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cher des habitations humaines, les plus grands pour s'en éloigner encore davantage ; ceux qui restent se tiennent cachés à l'abri des rayons du soleil. Ainsi ttout est immobile, tout dans les bois est silencieux sous leur feuillage ; on dirait que le Créateur a, pour un moment, détourné sa face, et que les forces de la nature sont paralysées.
Ce n'est pas, au reste, dans ce seul cas que nous avons remarqué la singulière analogie qui existe entre la vue de l'Océan et l'aspect d'une forêt sauvage. Dans l'un comme dans l'autre spectacle, l'idée de l'immensité vous assiège. La continuité des mêmes scènes, leur monotonie étonne et accable l'imagination. Nous avons retrouvé plus fort et plus poignant peut-être, dans les solitudes du nouveau monde , le sentiment d'isolement et d'abandon qui nous avait semblé si pesant au milieu de l'Atlantique.
Sur la mer, du moins, le voyageur contemple un vaste horizon vers lequel il dirige toujours sa vue avec espérance ; il voit devant lui jusqu'où son œil peut atteindre, et il aperçoit le ciel. Mais dans cet océan de feuillage, qui peut indiquer le chemin? Vers quels objets tourner ses regards? En vain s'élève-t-on sur le sommet des plus grands arbres, d'autres plus élevés encore vous environnent. Inutilement gravit -on les collines, partout la forêt semble marcher avec vous, et cette même forêt s'étend devant vos pas jusqu'au pôle arctique et jusqu'à l'océan Pacifique. Vous pouvez parcourir des milliers de lieues sous son ombrage,
et vous avancez toujours sans paraître changer de
.... Mais il est temps de revenir à la route de Saginaw. Nous marchions déjà depuis cinq heures dans une complète ignorance des lieux où nous nous trouvions, lorsque nos Indiens s'arrêtèrent, et l'aîné, qui s'appelait Sagan-Cuisco, fit une ligne sur le sable. Il en montra l'un des bouts en s'écriant : — Michi- Couté-ouinque (c'est le nom indien de Flint-River) , et l'extrémité opposée en prononçant le nom de Saginaw, et, marquant un point au milieu de la ligne, il nous indiqua que nous étions parvenus à la moitié du chemin, et qu'il fallait se reposer quelques instants.
Le soleil était déjà haut sur l'horizon, et nous eussions accepté avec plaisir l'invitation qui nous était faite, si nous eussions aperçu de l'eau à notre portée ; mais n'en voyant pas aux environs, nous fîmes signe à l'Indien que nous voulions manger et boire en même temps. Il nous comprit aussitôt, et se mit en marche avec la même rapidité qu'auparavant. À une heure de là, il s'arrêta de nouveau et nous montra à trente pas dans le bois un endroit où il fit signe qu'il y avait de Feau.
Sans attendre notre réponse, et sans nous aider à desseller nos chevaux, il s'y rendit lui-même; nous nous hâtâmes de le suivre. Le vent avait renversé depuis peu un grand arbre en cet endroit; dans le trou qu'avaient occupé ses racines se trouvait un peu d'eau de
Si* QUINZE JOURS AU DÉSERT.
pluie. C'était la fontaine à laquelle nous conduisit notre guide, sans avoir l'air de penser qu'on pût hésiter à user d'un pareil breuvage.
Nous ouvrîmes notre sac. Autre infortune ! La chaleur avait absolument gâté nos provisions, et nous nous vîmes réduits pour tout dîner à un très -petit morceau de pain, le seul que nous eussions pu trouver à Flint-River.
Qu'on ajoute à cela une nuée de moustiques qu'attirait le voisinage de l'eau, et qu'il fallait combattre d'une main en portant de l'autre le morceau à la bouche, et on aura l'idée d'un dîner champêtre dans une forêt vierge.
Tant que nous mangeâmes, nos Indiens se tinrent assis les bras croisés sur le tronc abattu dont j'ai parlé. Quand ils virent que nous avions fini, ils nous firent signe qu'eux aussi avaient faim. Nous leur montrâmes notre sac vide : ils secouèrent la tête sans mot dire. L'Indien ne sait pas ce que c'est que des heures réglées pour ses repas ; il se gorge de nourriture quand il le peut, et jeûne ensuite jusqu'à ce qu'il trouve de quoi satisfaire son appétit : les loups agissent de même en pareille circonstance.
Bientôt nous pensons à remonter à cheval , mais nous nous apercevons avec une grande frayeur que nos montures ont disparu. Sans doute aiguillonnées par la faim, elles se sont éloignées du sentier où nous les avions laissées, et ce n'est qu'avec peine que nous parvenons à nous remettre sur leurs traces; alors nous
bénissons les moustiques qui nous ont fait songer au départ et nous continuons notre route.
Le sentier que nous suivons ne tarde pas à devenir de plus en plus difficile à reconnaître. A chaque instant nos chevaux ont à forcer le passage à travers d'épais buissons, ou à sauter par-dessus des troncs d'arbres immenses qui nous barrent le chemin.
. Au bout de deux heures d'une route extrêmement pénible, nous arrivons enfin sur le bord d'une rivière peu profonde , mais très-encaissée. Nous la traversons à gué> et, parvenus sur le haut de la berge opposée, nous voyons un champ de maïs et deux cabanes assez semblables à des log-houses. Nous reconnaissons en approchant que nous sommes dans un petit établissement indien : les log-houses sont des wigwams. Du reste, la plus profonde solitude règne là comme dans la forêt environnante.
Parvenu devant la première de ces demeures abandonnées, Sagan-Cuisco s'arrête. Il examine attentivement tous les objets alentour, puis, déposant sa carabine et s' approchant de nous, il trace d'abord une ligne sur le sable , nous indiquant de la même manière qu'auparavant que nous n'avons encore fait que les deux tiers du chemin; puis se relevant, il nous montre le soleil, faisant signe qu'il descendait rapidement vers le couchant ; il regarde ensuite le wig-wam et ferme les yeux.
