L'acre a 330 pieds anglais de long sur 132 de large
plus de & à 5 schellings (de 5*à 6 francs) lorsque la terre est encore inculte. C'est à peu près le prix d'une journée de travail. Un ouvrier peut donc gagner en un jour de quoi acheter un acre. Mais Tachât fait, la difficulté commence. Voici comme on s'y prend généralement pour la surmonter. *
« Le pionnier se rend sur le lieu qu'il vient d'acquérir avec quelques bestiaux, un cochon salé, deux barils de farine et du thé. Si, près de là, se trouve une cabane, il s'y rend et y reçoit une hospitalité temporaire. Dans le cas contraire, il dresse une tente au milieu même du bois qui doit devenir son champ. Son premier soin est d'abattre les arbres les plus proches, avec lesquels il bâtit à la hâte la maison grossière dont vous avez pu déjà examiner la structure. Chez nous, l'entretien des bestiaux ne coûte guère. L'émigrant les lâche dans la forêt après leur avoir attaché au cou une clochette de fer. Il est très-rare que ces animaux, ainsi abandonnés à eux-mêmes, quittent les environs de leur demeure.
a La plus grande dépense est celle du défrichement. Si le pionnier arrive dans le désert avec une famille en état de l'aider dans ses premiers travaux, sa tâche est assez facile. Mais il en est rarement ainsi. En général l'émigrant est jeune, et s'il a déjà des enfants, ils sont en bas âge. Alors il lui faut pourvoir seul à tous les premiers besoins de sa famille ou louer les services de ses voisins. Il en coûte de 4 à 5 dollars (de 20 à 25 francs) pour faire défricher un acre. Le ter-p
rain étant préparé, le nouveau propriétaire met un acre en pommes de terre, le reste en froment et en maïs. Le maïs est là providence de ces déserts ; il croit dans l'eau de nos marécages, et pousse sous le feuillage de la forêt mieux qu'aux rayons du soleil. C'est le maïs qui sauve la famille de rémigrant d'une destruction inévitable, lorsque la pauvreté, la maladie ou l'incurie l'a empêché la première année de faire un défrichement suffisant. Il n'y a rien de plus pénible à passer que les premières années qui s'écoulent après le défrichement. Plus tard vient l'aisance et ensuite la richesse. »
Ainsi parlait notre hôte. Pour nous, nous écoutions ces simples détails avec presque autant d'intérêt que si nous eussions voulu les mettre nous-mêmes à profit. Et quand il se fut tu, nous lai dîmes : — Le sol de tous les bois abandonnés à eux-mêmes est en général marécageux et malsain; rémigrant, qui s'expose aux misères de la solitude, n'a-t-il du moins rien à craindre pour sa vie? — Tout défrichement est une entreprise périlleuse, repartit l'Américain, et il est presque sans exemple que le pionnier et sa famille échappent, pendant la première année, à la fièvre des bois. Souvent, quand on voyage dans l'automne , on trouve tous les habitants d'une cabane atteints de la fièvre, depuis l'émigrant jusqu'à son plus jeune fils. — Et que deviennent ces malheureux lorsque la Providence les frappe ainsi ? — Ils se résignent et attendent un meilleur avenir. — Mais ont -ils quelque assistance à
espérer de leurs semblables? — Presque aucune. — Peuvent-ils du moins se procurer le secours de la médecine? — Le médecin le plus proche habite souvent à soixante milles de leur demeure. Ils font comme les Indiens : ils meurent ou guérissent, suivant qu'il plaît à Dieu.
