‹ Correspondance et œuvresChapitre 5 sur 47 · L. DE V · texte numérisé non relu

L. DE V

J'ai passé ma première enfance dans un vieux château qu'habitait ma famille, et qui figurerait très bien dans quelque histoire d'anciens chevaliers. Situé sur une hauteur, on apercevait de loin ses vieilles tours, ses remparts à demi ruinés. Des salles énormes ornées de tapisseries à grands personnages et de vieux portraits ; de larges fossés : des corridors sombres et obscurs ; des escaliers

(1) Ces initiales désignent probablement Léontine de Villeneuve.

CORALY DE GAIX

tournants ; le cri des chouettes et des hiboux ; un bois immense que les contes populaires peuplaient d'apparitions surnaturelles ; tout cela enchantait ma jeune imagination. Les revenants surtout excitaient ma terreur et ma curiosité.

C'était dans ce vieux manoir que vivaient ma mère, âgée de dix-iieuf ans (1), d'une beauté remarquable, ma tante du même âge, mon père, mon oncle le Chevalier, mon frère Edmond et moi. A nous six, nous ne faisions pas un siècle. Mais, en revanche, quelques-uns de nos serviteurs étaient d'un accord parfait avec les vieux meubles et les murs croulants. C'était une partie de ceux de mon grand-père qui avait passé à sa jeune postérité. Nicolas, vieux xVllemand, le plus ancien de tous, avait pour ses maîtres un attachement à toute épreuve. L'on dit que les extrêmes se touchent ; aussi étais^je sa Benjamine.

Mon père lui demandait un jour qui il aimait le plus de la famille :

« Que «/, ffue non, Monsieur, répondit-il, c'est la pichotte (2) » ; c'est ainsi qu'il commençait tous ses discours. Accoutumé à l'étiquette de mes grands-parents, il ne pouvait se faire à la vivacité de mon père et de ma mère :

« Madame est une saùtaïre (3), disait-il à sa confidente, la vieille Cateau ; saute l'escalier de quatre en quatre, et ne me laisse pas le temps d'ouvrir les battants de la porte pour se mettre à table. Monsieur, c'est un

(1) En 1800, année de son mariage.

(2) La petite.

(3) Une sauteuse.

baùch (1) ! il crève tous les chivaii ! Ah I que si monsieur le grand-père les voyait I il faudrait bien marcher plus droit ! »

Cateau. berceuse de mon père, était aussi devenue la mienne ; elle me prodiguait la même tendresse et m'endormait avec les mêmes chants. Sa mort m'a coûté bien des larmes ; j'avais alors cinq ans; c'est le premier de mes chag-rins. Mais comme tous ceux de cet âge, il fut vite effacé; je n'en perdrai pourtant jamais la souvenance.

Notre bon curé 2^, que j ai toujours vu au château, fut aussi le premieï de mes amis. Lorsque j étais bien sage, il me prenait aA'ec lui sur son cheval pour aller à vêpres. Quelquefois, avant l'office, il s'asseyait sous le porche, et les paysans venaient lui raconter leurs petites affaires qu'il écoutait avec intérêt. Ces audiences m'amusaient beaucoup. Je retenais les expressions énergiques de ces braves gens, les appliquant ensuite à tort et à travers.

Un jour, voyant ma famille occupée à lire les journaux, je voulus faire aussi la grande personne, et, prenant ime gazette, je feignis de lire très attentivement. Ma mère, qui s'en aperçut, me dit :

« Coraly, fais-nous la lecture. »

Alors, avec un air très grave, je commençai :

« Papa a dit à M. le curé : Hé ! bonjour monsieur le

Curé ! Comment vous portez-vous ? — M. le Curé lui a

répondu : « Que le diable te crève 1 Coquin I » et

autres épithètes de ce genre qui me valurent une petite

(1) Un fou.

(2) M. l'Abbé Lecamus.

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semonce et la défense à ma bonne de me laisser désormais sous le porche de l'église.

Mon frère était le compagnon de mes jeux ; nos l'epas. nos promenades, nos plaisirs étaient communs. La naissance de ma sœur Marie, que je crus avoir été trouvée sous un rosier, augmenta notre joie par la pensée que nous étions de grands personnages, puisqu'elle était plus enfant que nous ; et nous saluâmes sa bonne arrivée par des sauts et des gambades.

