalfections sontdevenues des entraves; si j'étais assez heureuse pour les rompre!... mais, hélas ! il me semble que plus j'y travaille et plus le nœud se resserre. Ce qui ne coûte rien ne vaut rien, lime semble
196 CORALV DE GAIX
que Dieu me demande un grand sacrifice, le monde me devient chaque jour plus insupportable, je fais de grands projets, et puis, quand je pense à ma famille, à mes amies, à toi, ma bonne Elise, tout mon courage m'abandonne. Que Dieu fasse de moi ce qu'il lui plaira, je me jette dans les bras de sa Providence, mais je ne veux plus y penser, car ces combats sont affreux. Elise, ne raconte ma faiblesse à personne, mon cœur avait besoin de s'épancher : il a bien fallu te le dire, mais ce nest qu'à toi seule et je ne veux même pas que tu me répondes là-dessus.
On ma dit hier que la pauvre Esther était très malade^ à la suite d'un crachement de sang ; sa sœur, M""^ de Lestiés, est désolée ; elle attend une autre sœur qui est^ dit-on. belle comme le jour et qui ne trouvera peut-être plus Esther. Pauvre enfant 1 elle a fait cet hiver les délices du monde, et l'hiver prochain, on n'y pensera plus, à moins qu'on n'ait besoin dune pianiste pour danser ; alors, dira-t-on peut-être, quel dommage qu'elle soit morte 1
.-1 Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Saint-Sauveur^
Gaïx, 5 août 1826.
\'ous voilà donc bien loin de nous, ma bonne Lélé, au milieu d'un tourbillon qui ne vous fera point, je l'espère, oublier vos amies. Notre voisinage a perdu la moitié de ses charmes, mais l'autre moitié nous reste et nous allons de temps en temps égayer la solitude de votre bonne
DEIXIKMU; SKlili;
sœur. Dimanche, nous eûmes le plaisir de l'embrasser, les heures s'écoulèrent bien vite en parlant de vous, et le moment du départ arriva qu'il nous semblait encore que nous venions d'arriver. Octavie était gaie, bien portante, heureuse de penser que vous vous amusiez ; l'exacte Emilie sacrifia son heure d étude à Henriette, ce qui n'est pas, je elbois, une petite preuve de tendresse; Ludovic chantait à tue-tête, avec une voix superbe, une romance fort tendre, après laquelle il fut se jeter dans le Thoré, A un âge plus avancé, on eut vraiment cru assister à la fin d'un roman, mais la romance ne s'adressait à personne et le saut périlleux était tout bonnement pour apprendre à nager.
Votre excellent père avait été voir ses amis de Gaïx et les inviter, avec sa grâce ordinaire, à aller célébrer Saint- Laurent (1), ce qui ne sera pour nous qu'une demi-fête, puisque vous n'y serez pas ; d'autant mieux rpie mon courage avait besoin d'être stimulé par le vôtre, car il est question d'une bombe qui doit partir avec beaucoup de bruit ; vous comprenez d'après cela que je prierai le grave Antoine de me cacher dans le lieu le plus reculé du château, et là je demanderai à votre patron, courage pour moi, bonheur et santé pour vous.
Je voudrais bien avoir à vous conter quelque chose d'intéressant, mais Castres est triste et maussade, nos jours sont uniformes et rapides, je lis, j'écris, je travaille, je rétléchis beaucoup sur la vie religieuse qui me plaît, sur le monde qui m'ennuie, sur ma famille que j'aime alors plus (jue jamais, sur mes amies, sur vous,
(1) Patron de l'église d'IIauterivc.
198 CORALY DE GAIX
ma chère Léontine, qui ajoutez aux liens que je ne saurai jamais rompre. Toute occupée de ces pensées, je machemiuai l'autre jour vers Lastours où nous trouvâmes beaucoup de monde, entr'autres le merveilleux M. de Foucaud. qui fut tout surpris de m entendre appeler Corcor :
— Comment, Mademoiselle, me dit-il. en taisant un calembour, vous avez deux cœurs?
Surprise de cette question :
— Hélas I lui réprmdis-je avec précipitation, un seul me suffit bien !
Etonné du ton avec lequel jai prononcé ces mots:
— Comment donc, me dit-il, mais voilà un demi-aveu. Ah. Lélé. que je fus honteuse ! je lui assurai que ma
phrase avait une physionomie bien trompeuse, si elle laissait entendre ce qu'il supposait, et je changeai aussitôt de sujet de conversation. Voilà ce que me vaut mon étourderie : je crois toujours causer avec mes amies. A cette distraction s'en joignirent beaucoup d'autres tout aussi singulières qui durent me faire juger bien drôlement par M. de Foucaud, que je voyais à peu près pour la première fois. Enfin, la journée passa vite, M"'^ de Lastours et Hombeline furent charmantes, Henri fit beaucoup de frais d'amabilité, et Léon de Bonne, veuf ce jourlà. fut d'une gaité remarquable.
Parlant d'Henri, vous trouverez tout simple que je pense à ses chiens qui, l'autre jour, jouèrent une scène assez drôle. Vous savez que son plus grand plaisir est d'en être entouré, et qu alors il se met à chanter, où plutôt à psalmodier un air lamentable qui fait hurler ces pauvres animaux pendant des heures entières. S ache-
LETTRES. DELXIÈME SERIE 199
minant vers Brenas avec son équipage de chasse, il fut broncher contre le convoi d'un juge qui défdait avec beaucoup de pompe à travers les rues de Castres. Alors la meute, croyant reconnaître sans doute les chants du maître, se jette à travers le cortège en poussant des aboiements épouvantables, et se met bravement à lancer le tribunal qui suivait en grand costume, comme si c'eut été un lièvre dans les bois. Ces messieurs, effrayés, perdent leur gravité, enfoncent leur toque, retroussent leurs longues robes, et les voilà courant à toutes jambes, les uns d'un côté, les autres de l'autre. Aux aboiements des chiens se mêlaient le rire des spectateurs, les chants des prêtres, et les sifflements du pauvre Henri, qui ne parvint qu'avec beaucoup de peine à ramener sa meute dispersée. Fort fâché de ce désordre, il reprit humblement son chemin, tandis que les juges, essoutHés, reprenaient celui du cimetière.
Octavie a dû sans doute vous parler de la mort de cette pauvre Esther, qui fut bien prompte et bien frappante. Le dimanche d'avant, jolie comme un cœur dans une parure charmante, huit jours après, dans le tombeau ! Nous apprîmes sa mort au retour de Lastours où nous avions passé une journée fort gaie ; ainsi va le monde, les uns pleurent, les autres se réjouissent. Adieu, ma bonne Léontine, il me tarde d'avoir de vos nouvelles, je veux de longs détails, faites-moi faire connaissance avec tous vos entours ; soignez- vous bien, amusez- vous, pensez à moi et surtout revenez bien portante. Adieu, croyez que vous n'aurez jamais d'amie plus tendre ni plus sincère que
Cor AL Y DE Gaïx .
•200 CORAI.Y DE GAIX
A Mademoiselle Elise de Raynaiid, à Saint-Pons.