Nous reprîmes : — La voix de la religion parvientelle quelquefois jusqu'à eux? — Très-rarement. On n'a encore rien pu faire pour assurer dans nos bois l'observation publique d'un culte. Presque tous les étés, il est vrai, quelques prêtres méthodistes viennent parcourir les nouveaux établissements. Le bruit de leur arrivée se répand avec une incroyable rapidité de cabane en cabane : c'est la grande nouvelle du jour. A l'époque fixée, l'émigrant, sa femme et ses enfants, se dirigent à travers les sentiers à peine frayés de la forêt vers le rendez-vous indiqué. On vient de cinquante milles à la ronde. Ce n'est point dans une église que se réunissent les fidèles, mais en plein air, sous le feuillage de la forêt. Une chaire, composée de troncs maléquarris, de grands arbres renversés pour servir de sièges, tels sont les ornements de ce temple rustique. Les pionniers et leurs familles campent dans les bois qui l'entourent. C'est là que, pendant trois jours et trois ïiuits, la foule pratique des exercices religieux rarement interrompus. Il faut voir avec quelle ardeur ces hommes se livrent à la prière, avec quel recueillement on écoute la voix solennelle du jarêtre. C'est dans le désert qu'on se montre comme affamé de religion.
— Une dernière question : on croit généralement parmi nous que les déserte de l'Amérique se peuplent à l'aide de l'émigration européenne ; d'où vient donc que depuis que nous parcourons vos bois, il ne nous est pas arrivé de rencontrer un seul Européen ?
À ces paroles, un sourire de supériorité et d'orgueil satisfait se peignit sur les traits de notre hôte.
— Il n'y a que des Américains, répondit-il avec emphase, qui puissent avoir le courage de se soumettre à de semblables misères, et qui sachent acheter l'aisance à un pareil prix. L'émigrant d'Europe s'arrête dans les grandes villes qui bordent la mer ou dans les districts qui les avoisinent. Là il devient artisan, garçon de ferme, valet. Il mène une vie plus douce qu'en Europe, et se montre satisfait de laisser à ses enfants le même héritage. L'Américain, au contraire, s'empare de la terre* et cherche à se créer avec elle un grand avenir.
Après avoir prononcé ces derniers mots, notre hôte s'arrêta. Il laissa s'échapper de sa bouche une immense colonne de fumée, et parut prêt à écouter ce que nous avions à lui apprendre sur nos projets.
Nous le remercions d'abord de ses précieux avis et de ses sages conseils, dont nous l'assurons que nous profiterons quelque jour, et nous ajoutons :
— Avant de nous fixer dans votre canton , mon cher hôte, nous avons l'intention de nous rendre à Saginaw, et nous désirons vous consulter sur ce point.
A ce mot de Saginaw, il se fit une singulière révolu-
tion dans la physionomie de l'Américain. Il semblait qu'on l'entraînât tout à coup hors de la vie réelle pour le pousser dans le pays des chimères. Ses yeux se dilatèrent , sa bouche s'entr'ouvrit et l'étonnement le plus profond se peignit sur tous ses traits.
— Vous voulez aller à Saginaw! s'écria-t-il, à Sa-
ginaw-Bay! Deux hommes raisonnables, deux étrangers bien élevés veulent aller à Saginaw-Bay! La chose est à peine croyable. — Et pourquoi donc pas? répliquâmes -nous. — Mais savez-vous bien, reprit notre hôte, à quoi vous vous engagez? Savez-vous que Saginaw est le dernier point habité jusqu'à l'océan Pacifique ; que d'ici à Saginaw on ne trouve guère qu'un désert et des solitudes non frayées? Avez-vous réfléchi que les bois sont pleins d'Indiens et de moustiques ; qu'il vous faudra pourtant coucher au moins une nuit sous l'humidité de leur ombrage? Avez-vous pensé à la fièvre? Saurez-vous vous tirer d'affaire dans le désert, et vous retrouver dans le labyrinthe de'nos forêts?
Après cette tirade, il fait une pause pour mieux juger l'impression qu'il avait produite. Nous répliquons : — Tout cela peut être vrai, mais nous partirons demain pour Saginaw-Bay.
Notre hôte réfléchit un instant, hocha la tête, et dit d'un ton lent et positif : — Il n'y a qu'un grand intérêt qui puisse porter deux étrangers à une semblable entreprise. Vous vous êtes sans doute figuré, fort à tort, qu'il était avantageux de se fixer dans les lieux les plus éloignés de toute concurrence?
Nous ne répondons point.