Afin d'être plus à portée de soigner notre éducation, ma famille se fixa à la ville. Dun autre côté, le château était si grand, si délabré, que mon père se décida à le détruire pour en construire un autre dont Edmond et moi posâmes la première pierre. J'étais bien jeune alors, et pourtant, cette cérémonie me donna un sentiment de tristesse que je ne savais encore m'expliquer : mais l'enfant avait joué à l'ombre de ces vieilles tours où l'hirondelle bâtissait son nid. et ni lune ni l'autre n'aimaient à les voir abattre. Ges pauvres petites bêtes furent aussi désolées que moi ; plus heureuse qu elles, je ne perdis pas au moins laile maternelle.

Enfin, arrivés à Castres, me voilà entourée de livres, de maîtres et d'ennuis, dans une pension qui ne ressemblait pas du tout aux lieux que je venais de quitter.

Cependant mes études finirent par m'intéresser. Je prenais fait et cause pour un peuple contre mes compagnes. Ges petites querelles finissaient quelquefois par des batailles sérieuses qui obligeaient nos maîtresses à venir nous imposer silence.

L époque de ma première communion arriva. On me prépara longtemps à cette grande action, et mon jeune

bOLVEMKS UK .MON JEUNE AGE

eœur se nourrissait avec transport des sentiments que donne la connaissance dune religion toute d'amour. Oh ! qu'elles sont douces les premières impressions de la vertu ! J'aimais surtout à entendre raconter l'histoire de notre Sauveur lorsqu'il disait : « Laissez les petits enfants venir à moi », et qu'on me le montrait dans une gravure de la Bible entouré de ceux qu il attirait en les caressant. Oh ! alors, je n'aurais jamais voulu grandir 1

Un jour, j'avais lu dans mes heures ces paroles d'un psaume : « Que ma prière s'élève vers aous, Seigneur, comme la fumée de l'encens ! » Cette image m'enchanta, et, me trouvant à l'église pendant qu'on bénissait l'autel, je demandai à Dieu la grâce d'être bien sage ; puis, je soufflai bien fort, afin que ma prière se confondît avec la fumée qui montait vers le ciel. Mes compagnes ne comprenaient rien à ce que je faisais et je leur avouai naïvement quelle était ma prétention ; elles se moquèrent de moi, et je n'osai plus renouveler cet enfantillage.

Une autre fois, c'était le 21 janvier, je me crus députée du ciel pour convertir tout un régiment. J'assistais avec ma pension à une cérémonie expiatoire pour la mort de Louis XVI. L'histoire de ce Roi martyr que l'on m'avait racontée ; son oraison funèbre que je venais d'entendre ; ces chants si tristes, cet appareil lugul)re. tout cela faisait sur mon cœur une vive impression. La cérémonie lut longue; chacun se retira sans attendre la lin.

Il ne resta plus dans l'église que le régiment sous les armes et notre pension placée derrière le corps d'officiers, ce qui me donna la facilité d'entendre leur conversation :

« Nous ne sortirons plus d'ici ! » disait l'un avec un ■énorme bâillement et en tournant le dos à l'autel.

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« Toutes les jolies femmes s'en sont allées 1 disait l'autre. — Jolies ou laides, il n'y a plus personne qu'une vieille maman qui, en vérité, en vaut quatre, tant elle est grasse et ronde. »

Cette conversation commença à me scandaliser infiniment, et mon indignation augmenta bien davantage, lorsque, me retournant, j'aperçus ma pauvre tante prosternée dans un coin ; on eut dit cet ange de paix chargée de toutes les init^ités du peuple. Alors, certes, je n'y tins plus, et. me redressant pour leur en imposer davantage :

— Messieurs ! leur dis-je dun ton solennel, je vous prie de vous taire ! Ce n'est pas dans l'église que 1 on tient de pareils discours ! d'ailleurs elle n'est pas vieille.

— Tiens ? dit celui-ci avec un éclat de rire ; entends cette petite fille. (Quelle drôle de figure ! elle a, morbleu, une jolie main 1

— Qu'est-ce que cela vous fait? lui répondis-je d'une voix terrible.

— Laissez-moi la baiser, mon petit bijou 1

— Si vous approchez, je vous mords !

— Oh 1 oh ! dit l'autre ; elle est en colère, il faut l'apaiser. Tenez, ma petite prêcheuse, dit-il, en me présentant une bonbonnière, voilà des dragées, prenez-en donc !

— N'avancez pas I m écriai-je avec un renouvellement de fureur, ou je crache dedans.

