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IX. — Pèlerinage à la chapelle de Sabart

Tout près d'Ussat, au détour de la montagne, se trouve une vieille chapelle pauvre et délabrée, où le cœur froid at Tœil curieux ne sauront jamais rien trouver de remarquable. On n'y voit, pour tout ornement, qu'une pauvre Madone, adossée contre un pilier, dans un costume des plus bizarres, toute chargée de dentelles, de rubans enfumés et de fleurs fanées dont une piété naïve s'est plue à l'entourer : c'est le ruban de la pauvre paysanne dont la Madone a ramené l'époux, c est la couronne nuptiale de la jeune mère dont l'enfant allait mourir et que la bonne Vierge a guéri par un miracle.

Regardez ces piliers tout chamarrés d'une singulière décoration : ce sont des bras, des jambes, des pieds et des membres grossièrement sculptés. 11 y a même un portrait peint à coup sur par le barbier du village et avec le même pinceau dont il barbouille le visage de ses pratiques ; on en rirait vraiment, si l'on n'en pleurait pas à chaudes larmes. Mais je plaindrais celui qui resterait sans émotion, en présence de ces naïfs et touchants témoignages d'une pieuse reconnaissance. Oh ! si ces voûtes pouvaient parler ! Que de touchantes histoires ne diraient-elles pas I Que de prodiges éclatants ! Que de larmes essuyées ! Que de cœurs consolés ! Aussi, comme, de tous côtés, 1 on accourt vers cette pauvre chapelle !

Tu penses bien, chère Elise, que nous ne fûmes pas les dernières à aller y faire un pèlerinage. C'était précisément le jour de Notre-Dame des Anges : le bon Père nous dit la veille :

~ UNE SAISON A LSSAT 365

(( Soyez bien sages, recueillez-vous, et demain, si vous le voulez, nous irons à Sabart invoquer la bonne Vierge pour nous et pour tous ceux que nous aimons. Je dirai la messe, je consacrerai pour vous le pain des anges, et quand vous l'aurez reçu ; oh I alors, demandez avec confiance ; tous les trésors du ciel sont entre les mains de Marie, elle ne saura rien vous refuser ».

Cette proposition fut accueillie avec grande joie. La nuit nous parut longue, et. dès le grand matin, ayant juché sur un àne la pauvre Elise qui s'épouvantait de la lono-ueur de la route, nous nous acheminâmes, suivis d'une femme de chambre armée d'une grande épingle pour stimuler l'ardeur de la pauvre bête et d'un petit panier contenant notre déjeuner. Chemin faisant, le bon Père nous parlait de Dieu, de Marie, du bonheur inelfable qu'elle nous réservait en nous donnant son Fils ; puis il nous enseignait de pieux secrets pour accueillir le bon Jésus, causer avec lui cœur à cctur, en faire notre confident, notre meilleur ami, nôtre tout. Oh ! alors. comme nos âmes étaient remuées et doucement émues ! Je me crovais sur le chemin d Emmaùs, et je compris ce qu'éprouvèrent les deux disciples lorsque le bon Maître se joignit à eux et leur expliqua les Ecritures I

Enfin, nous voila arrivés sans nous en douter. La grande statue de la ^'ierge nous apparut d'abord avec son beau petit Enfant qui étendait vers nous ses petites mains comme pour nous bénir. Nous nous agenouillâmes devant son autel. Te dire, chère Elise, ce que j éprouvai dans ce moment serait chose difficile. J'avais tant de choses à demander, le souvenir de tant de malheureux, qui me sont chers et qui n'ont jamais invof[ué Marie,

brisait tellement mon cœur que je fus obligée de sortir pour pleurer ; je suffoquais. Je songeais surtout avec une grande amertume à ce malheureux, assis depuis si longtemps à l'ombre de la mort, pour lequel toi et moi avons tant prié et dont le miraculeux retour à la grâce vient d'étonner la terre et de réjouir le ciel ; ce jour-là, j'en suis sûre, le bon Père le recommandait aussi à Marie.

Comme j'errais tristement autour de la chapelle, portant mes pas au hasard, j'écartai machinalement une ronce du bout de mon ombrelle, et Aoilà qu'une pauvre tonbe parut à mes regards. Je lus un nom ignoré, suivi •de ces simples mots : « Elle a aimé Marie pendant sa vie • et à sa mort ». Aussitôt je me prosternai, car cette naïve inscription racontait la vie d'une sainte ; que d'actions héroïques, que de dévouements inconnus, que de vertus sublimes ne révélait-ellè pas ?

« 0 Vierge ! m'écriai-je, ceux qui vous aiment deviennent des héros. — Repose en paix, âme chérie de Dieu, et prie pour ceux qui, comme toi, veulent aimer ^Marie pendant la vie et à la mort î »

Je rentrai dans l'église ; le sacrifice allait commencer ; Elise et Mathilde ressemblaient à deux anges au pied de l'autel. Enfin le bon Père déposa sur nos lèvres toutes les richesses du ciel. Oh, alors 1 nous osâmes nous présenter à Marie. Que pouA^ait-elle nous refuser ? Aussi heureuses qu'elle, nous portions dans nos cœurs celui qu elle allait invoquer pour nous, (^uand tout fut terminé, nous sortîmes de la chapelle ; un bonheur indicible inondait nos âmes. Assis sur le gazon, une joie naïve égaya notre déjeuner qui me faisait penser aux •agapes des premiers siècles. Tous les fronts étaient ra-

dieux, et ce fut en chantant les louanges de Marie que nous reprîmes le chemin de la Aallée. Voilà comme le bon Père savait nous faire goûter des joies qui n'étaient <jue Favant-goût du ciel.

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