Ce langage était fort intelligible : il voulait nous faire coucher en cet endroit. J'avoue que la proposi-
tion nous surprit fort et ne nous plut guère. Nous n'avions pas mangé depuis longtemps et n'étions que médiocrement, tentés de nous coucher sans souper. La majesté sombre et sauvage des scènes dont nous étions témoins depuis le matin, l'isolement complet où nous nous trouvions, la contenance farouche de nos conducteurs, avec lesquels il était impossible d'entrer en rapport, rien de tout cela d'ailleurs n'était de nature à faire naître en nous la confiance.
Il y avait, de plus, dans la conduite des Indiens quelque chose de singulier qui ne nous rassurait point. La route que nous venions de suivre depuis deux heures semblait encore moins fréquentée que celle que nous avions parcourue auparavant. Personne ne nous avait jamais dit que nous dussions traverser un village indien; et chacun nous avait assuré, au contraire, qu'on pouvait aller en un seul jour de Flint-River à Saginaw. Nous ne pouvions donc concevoir pourquoi nos guides voulaient nous retenir la nuit dans ce désert.
Nous insistâmes pour marcher. L'Indien fit signe que nous serions surpris par l'obscurité dans les bois. Forcer nos guides à continuer leur route eût été une tentative dangereuse. Je me décidai à tenter leur cupidité. Mais l'Indien est le plus philosophe de tous les hommes. Il a peu de besoins, et partant peu de désirs. La civilisation n'a point de prise sur lui. Il ignore et il méprise ses douceurs.
Je m'étais cependant aperçu que Sagan-Cuisco avait
fait une attention particulière à une petite bouteille d'osier qui pendait à mon côté. Une bouteille qui ne se casse pas ! Voilà une chose dont l'utilité lui était tombée sous le sens, et qui avait excité chez lui une admiration réelle. Mon fusil et ma bouteille étaient les seules parties de mon attirail européen qui eussent paru exciter soif envie. Je lui fis signe que je lui donnerais ma boutdlle s'il nous conduisait sur-le-champ à Saginaw. L'Indien parut alors violemment combattu. Il regarda encore le soleil, puis la terre. Enfin, prenant son parti, il saisit sa carabine, poussa deux fois en mettant la main sur sa bouche le cri : ouh! ouh! et il s'élança devant nous dans les broussailles.
Nous le suivîmes au grand trot et nous eûmes bientôt perdu* de vue les demeures indiennes. Nos guides coururent ainsi pendant deux heures avec plus de rapidité qu'ils n'avaient encore fait.
Cependant la nuit nous gagnait, et les derniers rayons du soleil venaient de disparaître dans les cimes de la forêt, lorsque Sagan-Cuisco fut surpris par un violent saignement de nez qui le força de s'arrêter. Quelque habitué que ce jeune homme parût être, ainsi que son frère, aux exercices du corps, il était évident que la fatigue et le manque de nourriture avaient épuisé ses forces. Nous commencions à craindre que nos guides ne renonçassent à Fentreprisé et ne voulussent coucher au pied d'un arbre. Nous prîmes
donc le parti de les faire monter alternativement sur nos chevaux.
Les Indiens acceptèrent notre offre sans étonnement ni humilité.
C'était une chose bizarre à voir que ces hommes à moitié nus établis gravement sur une selle anglaise et portant nos carnassières et nos fusils en bandoulière, tandis que nous cheminions péniblement à pied devant eux.
La nuit vint enfin. Une humidité glaciale commença à se répandre sous le feuillage. L'obscurité donnait alors à la forêt un aspect nouveau et terrible. L'œil n'apercevait plus autour de lui que des masses confusément amoncelées, sans ordre ni symétrie, des formes étranges et disproportionnées, des scènes incohérentes, des images fantastiques qui semblaient empruntées à l'imagination malade d'un fiévreux. Jamais nos pas n'avaient réveillé plus d'échos, jamais le silence de la forêt ne nous avait paru si formidable. On eût dit que le bourdonnement des moustiques était la seule respiration de ce monde endormi.
A mesure que nous avancions, les ténèbres devenaient plus profondes ; seulement de temps en temps une mouche à feu traversant le bois traçait comme un fil lumineux dans ses profondeurs. Nous reconnaissions trop tard la justesse des conseils de l'Indien , mais il ne s'agissait plus de reculer.
Nous continuons donc à marcher aussi rapidement que nos forces et la nuit peuvent nous le permettre.
Au bout d'une heure, nous arrivons à la fin du bois et nous nous trouvons dans une vaste prairie. Nos guides poussent trois fois un cri sauvage qui retentit comme les notes discordantes d'un tam-tam. On y répond dans le lointain. Cinq minutes après, nous sommes sur le bord d'une rivière dont l'obscurité nous empêche d' apercevoir la rive'opposée.
Les Indiens font halte en cet endroit. Ils s'entourent de leurs couvertures pour éviter la piqûre des moustiques et, se cachant dans l'herbe, ils ne forment bientôt plus qu'une boule de laine à peine perceptible et dans laquelle il serait impossible de reconnaître la forme d'un homme.
Nous mettons nous-mêmes pied à terre et attendons patiemment ce qui va suivre. Au bout de quelques minutes, un léger bruit se fait entendre et quelque chose s'approche du rivage.
C'était un canot indien long de dix pieds environ, et formé d'un seul arbre. L'homme, qui était accroupi au fond de cette fragile embarcation, portait le costume et avait toute l'apparence d'un Indien. Il adressa la parole à nos guides qui, à son commandement, se hâtèrent d'enlever les selles de nos chevaux et de les disposer dans la pirogue.
Comme je me préparais moi-même à y monter, le prétendu Indien s'avança vers moi» me plaça deux doigts sur l'épaule et me dit avec un accent normand qui me fit tressaillir : « Ah ! vous venez de la vieille France!... Attendez; n'atlez pas trop vitement; y en
a des fois ici qui s'y noient» Mon cheval m'aurait adressé la parole que je n'aurais pas, je crois, été plus surpris.