Je me disposais à leur tenir tète encore longtemps, mais la maîtresse de pension, ne comprenant pas quel colloque je pouvais avoir avec tous ces grands diables, arriva pour interposer son autorité. Je lui contai le sujet de ma

colère ; elle me g-ronda ; je pleurai. Ainsi finit ma mission. Enfin, le plus beau jour de ma vie arriva. Après avoir reçu la bénédiction de mes parents, parée de ma robe blanche, l'on me présenta à l'autel et mes larmes mouillèrent la main du prêtre qui distribuait le Pain des anges. Ce sera toujours le plus ravissant de mes souvenirs. Puisse-t-il être aussi la sauveg^arde de mon innocence !

Nous allions quelquefois passer l'été dans une terre à ma grand'mère, nommée Espine, située sur une haute montajcne ; rien n'est sauva2re ni désert comme ces bois de hêtre et ces immenses bruyères. Le château, placé sur la partie la plus élevée, domine une vue magnifique. C'est là que ma grand'mère aimait à réunir ses enfants . Douée d'un cœur très tendre, elle avait essuyé et senti plus vivement qu'une autre les chagrins inséparables de notre existence. La mort de son mari qui la laissa veuve fort jeune, avec deux belles terres et deux enfants, fut le premier amieau de cette chaîne que les prisons de la Révolution et la perte de sa fortune allongèrent considérablement. Mais, s'oubliant elle-même, sa belle âme sentait bien plus encore le malheur de sa famille. Si elle a jamais connu le bonheur, c'est celui qu'elle a fait goûter aux autres.

C'était donc auprès de cette bonne mère que nous nous réunissions tous les ans, mon père, ma mère et mes sœurs, mon frère et son précepteur. Nous menions une vie toute champêtre. Nous allions quelquefois dans les chaumières voisines boire du lait, et nous donnions en échange aux jeunes filles des rubans et des chapelets.

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Le soir, après le souper, rassemblés autour d'un grand feu. (car. dans ces montagnes, il est nécessaire en toute saison), nos parents nous racontaient quelques histoires des jours mauvais. Mon père parlait de sa proscription, des dangers qu'il avait courus : sa phvsionomie s'animait alors, et l'on voyait dans ses yeux le feu de la jeunesse, qu'il aurait bien aussi retrouvé dans son cœur, s'il eut encore fallu se battre pour son roi. Ma mère nous disait, a\ec une expression touchante, l'etTroi qu'elle éprouvait lorsque des bandes horribles entouraient le château pour chercher le prêtre ou le i)roscrit qui y étaient cachés. Ces récits nous enchantaient, l'heure de se retirer arrivait toujours trop tôt.

Je ne sais quels sentiments doux et tristes me faisait éprouver le séjour des montagnes: je croyais être plus près du ciel. Souvent, en allant me coucher, je demeurais longtemps auprès de ma fenêtre, contemplant la belle vue qui s'étendait devant moi. Je regardais la lune, puis les hêtres dont l'ombre allongée ressemblait à des fantômes, j "écoutais les aboiements du chien ami du pauvre montagnard. (Quelquefois nous entendions le tonnerre gronder dans la plaine, tandis que le ciel était pur sur nos têtes et je priais Dieu de me mettre toujours au-dessus des orages du monde. Puissé-je nen connaitre jamais les tempêtes qu'en les contemplant sous mes pieds !

Je n'ai que seize ans, très rieuse de mon naturel, et cependant mes pensées sont tristes sans que je le veuille. D'où vient cela? je n'en sais rien. En attendant, j'écris tout bonnement ce qui vient sous ma plume pour me mieux connaître dans l'avenir. Ce qu'il y a de certain, c est que rien ne porte à la rêverie comme ces montagnes

et ces landes sauvages. J'en prends à témoin le montagnard lui-même que Ton rencontre souvent gardant ses troupeaux. Debout sur un rocher, il regarde le ciel et murmure une prière mystérieuse qu'il ne comprend pas, mais qu'il croit renfermer plus encore que ses désirs. Religieux par attrait plus que par devoir, il mêle ce sentiment à toutes ses actions, ce qui leur prête beaucoup de charme. Son chant est triste et monotone ; ses nid'urs patriarcales ; sa vie très sobre ; l'eau glacée de la fontaine, le blé noir et les pommes de terre, voilà sa nourriture. Le trait distinctif de son caractère est l'amour de la patrie ; et le jeune soldat, que le sort a désigné, aime mieux s'exposer à la mort du déserteur que vivre loin de sa montagne.