Il reprend : — Peut-être aussi êtes- vous chargés par la Compagnie des pelleteries du Canada d'établir des rapports avec les tribus indiennes des frontières.
Même silence.
Notre hôte était à bout de conjectures, et il se tut; mais il continua à réfléchir profondément sur la bizarrerie de notre dessein.
— Est-ce que vous n'avez jamais été à Saginaw, reprîmes-nous? — Moi, répondit-il, j'y ai été pour mon malheur cinq ou six fois; mais j'avais un intérêt à le faire, et on ne peut vous en découvrir aucun. — Mais ne perdez pas de vue, mon digne hôte, que nous ne vous demandons pas s'il faut aUer à Sa*ginow, mais seulement quels sont les moyens d'y parvenir avec facilité.
Ramené ainsi à la question , notre Américain retrouva tout son sang-froid et toute la netteté de ses idées. Il nous expliqua en peu de mots et avec un admirable bon sens pratique la manière dont nous devions nous y prendre pour traverser le désert, entra dans les moindres détails et prévit les circonstances les plus fortuites. A la fin de ses prescriptions, il fit une nouvelle pause pour voir si nous n'arrivions pas enfin au mystère de notre voyage, et, s'apercevant que de part et d'autre nous n'avions plus rien à dire, il prit la chandelle, nous conduisit à une chambre et, nous ayant très-démocratiquement secoué la main, s'en fut achever la soirée dans la salle commune.
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Le lendemain nous étions levés avec le jour, et nous préparions à partir. Notre hôte fut bientôt luimême sur pied : la nuit ne lui avait pas fait découvrir ce qui nous faisait tenir une conduite à ses yeux si extraordinaire. Cependant, comme nous paraissions absolument décidés à agir contrairement à ses conseils, il n'osait revenir à la charge; mais il tournait sans cesse autour de nous. II répétait encore de temps en temps à demi-voix : — Je ne comprends pas bien ce
qui peut porter deux étrangers à aller à Saginaw
jusqu'à ce qu'enfin je lui dis en mettant le pied à l'étrier : — Il y a bien des raisons qui nous y portent, mon cher hôte !
Il s'arrêta tout court en entendant ces mots , et me regardant en face pour la première fois , il sembla se préparer à entendre la révélation du grand mystère. Mais moi , enfourchant tranquillement mon cheval , je lui fis pour toute conclusion un signe d'amitié et je m'éloignai au grand trot.
On nous avait recommandé de nous adresser à un M. Williams, qui, ayant fait longtemps le commerce avec les Indiens Ghippeways , et ayant un fils établi à Saginaw, pourrait nous fournir des renseignements utiles.
Après avoir fait quelques milles dans les bois, et comme nous craignions déjà d'avoir manqué la maison de notre homme, nous rencontrons un vieillard occupé à travailler à un petit jardin , nous l'abordons : c'était M. Williams lui-même.
Il nous accueillit avec une grande bienveillance , et nous donna une lettre pour son fils. Nous lui demandâmes si nous n'avions rien à craindre des peuplades indiennes dont nous allions traverser le territoire. M. Williams rejeta cette idée avec une sorte d'indignation : — Non , non , dit-il ; vous pouvez marcher sans crainte. Pour ma part, je dormirais plus tranquille au milieu des Indiens que des blancs.
Je note ceci comme la première impression favorable que j'aie reçue sur les Indiens depuis mon arrivée en Amérique. Dans les pays très-habités, on ne parle d'eux qu'avec un mélange de crainte et de pépris, et je crois que là, en effet , ils méritent ces deux sentiments. On a pu voir plus haut ce que j'en pensais moi-même lorsque je rencontrai les premiers d'entre eux à Buffalo. A mesure qu'on avancera dans ce journal et qu'on me suivra au milieu des populations européennes des frontières et des tribus indiennes ellesmêmes, on concevra des premiers habitants de l'Amérique une idée tout à la fois plus honorable et plus juste.
