‹ Correspondance et œuvresChapitre 22 sur 47 · V. — Alexandrine l · texte numérisé non relu

V. — Alexandrine l

Notre enfance coulait en paix sous l'aile maternelle ; quatre sœurs partageaient mon amour. L'une d'elles avait i^eçu du ciel un cœur trop pur pour rester longtemps sur la terre ; sa douceur angélique, sa bonté touchante, son admirable candeur étaient les fruits de sa tendre piété.

(Quelques lignes d'une simplicité charmante, écrites le jour de sa première communion nous ont révélé son secret :

« J'aime les saints (jui sont morts jeunes, disait-elle ; mon Dieu, faites-moi mourir jeune comme eux ! »

Oh ! comme elle a été bien exaucée ! C'est devant ce crucilîx qu'elle faisait chaque jour cette prière. Chaque matin, ce beau Christ, placé en face de moi, semblait m'écouter et me répondre ; ensuite je le trouvais toujours incliné vers la droite, on eut dit qu'il ne me regardait plus. J'avais beau le remettre en place, l'instant d'après il était retourné vers ma sœur. xA.itligée d'une circonstance que je croyais presque surnaturelle, je m'en plaignis à Alexandrine qui se mit à rire et me dit qu'elle était l'auteur du prétendu miracle. Elle aussi le tournait de son côté, car elle avait bien des choses à lui dire et de non moins belles à en apprendre.

« Que nous devons rendre grâces à Dieu, toi et moi, me disait-elle un jour, de ne nous avoir pas donné autant de beauté qu'à nos sœurs ! Chacun les regarde et les

{i) Alexandrine de Gaïx mourut en décembre 1824.

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admire sans qu'elles s'en doutent ; peut-être, à leur place^ eussions-nous été vaines, tandis que personne ne songe à nous. C'est lui obstacle de moins que nous aurons à vaincre ; mais aussi que nous serons belles dans le ciel ! »^ Voilà comment toutes ses pensées, tous ses désirs étaient tournés a ers Dieu.

Elle avait quinze ans lorsqu'une maladie longue et douloureuse, quelle soulVrit longtemps sans rien dire,, l'enleva à notre amour. Un regard jeté sur le crucifix aa milieu de ses horribles soulîrances la rendait heureuse (gens du monde, comprenez ce bonheur si vous le pouvez !) Oui, elle était heureuse, le sourire était toujours sur ses lèvres, et lorsqu'on lui dit qu'il fallait mourir,, son visage devint radieux.

Elle reçut le Dieu de son cœur avec une joie ineffable,, baisa le crucifix, et ses beaux yeux s'éteignirent, fixéssu r lui 1

Oh ! ma pauvre mère ! combien sa douleur fut grande ! Non, jamais rien ne m'a fait plus de mal que son affliction. Elle embrassa le corps de son enfant :

« Cieux, ouvrez-vous, s'écria-t-elle, pour recevoir ma fille ! Beaux anges, c'est une de vos compagnes qui. vient vous joindre, accourez au-devant d'elle ! »

Puis, elle ne dit plus rien, elle ne pleura plus, mais elle emporta le crucifix et lui parla longtemps tout bas. Je ne sais s'il avait encore rencontré de plus douloureuses angoisses.

On la fit coucher, je passai la nuit auprès d'elle ; rien, ne pouvait calmer sa cruelle agitation. Désolée de son état, je m'adressai à ma sainte sœur :

« Alexandrine, lui dis-je, vois notre mère, comme elle

MON CRUCIFIX 'lôS

souffre ! Obtiens de Dieu, que tu vois face à face, de la faire un peu reposer ».

A peine avais-je fini ces mots, qu'un doux sommeil ferma ses veux pendant six heures. A son réveil, elle ne pouvait s'expliquer quel pouvoir enchanteur avait eu la force d'endormir sa douleur.

Le lendemain, les dépouilles de notre Alexandrine furent portées à Saint- Julien par toutes les jeunes filles de la paroisse. Elle fut enterrée au pied de la croix de pierre. On posa sur sa tombe une pierre sans nom ; mais ce nom, qui n'est pas sur la terre, est écrit dans le ciel !

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