J'envisageai celui qui m'avait parlé et dont la figure, frappée des premiers rayons de la lune, reluisait alors comme une boule de cuivre : Qui êtes -vous donc, lui dis-je? Vous parlez français, et vous avez l'air d'un Indien? » Il me répondit qu'il était un 6otibrûléy c'est-à-dire le fils d'un Canadien et d'une Indienne.
J'aurai souvent occasion de parler de cette singulière race de métis qui couvre toutes les frontières du Canada et une partie de celles des Etats-Unis. Pour le moment, je ne songeai qu'au plaisir de parler ma langue maternelle.
Suivant les conseils de noire compatriote le sauvage, je m'assis au fond du canot et me tins aussi en équilibre qu'il m'était possible; mon cheval que je tenais seulement par la bride entra dans la rivière, nageant à côté de moi, tandis que le Canadien poussait la nacelle de l'aviron, tout en chantant à demivoix, sur un vieil air français, le couplet suivant dont je ne saisis que les deux premiers vers :
Entre Paris et Saint -Denis U était une fille, etc.
Nous arrivâmes ainsi sans accident sur l'autre bord; le canot retourna aussitôt chercher mon compagnon. Je me rappellerai toute ma vie le moment où pour la
seconde fois il s'approcha du rivage. La lune, qui était dans son plein, se levait précisément alors au-dessus de la prairie que nous venions de traverser, la moitié de son disque apparaissait seule sur l'horizon ; on eût dit une porte mystérieuse à travers laquelle s'échappait vers nous la lumière d'une autre sphère. Les rayons qui en sortaient venaient se refléter dans les eaux du fleuve et arrivaient en scintillant jusqu'à moi. Sur la ligne même où vacillait cette pâle clarté, s'avançait la pirogue indienne. On n'apercevait pas de rames, on n'entendait point le bruit des avirons. Elle glissait rapidement et sans effort, longue, étroite et noire, semblable à un alligator du Mississipi qui s'allonge sur la rive pour y saisir sa proie. Accroupi sur la pointe du canot, Sagan-Cuisco, la tête appuyée contre ses genoux, ne laissait voir que les tresses luisantes de sa chevelure; à l'autre extrémité, le Canadien ramait en silence, tandis que derrière lui le cheval de Beaumont faisait rejaillir l'eau de la Saginaw sous l'effort de sa puissante poitrine.
Il y avait dans l'ensemble de ce spectacle une grandeur sauvage qui fit alors et qui a laissé depuis une impression profonde dans notre âme.
Débarqués sur le rivage, nous nous hâtâmes de nous rendre à une maison que la lune venait de nous faire apercevoir à cent pas du fleuve, et où le Canadien nous assura que nous pouvions trouver un gîte. Nous parvînmes en effet à nous y établir convenablement, et nous y aurions probablement réparé nos
forces par un profond sommeil, si nous avions pu nous débarrasser des myriades de moustiques dont la maison était remplie ; mais c'est ce à quoi nous ne pûmes jamais parvenir.
L'animal qu'en anglais on appelle mosquito, et waringouin en français canadien, est un petit insecte semblable en tout au cousin de France, dont il diffère seulement par la grosseur. Il est- généralement plus grand; et sa trompe est si forte et si acérée, que les étoffes de laine peuvent seules garantir de ses piqûres. Ces petits moucherons sont le fléau des solitudes de l'Amérique. Leur présence suffirait pour y rendre un long séjour insupportable. Quant à moi, je déclare n'avoir jamais éprouvé un tourment semblable à celui qu'ils m'ont fait souffrir pendant tout le cours de ce voyage, et particulièrement durant notre séjour à Saginaw. Le jour, ils nous empêchaient de dessiner, d'écrire, de rester un seul moment en place; la nuit, ils circulaient par milliers autour de nous; chaque endroit du corps que nous laissions découvert leur servait à l'instant de rendez-vous. Réveillés par la douleur que causait la piqûre, nous nous couvrions la tête de nos draps; leur aiguillon passait à travers. Chassés, poursuivis ainsi par eux, nous nous levions et nous allions respirer l'air du dehors jusqu'à ce que l'excès de la fatigue nous procurât enfin un sommeil pénible et interrompu.
Nous sortîmes de très-bonne heure, et le premier spectacle qui nous frappa, en quittant la maison, cefutla
vue de nos ïndiens qui , roulés dans leurs couvertures près de la porte , dormaient à côté de leurs chiens.
Nous apercevions alors pour la première fois au grand jour le village de Saginaw que nous étions venus chercher de si loin. Une petite plaine cultivée, bordée au sud par une belle et tranquille rivière; à l'est, à l'ouest et au nord, par la forêt, compose, quant k présent, tout le territoire de la cité naissante.
Près de nous s'élevait une maison dont la structure annonçait l'aisance du propriétaire. C'était celle où nous venions de passer la nuit. Une demeure de même espèce s'apercevait à l'autre extrémité du défrichement. Dans l'intervalle et le long de la lisière du bois, deux ou trois log-houses se perdaient à moitié dans le feuillage.
Sur la rive opposée du fleuve s!étendait la prairie comme un océan sans bornes dans un jour de calme. Une colonne de fumée s'en échappait alors et montait paisiblement vers le ciel. En ramenant l'œil au point d'où elle venait, on découvrait enfin deux ou trois wigwams, dont la forme conique et le sommet aigu se confondaient avec les herbes de la prairie. Une charrue renversée, des bœufs regagnant d'eux-mêmes le labour , quelques chevaux à moitié sauvages complétaient le tableau.
De quelque côté que s'étendît la vue , l'œil cherchait en vain la flèche d'un clocher gothique, la croix de bois qui marque le chemin ou le seuil couvert de tnousse» du presbytère. Ces vénérables restes de Tan-
tique civilisation chrétienne n'ont point été transportés dans le désert. Rien n'y réveille encore l'idée du passé ni de l'avenir. On ne rencontre même pas d'asiles consacrés à ceux qui ne sont plus. La mort n'a pas eu le temps de réclamer son domaine ni de faire borner son champ.