Après avoir quitté M. Williams, nous poursuivons notre route au milieu des bois. De temps en temps un petit lac (ce district en est plein) apparaît comme une nappe d'argent sous le feuillage de la forêt. Il est difficile de se figurer le charme qui environne ces jolis lieux où l'homme n'a point fixé sa demeure, et où règne encore une paix profonde et un silence non interrompu.
J'ai parcouru dans les Alpes des solitudes affreuses, où la nature se refuse au travail de l'homme, mais où elle déploie jusque dans ses horreurs mêmes une grandeur qui transporte l'âme et la passionne. Ici la solitude n'est point pas moins profonde, mais elle ne fait pas naître les mêmes impressions. Les seules sentiments qu'on éprouve en parcourant ces déserts fleuris , où , comme dans le Paradis de Milton , tout est préparé pour recevoir l'homme , c'est une admiration tranquille, une émotion douce et mélancolique, un dégoût vague de la vie civilisée , une sorte d'instinct sauvage qui fait penser avec -douleur que bientôt cette délicieuse solitude aura cessé d'exister. Déjà, en effet, 4a race blanche s'avance à travers les bois qui l'en- 4ourent, et dans peu d'années l'Européen aura coupé 4es arbres qui se réfléchissent dans les eaux limpides du lac et forcé les animaux qui peuplent ses rives de se retirer vers de nouveaux déserts.
Toujours cheminant, nous parvenons dans une contrée d'un aspect nouveau. Le sol n'y est plus égal, mais coupé de collines et de vallées. Plusieurs de ces collines présentent l'aspect le plus sauvage.
C'est dans un de ces passages pittoresques que, nous étant retournés tout à coup pour contempler le spectacle imposant que nous laissions derrière nous, nous aperçûmes à notre grande surprise, près de la croupe de nos chevaux, un Indien qui semblait nous suivre pas à pas.
C'était un homme de trente ans environ, grand et
admirablement proportionné dans tous ses membres. Ses cheveux noirs et luisants tombaient le long de ses épaules, à l'exception de deux tresses qui étaient attachées sur le haut de sa tête. Sa figure était barbouillée de noir et de rouge. Il était couvert d'une espèce de blouse bleue très-courte. 11 portait des. mutas rouges : ce sont des espèces de pantalons qui ne vont que jusqu'au haut des cuisses ; et ses pieds étaient garnis de mocassins. A son côté, pendait un couteau. De la main droite il tenait une longue carabine, et de la gauche, deux oiseaux qu'il venait de tuer.
La première vue de cet Indien fit sur nous une impression peu agréable. Le lieu eût été mal choisi pour résister à une attaque. A notre droite, une forêt de pins s'élevait à une hauteur immense ; à notre gauche, s'étendait un ravin profond, au fond duquel roulait parmi les rochers un ruisseau que l'obscurité du feuillage dérobait| à notre vue et vers lequel nous descendions en aveugles ! Mettre la main sur nos fusils, nous retourner et nous placer dans le chemin en face de l'Indien, est l'affaire d'un moment. Il s'arrête de même ; nous nous tenons pendant une demi-minute en silence.
Sa figure présentait tous les traits caractéristiques qui distinguent la race indienne de toutes les autres. Dans ses yeux parfaitement noirs brillait ce feu sauvage qui anime encore le regard du métis et ne se perd qu'à la deuxième ou troisième génération de sang blanc. Son nez était arqué par le milieu, légère-
ment écrasé par le bout ; les pommettes de ses joues, très-élevées ; et sa bouche, fortement fendue, laissait voir deux rangées de dents étincelantes de blancheur, qui témoignaient assez que le sauvage, plus propre que son voisin l'Américain, ne passait pas sa journée à mâcher des feuilles de tabac.
J'ai dit qu'au moment où nous nous étions retournés en mettant la main sur nos armes, l'Indien s'était arrêté. Il subit l'examen rapide que nous fîmes de sa personne avec une impassibilité absolue, un regard ferme et immobile. Comme il vit que de notre côté nous n'avions aucun sentiment hostile, il se mit à sourire : probablement il s'apercevait qu'il nous avait alarmés.