Lorsqu'un jeune homme veut se marier, il va voir à la veillée celle qu'il a choisie ; s'il est refusé, la jeune fille tourne à l'envers les tisons qui éclairent la chaumière. Dans le cas contraire, elle prend sa quenouille, s'asseoit auprès de sa mère et cause, en travaillant, sur le bonheur de l'hymen dont elle a l'air de filer les beaux jours. Au comble de ses vceux. le jeune homme va trouver son vieux père, qui arrive le lendemain pour faire la demande en ces ternies :

« Je ne viens pas acheter votre champ, ni marchander votre récolte ; je ne veux pas de vos vaches nide vos brebis, mais je veux une chose bien plus précieuse encore. »

Puis, s'approchant du foyer, il trace sur la cendre avec son bâton des caractères mystérieux. On lui répond aussi par ce langage symboli(|ue, et le mariage est conclu.

Voilà une bien longue page sur mes chères montagnes. Mais j'aime d'autant plus ce qui me les rappelle qu'Espine

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vient d'être vendu et que je ne reverrai plus ses nuages ni ses bruyères !

Lorsque le château que mon père faisait bâtir fut terminé, nous retournâmes à la campagne passer les beaux jours. Ma mère devint ma première amie ; je lui contais mes petits chagrins, elle était de moitié dans mes plaisirs. Je n'ai jamais connu d'âme plus tendre, ni d'esprit j)lus délicat. Toujours en alarme jjour ceux qu'elle aime, elle connaît beaucoup plus les épines de la tendresse qu'elle n'en éprouve les douceurs. Sa conservation pleine d abandon et de naturel est semée de mots heureux dont elle ne se doute même pas parce qu'ils lui sont dictés par son cœur. Entièrement dévouée à ses enfants, elle ne sait pas goûter de satisfaction qui ne se rapporte à eux ; elle est l'âme et le bonheur de sa nombreuse famille.

Mon père, quoic|ue fort jeune, est pourtant un homme d'autrefois. La beauté de son âme, la noblesse de ses sentiments, et surtout son extrême francliise empêchent qu'il soit en harmonie avec son siècle. Orphelin à l'âge de sept ans, 1 aine d'un frère et d'une sœur, trop enfant pour émigrer à la Révolution, sa jeunesse fut orageuse. Il se nourrit longtemps du pain de proscription, habitant les bois et les déserts ; il a rapporté de cette vie errante et solitaire toute la pureté des mœurs patriarcales.

Mon oncle le Chevalier fut aussi proscrit avec mon père, mais rien ne put altérer sa gaîté intarissable. Son cœur est parfait, ses sentiments élevés. Entièrement dévoué à ceux qu'il aime, le plus jeune «de nous est toujours son enfant gâté. Que de dragées ne m'a-t-il pas fait croquer ! Depuis la Restauration, il a pris le parti

des armes et a laissé un grand vide dans notre famille.

Comment parlerais-je de tous ceux que j'aime sans dire un mot de ma tante, cet ange consolateur placé au milieu de nous jiour partager toutes nos souffrances et nous donner l'exemple de toutes les vertus ! Orpheline avec ses frères, elle devint l'enfant de la Providence qui se plut à orner son esprit et son cœur. Le monde lui a offert son encens ; mais, ayant tourné son regard vers le ciel,. elle passa par le monde comme ce rmsseau qui traverse la mer sans rien prendre de son amertume. Elle s'efforce de cacher un esprit très supérieur sous une apparence simple et modeste. Mais elle a beau faire, le parfum décèlera toujours la fleur. Si elle ne contribuait pas autant au bonheur de ma mère et qu'elle n'eût pas soigné mon enfance avec autant de sollicitude, elle aurait encore mille droits à ma tendresse.

Mon frère partit pour le séminaire de Saint-Acheul (1)^ et je fus chargée d'enseigner à mes sœurs la géographie et l'histoire sainte. Enorgueillie de ce noble emploi, je crus devoir prendre des manières très dignes qui ne m'obtinrent pas plus de respect. Mes élèves se moquaient de moi. Marie surtout était un petit diable. A une figure très distinguée où se peignait un je ne sais quoi de nuageux et de triste se joignait une imagination ardente : mais un bon petit cœur se montrait toujours à travers la vivacité de son caractère. Etant allée, un jour, faire une longue course, elle perdit son clocher de vue, et, se croyant au bout du monde :

— Sommes-nous près de Jérusalem ? demanda-t-elle très sérieusement.

(1) Collège de Jésuites, près d'Amiens.

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— Oh ! sûrement, et tiens, voici le Jourdain, répondîmes-nous en sautant un petit ruisseau, et riant aux éclats, ce qui la fâcha beaucoup.