Ici l'homme semble encore s'introduire furtivement dans la vie. Plusieurs générations ne se réunissent point autour d'un berceau pour exprimer des espérances souvent trompeuses et se livrer à des joies prématurées que dément l'avenir. Son nom n'est point inscrit sur les registres de la cité; la religion ne vient point mêler ses touchantes solennités aux sollicitudes de la famille. Les prières d'une femme, quelques gouttes d'eau versées sur la tôle d'un enfant par la main de son père, lui ouvrent sans bruit les portes du ciel.
s Le village de Saginaw est le dernier point habité par les Européens, au nord-ouest de la vaste presqu'île de Michigan. On peut le considérer comme un poste avancé, une sorte de guérite que les blancs sont venus planter au milieu des nations indiennes.
Les révolutions de l'Europe , les clameurs tumultueuses qui s'élèvent sans cesse de l'univers policé n'arrivent ici que de loin en loin , et comme le retentissement d'un son dont l'oreille ne peut plus percevoir la nature ni l'origine.
Tantôt ce sera un Indien qui, en passant, racontera avec la poésie du désert quelques-unes des. tristes
réalités de la vie sociale ; un journal oublié dans le havresac d'un chasseur, ou seulement cette rumeur vague qui se propage par des voies inconnues et ne manque presque jamais d'avertir les hommes qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire sous le soleil.
Une fois par an, un vaisseau, remontant le cours de la Saginaw, vient renouer cet anneau détaché à la grande chaîne européenne qui déjà enveloppe le monde de ses replis. Il apporte au nouvel établissement les produits divers de l'industrie , et enlève en retour les fruits du sol.
Trente personnes , hommes, femmes, vieillards et enfants, composaient seuls, lors de notre passage, cette petite société, embryon à peine formé, germe naissant confié au désert, et que le désert doit féconder.
Le hasard, l'intérêt ou les passions avaient réuni dans cet espace étroit ces trente personnes. Du reste, il n'existait point entre elles de liens communs, et elles différaient profondément les unes des autres. On y remarquait des Canadiens, des Américains, des Indiens et des métis.
Des philosophes ont cru que la nature humaine , partout la même , ne variait que suivant les insti tintions et les lois des différentes sociétés. C'est là une de ces opinions que semble démentir à chaque page l'histoire du monde. Les nations comme les individus s'y montrent tous avec une physionomie qui leur est propre. Les traits caractéristiques de leur visage
se reproduisent à travers toutes les transformations qu'elles subissent. Les lois, les mœurs, les religions changent, la puissance et la richesse se déplacent, le costume varie, l'aspect extérieur change, les préjugés s'effacent ou se substituent les uns aux autres. Parmi ces changements divers, vous reconnaissez toujours le même peuple. Quelque chose d'inflexible apparaît au milieu de la flexibilité humaine.
Les hommes qui habitent cette petite plaine cultivée appartiennent à deux races qui depuis plus d'un siècle existent sur le sol américain et y obéissent aux mêmes lois. Ils n'ont pourtant rien de commun entre eux. Ce sont encore des Anglais et des Français tels qu'ils se montrent aux bords de la Seine et de la Tamise.
Pénétrez sous cette cabane de feuillage, vous y rencontrerez un homme dont l'accueil cordial et la figure ouverte vous annonceront dès l'abord le goût des plaisirs sociaux et l'insouciance de la vie. Dans le premier moment, vous le prendrez peut-être pour un Indien. Soumis à la vie sauvage, il en a adopté volontairement les habits, les usages et presque les mœurs : il porte des mocassfns , le bonnet de loutre et le manteau de laine. Il est infatigable chasseur, couche à l'affût, vit de miel sauvage et de chair de bison.
Cet homme n'en est pas moins resté un Français gai, entreprenant, fier de son origine, amant passionné de la gloire militaire, plus vaniteux qu'intéressé, homme d'instinct, obéissant à son premier
mouvement moins qu'à sa raison, préférant le bruit à l'argent.
Pour venir au désert, il semble avoir brisé tous les liens qui l'attachaient à la vie. On ne lui voit ni femme ni enfants. Cet état est contraire à ses mœurs, mais % il s'y soumet facilement comme à toute chose. Livré à lui-même il se sentirait naturellement l'humeur casanière. Nul plus que lui n'a le goût du foyer domestique; nul n'aime mieux à réjouir sa vue par l'aspect du clocher paternel. Mais on l'a arraché à ses habitudes tranquilles ; on a frappé son imagination par des tableaux nouveaux ; on l'a transporté sous un autre ciel : •ce même homme s'est senti tout à coup possédé d'un besoin insatiable d'émotions violentes, de vicissitudes et de dangers. L'Européen le plus civilisé est devenu l'adorateur de la vie sauvage. Il préférera les savanes aux rues des villes, la chasse à l'agriculture. 11 se jouera de l'existence, et vivra sans nul souci de l'avenir.
Les blancs de France, disaient les Indiens du Canada, sont aussi bons chasseurs que nous. Comme nous, ils méprisent les commodités de la vie et bravent les terreurs de la mort; Dieu les avait créés pour habiter la cabane du sauvage et vivre dans le désert.
A quelques pas de cet homme habite un autre Européen qui, soumis aux mêmes difficultés s'est roidi contre elles.
Celui-ci est froid, tenace, impitoyable argumentateur. 11 s'attache à la terre, et arrache à la vie sau-
vage tout ce qu'il peut lui ôter. Il lutte sans cesse contre elle, il la dépouille chaque jour de quelquesuns de ses attributs. Il transporte, pièce à pièce, dans le désert ses lois, ses habitudes, ses usages, et, s'il se peut, jusqu'aux moindres recherches de sa civilisation avancée. L'émigrant des États-Unis n'estime de la victoire que ses résultats ; il tient que la gloire est un vain bruit, et que l'homme ne vient au monde que pour y acquérir l'aisance et les commodités de la vie. Brave pourtant, mais brave par calcul ; brave parce qu'il a découvert qu'il y avait plusieurs choses plus difficiles à supporter que la mort; aventurier entouré de sa famille, et qui cependant prise peu les plaisirs intellectuels et les charmes de la vie sociale.
