I. — Dédicace de ces pages à mon amie d'enfance
Me voilà depuis cinq minutes, la plume à la main, le cœur plein, la tête vide, ayant besoin de parler, de raconter, de me souvenir ; cherchant un cœur qui me comprenne, qui m'écoute avec intérêt, qui sache pleurer de mes larmes et rire de mes joies.
J'avais d abord pensé à adresser ces causeries à ce que j aime le plus au ciel et sur la terre parmi toutes les créatures, présentes et futures, à celle dont le seul souvenir enchante ma solitude, qui m'a toujours aimée d'un amour si touchant, dont la tendre sollicitude a toujours prévenu mes désirs, endormi mes douleurs, adouci mes larmes, à cette douce amie de mon enfance dont le nom seul est un baume et la pensée est un enchantement, à Marie, ma
(1) En 18 iG.
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bonne mère et celle de mon Dieu. Sa ravissante image est là, sur mon bureau, qui me regarde avec un sourire ; on dirait qu'elle veut enhardir ma plume, mais cette pauvre plume est quelquefois si folle, si extravagante, que je n'oserais pas en consacrer les lignes à cet abîme de perfection.
C'est donc à toi, ma bonne Elise (1 ), que je vais adresser ces pages décousues ; tu aimes mes folies, tu partages mes faiblesses, tu chéris la pauvre Corcor (2), en voilà plus qu'il ne m'en faut pour laisser épancher mon cœur. Viens donc avec moi te promener en tête à tête dans la grande allée du vieux château (3) ; je veux te parler d'un mois enchanté qui vient de s'écouler, dont le souvenir parfumera le reste de ma vie et me suivra jusque dans le ciel.
Il ne s'agit pourtant que d'un simple voyage à Ussat (4), entrepris d'abord avec répugnance, car il n'était question que d'aller y chercher une santé que, d'ailleurs, je ne retrouverai jamais. Mais le bon Maître avait d'autres desseins. C'était là qu'il s'était assis et qu'il m'attendait, comme autrefois cette femme sur le bord du puits de Jacob. Qu'il soit béni mille fois pour cette faveur insigne : mais, je vais reprendre mon histoire de plus haut.
(1) Elise de Raynaud, mariée au vicomte de Chefdebien.
(2) C'est ainsi qu'on l'appelait dans sa jeunesse.
(3) Château de Gaïx.
(4) Station thermale du département de l'Ariège.
UNE SAISON A LSSAT .345
II. — Départ pour Ussat. Compagnes de route. Incidents du voyage. ^
J'avais passé l'hiver dans un état de langueur et de malaise indéfinissable, je changeais, je dépérissais, j'avais la fièvre ; ma famille, alarmée de mon état, exiçrea un voyage aux eaux d'Ussat. C'était précisément le moment où mes sœurs se réunissent au nid paternel. Mathilde. que je n'avais pas revue depuis son mariage, était déjà auprès de nous ; je demandais grâce, assurant que le bonheur de recevoir mes sœurs me vaudrait toutes les eaux du monde.
L'on ne voulut pas m'entendre et je partis bien triste, laissant ici la meilleure portion de mon cœur pour aller trouver là-bas des Adsages inconnus, des âmes froides et glacées, me promettant bien de ne voir personne et de beaucoup m'ennuyer pour l'amour de Dieu.
Cependant le bon Dieu eut pitié de moi : il m'envova deux aimables compagnes de voyage que je connaissais et que j'aimais déjà depuis longtemps presque à l'éiial de mes sœurs. Je commençai alors à prendre plus gaiement mon parti. Je parie, chère Elise, que tu as bien envie de savoir qui elles sont. Tu les connais aussi bien que moi, mais pour tintriguer je vais te les peindre : devine, si tu peux.