Si je m'étends sur ce sujet, c'est que Marie est une de mes plus chères alîections, et que je veux la suivre aimable et bonne dans tous les âges. Elle n'aimait pas à voir finir ses héros, et la mort de Moïse lui coûta beaucoup de larmes. Je la trouvai un jour se promenant avec beaucoup d'agitation dans la grande salle, racontant cette touchante histoire aux vieux portraits dont elle est tapissée. — « Eh bien ! mesdames ! disait-elle : Eh bien ! Moïse... sur la montagne d'Abarim !... 11 est mort 1 pauvre Moïse ! » et la voilà pleurant de tout son cœur.

Elle avait entendu dire : sérieux comme un pape. M. l'abbé de Grandpierre, qui ne rit jamais, vint nous voir. Marie lexamine longtemps, se glisse derrière le fauteuil de ma mère, grimpe sur les barreaux, parvient à son oreille et lui dit :

« Maman ! c'est le pape? »

Cette naïveté dérida pourtant le gra^e abbé et 1 illusion de Marie fut détruite.

Nous avions composé en son honneur des litanies que nous lui chantions, quand elle n'était pas sage ; elles la mettaient au désespoir.

Ma sœur Alexandrine est dille rente. La douceur de son caractère et la bonté de son cœur se peignent dans ses yeux. Appli(|uée, studieuse, cédant toujours aux autres, incline à la piété, les qualités naissantes de sa jeune àme présagent les plus beaux fruits pour l'avenir.

Pour Henriette, c'est bien la plus jolie petite iille du monde. Ce qui s'annonce le plus chez elle, c'est le sen-

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tinient de son importance : tout le monde doit lui être soumis et parler chapeau bas. Le précepteur de mon frère lui donnant, un jour, en jouant, une petite tape, l'appela : ma petite Henriette. Je n'ai jamais vu décolère pareille ; mais aujourd'hui ce petit travers a presque disparu, ne laissant subsister qu'une franche gaîté.

Tout près de Gaïx est un château l habité par une famille bien intéressante. Le comte Louis de Villeneuve s'y est fixé depuis plusieurs années, parce que le calme de cette résidence plait infiniment à M""'de Mlleneuve {2}. G est une femme remplie d'esprit ; d'une force d'âme peu commune, elle s'est entièrement dévouée à l'éducation de ses filles. Le pauvre du village connaît son nom qu'il bénit tous les jours, mais il n'a jamais aperçu la main qui le soulage. Le silence qui règne autour de ce château, cette rivière qui baigne les murs, ces fossés, ce parc, cet espèce de mystère, tout cela lui donne une teinte romantifjue qui intéresse.

Trois jeunes personnes, que l'œil maternel n'a jamais perdues de vue, passent dans cette solitude des jours paisibles. Notre voisinage, et plus encore la sympathie de nos cœurs, ont établi entre nous une liaison qui, je l'espère, fera aussi le charme de nos vieux jours. Léontine, dont l'âge se rapproche le plus du mien, occupe une place d'honneur dans mes affections. Son esprit étant bien au-dessus du mien, je ne pourrai dire que faiblement ce qu'on admire en elle : une imagination féconde, une âme tendre et délicate, un esprit très remarquable ; voilà

(1) Hauterive.

(2) M™^ de Villeneuve et sa sœur. M™^ de Palarin, étaient filles de M. d'Avessens de Saint-Rome.

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son ensemble. Aimant l'étude avec passion, elle passera d'une sraieté folle à une lecture sérieuse, et trouvera autant de plaisir à celle-ci qu'à celle-là. Sa physionomie spirituelle est animée par de grands yeux noirs : elle aimera le monde avec passion parce qu'elle a tout ce qu'il faut pour lui plaire : en attendant, elle fait le charme de nos petites réunions.

Octavie. sa sœur, est de l'àg-e de Marie ; leur enfance a beaucoup de rapports et leur amitié est fondée sur des goûts semblables. Vive, aimable et tendre, tout ce qu'elle dit est plein d'abandon et de grâce. Aucune pensée noble, généreuse, n'est étrangère à son cœur; ses idées sont fort gaies et originales. C'est une tête bouillante qui a besoin d'être arrêtée, mais qui ne restera jamais inactive.

Emilie, la plus jeune, est encore trop enfant pour pouvoir être jugée, c'est la petite amie de mes sœurs et l'élève de Léontine. Nous nous réunissons fort souvent et toujours avec un nouveau plaisir.

Quelquefois notre bonne et commune amie Justine de Bonne vient renforcer nos bruyantes réunions. Cette dernière habite avec son père le château de Lostanges, qui est aussi tout près de Gaïx. Un heureux naturel, une humeur toujours égale, beaucoup de simplicité, un teint éblouissant, un cœur parfait ; il est impossible de connaître Justine sans l'aimer. Elle a quelque chose qui attache ; elle n'excitera pas un enthousiasme passager, mais bien un sentiment durable. Son père, chevalier de Saint-Louis, est le meilleur ami du mien.