Placé de l'autre côté du fleuve, au milieu des roseaux de la Saginaw, l'Indien jette de temps en temps un regard stoïque sur les habitations de ses frères d'Europe. N'allez pas croire qu'il admire leurs travaux, ou envie leur sort. Depuis bientôt trois cents ans que le sauvage de l'Amérique se débat contre la civilisation qui le pousse et l'enveloppe, il n'a point encore appris à connaître et à estimer son ennemi • Les générations se succèdent en vain chez les deux races. Comme deux fleuves parallèles, elles coulent depuis trois siècles vers un abîme commun. Un espace étroit les sépare, mais elles ne mêlent point leurs flots.
Ce n'est pas que l'aptitude naturelle manque à l'indigène du Nouveau Monde ; mais sa nature semble
repousser obstinément nos idées et nos arts. Couché sur son manteau, au milieu de la fumée de sa hutte, l'Indien regarde avec mépris la demeure commode de l'Européen. Pour lui, il se complaît avec orgueil dans sa misère, et son cœur se gonfle et s'élève aux images de son indépendance barbare. Il sourit amèrement en nous voyant tourmenter notre vie pour acquérir des richesses inutiles. Ce que nous appelons industrie, il l'appelle sujétion honteuse. Il compare le laboureur au bœuf qui trace péniblement son sillon. Ce que nous nommons les commodités de la vie, il les nomme des jouets d'enfant ou des recherches de femme. Il ne nous envie que nos armes. Quand l'homme peut abriter la nuit sa tête sous une tente de feuillage, allumer du feu pour chasser les moustiques en été et se garantir du froid en hiver lorsque ses chiens sont bons et la contrée giboyeuse, que saurait-il demander de plus à l'Être éternel?
A l'autre bord de la Saginaw, près des défrichements européens, et pour ainsi dire sur les confins de l'Ancien et du Nouveau Monde, s'élève une cabane rustique plus commode que le wig-wam du sauvage, plus grossière que la maison de l'homme policé : c'est la demeure du métis.
Lorsque nous nous présentâmes pour la première fois à la porte de cette hutte à %demi-civilisée , nous fûmes tout surpris d'entendre dans l'intérieur une voix douce qui psalmodiait sur un air indien les cantiques de la pénitence. Nous nous arrêtâmes un mo-
tti QUINZE JOURS AU DÉSERT.
ment pour écouter. Les modulations des sons étaient lentes et profondément mélancoliques ; on reconnaissait aisément cette harmonie plaintive qui caractérise tous les chants de l'homme au désert.
Nous entrâmes : le maître était absent. Assise au milieu de l'appartement, les jambes croisées sur une natte, une jeune femme travaillait à faire des mocassins. Du pied, elle berçait un enfant dont le teint cuivré et les traits annonçaient la double origine. Cette femme était habillée comme une de nos paysannes, sinon que ses pieds étaient nus et que ses cheveux tombaient librement sur ses épaules. En nous apercevant , elle se tait avec une sorte de crainte respectueuse. Nous lui demandons si elle est Française, — Non, répondit-elle en souriant? — Anglaise? — Non plus, dit-elle. Elle baissa les yeux et ajouta : je ne suis qu'une sauvage.
Enfant des deux races, élevé dans l'usage de deux langues , nourri dans des croyances diverses et bercé dans des préjugés contraires, le métis forme un composé aussi inexpliquable aux autres qu'à lui-même. Les images du monde, lorsqu'elles viennent se réfléchir sur son cerveau grossier, ne lui apparaissent que comme un chaos inextricable, dont son esprit ne saurait sortir. Fier de son origine européenne , il méprise le désert, et pourtant il aime la liberté sauvage qui y règne; il admire la civilisation et ne peut complètement se soumettre à son empire. Ses goûts sont en contradiction avec ses idées, ses opinions avec ses
mœurs. Ne sachant comment se guider au jour incertain qui l'éclairé,! son âme se débat péniblement dans les langes d'un doute universel : il adopte des usages opposés ; il prie à deux autels ; il croit au Rédempteur du monde et aux amulettes du jongleur , et il arrive au bout de sa carrière sans avoir pu débrouiller le problème obscur de son existence.
Ainsi donc , dans ce coin de terre ignoré du monde, la main de Dieu avait déjà jeté les semences de nations diverses. Déjà plusieurs races différentes, plusieurs peuples distincts se trouvent ici en présence.
Quelques membres exilés de la grande famille humaine se sont rencontrés dans l'immensité des bois. Leurs besoins sont communs : ils ont à lutter contre les bêtes de la forêt, la faim, l'inclémence des saisons. Ils sont trente à peine au milieu d'un désert, où tout se refuse à leur effort, et ils ne jettent les uns sur les autres que des regards de haine et de soupçon. La couleur de la peau, la pauvreté ou l'aisance, l'ignorance ou les lumières, ont déjà établi parmi eux des classifications indestructibles : des préjugés nationaux, des préjugés d'éducation et de naissance les divisent et les isolent.
Où trouver dans un cadre plus étroit un plus complet tableau des misères de notre nature? Il y manque cependant encore un trait.
Les lignes profondes que la naissance et l'opinion ont tracées entre la destinée de ces hommes ne cessent point avec la vie, mais s'étendent au delà du tom-
beau. Six religions ou sectes diverses se partagent la foi de cette société naissante.
Le catholicisme, avec son immobilité formidable, ses dogmes absolus, ses terribles anathèmes et ses immenses récompenses ; la réformation, avec son mouvement incessant et ses variations continues; l'antique paganisme, trouvent ici leurs représentants. On y adore déjà en six manières différentes l'Être unique et éternel qui a créé tous les hommes à son image. On s'y dispute avec ardeur le ciel que chacun prétend exclusivement son héritage. Bien plus, au milieu de& misères de la solitude et des maux du présent, l'imagination humaine s'y épuise encore à enfanter pour l'avenir d'inexprimables douleurs. Le luthérien condamne au feu éternel le calviniste, le calviniste l'unitaire, et le catholique les enveloppe tous dans une réprobation commune.
