V. — Un compagnon édifiant
Il y avait pourtant là un homme avec lequel il faut absolument que tu fasses connaissance, et que tu aimeras, j'ensuis sûre; c'est ce veuf dont je t'ai déjà parlé, il mérite bien un chapitre à lui tout seul. Chaque matin, je le trouvais à la chapelle où sa présence me valait une méditation. Souvent aussi, dans la semaine, je le voyais à la Sainte Table avec la ferveur d'un chérubin ; et certes, alors, je ne l'apercevais plus qu'à travers des larmes, tant il me pénétrait, me touchait et me confondait.
Il venait habituellement au salon lire les journaux,, et causait volontiers avec ces dames. Sa conversation m'intéressait singulièrement; on reconnaissait en lui l'homme du monde, mitigé par l'Evangile. II aimait la controverse ; alors, son regard brillait, sa parole était
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éloquente et l'on voyait qu'il avait de la peine à soutenir sa thèse sans emportement. Rien n'était amusant comme | de le voir s'arrêter à moitié chemin de la plus légère médisance. Il s'exprimait avec grâce, ses manières étaient distinguées, sa ligure noble, ses yeux vifs et perçants, som «aractère plein d'énergie ; mais il y avait un jili sur son front qui décelait toute son existence : c'était la ride ■du désenchantement. De combien de déceptions et de ,mécomp.tes n'était-elle pas formée ? Dieu seul pourrait nous le dire. On devinait facilement à son regard mal éteint que son cœur avait été longtemps la région des ■tempêtes.
Il me faisait l'etîet de ce vieux chêne de la pelouse, frappé par la foudre, que j'aime tant à contempler. Ses branches orgueilleuses, qui autrefois narguaient le ciel, ■ aujourd'hui ]:)risées, abattues, ne servent plus que de re- -traite aux petits oiseaux et d'ombrage à ceux qui passent. Peu à peu, nous nous apprivoi.sâmes et nous fûmes bienitÔt avec lui comme les petits oiseaux avec mon vieux • chêne ; il était notre chevalier dans les excursions lointaines, notre secours dans nos embarras. Pauvre M. C... ! 'Que de fois, pour grimper la montagne, ne me suis-je pas accrochée à son bras 1 je gage que ce malheureux .bras s'en ressent encore.
Mes amies en étaient d'autant plus enchantées qu'elles (retrouvaient dans ses gestes, dans ses manières, dans son ensemble, des souvenirs de cœur ([ui. parfois, les fai- ^saient fondre en larmes. « Oh 1 me disaient-elles souvent, comme il ressemble à notre père !» Il avait avec nous un charmant abandon, nous racontant avec naïveté ,les luttes de son âme jaour revenir au bien ; il avait d'au-
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tant plus de mérite à persévérer, qu'après avoir abandonné pour le ciel ses chimères enchantées, Dieu se plaisait à le laisser au désert sans manne et sans eau. Il nous disait sa détresse avec la simplicité d'un enfant.
Mais Dieu, qui a toujours des desseins de miséricorde, lavait aussi conduit à Ussat pour le faire boire comme nous, à longs traits, dans la source délicieuse qu il allait nous ouvrir.