Ces aimables voisinages répandent beaucoup de charme dans notre solitude.

A'oilà presque une galerie de portraits auxquels je

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veux ajouter le mien, afin de savoir si, dans trente ans ■d'ici, je saurai me reconnaitre : d'un physique très ordinaire, ma tournure est dépourvue de grâce ; de la fraîcheur et un bon cœur ; voilà mon beau côté ; tout le reste est fort médiocre. Mes émotions sont vives, je n éprouve rien à demi. Heureusement, Dieu a resserré le cercle de mes désirs en me faisant connaître le néant des choses d'ici-bas ; je vois avec inditférence un monde qui n'est pas fait à la mesure de mon cœur. Ce n'est qu'à mon amie que je fais cette confidence, car, n'ayant jamais eu des succès mondains, l'on pourrait prendre ceci pour du dépit. Puissè-je passer une vie ignorée! cachée comme la violette, je ne désire aucun rang ni aucune place sur la terre, sinon dans le cœur de ma mère, des autres personnes de ma famille et de mes amis.

Nos aimables voisines viennent nous voir souvent, jamais autant que nous le voudrions. Octavie, Justine et Marie, avec leur ardeur pétulante, mettent tout en mouvement. Un jour, à Iheure du dîner, avec une chaleur sulfocante, ces demoiselles avaient disparu. On a beau sonner la cloche d'appel ; ma famille est dans les transes. Les domestiques courent les champs, et, des petites folles, point de nouvelles. Enfin, après quelques heures d attente et beaucoup d'inquiétude, nous voyons paraître, au bout de l'allée, Justine triomphante, à califourchon sur un àne, jambe par ci^ jambe parla, son chapeau pendant, les cheveux en désordre, Octavie et Marie, rouges comme l'écarlate, armées de longues perches, frappant de tous leurs bras cette pauvre bête qui trottait à droite et à gauche, en dépit de Justine qui criait et sattachait atout ce rpielle pouvait accrocher.

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— D'où venez-vous, Mesdemoiselles ? — leur dit ma mère d'un air sévère.

— C'est que... reprit Octa^ie, nous allions faire des découvertes. Justine ne pouvant plus marcher, nous l'avons juchée sur un àne que nous avons trouvé dans un pré ; et...

— Je vous en prie, leur dit ma mère, à l'avenir laissez vos découvertes, et ne vous éloignez plus du château sans permission.

Mais toutes ces mercuriales ne produisaient qu'un effet momentané. Il était bien difficile, pour ne pas dire impossible, de contenir la vivacité de ces petits lutins : grimper sur des arbres, franchir des fossés, sauter à crû sur des chevaux ou des ânes : agiles à la course, on eut dit des garçons travestis. C'étaient encore elles qui égayaient nos soirées. Rien n'était plus original ni plus drôle que les proverbes qu'elles improvisaient. Jeunes et vieux riaient aux éclats : et, malgré la mutinerie de ces petites iîlles. il était impossible de ne pas les aimer à la folie.

Léontine et moi, plus grandes, voulions être aussi plus raisonnables. Nos mères, après nous avoir lu quelques passages du Génie du Christianisme, nous avaient livré Yltinéraire de Chateaubriand, ce qui acheva de nous tourner la tête. Ce n'étaient plus que promenades sentimentales ; nous ne rêvions que pèlerinages, caravanes... Les ruines du vieux château nous représentaient les débris de Sparte ou d'Athènes, et nous criions: Leonidas ! à nous enrouer.

Lorsque Léontine était à Hauterive, notre correspondance, plus active que jamais, nétait remplie que de

Chateaubriand ; comme nous aurions voulu le voir, l'entendre, lui parler ! Ses belles pa<^es attendrissaient nos cœurs et faisaient couler nos larmes. Enfin, notre admiration ne faisant que croître et embellir, nous résolûmes de lui écrire en grand secret pour le prier de venir nous voir. Voici notre lettre :

Monsieur le Vicomte

Nous n'avons Thouneur de vous connaître que par la beauté de vos ouvrages et votre dévoiuuentà la cause rovale. Vous serez très étonné quand vous saurez que nous n'avons que quatorze à quinze ans, mais Tenthousiasme qu'inspirent vos ouvrages est commun à la vieillesse et à renl'ance. Nous vous avouons franchement que nous n"a\'ions pas Ijeaucoup (le goût pour le genre descriptif, mais votre style enchanteur nous l'a fait aimer.