C'est la première fois que je pus observer à quel point l'expression delà gaieté change complètement la physionomie de ces hommes sauvages. J'ai eu cent fois depuis l'occasion de. faire la même remarque. Un Indien sérieux et un Indien qui sourit, ce sont deux* hommes entièrement différents. Il règne dans l'immobilité du premier une majesté sauvage qui imprime un sentiment involontaire de terreur. Ce même homme vient-il à sourire, sa figure prend une expression de naïveté et de bienveillance qui lui donne un charme
réel.
Quand nous vîmes notre homme se dérider, nous lui adressâmes la parole en anglais ; il nous laissa parler tout à notre aise, puis il fit signe qu'il ne corni. u
prenait point. Nous lui offrîmes un peu d'eau-de-vie qu'il accepta sans hésitation comme sans remercîment. Parlant toujours par signes, nous lui demandâmes les oiseaux qu'il portait , et il nous les donna moyennant une petite pièce de monnaie. Ayant ainsi fait connaissance, nous le saluâmes de la main et partîmes au grand trot.
Au bout d'un quart d'heure d'une marche rapide, m'étant retourné de nouveau, je suis confondu d'apercevoir encore l'Indien derrière la croupe de mon cheval. Il courait avec l'agilité d'un animal sauvage, sans prononcer un seul mot ni paraître allonger son allure. Nous nous arrêtons : il s'arrête ; nous repartons : il repart. Nous nous lançons à toute course ; nos chevaux, élevés dans le désert, franchissaient avec facilité tous les obstacles : l'Indien double sa marche ; je l'aperçois tantôt à droite, tantôt à gauche de mon cheval, sautant par-dessus les buissons et retombant sur la terre sans bruit. On eût dit l'un de ces loups du nord de l'Europe, qui suivent les cavaliers dans l'espérance qu'ils tomberont de leurs chevaux et pourront être plus facilement dévorés.
La vue de cette figure étrange, qui, tantôt se perdant dans l'obscurité de la forêt, tantôt reparaissant au grand jour, semblait voltiger à nos côtés, finissait par nous devenir importune. Ne pouvant concevoir ce qui portait cet homme à nous suivre d'un pas si précipité, et peut-être le faisait-il depuis longtemps
QUINZE JOURS AU DÉSERT. îlt
lorsque nous le découvrîmes la première fois, il nous vint dans la pensée qu'il nous menait dans une embuscade.
Nous étions occupés de ces pensées lorsque nous -apercevons devant nous, dans le bois, le bout d'une autre Carabine ; bientôt nous sommes à côté de celui qui la portait. Nous le prenons d'abord pour un Indien. Il était couvert d'un espèce de redingote courte qui, ^serrée autour de ses reins, dessinait une taille droite et bien prise. Son cou était nu, et ses pieds couverts de mocassins. Lorsque nous arrivons près de lui et qu'il lève la tête, nous reconnaissons sur-le-champ un Européen et nous nous arrêtons. Il vient à nous, nous -secoue la main avec cordialité, et nous entrons en conversation.
— Est-ce que vous vivez dans le désert? — Oui, voilà ma maison.
Et il nous montrait, au milieu des feuilles, une hutte beaucoup plus misérable que le log-house ordinaire.
— Seul? — Seul. — Et que faites-vous donc ici? — Je parcours ces' bois , et je tue à droite et à gauche le gibier qui se rencontre sur mon chemin ; mais il n'y a pas de bons coups à. faire maintenant. — Et ce genre de vie vous plaît? — Plus que tout autre. — Mais ne craignez-vous pas les Indiens ? — Craindre les Indiens ! faime mieux vivre au milieu d'eux que dans la société des blancs. Non, non, je ne crains pas les Indiens; ils valent mieux que nous, à moins que
nous ne les ayons abrutis par les liqueurs fortes, les pauvres créatures !
Nous montrons alors à notre nouvelle connaissance l'homme qui nous suivait si obstinément, et qui, à ce moment, arrêté à quelques pas de nous, se tenait immobile comme un terme.