[Gaïx, ... août 1826.]
Je suis toute bouleversée, ma bonne Elise, mon cœur est serré, et pourtant j'arrive dune fête où l'on a été fort gai, où j'ai vu beaucoup de monde, où j'ai ri de bon cœur ; mais, au retour, j'ai appris la mort de cette pauvre Esther. ce qui m'a bien frappée, je t'assure, quoiqu'on dût s"a' attendre. Elle était si jeune I si intéressante ! et puis les malheurs de ce genre réveillent en moi un souvenir si déchirant !
Dimanche, Esther, qui était toujours habillée de laine de pied en cap, parut sur la promenade dans une toilette charmante : elle avait remplacé sa chemise de laine par une robe de mousseline blanche et un canezou des plus élégants qui laissait apercevoir une poitrine et des bras d'albâtre. Une ceinture rose et un chapeau blanc doublé de rose, placé sur Foreille, complétaient ce joli costume; son petit minois était charmant là-dessous. Il faisait un froid assez vif. sa sœur l'engagea plusieurs fois à remettre son chàle : mais on la regardait, on la trouvait jolie, elle était heureuse de paraître une fois dans tout son éclat, elle résista à toutes les instances qui lui furent faites, disant qu'elle étouil'ait, quelle ne sentait pas le froid ; enfin, elle prit le coup de la mort, et aujourd'hui sa parure est un linceul.
Elle avait demandé, le matin, son confesseur et reçu tous les sacrements avec une parfaite connaissance ; le
DEUXIKME SERIE
jour où elle tomba malade, elle lut toute la journée l'Evang'ile médité. Elle avait une grande candeur, Ijeaucoup d'innocence, mais ne possédait aucune instruction religieuse. Sous l'empire des illusions de son âge, elle cherchait à s'étourdir sur son état, aimait le monde, les plaisirs, allait au spectacle pour se distraire. Si elle eut tourné son cœur d'un autre côté, qu'elle eut été plus heureuse ! mais à dix-sept ans, jolie, admirée, l'avenir paraît si beau ! il est si ditïicile de ne pas s'attacher à la vie ! Enfin, au milieu de ce tourbillon, sa conduite était pure, et je pense bien qu'elle ne voudrait pas maintenant retourner sur la terre. En attendant, récitons pour elle un Deprofnndis.
Que te dirai -je encore, ma chère Elise? ah! rien ce soir ; je n'ai plus que des plaisirs à te conter et je n'en ai vraiment pas le courage.
Samedi.
Rien de nouveau aujourd'hui ; j'ai travaillé toute la journée à un modeste bas de coton, mes sœurs m'ont battue au billard, j'ai tout perdu au reversi ; une promenade solitaire et les Confessions de saint Augustin, que j'ai beaucoup lues, ont employé le reste du jour. Cette lecture m'a transportée ; quelle tète bouillante 1 quel cœur si tendre ! son àme aussi était orageuse comme l'océan, mais qu'il a bien su y rétablir le calme 1 Ma chère Elise, j'ai bien pensé à toi et j'ai rencontré plusieurs passages qui te ressemblaient, plusieurs traits qui pouvaient t'être appliqués. Mais ils se rapportaient bien plus encore à Auguste ; si ces deux personnages s'étaient
202 CORALV DE GAIX
rencontrés ensemble sur la terre, ils auraient été bien bons amis.
Je me suis réconciliée avec l'esprit de M. d'Huteau, je l'ai vu rassasié et ^e l'ai trouvé aimable ; jai eu avec lui une longue conversation après laquelle il a été raconter à tout le monde que j'avais beaucoup d'esprit. Je me suis fait cette réputation à peu de frais, car je n'ai prononcé que trois mots et me suis contentée de 1 écouter le reste du temps.
Le curé de Gaïx, qui a administré Esther, m'a dit qu'il avait cru voir un ange ; lorsqu'il entra, elle ouvrit ses grands yeux bleus, le regarda avec douceur, se confessa avec toute sa présence d'esprit, reçut son Dieu dans le plus grand recueillement, baissa la tête, tomba dans l'agonie, et mourut ou plutôt s'endormit. Le peuple a été la voir, chacun s'en retournait en disant : « Qu'elle est belle ! » On avait posé sur sa tête une couronne de roses blanches, un rosaire était passé à son bras, ses mains d albâtre tenaient un livre rouge qui était son livre d'heures ; on lui avait mis aussi sa robe blanche ; on l'eut prise pour l'innocence endormie.
M'"® de Lestiés a presque perdu la tête, elle va dans ses immenses appartements en criant : « Esther ! ma sœur ! tu ne me réponds plus I dis au bon Dieu de te laisser venir un petit moment, afin que je te voie encore ! » Elle pleure ensuite à torrents, puis ne verse plus une larme. Sa douleur est alfreuse, mais elle ne sera pas longue, car son caractère est trop vif et trop léger pour que cet état puisse durer.
Je te quitte, chère Elise, car il est près de minuit ; je crains que tu ne saches pas déchiffrer cette page, mais
je te prie de savoir lire que je t'aime de tout mon' cœur. -
Dimanche.
Aujourd'hui est pour moi une journée de contradic— tions. Je voulais aller à Castres pour régler certaines atfaires pressantes ; au lieu de cela, il m'a fallu subir beaucoup de chaleur pour aller à la messe, beaucoup detons faux dont les chantres ont gratifié mes oreilles et beaucoup de grimaces de M""" Fricasse. qui chantait le Credo dans la perfection ; sans compter le petit ménestrel de chaque dimanche qui n'a pas manqué de se rendre, selon sa coutume, à rolKce afin de remporter dans sa cabane solitaire de doux souvenirs pour le reste de la semaine. Ajoute à cela un prône à toute une paroisse endormie, un chapelet si bien bredouillé cp^i'on. n'entend jamais que les mots ainsi soit -il, un office chanté si vite qu'on en perd la respiration, la légèreté de mon esprit brochant sur le tout, et tu auras une juste idée de la ferveur de ton amie.
Tandis que toi, mon Elise, as dû être aujourd'hui bien touchée, bien pénétrée, bien fervente ; je te vois d'ici,, pieds et poings liés, en très plécs clins un banc ( Ij. comme dit ta mère, avec trois ou quatre livres, t'époumonant, suant à grosses goultes, ou bien ramassant peut-être les ileurs que te jette le prédicateur et dont tu fais ensuite de si jolis bouquets. J'espère que la cérémonie d'aujourilhui me vaudra de toi une longue page.
Ma bonne Elise, tu es vraiment trop patiente de lire
(1) Pliée en trois dans un banc.
204 CORALY DE G.VIX
Àun bout à raiiti'e toutes mes rapsodies, mais ton long silence me fait craindre que tu me trouves trop bavarde et que ce ne soit une leçon de ta part. Je vais donc en profiter jDOur finir cette longue lettre, cependant j'ai besoin de te dire tout cela, mon cœur est plein, mon esprit vide, et tu es, après ma famille, ce que j'aime le plus au monde ; j'ai aussi besoin d'un petit retour. Adieu, Elise, aime-moi, je t'en prie ; j'attendrai une lettre de toi pour t'écrire encore.