Les preuves de fidélité que vous avez données au Roi sont connues, et, ayant partag-é vos sentiments, nous nous faisons gloire d'avoir, dans notre parti, un auteur aussi distingué. Tout cela réuni nous a donné un vif désir de \ous connaître. C'est pourquoi nous serions très flattées si, quelque jour, vous honoriez nos châteaux de votre présence.

Nous ne pourrons pas vous présenter les rosiers de Jéricho, ni les palmes de Cadès, ni les ruines de ces antiques tours quont illustrées tant de preux chevaliers. Mais vous v verrez des chênes qui ont vu vieillir nos pères, et qui leur ont survécu... Au milieu d'une prairie s'élève un temple couvert de mousse, entouré de cyprès et de tombeaux ; à travers des bois antiques. Ton arrive à des ruines qu'ont habitées nos aïeux.

Elles n'existent plus ces tours!... ils sont épars ces créneaux!... quelques pierres restent encore et nous rappellent

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le néant des grandeurs humaines. Nous allons y révei' sur les vertus qu'ont pratiquées nos aïeux!... Quelques Heurs qui croissent çà et là à l'ombre de ces vieilles murailles, le hibou qui fait entendre son cri plaintif, des pierres qui s'écroulent, voilà le tableau qui se déroulera à vos regards, et votre muse mélancolique trouvera là des sujets dig'nes d'elle.

Après vous avoir exposé les beautés que vous trouverez à Gaïx et à Hauterive, nous oserons, Monsieur, vous engager à illustrer par votre présence ces lieux qui nous sont si chers et qui nous le seront bien davantage quand votre souvenir s'y rattachera.

Agréez, monsieur le \'icomte, les sentiments de reconnaissance qui seront bien vifs, si vous daignez accomplir les désirs de vos dévouées admiratrices.

CoRALY DE Gaïx, Léoxtine de \'illenel've.

Après avoir terminé ce beau chef-d'œuvre, nous n osâmes pas le conlîer à la poste sans en prévenir nos mères. (|ui, comme on le pense bien, rirent beaucoup de notre folie, et en empêchèrent l'exécution. Mais, malgré cela, notre amour pour l'illustre voyageur ne cessa pas ; il n'était plus question entre nous que de la fleur du désert et des cèdres du Liban. La montagne coitîée d'un bonnet de nuages, le brin de mousse qui frissonne, étaient ce qui me charmait le plus et ce que je m'eiîorçais le plusd'imiter ; mais l'on se moqua si tort de moi, que je suis corrigée pour la vie.

Nos plus beaux jours sont ceux où nous avons quelque

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fête à célébrer. Celles de mon père, de ma mère, nous donnent les plus douces jouissances. Deux mois à l'avance^ nous commençons les préparatifs : ce sont des ouvrages^ des bourses, des écrans que nous voulons offrir ; quelques scènes de notre composition qui n'ont dautre mérite que le motif qui les inspire. Tout cela avec un mystère qui n'en est pas un pour ma famille, mais qui ajoute un nouveau charme à nos apprêts.

Je n'oublierai jamais la première fête que nous donnâmes à ma mère, le jour de sainte Ursule. Après avoir fabriqué une petite pièce que je croyais un chef-d œuvre, où mes amies et mes sœurs jouaient un rôle, je voulais encore offrir à ma mère un cadeau de ma façon. Je pris sur mon sommeil pour broder, à son insu, un ouvrage qm me rendit malade. Ma mère, alarmée sur mon compte, ne sachant à quoi attribuer ma pâleur, appela le vieux médecin qui soignait ma famille et qui était dans mon secret.

— Voyez, lui dit-elle, cette enfant dépérit tous les jours, je ne sais quelle en est la cause I

— Oh, Madame ! répondit le médecin, il n'y a pas de lésion manifeste ; c'est que mam'selle travaille trop.

— Que voulez- vous dire. Monsieur? Cette petite paresseuse ne fait rien du tout ; certainement l'ouvrage ne la fatigue guère.

J'avais beau faire signe au médecin qui ne cessait de répéter.

— Allez, Madame, je sais ce que je dis, mam'selle travaille trop ; il sortira de là quelque chose qui vous surprendra.

Heureusement que ce discours ne fut pas compris, et le médecin repartit, à ma grande satisfaction.