Plus tolérant dans sa foi grossière, l'Indien se borne à exiler son frère d'Europe des campagnes heureuses qu'il se réserve pour lui. Fidèle aux traditions confuses que lui ont léguées ses pères , il se console aisément des maux de la vie, et meurt tranquille en rêvant aux forêts toujours vertes que n'ébranlera jamais la hache du pionnier, et où le daim et le castor viendront s'offrir à ses coups durant les jours sans nombre de l'éternité.
Après déjeuner, nous allâmes voir le plus riche propriétaire du village, M. Williams. Nous le trouvâmes dans sa boutique, occupé à vendre à des In-
diens une multitude d'objets. de peu de valeur, tels que couteaux, colliers de verre, pendants d'oreilles, etc. C'était pitié de voir comme ces malheureux étaient traités par leurs frères civilisés d'Europe.
Du reste, tous ceux que nous vîmes là rendaient une justice éclatante aux sauvages. Ils étaient bons, inoffensifs, mille fois moins enclins au vol que les blancs. C'était dommage seulement qu'ils commençassent à s'éclairer sur le prix des choses. Et pourquoi cela, s'il vous plaît ? Parce que les bénéfices dans le commerce qu'on faisait avec eux devenaient tous les jours moins considérables. Apercevez -vous ici la supériorité de l'homme civilisé? L'Indien aurait dit, dans sa simplicité grossière, qu'il trouvait tous les jours plus de difficultés à tromper son voisin; mais le blanc découvre dans le perfectionnement du langage une nuance heureuse qui exprime la chose et sauve la honte.
En revenant de chez M. Williams, nous eûmes
l'idée de remonter la Saginaw à quelque distance pour aller tirer les canards sauvages qui peuplent ses rives. Comme nous étions occupés à. cette chasse, une pirogue se détacha d'entre les roseaux du fleuve, et des Indiens vinrent à notre rencontre polir considérer mon fusil, qu'ils avaient aperçu de loin. J'ai toujours remarqué que cette arme, qui n'a cependant rien d'extraordinaire, m'attirait, parmi les sauvages, une
considération toute spéciale. Un fusil qui peut tuer deux hommes en une seconde et part dans rhumidité y c'était, suivant eux, une merveille au-dessus de toute évaluation, un chef-d'œuvre sans prix. Ceux quï nous abordèrent témoignèrent , suivant l'habitude r une grande admiration. Ils demandèrent d'où venait mon fusil. Notre jeune guide répondit qu'il avait été fait de l'autre côté de la grande eau , chez les pères des Canadiens : ce qui ne le rendit pas, comme on peut le croire, moins précieux à leurs yeux. Ils firent observer cependant que, comme le point de mire n'était pas placé au milieu de chaque canon, on ne devait pas être aussi sûr de son coup : remarque à laquelle j'avoue que je ne sus trop que répondre.
Le soir étant venu, nous remontâmes dans le canot y et, nous fiant à l'expérience que nous avions acquise le matin, nous partîmes seuls pour remonter un bras.de la Saginaw, que nous n'avions fait qu'entrevoir.
Le ciel était sans nuage, l'atmosphère pure et immobile. Le fleuve conduisait ses eaux à travers une immense forêt, mais si lentement qu'il eût été presque impossible de dire de quel côté allait le courant.
Nous avons toujours pensé que, pour se faire une idée juste des forêts du Nouveau Monde, il fallaitsuivre quelques-unes des rivières qui coulent sous leur ombrage. Les fleuves sont comme de grandes voies par lesquelles la Providence a pris soin, dès le commencement du monde, de percer le désert pour le rendre accessible à l'homme. Lorsqu'on se fraye un passage à
travers le bois, la vue est le plus souvent fort bornée. D'ailleurs, le sentier même où vous marchez est une œuvre humaine. Les fleuves, au contraire, sont des chemins qui ne gardent point de traces, et leurs rives laissent voir librement tout ce qu'une végétation vigoureuse et abandonnée à elle-même peut offrir de grands et de curieux spectacles.
Le désert était là tel qu'il s'offrit il y a six mille ans aux regards de nos premiers pères :
Une solitude fleurie, délicieuse, embaumée, magnifique demeure, palais vivant, bâti pour l'homme, mais où le maître n'avait pas encore pénétré. Le canot glissait sans effort et sans bruit. 11 régnait autour de nous une sérénité, une quiétude universelles. Nousmêmes nous ne tardons pas à nous sentir comme amollis à la vue d'un pareil spectacle. Nos paroles commencent à devenir de plus en plus rares. Bientôt nous n'exprimons nos pensées qu'à voix basse, nous nous taisons enfin; et relevant simultanément les avirons, nous tombons l'un et l'autre dans une tranquille rêverie pleine d'inexprimables charmes.
D'où vient que les langues humaines, qui trouvent des mots pour toutes les douleurs, rencontrent un invincible obstacle à faire comprendre les plus douces et les plus naturelles émotions du cœur?
Qui peindra jamais avec fidélité ces moments si rares dans la vie, où le bien-être physique vous prépare à la tranquillité morale, et où il s'établit devant vos yeux comme un équilibre parfait dans l'univers; alors
que l'àme, à moitié endormie, se balance entre le présent et l'avenir, entre le réel et le possible ; quand, entouré d'une belle nature, respirant un air tranquille et tiède, en paix avec lui-même au milieu d'une paix Universelle, l'homme prête l'oreille aux battements égaux de ses artères dont chaque pulsation marque le passage du temps qui, pour lui, semble ainsi s'écouler goutte à goutte dans l'Éternité?
Beaucoup d'hommes peut-être ont vu s'accumuler les années d'une longue existence sans éprouver une seule • fois rien de semblable à ce que nous venons de décrire. Ceux-là ne sauraient nous comprendre. Mais il en est plusieurs, nous en sommes assurés, qui trouveront dans leur mémoire et au fond de leur cœur de quoi colorer nos images, et sentiront se réveiller, en nous lisant, le souvenir de quelques heures fugitives que le temps ni les soins positifs de la vie n'ont pu effacer.