A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Haiiterive
[Castres,] 20 janvier 1827.
Enfin, vous voilà de retour, ma bonne Lélé ; je vous assure qu'il me tarde bien de aous voir, de vous embrasser : j'espère que Toulouse ne vous aura pas fait oublier Castres, et que Corcor vous est toujours aussi chère. Nous eûmes l'autre jour un grand plaisir à voir Octavie, nous la trouvâmes fraîche et bien portante ; nous coulâmes à fond votre chapitre, les moments passèrent vite, il fallut se séparer, et qui sait quand nous nous reverrons ? nous sommes à une lieue comme à cent. Donnez-nous de vos nouvelles, si vous ne pouvez venir me voir ; parlez-moi surtout de votre pauvre tante de Palarin qui vous occupe beaucoup. M. de Villeneuve est ici; je ne l'ai vu que de loin, avec sa belle ceinture, à la tête de toutes les autorités. Tous les Castrais en raffolent, mais je connais quelqu'un qui l'aime plus que personne.
(Qu'est devenu votre feu poétique? il n'est bruit ici que de A'os jolis vers, tout le monde m'en parle. Je ne sais qui vous a trahie, mais vos amies ne sont pas fâchées de A'oir divulguer ce petit secret. Quant à moi. j'en suis toujours au même point : mon héros est toujours sous l'arbre, •attendant l'aurore. Apollon me boude décidément, mais je Aais le bouder à mon tour. Je porterai seulement tous mes soins à bien étudier le portrait de Gabrielle, afin de me calquer sur un si beau modèle et de le rendre ressemblant, sans quoi vous seriez obligée de faire comme ce peintre gascon qui. ayant dessiné un levraut qu'on prenait toujours pour une chèvre, fut obligé décrire au bas : cette chiéhre est im lichrot.
Rien de nouveau ici ; les plaisirs de Castres sont fort calmes. On parlait l^eaucoup de l'arrivée de M. de Guy on (1 j ; je l'attendais pour me dépouiller du vieil homme, car ma sainteté est toujours avec le même habit et la même cravate ; pas du tout, il va partir et nous ne nous convertirons pas. Adieu, ma chère Lélé, mes yeux sont fatigués, ce qui m'empêche de continuer. Je deviens aveugrle et suis furieuse d'avoir cette demi-ressemblance avec le joli petit dieu qui n'aura jamais rien de commun avec moi : heureusement, je ne porte pas de moustaches, sans quoi il rirait bien de mon défi et me jetterait à vos pieds. Trêve de folies, chère Lélé. je vous dirai sérieusement que je vous aime beaucoup, et je vous prie de croire à la vive tendresse de votre meilleure amie.
(1) Un prédicateur.
:206 CORALV DE GAIX
A Mademoiselle Elise de Raynaud, à Saint-Pons.
[Gaïx. .., avril 1827.]
Oui, ma chère Elise, tu l'as deviné, non pas mon se- >cret, au moins, car malgré toute ta pénétration, tu n'en viendras jamais à bout ; mais tu as deviné que ce serait avec quelques échappés de la noce (1) que je ferais mon voyage. En eilet. nous avons trébuché de noce en noce. Notre voiture fut assiégée à la Bastide (2] par un tourbillon de personnes qui traînaient, plutôt qu'elles n'accompagnaient, une énorme dame qu'on jucha toute en pleurs au beau milieu de notre équipage, après qu'elle eut embrassé la foule qui- l'entourait. Elle était suivie d'une autre dame moins vieille, qui monta plus gaiment et s'assit sans façon entre maman et moi, car son mari nous prévint que son épouse ne pouvait pas aller à reculons. ■Lorsque la vieille dame eut fait sa toilette et qu'elle eut essuyé la poussière, les larmes et la trace des baisers qui étiiit restée sur son gros visage, elle nous demanda nos .noms, et nous conta quelle venait de marier, à la Bastide, une de ses nièces habitant Angles, et que ses cuisses lui faisaient grand mal. parce qu'elle avait descendu la .montagne à pied.
Après ce beau préambule, je crois qu'elle s'endormit.
(1) Le mariage de M. Charles de Poumayrac et de Pauline de Xaur, à la Cabarède, dans le voisinage de Saint-Anians-Souit.
(2) Localité située entre Saint-Amans et Saint-Pons.
et nous arrivâmes à la Cabarède où nous fîmes halte sous un arc de triomphe. Il était orné de belles de^àses où je ne pus jamais disting-uer que le mot cœur ; j'augurai de là que c'était très sentimental, et que ^I"^ de Laur serait la plus heureuse femme du monde. Un instant après la portière de la voiture s ouvre et nous voyons paraître le plus tendre des époux, accompagné et suivi de ses nombreux amis ; je remarquai avec plaisir qaun superbe embonpoint pouvait s'accorder avec un sentiment très vif. car M. Charles possède 1 un et l'autre au suprême degré. Nous lui parlâmes de son bonheur ; il était enchanté, et aurait voulu nous faire descendre de Aoiture pour nous montrer sa femme : maman refusa. Alors un jeune homme à long nez offrit sa main à une dame à figure réjouie et les voilà encore dans notre voiture ; tu comprends comme nous devions être à notre aise.
Les adieux se font de part et d'autre, le pr)stillon fait <îlaquer son fouet et nous voilà partis : chemin faisant, connaissance se fit et bien m'en a valu, car l'on me prenait toujours pour ma mère. Enfin la conversation s'entame, l'on parle avec enthousiasme de la société que l'on avait vue chez M. de Poumavrac. Notre beau vo valeur ■débite une sentence contre les airs alfectés : « il faut, disait-il, beaucoup de naturel pour être aimable », et tout en disant cela, il s'arrangeait à son aise, jambe par-ci, jambe par-là, tandis que moi, pauvre malheureuse, je me serrais dans mon petit coin^ afin de ne pas monter à •cheval sur les genoux de ce damoiseau si naturel.
On parla aussi des dames de la fête : j'aurais bien voulu les passer en revue, mais je n'osai pas trop faire de questions. Je nie hasardai pourtant à demander quelques dé-
208 CORALY DE GAIX
tails, je fus curieuse en ton honneur et je commençai par la nouvelle mariée.
— On la dit fort gentille, dis-je bien bas.
— Oui. Mademoiselle, répondit le monsieur d'un air distrait, et il se mit à fredonner un air. Puis il reprit :
— Son frère est un charmant jeune homme, il parle six langues, coiffe les dames mieux que le coiffeur le plushabile et travaille lor à merveille.
A la fin de chaque phrase, il recommençait sa chanson en linterrompant de temps en temps pour dire quelque belle tirade sur la beauté de la campagne.
Enfin, j'entamai la grande question :
— Vous avez vu. Monsieur, les dames de Saint-Martin ?
— Certainement, je les ai vues, elles sont charmantes : il faut avouer que M"'' Clémence a des yeux bien pacificateurs !