— C'est un Chippeway, dit-il, ou comme les Français l'appellent, un sauteur. Je gage qu'il revient du Canada, où il a reçu les présents annuels des Anglais» Sa famille ne doit pas être loin d'ici.
Ayant ainsi parlé, l'Américain fit signe à l'Indien de s'approcher, et commença à lui parler dans sa langue avec une extrême facilité. C'était chose remarquable à voir que le plaisir que ces deux hommes de race et de mœurs si différentes trouvaient à échanger entre eux leurs idées. La conversation roulait évidemment sur le mérite respectif de leurs armes. Le blanc , après avoir, examiné très-attentivement le fusil du sauvage :
— Voilà une belle carabine, dit-il ; les Anglais la lui ont donnée sans doute pour s'en servir contre nous, et il ne manquera pas de le faire- à la première guerre» C'est ainsi que les Indiens attirent' sur leurs têtes tous les malheurs qui les accablent, mais ils n'en savent pas plus long, les pauvres gens ! — Les Indiens se serventils avec habileté de ces longs et lourds fusils? — Il n'y a pas de tireurs comme les Indiens, reprit vivement notre nouvel ami avec l'accent de la plus grande admiration. Examinez ces petits oiseaux qu'il vous a
vendus, Monsieur: ils sont percés d'une balle; et je suis bien sûr qu'il n'a tiré que deux coups pour les avoir. Oh! ajouta-t-il, il n'y a rien de plus heureux qu'un Indien dans les pays d'où nous n'avons pas encore fait fuir le gibier ; mais les gros animaux nous flairent à plus de trois cents milles, et en se retirant ils font devant nous comme im désert où les pauvres Indiens ne peuvent plus vivre, s'ils ne cultivent pas la terre;
Comme nous reprenions notre chemin : — Quand Vous repasserez, nous cria notre nouvel ami, frappez à ,ma porte. On a du plaisir à rencontrer des visages blancs dans ces lieux-ci.
J'ai rapporté cette conversation qui en elle-même ne contient rien de remarquable pour faire connaître une espèce d'hommes que nous avons souvent rencontrés sur les limites des terres habitées : ce sont les Européens qui, en dépit des habitudes de leur jeuliesse, ont fini par trouver dans la liberté du désert un charme inexprimable. Tenant aux solitudes de l'Amérique par leur goût et leurs passions, à l'Europe par leur religion, leurs principes et leurs idées, ils mêlent l'amour de la vie sauvage à l'orgueil de la civilisation et préfèrent à leurs compatriotes les Indiens dans lesquels cependant ils ne reconnaissent pas des égaux.
Nous continuons donc notre marche. Avançant toujours avec la même rapidité, nous atteignons, au bout d'un demi-heure, la maison d'un pionnier.
Devant la porte de cette cabane, une famille in-
dienne avait établi sa demeure passagère. Une vieille femme, deux jeunes filles, plusieurs enfants se tenaient accroupis autour d'un feu àl'ardeur duquel étaient exposés les membres encore palpitants d'un chevreuil entier. A quelques pas de là sur l'herbe, un Indien tout nu se chauffait aux rayons du soleil, tandis qu'un petit enfant se roulait près de lui dans la poussière. Ce fut là que s'arrêta notre silencieux compagnon ; il nous quitta sans prendre congé de nous et fut s'asseoir gravement au milieu de ses compatriotes.
Qui avait pu porter cet homme à suivre ainsi pendant deux lieues la course de nos chevaux? C'est ce que nous ne pûmes jamais deviner.
Après avoir déjeuné en cet endroit, nous remontons à cheval et poursuivons notre marche au milieu d'une haute futaie peu épaisse. Le taillis a été brûlé autrefois, comme on peut l'apercevoir aux restes cal-; cinés de quelques arbres qui sont couchés sur l'herbe. Le sol est aujourd'hui couvert de fougère qu'on voit s'étendre à perte de vue sous le feuillage de la forêt.