Un coup de fusil qui retentit tout à coup dans les bois nous tira de notre rêverie. Le bruit sembla d'abord rouler avec fracas sur les deux rives du fleuve ; puis il s'éloigna en grondant jusqu'à ce qu'il fût entièrement perdu dans la profondeur des forêts environnantes. On eût dit un long et formidable cri de guerre que poussait la civilisation dans sa marche.
Un soir, en Sicile, il nous arriva de nous perdre dans un vaste marais qui occupe maintenant la place où jadis était bâtie la ville d'Hymère. L'impression que fit naître en nous la vue de celte fameuse cité devenue
un désert sauvage fut grande et profonde. Jamais nous n'avions rencontré sur nos pas un plus magnifique témoignage de l'instabilité des choses humaines et des misères de notre nature.
Ici c'était bien encore une solitude; mais l'imagination, au lieu d'aller en arrière et de chercher à remonter vers le passé, s'élançait, au contraire, en avant et se perdait dans un immense avenir. Nous nous demandions par quelle singulière loi de la destinée, nous, qui avions pu contempler les ruines d'empires qui n'existent plus et marcher dans des déserts de fabrique humaine, nous, enfants d'un vieux peuple, nous étions conduits à assister à l'une des scènes du monde primitif, et à voir le berceau encore vide d'une grande nation.
Ce ne sont point là les prévisions plus ou moins hasardées de la sagesse. Ce sont des faits aussi certains que s'ils étaient accomplis. Dans peu d'années ces forêts impénétrables seront tombées, le bruit de la civilisation et de l'industrie rompra le silence de la Saginaw. Son écho se taira. Des quais emprisonneront ses rives : ses eaux qui coulent aujourd'hui ignorées * et tranquilles au milieu d'un désert sans nom seront refoulées dans leur cours par la proue des vaisseaux. Cinquante lieues séparent encore cette solitude des grands établissements européens ; et nous sommes peut-être les derniers voyageurs auxquels il ait été donné de la contempler dans sa primitive splendeur. Tant est grande l'impulsion qui entraîne la race
blanche vers la conquête entière du Nouveau Monde.
C'est cette idée de destruction, cette arrière-pensée d'un changement prochain et inévitable qui donne, suivant nous, aux solitudes de l'Amérique un caractère si original et une si touchante beauté. On les voit avec un plaisir mélancolique. On se hâte en quelque sorte de les admirer. L'idée de cette grandeur naturelle et sauvage qui va finir se mêle aux superbes images que la marche de la civilisation fait naître. On se sent fier d'être homme, et l'on éprouve en même temps je ne sais quel amer regret du pouvoir que Dieu vous a accordé sur la nature. L'âme est agitée par des idées, des sentiments contraires. Mais toutes les impressions qu'elle reçoit sont grandes , et laissent une trace profonde.
Nous voulions quitter Saginaw le lendemain 27 juillet, mais un de nos chevaux ayant été blessé par sa selle , nous nous décidâmes à rester un jour de plus. Faute d'autre manière de passer le temps nous fumes chasser dans les prairies qui bordent le Saginaw audessous des défrichements.
Ces prairies ne sont poiht marécageuses comme on pourrait le croire. Ce sont des plaines plus ou moins larges où le bois ne vient point, quoique la terre soit excellente; l'herbe y est dure et haute de trois à quatre pieds. Nous ne trouvâmes que peu de gibier et revînmes de bonne heure. La chaleur était étouffante comme à l'approche d'un orage, et les moustiques plus gênants encore que de coutume. Nous ne marchions
qu'environnés, par une nuée de ces insectes auxquels il fallait faire une guerre perpétuelle. Malheur à celui qui s'arrêtait! il se livrait alors sans défense à un ennemi impitoyable. Je me rappelle avoir été contraint de charger mon fusil en courant, tant il était difficile de tenir un instant en place.
Comme nous traversions à notre retour la prairie, nous remarquâmes que le Canadien qui nous servait de guide suivait un petit sentier tracé, et regardait avec le plus grand soin la terre avant d'y poser le pied.
— Pourquoi donc prenez-vous tant de précaution, lui dis-je, avez-vous peur de vous mouiller? — Non, répondit-il, mais j'ai pris l'habitude, quand je traverse les prairies, de regarder toujours oii je mets le pied, afin de ne pas marcher sur un serpent à sonnettes.
— Comment diable, repris-je en sautant dans le sentier, est-ce qu'il y a ici des serpents à sonnettes? — Oh ! vraiment oui, répliqua mon Normand d'Amérique avec un imperturbable sang-froid, y en atout plein.
Je lui reprochai alors de ne nous avoir pas avertis plus tôt; il prétendit que, comme nous portions de bonnes chaussures, et que le serpent à sonnettes ne mordait jamais au-dessus de la cheville du pied, il n'avait pas cru que nous courussions grand danger.
Je lui demandai si la blessure du serpent k sonnettes était mortelle ; il répondit qu'on en mourait toujours en moins de vingt-quatre heures, si on n'avait pas recours aux Indiens. Ceux-ci connaissent un remède qui, donné à temps, sauvait, dit-il, le malade.
Quoi qu'il en soit, pendant tout le reste du chemin nous imitâmes notre guide, et comme lui nous regardâmes à nos pieds.
La nuit qui succéda ce jour brûlant fut une des plus pénibles que j'aie passées dans ma vie. Les moustiques étaient devenus si incommodes que, bien qu'accablé de fatigue, il me fut impossible de fermer
l'œil.
Vers minuit, l'orage qui menaçait depuis longtemps éclata enfin. Ne pouvant plus espérer de m'endormir, je me levai, et allai ouvrir la porte de notre cabane pour respirer au moins la fraîcheur de la nuit.
Il ne pleuvait point encore. L'air paraissait calme. Mais la forêt s'ébranlait déjà; et il en sortait de profonds gémissements et de longues clameurs. De temps en temps un éclair venait à illuminer le ciel . Le cours tranquille delà Saginaw, le petit défrichement qui borde ses rives, les toits de cinq ou six cabanes et la ceinture de feuillage qui nous enveloppait, apparaissaient alors un instant comme une évocation de l'avenir. Tout se perdait ensuite dans l'obscurité la plus profonde, et la voix formidable du désert recommençait à se faire entendre.