A ces mots, j'eus bien de la peine à réprimer un grand éclat de rire.
— Elles ont beaucoup dansé, continua-t-il ; cette réunion était A'raiment très agréable ; l'on est heureux d'avoir un voisinage aussi bien composé ; tra la la la.
Son refrain fut plus long que sa phrase n'avait été courte.
— Et M"*' de Martrin.
— Ah voilà, par exemple, répondit-il avec jDromptitude, une très jolie personne !
Je vis alors que j'avais touché la corde sensible ; j aurais voulu approfondir davantage cet article, mais je ne sais quel événement interrompit notre conversation. Je crois que ce fut une histoire de la grosse dame qui racon-
tait, avec beaucoup de feu. <[ue son fils, s'adits, avait été, s'adits, trouver un missionnaire qui, s'adits, en avait été fort content. A cet éloquent discours, le merveilleux et sa mère riaient sous cape, j avais bonne envie d'en faire autant, mais j'eus honte détourner en ridicule cette bonne femme qui ne pensait quà Dieu, tandis que nous ne nous occupions que des plaisirs du monde.
Lorsqu'elle eut cessé de parler, la conversation changea de face ; on laissa la noce pour s'entretenir des Grecs et des Romains, ce qui fit bâiller et endormir notre vieille compagne. Enfin les ruines du vieux château de Gaïx commencèrent à paraître, et plus rien autre ne me vint à la pensée que le plaisir d'embrasser mes bonnes sœurs et de retrouver mon castel. Adieu, chère Elise, il est déjà tard, mes yeux se ferment et je crois te parler en songe, mais c'est bien au moins un rêve de félicité. Adieu.
A 1(1 nicine, à Toulouse.
[Gaïx,] le 21 juin 1827.
Bravo '. chère Ehse : voilà ce qui s'appelle résister à la tentation ! M"'' Mars est, pour ainsi dire, à ta porte, tu meurs d'envie de la voir, l'on offre de t'y conduire, Ion te presse même, l'on se moque de toi, et tu es ferme comme un rocher 1 et tu bouches tes oreilles de peur d'être séduite 1 et tu ne succombes pas ! Mais voilà qui est admirable ! tu as ajouté un beau diamant à ta couronne, reyoisen mon sincère compliment. Je ne voudrais pas que le
210 CORALY DE GAIX
bois dont je suis faite soit soumis à un feu aussi terrible^ je craindrais trop l'incendie. Tu dois être bien heureuse de cette victoire, et puis de te trouver au milieu de tes bonnes amies qui te dédommagent de toutes les demoiselles Mars du monde .
A la même, à Sainjt-Pons.
[GaLx,] ce lundi [... juillet 1827J
Mais voilà qui est touchant, par exemple I une diligencepasse, mon cœur se met à battre comme s'il devinait ce qu'elle renferme, mes yeux la suivent avec attention ; elle arrive au bout de l'avenue, et un maudit coup de fouet, plus fort encore que de coutume, vient écorcher mon pauvre cœur et mes oreilles ; les chevaux passent sans s'arrêter et avec eux emportent mon espérance et nos douces conversations et mes rêves de plaisir. Oh. Elise, que je suis en colère ! j'aurais voulu être cheval de la diligence, j'aurais si fort rué que l'équipage aurait culbuté ; mes ruades auraient pourtant respecté deux intéressantes voyageuses, mais il leur aurait fallu, bon gré mal gré, s'arrêter à Gaïx, embrasser tous ceux qui les aiment et puis repartir si nous n'avions pu obtenir un plus long séjour. Mais, pas du tout, il a fallu renoncer à cette métamorphose pour demeurer toujours une cousine bien tendre et bien attrapée. Aussi je vais me venger en te condamnant à lire ce bavardage d'un bout à l'autre, et, en dépit de moi, il faut toujours te dire que
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je t'aime et que j'ai eu hier le plaisir de parler de toi à quelqu'un qui nous a reconnues à notre tendresse pour Elise. C'est M. Fournier, un de tes cousins, qui, d'après ce qu on m'a conté, vient d'être baptisé, ce qui a failli me faire prosterner à ses pieds, tant j "enviais sa blanche âme.
As-tu reçu une de mes lettres à Toulouse? Pourquoi donc, Mademoiselle, ne m'avez-vous pas écrit ? Apprenez, que, dorénavant, je veux compter avec vous, et si vous ne répondez pas bientôt une charmante lettre à cette longue paperasse, craignez mon courroux I Je viens, ma chère petite cousine, te demander en grâce une chose que tu ne me refuseras pas, j'en suis sûre. J'ai un grand projet en tête, mais, ne t'ell'raie pas, c'est une bêtise ; je voudrais écrire des souvei\irs de notre enfance que Marie embellira de ses jolies découpures, et puis je ferai relier le tout. Comme je pense que je retrouverai dans notre correspondance plusieurs choses qui pourraient m'être échappées, je viens te jjrier de me prêter toutes mes lettres. Je te les renverrai, si tu y tiens, ou, ce ({ui est bien simple, je les brûlerai après les avoir lues.
Rien de nouveau ici qu'une grande solitude qui m'enchante, troublée seulement par quelques indillerents au nombre desquels un certain merveilleux, nommé Anacréon, qui, tout en nous prouvant la richesse de son appétit, nous racontait aussi l'histoire de son cœur. C'est avec une bouteille à la main droite, un verre de l'autre, une protubérance remplie de pain à la joue droite, une autre pleine de viande à la joue gauche, qu'il nous disait comment un sou de iicelle l'avait rendu le plus heureux des mortels, 11 fut obligé d'aller acheter celte Iicelle dans une
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boutique où elle lui fut vendue par une jeune personne qui la noua si bien qu'elle ne s'est plus dénouée, à ce qu'il prétend. x\yant revu cette beauté aune prise d'habit de sa sœur, cette vision l'occupa tout entier et l'empêcha, me dit-il, déverser quelques larmes. Enfin il l'a épousée, rnais je puis assurer que son estomac est aussi bon que son cœur est tendre.
Ce mardi.
Aujourd'hui, chaleur assommante, visites ennuyeuses, conversation languissante, bâillements étoutles. ainsi s'est écoulée une partie de ma journée qui a été suivie d'une promenade isolée dans la course de bagues (l) qui domine le grand bois. Comme je laissais errer mon esprit sur mille idées folles ou sérieuses, une voix étrangère a fait cesser mes rêveries et fixé mon attention. Cette voix était troublée par le bruit de plusieurs chevaux qui marchaient d'un pas tranquille. De temps en temps, un silence admiratif interrompait le discours.
