VI . — L'homme de Dieu
C'était le 15 juillet, jour de la Saint-Henri ; cette date ne s'effacera plus de mon souvenir. Mon oncle le Chevalier devant passer à Ussat pour se rendre à Ax, j'allai l'attendre sur le chemin pour l'embrasser au passage. Le soleil se levait à peine et faisait étinceler cent mille diamants ; chaque brin d'herbe portait sa perle. L'Ariège coulait si tranquille qu'on entendait à peine le bruit de ses flots. Un vent frais et embaumé agitait la cime des arbres. Je m'assis sur un rocher ; tout était paix et calme autour de moi. La voiture n'arrivait pas et je me laissai aller, faute de distractions, à cette rêverie tfiste et enchantée, dont on ne peut se rendre CQmpte, qui berce l'âme si doucement qu'on croit entendre son bon -ange murmurer un chant du ciel, ou le chant d'une jeune mère qui endort son nouveau-né.
Je fis ainsi de tristes retours sur mon pauvre cœur que j'aurais voulu embellir de tout cet éclat, de tous ces parfums, de toute cette paix dont la nature est parée, car, ■dans quelques instants, le bon Dieu allait y descetiiçlre.
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Puis, je pensais avec amertume à notre royal exilé qui célébrait tristement sa fête bien loin de sa chère France. Je songeais à tant d'autres amis que. ce jour-là, j'aurais voulu fleurir, je chargeais le nuage et le vent de leur porter mes bénédictions et mes vcpux.
Enfin, le roulement de la voiture interrompit brusquement ces rêves sans lin ; je me trouvai dans les bras de mon oncle que j'embrassai avec bonheur; il me portait les nouvelles du pays et de tant d'êtres qui me sont chers.
D'abord je ne sus voir et n'entendre que lui ; je n'aperçus pas un bon prêtre qui voyageait dans la même voiture. Celui-ci, devant rester à I ssat, descendit en lui disant un adieu si amical, que j'en fus touchée ; mon oncle, de son côté, le salua d'un air presque attendri : « Au revoir, mon Père ! », lui dit-il avec alVection ; et le prêtre se retira. Mon oncle, se tournant vers moi : « Voilà un saint, me dit-il, et un saint fort aimable ». Puis, il ajouta en riant : « Va, va ! je lui ai fait un chapitre sur ton compte ! tu trouveras à qui parler ». A peine achevait-il ces mots que la voiture l'emporta.
Je le suivis longtemps des yeux, puis je m'acheminai lentement vers la chapelle où la petite cloche annonçait que le saint Sacrifice allait commencer bientôt. Je m'agenouillai avec une grande émotion; j'éprouvais, sans savoir pourquoi, toutes les joies et les angoisses d'un men~ diantqui va découvrir un trésor longtemps cherché, d'un aveugle qui va trouver un guide. Enfin, après un moment d'attente, je vois paraître au pied de l'autel ce boa prêtre, tout poudreux, qui venait se délasser avec Dieu des fatigues du voyage. Il célébra la sainte messe avec la
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ferveur d'un chérubin, et, de sa main, je reçus le Pain des anges. Oh, non ! jamais ce jour ni ce moment ne s'eil'aceront de mon cœur !
Après la messe, je revins toute joyeuse dans ma petite cellule et m'empressai de raconter à mes amies la bonne arrivée de ce nouvel hôte. L'heure du déjeuner arriva ; le bon M. C..., toujours àrallut de ce qui exhale un parfum du ciel, s'était déjà emparé du nouveau venu. Comme il devait être placé auprès de nous à table, M. C... nous le présenta et nous le recommanda : « C'est le bon père H..., missionnaire, nous dit-il, soignez-le bien ».
A peine fûmes-nous assis, qu'une conversation animée -commença à s'établir ; on parla du bon Dieu, de Marie sa bonne mère, des pauvres martyrs de la Chine et de mille autres choses qui mouillaient nos yeux. Bientôt nos cœurs s'ouvrirent et se comprirent ; on eut dit de vieilles connaissances qui se retrouvent après une absence. Doux et délicieux apanage de notre aimable religion I Un étranger, en passant, s'asseoit à notre foyer, on ne sait ni d'où il vient, ni où il va ; mais il parle de Dieu avec amour, il aime Jésus et sa mère. Aussitôt la confiance s établit ; le doux nom de frère lui est prodigué ; on l'aime et l'on en ■est aimé ; et voilà justement l'histoire de notre entrevue avec le bon missionnaire.
11 devint notre ami et presque notre père ; sa charmante gaieté animait nos conversations ; sa ferveur sanctifiait nos délassements, nos récréations, nos promenades. Les rencontres les plus fortuites lui fournissaient toujours quelque sainte et douce pensée : un oiseau, une fleur, l'onde du ruisseau, la feuille détachée de l'arbre ; tout le ramenait à Dieu.
(( VoA'ez, nous disait-il un jour en contemplant cesmontagnes stériles et désolées, voilà pourtant ce qu'est notre àme aux yeux de Dieu quand le péché l'a ravagée ! »