J'assistais avec émotion à ce grand spectacle lorsque j'entendis soupirer à mes côtés, et, à la lueur d'un éclair, j'aperçus un Indien appuyé comme moi sur le mur de notre demeure. L'orage venait sans doute d'interrompre son sommeil; car il promenait un œil fixe et troublé sur les objets qui l'environnaient.
Cet homme craignait-il la foudre? ou voyait-il dans le choc des éléments autre chose qu'une convulsion passagère de la nature? Ces fugitives images de civilisation qui surgissaient comme d'elles-mêmes au milieu du tumulte du désert, avaient-elles pour lui un sens prophétique? Ces gémissements de la forêt qui semblait se débattre dans une lutte inégale, arrivaientils à son oreille comme un secret avertissement de Dieu, une solennelle révélation du sort final réservé aux races sauvages? Je ne saurais le dire. Mais ses lèvres agitées paraissaient murmurer quelques prières, et tous ses traits semblaient empreints d'une terreur superstitieuse.
A cinq heures du matin nous songeâmes au départ. Tous les Indiens des environs de Saginaw étaient absents. Ils étaient partis pour aller recevoir les présents que leur font annuellement les Anglais, et les Européens se livraient aux travaux de la moisson. Il fallut donc nous résoudre à repasser la forêt sans guide.
L'entreprise n'était pas aussi difficile qu'on pourrait le croire. Il n'y a en général qu'un seul sentier dans ces vastes solitudes; et il ne s'agit que de n'en pas perdre la trace pour arriver au but du voyage.
A cinq heures du matin donc, nous repassâmes la Saginaw. Nous reçûmes les adieux et les derniers conseils de nos hôtes, et, ayant tourné la tête de nos chevaux, nous nous trouvâmes seuls au milieu de la forêt.
Ce n'est pas, je l'avoue, sans une impression grave que nous commençâmes à pénétrer sous ses humides
profondeurs. Cette même forêt qui nous environnait alors s'étendait derrière nous jusqu'au pôle et à la mer Pacifique. Un seul point habité nous séparait du désert sans bornes, et nous venions de le quitter. Ces pensées, au reste, ne nous portent qu'à presser le pas de nos chevaux; et, au bout de trois heures, nous arrivons près d'un wig-wam abandonné, et sur les bords solitaires de la rivière Cass. Une pointe de gazon qui s'avançait sur le fleuve à l'ombre de grands arbres nous sert de table; et nous nous mettons à déjeuner, ayant en perspective la rivière dont les eaux limpides comme de cristal serpentaient à travers le bois.
Au sortir du wig-wam de Cass-River, nous rencontrons plusieurs sentiers. On nous avait indiqué celui qu'il fallait prendre. Mais il est facile d'oublier quelques points, ou d'être mal compris dans de pareilles explications. C'est ce que nous ne manquâmes pas d'éprouver ce jour-là. On nous avait parlé de deux chemins : il s'en trouvait trois. Il est très-vrai que parmi ces trois chemins, il en était deux qui se réunissaient plus loin en un seul, comme nous le sûmes depuis ; mais nous l'ignorions alors, et notre embarras était grand.
Après avoir bien examiné, bien discuté, nous ne voyons rien de plus sage à faire que d'abandonner à nos chevaux, en leur laisant la bride sur le cou, la solution de la difficulté. Nous passons ainsi le mieux que nous pouvons la rivière à gué, et nous nous enfonçons rapidement vers le sud-ouest. Plus d'une fois le sen-
lier nous parut près de disparaître au milieu du taillis. Dans d'autres endroits, le chemin nous paraissait si peu fréquenté que nous avions peine à croire qu'il -conduisît autre part qu'à quelque. wig-wam aban<- •donné ; notre boussole, il est vrai, nous montrait que nous marchions toujours dans notre direction ; toutefois, nous ne fûmes complètement rassurés qu'en «découvrant le lieu où nous avions dîné trois jours Auparavant.
Un pin gigantesque, dont nous avions admiré le tronc déchiré par le vent, nous le fit reconnaître. Nous n'en continuâmes pas cependant notre course avec moins de rapidité, car le soleil commençait abaisser. Bientôt nous parvînmes à la clairière qui précède d'ordinaire les défrichements. Comme la nuit allait nous surprendre, nous aperçûmes la rivière Flint; une demi~ heure après, nous nous trouvions à la porte de notre hôte. Cette fois Tours nous accueillit comme de vieux amis, et ne se dressa sur ses pieds que pour célébrer sa joie de notre heureux retour.
Durant cette journée tout entière, nous ne rencontrâmes aucune figure humaine; de leur côté les animaux avaient disparu. Ils s'étaient retirés sans doute sous le feuillage pour fuir la chaleur du jour. Seulement de loin en loin nous découvrions, à la sommité dépouillée de quelque arbre mort, un épervier qui, immobile sur une seule patte et dormant tranquillement aux rayons du soleil, semblait sculpté dans Je bois même dont il avait fait son appui.
C'est au milieu de cette profonde solitude que nous songeâmes tout à coup à la révolution de 1830, dont nous venions d'atteindre le premier anniversaire (29 juillet 1831) . Je ne puis dire avec quelle impétuosité les souvenirs du 29 juillet s'emparèrent de mon esprit. Les cris et la fumée du combat, le bruit du canon, les roulements de la mousqueterie , les tintements plus horribles encore du tocsin, ce jour entier avec son atmosphère enflammée semblait sortir tout à coup du passé et se replacer comme un tableau vivant devant moi. Ce ne fut là qu'une illumination subite, un rêve passager ; quand, relevant la tête, je portai autour de moi mes regards, l'apparition s'était déjà évanouie. Mais jamais le silence de la forêt ne m'avait paru plus glacé, ses ombrages plus sombres, ni sa solitude si complète.
SE l'ouvrage qui devait faire suite a
L'ANCIEN RÉGIME ET LA RÉVOLUTION l