Assise sur une pierre, derrière une haie de buis, je prête une oreille attentive, et j'entends le voyageur passant au pied des vieilles tours qui disait : « les belles ruines ! quel dommage ! Comme ils doivent s'en repentir ! abattre un château d'un aspect aussi majestueux ! mais, M. de Gaïx n'y songeait pas. sans doute ! Et les troubadours ne viendront plus chanter sous les fenêtres d'une belle imaginaire I )> Piquée de cette dernière
(1) Allée du parc du vieux château de Gaïx, où se faisaient les courses de bagues.
phrase, j'eus un instant l'idée de franchir la haie et de dire au voyageur sentimental : « Qu'appelez-vous, monsieur, imaginaire? regardez-moi, s'il vous plaît! »
Mais des éclats de rire qui accompagnèrent les derniers mots de l'orateur excitèrent ma curiosité. Je m'avançai doucement entre les broussailles et j'aperçus, dans le chemin creux qui borde les remparts, une jeune personne charmante, d'une tournure pleine de grâce et d'élégance. Une jeune dame la suivait et un beau cavalier leur traçait le chemin. Une brise légère agitait mollement les robes blanches et les voiles des gentilles A'oyageuses, qui faisaient un effet charmant à travers les arbres.
La jeune demoiselle lit une question qui allait ranimer cette intéressante conversation ; mais le chien, qui les suivait, ayant fait partir un lapin, ruines et troubadours furent délaissés. L'on ne s'occupa plus que de la chasse de Médor qu'on appelait à grands cris. Bientôt la bruyante cavalcade s'enfonça dans le bois et disparut.
Ce mercredi.
Me voilà entièrement seule dans le château, et je profite de cette profonde solitude pour causer avec toi, bonne et chère amie, afin d'ajouter encore quelques lignes aux trois énormes pages que je t'écrivis hier et rendre encore plus sévère la pénitence que je t'ai infligée. Tu sauras d'abord que je suis très sentimentale et que ma causerie se ressentira sans doute de la sensiblerie de mon esprit. Ainsi, je te parlerai d'abord d'une promenade au clair de lune ; j'étais seule avec mes rêveries, du
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vieux château je montai sur la pelouse comme un fantôme qui sort des ruines.
Là, assise sur les débris d'une colonne, je demeurai longtemps à contempler un spectacle magnifique : la nature était dans ses jours de coquetterie, je voyais de légers nuages passer rapidement, puis disparaître, et je disais : « Je passe aussi ccmime eux, heureuse si, comme eux, mon cœur ne recèle jamais d'orages ! » Un rossignol chantait encore : Ion. entendait aussi le cri monotone du grillon, un vent léger se jouait dans mon voile. La pensée de Dieu venait se mêler à cette foule de petites jouissances et leur donnait encore un nouveau charme, comme cette belle rose que je mets quelquefois dans un bouquet d'épis, pour les parfumer. J'étais dans un ravissement difïicile à décrire, lorsque je fus tirée de ma rêverie par une voix terrible qui m'appelait pour aller..., te le dirai-je. chère Elise?... pour aller ,90 w/)t'7'.' Quelle chute pour mon sentiment ! et. chose plus incroyable, je mangeai comme un ogre.
Je repris le lendemain mon cours de romantisme ; au plus matin levée, j'allai à la prairie. Rien n'est joli comme la récolte du foin : ces jeunes filles avec leur râteau, ces charrettes que l'on charge, ces bœufs qui paissent, tout ce paysage est rempli de mouvement et de vie. Mais, ce qui m'occupait le plus, c était toutes ces jolies fleurs qui tombaient sous la faux cruelle, et qui n'étaient pas plus épargnées qu'une herbe déjà flétrie. A cette pensée, de tristes souvenirs se présentèrent à mon esprit ; je quittai la prairie le cœur serré.
En m'en retournant, je vis une foule de moissonneurs et de charmantes glaneuses, qui chantaient et riaient au
milieu de gerbes amoncelées : tout était gai autour de anoi, seule je ne riais pas. J'aperçus des épis magnifiques •qui s'élevaient au-dessus des autres, courbant la tête sous leur poids, ce qui me fit ressouvenir de cette pensée <;harmante d'un de mes amis : heureux celui dont le cœur humble s'inclinera sous ses propres vertus, comme le chaume sous le grain dont il est chargé.
Tu dois être fatiguée de cette promenade, et moi aussi; •d ailleurs tu dois trouver la pénitence un peu sévère. Henriette prétend qu'après avoir lu tout cela, tu pourras chanter un Te Deurn. Je t'avais annoncé du sentiment, j'espère t'avoir tenu parole ; il est temps maintenant de me reposer. Adieu, je t'aime : j'ai une belle histoire à te ■conter, mais ce sera pour le jjrochain courrier.
A Mademoiselle Léontine de Villeneuve, à Toulouse.
Castres, ce 11 janvier 1828.
Ce ne sont pas des consolations que je viens vous olîrir, ma pauvre Léontine, Dieu seul s'en réserve le soin, mais je viens pleurer avec vous et essayer de soulager mon cœur, qui ressent bien vivement le poids allreux •qui accable le vôtre. 11 faut avoir éprouvé ces douleurs pour pouvoir les comprendre, et qui mieux que moi saura vous plaindre ! Encore, si je pouvais être auprès de vous, nous trouverions un peu de douceur à parler d'elle ensemble, à dire combien nous l'aimions et combien elle était aimable i^l).
(1) Octavie de Villeneuve venait de mourir.
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Depuis trois ans, le ciel se peuple de tout ce qui nous est cher ; notre pauvre Octavie en a fait souvent la remarque, et, après avoir pleuré avec tant d'amertume celles que nous aimions tant, elle a étéaussi les rejoindre. Ce n'est pas elle qui est malheureuse, mais vous, ma pauvre Léontine ! mais nous qui savions si bien la chérir, cest nous qui sommes à plaindre ! nous prenions tant de plaisir à repasser les jours de notre enfance, et ces longues soirées d'Hauterive, et celte folie si aimable, et cette sensibilité si touchante qu'elle mêlait à tout.
Mais à présent, un souvenir affreux viendra enqjoisonner ces douces souvenances ; nous ne trouverons plus de plaisir dans le passé, le présent n'est que douleur, et je ne vois dans l'avenir que des regrets trop profonds pour qu'ils puissent jamais s'elîacer. Je veux, si je puis, redoubler pour vous de tendresse et d'atïection, et tâcher de vous faire retrouver dans Gorcor, non pas la sœur que vous avez perdue, mais au moins un cœur qui saura, comme le sien, vous aimer et vous plaindre.
11 me tarde bien d'apprendre de vos nouvelles, il me semble que vous êtes malade, que vous ne pleurez pas assez. Tout cela me tourmente ; je prie Dieu de tout mon cœur qu'il vous donne un peu de courage et qu'il me fasse la grâce de mettre à profit les beaux exemples de résignation et de douceur que vous a laissés, en mourant, notre si tendre amie. Heureux qui peut mourir comme elle, n'ayant à offrir à Dieu qu'une âme pure, une jeune vie pleine de mérites, et des i^êves de bonheur qu'elle formait sur la terre et qui se réaliseront dans le ciel.
Marie n'a pas le courage de vous écrire, mais elle me charge de vous embrasser bien serré. Matante, qui est
DEIXIKME SERIE
auprès de nous et qui ressent bien vivement la perte que nous avons faite, ne veut pas que je l'oublie auprès de vous. Et ce pauvre M. de Villeneuve qui était déjà souffrant ! Sa douleur est aussi la nôtre ; nous aimions Octavie comme une sœur, il me semble que nous avons à consoler un père.