Cependant la distribution des rôles, les répétitions, nous occupaient sans cesse : il fallait envoyer des exprès à nos amies, recevoir leurs réponses ; tout cela en cachette, afin d'augmenter par la surprise le plaisir que nous nous promettions. Mais quel enfant peut tromper les yeux maternels ? Ma mère s'aperçut fort bien de toutes nos menées et feignit une parfaite ignorance.

Entln. ce beau jour arriva : mon père nous permit d'inviter quelques-uns de nos amis : nous jouâmes de notre mieux. Nos costumes, notre joie, rendirent cette fête beaucoup plus intéressante que je ne l'espérais. J'offris mon petit ouvrage auquel, par exemple, ma mère ne s'attendait pas du tout. Elle fut tout attendrie, et nous, bien heureuses. Oh ! comme ces jours passent vite ! Au moins, ceux-là ne traînent pas le remords après eux.

Je ne raconterai pas tous les plaisirs que nous avons goûtés en ce genre, pour éviter les répétitions. Je veux cependant parler d un jour de saint François, fête de mon père. Les joues d'Henriette se ressouviendront longtemps de cette journée. Nous préparâmes quelques scènes où nous avions tâché de conserver le caractère des personnes qui jouaient, c'est-à-dire celui de nos sœurs ; Henriette surtout était fort bien dépeinte. Léontine prit le rôle de la paysanne ; moi. celui de M""" Singlant.

Comme j'étais dans la coulisse, en costume de vieille décrépite, robe de damas vert, paniers, coiffure à papillon, je vis paraître Henriette avec sa robe blanche, pâle comme un lys. C'était sans doute l'émotion (|ui l'avait saisie. Affligée de ne plus lui voir ses jolies couleurs, je m'approche d'elle, et, sans la prévenir, sans réflexion, sans autre forme de procès, je lui applique à

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tour de bras deux tapes étourdissantes. Les larmes de la pauvre enfant me tirèrent de ma distraction. J en lus désolée, mais les couleurs reparurent ; elle n'en fut pas moins jolie, et joua sa petite scène à ravir.

Cependant, l'imagination de Léontine s'exaltait de jour en jour ; son esprit se formait : la poésie avait pour elle un attirait inconcevable. Un soir, étant assises, tête à tète, sur le divan du salon d'Hauterive, dans une de ces conversations où aucune de nos pensées n'était cachée, où notre cœur se montrait à découvert, elle me parlait d'une jeune femme charmante :

« Elle est adorable ! » me disait-elle.

Cette expression me choqua, je la trouvai trop exagérée : « Ah ! Léontine. lui dis-je, ne profanons pas ce mot adorable ; il ne peut se rapporter qu'à la divinité. »

Frappée de cette rétlexion, elle n'ajouta plus rien.

Quelques jours après, ces dames vinrent nous voir.

« Ma chère, me dit-elle, ce que vous me dites l'autre jour sur le mot adorable m'a fait réfléchir. J'ai supposé une jeune femme qui va mourir, occupée de la tendresse qu'elle a pour son enfant et de l'adoration qu'elle doit à Dieu. J'ai fait là-dessus quatre vers qui m'ont paru jolis, j'ai voulu ajouter une fin, puis im commencement : tout cela a fait une espèce d'élégie que je vous apporte. »

En disant cela, elle me donna un feuillet de papier où je lus une pièce de vers, intitulée : La pauvre Mendiante.

Etonnée de ce coup d'essai, je ne voulais jamais croire qu'il fût de Léontine.

— Mais, lui dis-je, avez-vous étudié les règles de la versification ?

— Xon. me dit-elle, l'oreille m'a o-uidée.

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Octavie, toute glorieuse de l'esprit de sa sœur, m'assurait que ces vers étaient de Léontine. Il fallut donc se rendre à l'évidence. Je me dis alors : il n'est donc pas si difficile de faire des vers ! L'essai suivit cette pensée lumineuse. Marie, ayant fait la même remarque, mit aussi la plume à la main. Léontine, enhardie par son premier succès, voulut en tenter un second.

Nous voilà toutes les trois, sans autre règle que notre ignorance, griffonnant du papier, cherchant des rimes, nous gardant l'une à l'autre un profond secret. Lorsqu'enlin, un beau jour, étant encore réunies, nous nous fimes mutuellement nos confidences. Chacune sortit une paperasse de son portefeuille ; mais, quel fut notre étonnement en voyant que, sans nous être donné le mot, le sujet de nos vers était trois aveugles. Léontine avait choisi un petit aveugle-né ; une jeune fille aveugle avait inspiré Marie ; et moi un pauvre vieillai^d aveugle. Cette singularité me parut si plaisante que je vais transcrire ici ces trois élégies.

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