‹ Correspondance et œuvresChapitre 42 sur 47 · X. — Une vocation irrésistible · texte numérisé non relu

X. — Une vocation irrésistible

D'autres fois, il nous initiait à un drame iout palpitant •de douces émotions ; il nous montrait la nature aux prises avec la grâce dans le C(eur d une faible enfant. Tantôt ^'étaient des joies célestes, et tantôt des tristesses inelfables. Mais, au milieu des déchirements les plus douloureux, la sérénité de cette âme candide ne s'altérait jamais. Uh 1 que les faiseurs de romans viennent nous vanter le courage d'emprunt et les vertus factices de leur héroïne ! Celle qui aime Jésus a seule du courage et de la vertu.

Aline avait vingt ans ; riche, aimable et belle, le ciel l'avait parée de tant de candeur et d'innocence que les anges et les hommes la considéraient avec admiration. Le monde lui souriait et voulait en faire sa souveraine. Mais, ignorante dépositaire de tant de merveilleux trésors, ne se doutant nullement de ce qu'on admirait en ■elle, la pauvre enfant ne savait qu aimer et croyait bonnement qu'on lui rendait son alîection désintéressée. Orpheline dès son jeune âge, elle savourait pourtant toutes les douceurs de Famour iilial. Dieu, qui n'abandonne jamais les siens, avait placé auprès d'elle une âme céleste qui, avec le doux nom de fille, lui prodiguait encore les soins et les caresses d'une mère. Aussi, comme ces deux

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cœurs s'entendaient ! comme ils étaient rivés l'un à Tautre 1 Leur vie. leurs prières, leurs bonnes œuvres se mêlaient et montaient vers le ciel comme la fumée de deux encensoirs qui brûlent devant Dieu.

Mais, ce n'est pas en vain que le Seigneur s'est appelé un Dieu jaloux. Cette affection si vive, ces caresses si tendres, ces doux tpanchements, lui seul voulait en être le mobile et la lin. Quel honneur pour sa pauvre créature ! Un Dieu immense, éternel, infini, met sa gloire à régner sans partage dans le cœur si petit, si faible, si borné d un être d un jour I Oh I comme Aline a bien compris la voix du bon Maître ! Aussi, la voilà qui marche vers l'autel comme une douce victime.

Mais qui lui apprendra donc le secret de dénouer ses liens, et, s'il le faut, de les briser, de les arracher, de marcher sur son cœur, sans qu'une grande défaillance accompagne ce cruel sacrifice ? Dieu ne la laissera pas sans secours, ^'oyez ce prêtre du Seigneur qui lui met doucement le glaive entre les mains, et qui se tient là. tout près, pour jeter le baume à mesure qu'elle frappe. Il souffre toutes ses douleurs, et voudra se charger de toutes ses angoisses.

Ce prêtre, c'est notre bon père H... ; obligé de s'éloigner un moment, il n'abandonne pas pour cela cette chère enfant qui saura bien, malgré la distance, faire arriver jusqu'à lui ses cris de détresse et ses chants de triomphe. Ce n'était qu'a travers des pleurs qu'il nous contait cette touchante histoire et nous faisait assister à ses glorieux combats. C'était précisément l'époque où. après avoir tout abandonné, elle prenait son vol vers la maison des pauvres où elle allait consumer sa vie. Deux cœurs sur-

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tout étaient saignants : le sien et celui de sa pauvre mère adoptive. Toutes les deux écrivaient au bon Père qui nous confiait, avec sa naïve simplicité, tout ce qui pouvait être lu de ces pages intimes, chef-d'œuvre de simplicité, d'amour et de loi.

Courag^e 1 écrivait la pauvre enfant, d'une main tremblante, à cette mère chérie. Il est dix heures, bonne mère, je reçois seulement votre lettre ; je vais déjeuner chez ma sœur, et puis je pars ! Ce matin, Dieu m"a comblée de ses biens ; j"ai reçu autant de grâce qu'il peut m'en faire. J'ai du courage, de la force ; j'arriverai au but, non sans soullVir, mais qu'importe !

Je suis bien pressée, mes moments sont comptés, ma malle est partie, je cjuille tout pour ce que j'aime plus que tout !

Adieu ma belle chandire, ma petite ^'ierge, mon petit tableau, mon portrait de saint A'incent ! Adieu les cheveux de ma mère, le portrait de mon pauvre père I Adieu tout ce que j'aime et ma mère plus que toute chose 1 Quand vous me lirez, je serai à la Grave (11. Dieu veuille que ce soit pour toujours !

Je vous promets de me soigner : c'est à peine si j'ai la force de me tenir sur mes jambes. Mon cœur n'y tient plus ! Je viens de quitter ma s(eur ! Dieu seul ! votre fille toujours. »

Et ces dernières lignes étaient à peine lisibles ; on voyait qu'elles avaient été écrites comme elles sont lues, c'est-à-dire à travers des larmes.