Adieu, chère Léontine, je vous chéris plus que jamais, et vous embrasse plus tendrement encore que de coutume.
A Mademoiselle Elise de Raijnaiid, à Scdnt-Pons.
[Gaïx,... janvier 1828.]
Ingrate, cruelle, barbare, perfide, inhumaine ! « Là,. j aimerai qui m'aimera, et puisque tu ne m'aimes pas, je ne t'aime pas ». Belle conclusion ! Tandis que moi je dis : « Je t'aimerai quand même ». Et pourtant, ma bonne cousine, à mesure que ceux que j'aime vont peupler le ciel, j ai besoin plus que jamais de ton affection et de ta tendresse. Cette pauvre Octavie nous a laissé des regrets ineffaçables, et Léontine me fait une pitié que je ne puis rendre.
Ces beaux jours de notre enfance, que nous aimions tant à repasser ensemble, nous apparaîtront mêlés à une pensée bien amère ; un souvenir déchirant accompagnera ces douces souvenances, et cette jolie fête d'Hauterive où nous étions si heureuses a été la source d'un aff'reux malheur. Tant il est vrai que nos plaisirs, même les plus
218 CORALY DE GAIX
innocents, sont presque toujours suivis de larmes. Je ne parle que pour moi. chère Elise, et je n'avais pas besoin d un exemple aussi terrible pour en faire la remarque.
Notre pauvre amie est morte avec un courage extraordinaire, connaissant son état, et voulant le cacher à son père et à sa sœur quelle accueillait toujours avec un sourire ang-élique pour ne pas les attrister. Son médecin lui témoiç^nant létonnement que lui donnait sa résignation : c< Ah ! Monsieur, lui répondit-elle, j'ai trop vu souiîrir ma mère sans se plaindre, pour ne pas profiter d'un si bel exemple. » Enfin, j'espère qu'elle est heureuse.
Adieu, aujourd'hui je ne sais pas parler d'autre chose et je ne voudrais pas attrister tes plaisirs; ainsi donc, je te quitte en t'embrassant de tout mon cœur. J'accepte ta -devise dans toute son étendue ; je suis alors bien sûre de ta tendresse.
A la même, à Saint-Pons.
Gaïx, ce 28 juin 1828.
Tu m'aimes donc encore, ma chère Elise 1 Oh, si tu savais les chagrinantes pensées qui ont assiégé mon esprit, tandis que des raisons toutes simples étaient la cause de ton silence effrayant, que je ne savais à quoi attribuer ! Tantôt je craignais que ma dernière lettre ne t'eût choquée, je cherchais à m'en rappeler les expressions .et je n'en trouvais aucune qui pût te déplaire ; tantôt je
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croyais que Dieu trouvait un attachement trop sensible dans laU'ection que j'avais pour toi, et je frémissais qu'il ne m'en voulût demander le sacrifice. J'essayais quelquefois, en pleurant, d'acquiescer à sa volonté, et alors je le suppliais qu'au moins il te rendit heureuse, ainsi que ma chère Clémence que je croyais de connivence avec toi pour ne plus m aimer.
Mais pourquoi te parler encore de toutes mes folies ? C'est que je ne sais pas éprouver un bonheur sans que tu le partages, et que je veux me réjouir avec toidece que je te suis encore chère. Parlons à présent de ton mariage, qui me tient trop à cœur pour que je ne m'y intéresse pas vivement ; je me sens très disposée à aimer ton mari, et il ne me faudra rien moins que la certitude de ton bonheur pour lui pardonner de t'éloigner de nous.
Ton incendie m'a bien fait rire. Cela m'a fait ressouvenir du g-rand feu de la Saint- Jean qu'on avait allumé ces jours-ci et auprès duquel Mathilde avait aussi allumé un tout petit feu, qu'elle sautait àpieds joints. Je laisse à M. de Chefdebien (1) le grand feu de la paroisse, mais au moins je réclame impérieusement pour ma part le petit feu de ma sœur; il sera pour moi ce feu sacré qui ne doit jamais s'éteindre.
Adieu, ma chère Elise, sois heureuse autant que tu le mérites ; ton bonheur contribuera au mien. Toute ma famille, depuis le plus petit jusqu'au plus grand, me charge pour toi de ses compliments de félicitations ; il nous tarde beaucoup de faire connaissance avec notre nouveau cousin. Je te prie de lui parler de moi, j ose espérer qu'il
(1) Le vicomte de Chefdebien, fiancé à Elisa.
220 COBALY DE GAIX
aimera tout ce que tu aimes. Etez-vous bien délassées des fatigues de la noce ? Ton m'a dit quelle avait été des plus brillantes. Adieu, encore, mon Elise, je ne finirai pas cette lettre sans tembrasser de tout mon cœur.
A Madame la vicomtesse de Chefdebien, à Saint-Pons.
[Gaïx, le ... juillet 1828.]
Mille remerciements, ma clière Elise, de ta bonne et jolie lettre : quoique bien éloignées de toi, j'espère que tu ne nous a pas crues indilîérentes à ce beau jour de ta vie. Nous eussions été bien heureuses de recevoir ton Pa de nobio (i). Ah! si j'avais eu des ailes! Mais il a fallu se contenter de prier Dieu pour toi, et c'est de grand cœur que je lui ai demandé de te faire voir les petits enfants de tes petits enfants, et de ne te donner que la mort pour terme de ton bonheur, ou plutôt pour le commencement d'un autre, puisque, selon mes vœux, tu dois te retrouver au ciel avec toutes tes générations.
J'ai lu et relu la phrase de ta lettre m'assurant que ton nouvel état ne changerait rien à ton cœur. Il faut pourtant nous serrer rudement, ton mari arrive là, au beau milieu, comme un vainqueur, en criant : Place T place ! — Ah, Monsieur, de grâce, ne poussez pas si fort ! laissez-moi un tout petit coin pour me nicher, et puisque vous allez faire le bonheur de mon Elise, croyez
(1) Pain bénit de la nouvelle mariée.
LETTRES. DEUXIÈME SKRIE 221
aussi que vous êtes de moitié dans ralîection ({ue nous avons pour elle.
Je ne sais trop, ma chère, comment tu feras avaler cette phrase à ton mari, qui me trouvera peut-être bien familière, mais j'espère qu'il ne verra en moi qu'une cousine qui ne peut retrouver qu'en M'""' de Ghefdebien tout ce qu'elle a perdu dans Elise de Raynaud. Je te renvoie toutes mes paperasses qui pourront te servir à monter ton ménage ; je vois d'ici tes pots de confiture coilles de mes tendresses, mais si quelques-unes échappent à cette noble destinée, elles pourront servir de témoins, dans cent ans d'ici, que mon cœur n'aura jamais changé pour toi.