Quelques lieues plus loin mon cheval se déferre, ce qui nous cause une vive inquiétude. Près de là, heureusement, nous rencontrons un planteur qui parvient à le referrer. Sans cette rencontre, je doute quç nous eussions pu aller plus loin, car nous appro-, chions de l'extrême limite des défrichements. Ce même homme, qui nous mit ainsi en état de poursuivre notre route, nous invita à presser le pas, le jour commençant
à baisser et deux grandes lieues nous séparant encore de Flint-River où nous voulions aller coucher.
Bientôt, en effet, une obscurité profonde commença à nous environner. Il fallait marcher. La nuit était sereine, mais glaciale. Il régnait au fond de ces forêts un silence si profond et un calme si complet qu'on eût dit que toutes les forces de la nature y étaient comme paralysées. On n'y entendait que le bourdonnement incommode des moustiques et le bruit des pas de nos chevaux. De temps en temps on apercevait au loin un feu d'Indiens devant lequel un profil austère et im* mobile se dessinait dans la fumée.
Au bout d'une heifre nous arrivons à un lieu où le chemin se divise; deux sentiers s'ouvraient en cet endroit : lequel des deux prendre? Le choix était délicat. L'un d'eux aboutissait à un ruisseau dont nous ne connaissions pas la profondeur ; l'autre, à une éclairci e. La lune, qui se levait alors, nous montrait devant nous une vallée remplie de débris ; plus loin nous apercevions deux maisons»
Il était si important de ne point s'égarer dans un pareil lieu et à cette heure, que nous résolûmes de prendre des renseignements avant d'aller plus loin. Mon compagnon resta pour tenir les chevaux , et moi, jetant mon fusil sur mon épaule, je descendis dans le vallon:
Bientôt je m'aperçus que j'entrais dans un défrichement tout récent. Des arbres immenses, non encore débarrassés de leurs branches, couvraient la terre. En sautant de l'un à l'autre, je parvins assez rapide-
ment jusqu'auprès des maisons. Mais le même ruisseau que nçus avions déjà rencontré m'en séparait. Heureusement son cours se trouvait obstrué dans cet endroit par. de grands chênes que la hache du pionnier y avait sans doute précipités. Je réussis à me glisser le long de ces arbres et j'arrivai enfin sur F autre bord.
J'approchai avec précaution des deux maisons, que je ne voyais que confusément. Je craignais que ce ne fussent des wig-wams indiens. Elles n'étaient point encore finies. J'en trouvai les portes ouvertes; et aucune voix ne répondit à la mienne. Je revins sur les bords du ruisseau où je ne pus m'empêcher d'admirer pendant quelques minutes la sublime horreur du lieu.
Cette vallée semblait former une arène immense qu'environnait de toutes parts, comme une noire draperie, le feuillage des bois, et au centre de laquelle les rayons de la lune, en se brisant, venaient créer mille images fantastiques qui se jouaient en silence au milieu des débris de la forêt, Du reste, aucun son quelconque, aucun bruit de vie ne s'élevait de cette solitude.
Je songeai enfin à mon compagnon, et je l'appelai à grands cris pour lui apprendre le résultat de mes recherches, l'engager à passer le ruisseau et à venir me retrouver. Ma voix retentit pendant longtemps dans les solitudes qui m'environnaient, mais je n'obtins aucune réponse. Je criai de nouveau et j'écoutai encore. Le même silence de mort régnait dans la forêt. L'in-
quiétude me saisit, et je courus le long du ruisseau pour trouver le chemin qui en traversait plus bas le cours.
Arrivé là, j'entendis dans le lointain le pas des chevaux, et je vis bientôt après paraître Beaumont luimême. Étonné de ma longue absence, il avait pris le parti de s'avancer vers le ruisseau. Il s'était déjà engagé dans les bas-fonds lorsque je l'avais appelé. Ma voix n'avait pu alors parvenir jusqu'à lui. Il me rar* conta que de son côté il avait fait tous ses efforts pour se faire entendre, et avait été, comme moi, effrayé de ne point recevoir de réponse. Sans le gué, qui nous servit de point de réunion, nous nous serions peut-être cherchés une grande partie de la nuit.