Voici encore quelques fragments de ce qu'elle écrivait à sa mère (2) le jour où elles se quittèrent :

(1) Hospice de Toulouse.

^2) Adoptive.

« Que puis-je faii-e de mieux, poui" me distraire, s'il est possible, que de vous dire à vous, ma bonne mère, que Dieu Aient de frapper encoi"e un nouveau coup bien cruel à mon pauvre cœur : Louise il) vient de partir, mes bons petits enfants ne sauront jamais combien je les aime ! 11 n'y a que Dieu qui sache tout ce que je souffre ! !Mais, que m'importe, puisque je n'attends que de lui seul force, courage, consolation, récompense ; c'est à lui seul que j'offre ce sacrifice ; c'est pour lui prouver mon amour et ma l'Bconnaissance.

Mais il me sera encore permis, bonne mère, d'être près de vous par la pensée ; nous serons ensemble dans votre petit cabinet, vous travaillant, écrivant pour les missionnaires, et moi soignant les pauvres, les malades, les affligés, les enfants, leur apprenant à aimer Dieu. Et si, un jour, ma vie peut avoir quelques mérites, pour qui pensez-vous que je les offre à Jésus-Christ? Pour ma famille, sans doute, mais aussi pour celle que la Providence a voulu me donner. Et ma mère, n'aura-t-elle pas toujours la première place? Toujours et partout, je ne vous appellerai plus que de ce doux nom.

Je vous envoie la lettre du père par excellence ; il m'a répondu courrier par courrier. Quelle bonté, quelle douceur, quelle charité, quelle paix, quelle vive affection régnent dans cette lettre I Oh oui I elle ma fait du bien ; je vous l'envoie pourquelle vous en fasse aussi.

Je viens d'avaler un peu de chocolat et je prends la plume pour vous rendre compte de ma conduite depuis que je vous ai quittée. Après minuit, j'ai tini par m'endormir ; à cinq heures, je me suis réveillée, je ne savais où j'étais, je vous cherchais encore sur mon lit. Quatre fois je me suis levée pour aller vous embrasser et, arrivée à la porte, je n'osais pas l'ouvrir ; j'attendais toujours le bruit de votre voiture pour vous dire adieu de la fenêtre. Ce retard me faisait craindre

(1) La sœur d'Aline.

que vous ne soyez malade ; je voulais descendre et je ne lepouvais pas. Enfin, je l'ai entendue, cette voiture; quel battement de cfeur j'ai ressenti 1 j'ai couru à la fenêtre, je vous ai dit adieu, et les roues de votre voiture ont passé sur le cœur de votre pauvre lllle.

Dieu m a donné un peu de force; rien de ce que j'avaiséprouvé n"a paru, j ai pu faire ma toilette et aller à la messe. J'ai fait faire mon portrait, mais il n'est pas assez bien pour vous. J'étoutfais, je n ai pu diner. Enlin, la journée a été Unie ; j'ai pu rester seule dans ma chambre pour donner libre cours à mes tristes pensées. Je me suis couchée, mais à onze heures je pleurais encore. Assise sur mon lit, je pensais a ma mère, je priais Dieu pour elle ; toute la nuit, je n'ai rêvé que d'elle. Au matin, mes jambes pouvaient à peine me soutenir. J'ai été à l'éjj'-lise ; là, j'ai reçu Celui qui ne ni'abamlonnei'a pas, et qui, ne se contentant pas de m'appeler son enfant, veut me faire son épouse.

Tâchez de ne revenir que jeudi afin que je sois partie.. Dieu veut que je boive le calice jusqu'à la lie ; je l'avale goutte à g^outte, savourant lentement tout le chagrin dont je suis cause. Je ne refuse pas de souiTrir; tout ce que je demande, c'est la force de souffrir jusqu'au bout. Si je résiste à toutes ces secousses, je serai bien sûre que Dieu me veut 1 Adieu, adieu, vous que j'aime plus que je ne saurais le dire ! Ma pensée est toujours pour vous ; je vous suis partout, dansvôtre chambre, à l'église, dans le parc, chez les sœurs. \'otre tille est encore là ; courage 1 Dieu bénira notre sacrifice, car nous souffrons pour lui.

A mon tour, je pleure, et je n'y vois plus.

\'otre fille,

Allne^ Elle lui écrivait encore :

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De l'hospice de la Grave.

Oui, bien chère amie, me voilà enfin à la Grave, bien heureuse, bien contente, quoique pleurant encore de tout mon coeur. A oilà le pi'emier pas fait ; c'est beaucoup ! Dieu m'a si merveilleusement soutenue, que je dois attendre avec la plus j^'rande conliance les grâces qui me sont nécessaires pour souiFrir et supporter les croix et les sacrilices qui m'attendent encore. Dieu peut tout, et moi absolument rien, moins que rien. Merci de votre beau bouquet.