Adieu, bonne cousine, donne-moi souvent de tes nouvelles ; je voudrais bien avoir quelques détails sur ton nouveau genre de vie. Toute ma famille t'aime et me charge de tous ses compliments pour le jeune ménage. Ecris-moi bientôt et crois que, dans toutes les positions de ta vie, mon allection sera la même.
A la même, à Saint-Pons.
Château de Gaïx, le 29 janvier 1829.
Espérant tous les jours avoir le plaisir de t'embrasser, ma chère Elise, je n'ai pas répondu à ton aimable lettre du mois de janvier, qui m'a fait un si grand plaisir, parce que je te retrouve toujours la même. Mais aujourd'hui, étant obligée de mettre au rang de mes contradictions ce
222 CORALY DE GAIX
vovag'e tant désiré de Saint-Pons, je voudrais avoir une voix assez forte pour te faire entendre d'ici ce que je t'aurais dit au coin de ton feu, dans un de ces tête-à-téte qui m'en aurait rappelé tant d'autres : Ma chère Elise^ aimes-tu toujours Corcor ? tes nouveaux liens n'ont-ils pas atïaibli ceux qui datent de l'enfance ? Oh I je ne suis point jalouse de ton excellent mari, mais je ne cède mes droits à personne, je les réclamerais plutôt les armes à la main.
Te voilà donc tranquille sur la santé de ta bonne mère, je m'en réjouis avec toi. Le chagrin que tu devais ressentir me faisait éprouver doublement celui de la savoir malade, car, ma chère Elise, mon cœur recevra toujours le contre-coup de tes plaisirs ou de tes peines. J'aime bien ton mari parce qu'il te rend heureuse ; l'on m'a dit pourtant qu'il manque encore quelque chose à ta félicité. Oh 1 ma chère amie, ne t'atilige pas sitôt ; Justine a bien plus tardé que toi, et la voilà qui n'en finit plus. Quelque chose me dit tout bas que nous aurons bientôt un rejeton de ton nom et de tes vertus : mais, si Dieu ne remplit pas tes désirs, ne murmure pas, chère Elise ! Des larmes bien amères et d'atïreux désespoirs sont souvent attachés à ce titre mère. Je sais bien que je prêche au désert. Hé bien ! ne te fâche pas ; je ferai, si tu le désires, une neuvaine à la ^^ie^ge. ^
J'ai wi lundi Justine toute en larmes, parce que son fils pleurait, je crois vraiment qu'il était malade. Ces pauvres petits font pitié ! Quelle destinée est la nôtre ! Mais ce n'est pas trop le moment de gémir sur la pauvre nature, puisque cette lettre viendra peut-être se jeter au travers dune brillante fête dont tu seras sans doute la reine, car le mariage, en détruisant les convenances et la
timidité de la jeune personne, a dû te rendre deux fois plus aimable. Il est, comme dit M. de Bonald, Tallumette de l'esprit des femmes : et quel incendie cette allumette n'a-t-elle pas dû causer chez toi !
Je ne te parle pas des plaisirs de Castres ; les plus bruyants sont des conférences sur lé dogme entre deux messieurs de la société, l'un catholique, l'autre protestant: celui-ci s'embrouille, celui-là s'emporte, l'on crie, l'on se dispute, tout le monde accourt, le salon se remplit, et puis l'on se sépare pour recommencer le lendemain, afin de ne pas user tout le plaisir en un jour.
Nos jeunes gens ont, je crois, grande envie de faireune descente à Saint-Pons, pour vous enseigner à jouer Vas qui court et la mer orageuse, car la danse ! fi donc ! ils sont trop grands seigneurs ! Une génération pensante et réfléchissante ne doit pas danser. Vous êtes retardés d'un siècle à Saint-Pons, et moi, qui suis aussi de l'autre siècle, j'avoue ingénument que je m'amuserais beaucoup dans votre ville, si j'étais encore de ce monde ; mais, à tout cela, je préfère la paix de notre solitude et le calme de nos bois. J'y vais souvent penser à toi, et rien ne manquerait à ma satisfaction, si je pouvais t'y rencontrer un jour. Peut-être le temps, qui fait tant de choses, me rapprochera-t-il de toi ; en attendant, il peut bien renverser, en passant, l'empire le plus glorieux comme celui de la pauvre fourmi, mais sa terrible faux n'atteindra jamais à mon cœur. Cette belle phrase veut dire, ma chère, que je t'aimerai toujours, en ce monde et dans l'autre.
P. -S. — A propos, madame la vicomtesse, je ne veux pas vous tutoyer : c'est s'en ressouvenir un peu tard.
224 CORALY DE GAIX
A la même, à Xarbonne
Gaïx, 1er novembre 1829.
Oui. vraiment, chère Elise, ton silence était ])ien long et mon cœur commençait à s'alarmer ; ta prose et tes jolis vers sont venus très à propos et ont été reçus comme de coutume, c'est-à-dire avec grand plaisir. Si je t'avais soupçonnée à Saint-Pons, mes lettres t'auraient assaillie ; rends donc grâce à mon ignorance. Je suis ravie de ton établissement dans ta ville natale ; c'est sans doute une galanterie de ton mari, dont je lui sais bon gré. car j'y trouve mon compte (1). Le plaisir que me donnent mes voyages à Saint- Pons diminuerait d'une grande moitié, si je ne devais pas t'y trouver.
Mon errante sœur f2) court toujours le monde et ne nous donne plus signe de vie ; je sais pourtant qu'on l'a trouvée belle, aimable, et surtout bien bonne. Ah 1 ma chère Elise, que je voudrais n'être pas aussi sensible à toutes ces vanités, mais mon orgueil se gonfle de fumée ! que Dieu me le pardonne ! Je trouve mes sœurs charmantes, j'aime à le penser, j'aime encore plus qu'on me le dise. Ah ! si je pouvais prêter mes yeux à quelque jeune duc et pair, bien rente, bien gentil ! voilà une folie que je te conte à l'oreille au moins. Il faut que tu essuies et
(1) M. de Chcfdebien, qui résidait à Narbonne, fut nommé magistrat à Saint-Pons.
(2) Marie.
LETTRES. DEl XIKME SERIE
que tu me pardonnes tous les écarts de mon esprit, mais depuis quelque temps la solitude, la j^luie, la tristesse occasionnée par la maladie de ma mère ont si fort influé sur moi que j ai la tète fort près du bonnet. Oh, que la vie est une triste chose ! mais toi, ma chère Elise, qui ne la connais encore que du beau côté, conserve bien tes illusions et ton bonheur : puisse tu jamais ne les perdre 1
Tu vas donc voir une douzaine de grands personnages • cette lanterne magique m'amuserait assez. Cette pauvre reine d Espagne numéro quatre (1 m'intéresse beaucoup ; à sa place, j'aurais une belle frayeur, car Barbe-bleue n'a pas tué plus de femmes que ce pauvre Ferdinand. Tu me diras, je te prie, comment tu l'auras trouvée ; écris-moi une longue lettre avec tous les détails de vos belles fêtes, cela nous intéressera beaucoup.
