‹ Correspondance et œuvresChapitre 16 sur 47 · SUITE DE MES SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SUITE DE MES SOUVENIRS

Nous posâmes cette croix sur ses lèvres, en invoquant les doux noms de Jésus et de Marie : il la baisa machinalement et ses yeux sans regard se fixèrent sur nous. Puis il alla paraître devant Dieu, tout paré de ses bonnes œuvres et de quatre-vingts ans employés à le servir. Et ce bon Dieu, qui récompense magnifiquement le don d'un verre d'eau, l'aura sans doute reçu dans sa miséricorde. Ses ouailles le pleurèrent et placèrent, selon ses désirs, sa tombe au milieu du chemin (1).

La bonté de son cœur, sa tête vive, son caractère gai, doux et facile, attiraient l'affection plus encore que le respect. Il avait le génie de la langue patoise, s'exprimait avec facilité, aimait à parler en public et mettait dans ses discours beaucoup plus de clarté que de dignité. Ainsi, par exemple, en racontant l'évangile de la multiplication des pains, voici le langage qu'il prêtait à notre divin Sauveur,

— Jésus diguet : Jésus Maria ! quant de moundé l coussi faren per lous nouiri (2) ?

Une autre fois, expHquant à son peuple ce que c'était que le jubilé :

— Sabés qu'es aco, mous fraires, que lou jubilé ? Acos un douzil que durbis uno grande tino, ramphdo de boim vi. Ahï ! coussi lous ivrougnos mescoutou ! Oui ; la gléïso, acos la tino ; las gracias, acos lou vi ; Dius ba remena un bricou lou douzil, et patatrac 1 tout lou vi

(1) Dans l'allée centrale du cimetière.

(2) Jésus Maria ! combien de monde ! comment ferons-nous poiules nourrir ?

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s'azoundara. Et nous autres de bcnfaire coumo lous ivrougnos et ana bada jous lou douzil 1 1 .

Son caractère bouillant avait quelquefois des saillies qui nous faisaient fort rire. Sa colère contre les femmes se disputant autour de son confessionnal était fort amusante.

Un jour, une d'elles, pressée d'un singulier mouvement de contrition, voulut passer avant les autres pénitentes, qui s'v opposaient de toutes leurs forces. Alors, elle eut l'idée de monter sur le confessionnal, aiîn de se glisser plus vite à la place de celle qui se retirerait. Mais, se pressant un peu trop, elle tomba à califourchon sur le cou de la pauA're pénitente, qui se mit à crier comme un aigle.

Le curé, à ce vacarme, sortit aussitôt de son trou, criant dans sa sainte colère :

— Coussi, i a de canous per tua lous omes. et i en a pas per esclarci las fennos ! (2)

11 trouvait avec raison que les jeunes filles mettaient trop de luxe dans leurs parures. Il leur lit un discours là-dessus qui ne sortira jamais de ma mémoire.

— Agajas, disait-il, aquelos lîlhos, coussi se pimpou ! panou de tindellos a your maires per croumpa des dantellos et de ribans, et belèu portou pas de caniiso ! Tout

(1) Savez-vous ce qu'est le jubilé ? c'est le robinet d'une grande barrique pleine de bon vin. Ah ! comme les ivrognes m'écoutent ! Oui, l'Eglise, c'est la barrique; les grâces, c'est le vin. Dieu va ouvrir un peu le robinet. Et patratac. tout le vin se répandra. Et nous autres, nous devons faire comme les ivrognes, et aller ouvrir la bouche sous le robinet.

2i Comment 1 il y a des canons pour tuer les hommes, et il n'y en a pas pour diminuer le nombre des femmes !

SLITE DE MHS SOLVEMRS 237

en «^arclen lous poucels, volon faire coumo las doumaïsellos, Escoutas I que vous voli dire uno historio.

» Un cop, y avio uno danio qu'avio uno mounino. Sabès qu'es aôo uno mounino ? Acos uno bestio que fa tout ço que veï faire. Aquelo mounino vesio dounc la siùno mestroque se coufavo, se metio de raùbos, de capels, et que s'habilhabo fort pla. Un joun. madamo ero sourtido, et la mounino s'en va al cabinet, et se met la raùbo de madamo, lou capel de madamo, lou moucadou de madamo ; et apéi, s'en anguét mettre à la fenèstro. Et tout lou mounde que passabo disio : Ohi ! aqui madamo qu'es à la fenèstro; ié fasiou la revérencio, ié tiraboulou capel, et saquéla, n'ero pas qu'une mounino 1 Et vous aùtros, avés bel faire coumo las doumaïsellos, siés pas que de pourr/uiéiros. Coumencas jouvés devons courrigea, aîitromen valdrés pas res quan seres vieilhos.

» Escoutas t'O que dis lou Sant Esprit : Lou trot que pren la mulo toujoun ié duro. — Adolescentior juxta viani suam, eliani cnm scnuerit. non recedet ah ea ». — N'éscoutas pas aqueles galapiaîis (jue vous disou que siés poulidos, (jue toujoun vous aimaron I... paîiros fennos ! Al cap d'un an de mariatgé, coussi vous remenon lou casaquin 1 (1

(1) En français : — Regardez ces filles, comme elles se parent ! elles volent des tranches de jambon à leurs mères pour acheter des dentelles et des rubans, et peut— être ne portent-elles pas de chemise I Tout en gardant les pourceaux, elles veulent faire comme les demoiselles. Ecoutez, que je veux vous dire une histoire. — Une fois, il y avait une dame qui avait un singe. Savez-vous ce qu'est un singe ? C'est une bête qui fait tout ce qu'elle voit faire. Ce singe voyait donc sa maîtresse se coiffer, mettre des robes, des chapeaux, et s'habiller fort bien. Un jour,. Madame étant sortie, le singe s'en va au cabinet de toilette,

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met la rote de Madame, le chapeau de Madame, le fichu de Madame, et puis va se mettre à la fenêtre. Et tout le inonde qui passait disait : « Oh ! voici Madame qui est à la fenêtre ; on lui faisait la révérenca, on la saluait du chapeau, et cependant ce n'était qu'un singe ! Et vous autres, vous avez beau faire conune les demoiselles, vous n'êtes que des gardeuses de cochons. Commencez jeunes à voxis corriger, autrement vous ne vaudrez rien quand vous serez vieilles. Ecoutez ce que dit le Saint-Esprit : Le trot que prend la mule dure toujours. — ÎS 'écoutez pas ces galapians qui vous disent que vous êtes jolies, qu'ils vous aimeront toujours ! pauvres femmes ! au bout d'un an de mariage, comme gis vous secouent le casaquin !

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