Ma pauvre Cécile est venue hier me faire ses adieux et m'embrasser peut-être pour la dernière fois ; j'ai été bien raisonnable avec elle, mais, une fois la porte fermée, j'en étais toute tremblante, mes jambes ne pouvaient plus me soutenir. J'ai été auprès du bon Dieu qui m'a consolée ; c'est de tout mon cœur que je lui ai fait ce sacrifice. Son pauvre mari pleurait comme un enfant, et sa jeune fille était gentille comme un ange. Elle me riait dun air si caressant I pauvre petite ! je l'aurais tant aimée I elle ne me connaîtra pas, mais au ciel nous nous retrouverons tous. Je n'ai pas eu d'auties nouvelles de Louise ; mon pauvre petit Eugène ne va plus savoir me caresser dans cette grande maison.

Vous pouvez rassurer votre cœur de mère, je suis aussi bien soignée que possible. Hier, j'ai mangé ; cette nuit, j'ai dormi ; je ne souffre pas, je me sens plus calmée, vous verrez comme vous me trouverez sage ! J'aurai assez de résignation pour vous en donner. Courage ! courage ! de loin comme de près, nous nous aimerons toujours. C'est Dieu qui m'avait placée près de vous pour retrouver une mère ; et quelle mère! Après me l'avoir donnée si bonne, il ne peut pas me défendre de l'aimer ; et je lai quittée pour lui, pour lui seul !

Adieu, pauvre bonne mère! Adieu! A mardi, vers trois

heures ; je tâcherai de vous attendre avec patience. Hier au soir, à onze heures, il y avait huit jours que nous nous étions dit adieu ! mais nous nous reverrons dans ce monde ; et dans l'autre, plus de séparation !

\'otre fille,

Aline.

Quelle exquise sensibilité, quelle douce tristesse sont empreintes dans ces lignes ! Est-il possible de ne pas aimer tout d'abord ces deux âmes si bien faites l'une pour l'autre ! Je suis sûre, ma bonne Elise, que tu ne seras pas arrivée à la fin de ces pages sans être inondée de pleurs. Que je suis fâchée de ne pouvoir transcrire aussi les lettres (|ue cette angélique créature écrivait au bon Père pendant que nous étions à Ussat ; de temps en temps, il nous en lisait quelques passages. Je me souviendrai toujours de ce cri de détresse qu'elle poussait au moment de briser tous ses liens : a Je pars, mon père ! « Mon Dieu, je n'en puis plus ! etc.. » Et le bon Père répondit sur le champ une lettre touchante que l'on croirait dérobée à la plume de saint François de Sales.

Elle est partie, la pauvre enfant, emportant avec elle le souvenir de ses amis, de ses sœurs, de ses neveux, et surtout de cette bonne mère et de ce père par excellence ; elle en a fait comme un bouquet dont elle pare chaque jour l'autel du sacrifice et dont elle va, de temps en temps, respirer les parfums pour ranimer son courage au milieu de ses rudes et saintes occupations.

— Voilà ce qu'il nous disait, le bon Père, et voilà comme nos journées s'écoulaient doucement. Mais si

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nous pleurions quelquefois, le plus souvent aussi nous riions de bon cœur.

Je me souviens d'un jour où nous voulûmes nous mettre en marche à la barl)e d'un nuage qui nous faisait pourtant de terribles menaces. Mais, armées d'une ombrelle et de deux parapluies, nous osâmes le défier. Nous allions, flânant dans les chemins, respirant à pleins poumons l'air frais et pur d'une soirée charmante, lorsque, tout à coup, le nuage crève. Réfugiés sous un noyer, nous prétendions braver la tempête ; mais dans un instant, le feuillage fut transpercé, et bientôt nos chapeaux, nos robes, nos écharpes subirent le même sort. Il fallut déguerpir au plus vite. M. C... s'empara de 1 ombrelle, Elise et Mathilde d'un parapluie. Alors, le bon Père, n'osant pas reculer, m'otfrit son bras pour mabriter de son mieux sous le second riflard; j'acceptai sans façon, et nous voilà pataugeant, glissant, nous éclaboussant au milieu du chemin qui était devenu un torrent. Nos vêtements ruisselaient, et cependant, nous riions d'un si bon rire que j'en perdais la respiration.

Nous arrivâmes à Ussat dans cet accoutrement ; si nous eussions été du temps des Israélites, on aurait pu nous prendre pour des échappés de la Mer Rouge. On vint au-devant de nous avec des flambeaux, des châles, des jupons et des chemises ; on nous gronda, on nous appela folles, mais je n aurais pas donné cette aventure aquatique pour le plus beau soleil du monde.

INE SAISON A rSSAT

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