Tu me demandes des nouvelles de Léontine ; elle est toute seule à Hauterive, rêvant à son hymen qui est fixé au 24 ; j'ai vu le futur qui est aussi aimable que galant. Mais Léontine est loin d'avoir renoncé à cultiver les muses ; elle est transportée de Chateaubriand et ne jure plus que par lui. Elle lui a mandé ces jours-cd son ode et son épître. avec une fort jolie lettre ; il me t^rde de voir sa réponse. Mais tout cela n'empêche pas qu'il ne soit, à mes yeux, couvert de boue ; fi I le vilain „' Cette nouvelle connaissance réveille la muse de Léontine qui fait des vers à force ; elle doit arriver ce soir ici, pour passer les fêtes avec nous, et m'apporter toute sa
(1) Marie-Christine de Naples, quatrième femme de Ferdinand VII, roi d'Espagne, mort en 1833 ; elle passa par Xarbonne pour se rendre en Espagne.
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poésie qui va grossir mon recueil. Emilie est à Toulouse doù elle nous écrit des lettres toutes remplies de retraites, de cardinaux, de sermons. Ces deux sœurs se ressemblent à peu près comme une Anglaise à une Espagnole.
Adieu, mon Elise, je t'en veux un peu de ne m avoir rien dit de ton mari ; fais-lui mes compliments. M'"^ de Ghefdebien (1) voudra bien aussi recevoir l'assurance de mon respect, je n'ose pas dire démon alîection, mais comment pourrais-je m'en défendre, puisqu'elle sait si bien te chérir et te rendre heureuse. Tous mes entours te font mille amitiés.
A la même, à Saint-Pons.
Gaïx, le 22 décembre 1829.
Ah ! madame la vicomtesse ! rendez grâce au jubilé : sans lui, je vous ferais un beau sabbat. Comment donc, ma chère Elise, te voilà à demi maman et c'est le public qui m'a conté cette belle nouvelle? Et. c'est en apprenant cpie tu as failli être malheureuse, qu'il faut nous réjouir. Je t'en veux un peu de ne me l'avoir pas dit, mais enfin je vais mettre toute gronderie de côté pour te dire combien cette nouvelle a fait plaisir à toute ma famille et pour m'en réjouir avec toi sans restriction. Soigne-toi bien, ma bonne Elise. Oh ! comme je vais bien prier pour toi.
(1) Belle-mère d'Elise.
LETTRES. DELXXÉME SERIE '2'21
J'écrivais hier à Léontine que, ne devant occuper aucune place ici-bas, mon bonheur se rattachait à celui de mes amies, et. comme tu es chargée d'une grande portion de ce bonheur, tu remplissais fort bien ton emploi ; je lui contais alors le sujet de ta joie et de la mienne, et je suis bien sûre qu'elle y sera sensible. On s'occupe beaucoup de Léontine qui, malgré les paris ouverts, les méchantes langues et les ])i-uits de rupture, a prononcé son grand oui et se trouve parfaitement heureuse. Nous avons reçu d'elle de fort jolis cadeaux ; elle aurait dû me céder aussi une petite étincelle de son esprit, cette lettre serait plus aimable, ma chère Elise, et tu arriverais jusqu'au bout sans te fatiguer ; mais je suis réduite à mon cœur qui sait beaucoup sentir et ne sait rien exprimer.
Ma mère est nûeux ces jours-ci ; mes sœurs ont profité de ce bien-être pour aller à Rhônel, et me voilà dans une profonde solitude qui m'enchante : je soigne ma mère, je regarde tomber la neige, j écoute sonner .Yadalet (1), je pense à toi. à Saint-Pons, à l'année qui finit, à celle qui commence, à la vie qui passe ; et puis je me serre au coin du feu et je te souhaite un bonheur qui ne passe pas, une postérité aussi nombreuse que les étoiles du ciel, et .surtout des enfants qui te ressemblent. Je te promets pour eux un cœur de tante, puisque j'ai pour toi celui d'une sojur.
M. de Chefdebien voudra bien recevoir aussi mon compliment de félicitation : quel beau paraphe je ferais, .si j'étais assez heureuse pour assister au baptême de son
(1) Sonnerie de cloches annonçant la prochaine fête de Noël (Nadal en roman).
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lils ! Entends-tu, Elise? de son fils; ce n'est qu'à la prochaine fois que je te permets une lille. Ta mère est de mon avis, j'en suis sûre ; embrasse-la pour moi et fais-moi bientôt donner de tes nouvelles, ma chère petite cousine, car je suis fort pressée. Je baise ma petite Isabelle ainsi que sa jolie mère ; et je te prie de croire aune amitié qui date de trop loin pour s'elfacer jamais.
A Monsieur le baron de Gaïx, à Castres,
Saint-Pons, le dimanche 2 mai 1831.
Je dérobe un petit moment à ce brouhaha, mon cher papa, pour venir causer un instant avec vous et vous rendre compte de notre conduite. J'ai, pour ma part, si fort dormi cette nuit qu'on a cru vraiment que je ne me réveillerais plus ; mais nous sommes occupées de votre isolement, cette idée g-àte un peu le plaisir que nous avons de nous trouver avec tant de personnes que nous aimons et qui sont si bonnes pour nous.
Bonne maman est ravie de nous avoir, mais notre arrivée fut terrible : je lai trouvée bien maig-rie par le chagrin (1). Nous avons la pluie aujourd'hui, ce qui dérange beaucoup la fête de Philippe (2) qui, sans elle, eut été des plus brillantes. Cela n'empêche pourtant pas les
(1) M™^ d'Espine, grand'mèro de Coraly, très affectée par la mort de M"*^ de Gaïx sa fille, survenue en avril 1830,
(2) Le roi Louis-Philippe l", qui venait de monter sur le trône.
feux de joie, les danses et les messes en musique d'aller leur train.
Si vous trouvez quelques pfttés dans ma lettre, prenezvous en aux coups de canon et aux pétards qui ne cessent d'éclater et de tressaillir, car vous savez combien je suis courageuse. Le sous-préfet a fait un discours mag'nifique à la garde nationale dans lequel il a beaucoup parlé du chant du coq. Jai cru vraiment qu'au lieu de lui répondre : « Vive le Roi 1 » on allait crier cacaraca. Nous •étions placées aux première loges pour voir tout cela, sans faire semlîlant de regarder ; c'était chez Elise où nous sommes invitées à dîner pour demain.
Adieu, mon cher papa, ma lettre est bien barbouillée, mais je n'ai rien qui vaille pour vous écrire, excepté mon ■cœur, qui me fait même passer par-dessus la peur qui m'étrangle, car on tire toujours. Ah ! que le bon Dieu a bien fait de ne pas me faire grenadier ! heureusement pour votre honneur, je ne suis qu'une tille bien tendre qui veut vous rendre heureux à tout prix. Ne soyez pas en peine de nos santés, elles sont vraiment bien meilleures que je ne l'espérais. Embrassez mon oncle et ma tante de ma part, car je les aime bien, sans oublier Edmond. Adieu, adieu! l'on m'appelle; je vous embrasse au plus vite. Votre très respectueuse tille.