Commençons d'abord par l'aînée, car j'ai toujours beaucoup respecté le droit dainesse. D'une charmante figure, ses traits étaient alors un peu alt/rés par un long hiver de soutTrance. suite inévitable d'affreuses secousses qui avaient brisé son cœur, ébranlé sa foi et détruit sa santé
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qu'on aurait pu, au premier abord, croire florissante, tant elle était fraîche et grasse. Ses grands yeux sont vifs et brillants, sa conversation animée est remplie de saillies et de naïvetés charmantes. Entourée de tout ce qui peut faire le bonheur ici-bas, elle ne sait pas être heureuse ; son imagination extravagante place toujours un nuage de tristesse sur ses plus douces jouissances. Elle aime avec passion et se tourmente sans cesse pour les objets de son affection. Une piqûre au doigt de sa mère devient à ses yeux un mal incurable ; un petit nuage au ciel est sûrement une tempête sur l'océan qui engloutit son frère le marin ; celui qui est à Paris n'écrit pas à jour fixe, c'est qu'il est mort d'une fluxion de poitrine, car il a toussé une fois avant son départ ; la prière de sa jeune sœur a-t-elle été plus longue que de coutume, a-t-elle voulu essayer, en riant, un costume de religieuse ? preuA^e évidente qu'elle songe au couvent. Ce sont alors des larmes, un désespoir et la lièvre par contre-coup. Heureusement qu'il y a aussi beaucoup de mobilité dans ce caractère : elle passera d'un déluge de pleurs à un éclat de rire, presque sans transition, mais il y a tant de noblesse dans son cœur, tant de délicatesse dans sa belle âme, qu'il est impossible de la connaître sans l'aimer.
Sa jeune sœur est toute différente; autant l'une est vive, pétulante, exaltée, autant celle-ci est douce, calme et paisible. Elle ressemble à ce joli ruisseau si clair, si limpide, où le ciel se mire avec complaisance et dont on peut compter tous les grains de sable, (^ue d'innocence dans son regard ! Que de candeur dans son sourire ! il s'exhale d'elle comme un parfum du ciel, et sûrement
les anges l'appellent leur sœur. Son exquise sensibilité lui fait trouver, sans qu'elle s'en doute, une foule de ces mots heureux qui enchantent, qui attendrissent, et dont les cœurs tristes ou froissés la remercient tout bas. Pauvre enfant ! (^l'elle souffrira dans le monde avec une àme si tendre, un cœur si aimant, et des goûts si opposés à tout ce qui n'a pas Dieu pour principe et pour fin.
Il y a de la distinction dans sa tournure, et dans sa mise une grande simplicité ; ses cheveux toujours posés en bandeau, comme ceux de la Vierge, laissent apercevoir un front où se reflètent, malgré elle, les ineffables émotions de son àme candide. X'est-ce pas, chère Elise, qu'à cette simple ébauche tu as déjà deviné Mathilde et sa sœur Elise i 1 ) ?
C'est donc avec ces deux aimables compagnes que nous partons, le 9 juillet, par lu plus belle chaleur du monde. Notre voyage futfoi-t gai, jusqu'à P... où notre caravane s'augmenta du curé du lieu, brave homme fort officieux, se disant beaucoup l'ami de nos familles, et qui partit de là pour se créer notre mentor, notre chaperon, notre aumônier, notre tout enfin ; en attendant, il commenya par être notre assommoir, notre pressoir, notre étoutfoir. notre désespoir ou du moins le mien, car mes compagnes en prirent gaiement leur parti. Mais tu sais combien je sais supporter les gens qui ni'ennuient, et parmi ceux-là, le brave homme dont je te parle occupe un rang d'honneur ; aussi ce ne fut pas sans une vilaine grimace que je me mis à la presse pour lui faire place ainsi qu'à sa laide gouvernante, flanquée de tout le bagage de son maître,
(1) Efise et Mathîfde de Bonne.
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c'est-à-dire de sa garde-robe, de sa cuisine et de sa chapelle.
11 commença d'abord par lever les glaces pour se préserver d'un catarrhe, et, malgré le grand éventail dont il était armé et qu'il agitait sans cesse, nous crûmes être asphyxiées. Puis il fallut écouter la longue histoire de ses succès mondains et ecclésiastiques, car, avant d'endosser la soutane, il faisait tourner la tête aux belles de son temps, et, soit dit en passant, je présume que ces belles têtes-là devaient être fixées sur quelque pivot de girouette pour tourner si facilement.
Enfin, après avoir avalé beaucoup de poussière, de chaleur et d'histoires, nous nous séparâmes, attendu que le brave homme, qui craignait l'ennui par-dessus tout,, voulut se caser dans l'établissement le plus gai. le plus bruyant, le plus recherché du l)eau monde ; nous choisîmes, au contraire, le lieu le plus tranquille et le plusretiré.
Oh I la sotte page que je viens d'écrire î et qui mériterait bien d'être arrachée ! Mais j'avais besoin de décharger ma bile et je compte sur toi. mon Elise, pour me garder le secret de cette méchante boutade.