Nous nous remettons en route en nous promettant bien de ne plus nous séparer , et à trois quarts d'heure de là nous apercevons enfin un défrichement, deux ou trois cabanes et, ce qui nous fait encore plus de plaisir, une lumière. La rivière, qui s'étendait comme un fil violet au bout du vallon, achève de nous prouver que nous sommes arrivés à Flint-River.
Bientôt, en effet, les aboiements des chiens font retentir le bois et nous nous trouvons devant un log-house, dont une barrière seule nous sépare. Comme nous nous préparions à la franchir, la lune nous fit apercevoir de l'autre côté un grand ours noir qui , debout sur ses pattes , et tirant à lui sa chaîne , indiquait aussi clairement qu'il le pouvait son intention de nous donner une accolade fraternelle.
— Quel diable de pays est ceci, dis-je, où Ton a des ours pour chiens de garde. — Il faut appeler, me répliqua mon compagnon ; si nous tentions de passer la barrière, nous aurions de la peine à faire entendre raison au portier.
Nous appelons en effet à tue-tête , et si bien qu'un homme enfin se montre à la fenêtre. Après nous avoir examinés au clair de la lune : — Entrez , Messieurs , nous dit-il. Trink, allez vous coucher! Au chenil, vous dis-je ! ce ne sont pas des voleurs.
L'ours recula en se dandinant , et nous entrâmes. Nous étions à moitié morts de fatigue. Nous demandons à notre hôte si on peut avoir de l'avoine pour nos chevaux. — Sans doute, répondit-il; et il se mit à faucher le champ le plus voisin avec toute la tranquillité américaine et comme il aurait pu le faire en plein midi. Pendant ce temps, nous dessellions nos montures , et nous les attachions, faute d'écurie, aux barrières à travers lesquelles nous venions de passer- Ayant ainsi pris soin de nos compagnons de voyage, nous commençons à penser à notre propre gîte.llt n'y avait qu'un lit dans la maison ; le sort l'ayant adjugé à Beaumont , je m'entourai dans mon manteau et, me couchant sur le plancher, m'endormis aussi profondément qu'il convient à un homme qui vient de faire quinze lieues à cheval.
Le lendemain, 25 juillet, notre premier soin fut de nous enquérir d'un guide.
Un désert de quinze lieues sépare Flint-River dq
Saginaw, et le chemin qui y conduit est un sentier étroit, à peine reconnaissable à l'œil. Notre hôte approuva notre dessein , et bientôt après il nous amena deux Indiens dans lesquels il nous assura que nous, pouvions avoir toute confiance. L'un était un enfant de treize à quatorze ans; l'autre un jeune homme de dix-huit ans. Le corps de ce dernier, sans avoir encore acquis les formes vigoureuses de l'âge mûr, donnait cependant déjà l'idée de l'agilité unie à la /force. 11 était de moyenne grandeur; sa taille était droite et élancée , ses membres flexibles et bien proportionnés. De longues tresses tombaient de sa tête nue. De plus, il avait eu soin de peindre sur sa figure des lignes noires et rouges de la manière la plus symétrique ; un anneau passé dans la cloison du nez , un collier et des boucles d'oreilles complétaient sa parure. Son attirail de guerre n'était pas moins remarquable. D'un côté» la hache de bataille , le célèbre tomahawk ; de l'autre, un couteau long et acéré, à l'aide duquel les sauvages enlèvent la chevelure du vaincu. A son cou était suspendue une corne de taureau qui lui servait de poire à poudre , et il tenait dans sa main droite une carabine rayée. Comme chez la plupart des Indiens, son regard était farouche et son sourire bienveillant. A côté de lui, comme pour compléter le tableau , marchait un chien à oreilles droites, à museau allongé, beaucoup plus semblable à un renard qu'à aucune autre espèce d'animal , et dont l'air farouche était en parfaite harmonie avec la contenance de son maître.
Après avoir examiné notre nouveau compagnon avec une attention dont il ne parut pas un seul moment s'apercevoir, nous lui demandâmes ce qu'il désirait de nous pour prix du service qu'il allait nous rendre. L'Indien répondit quelques mots dans sa langue, et l'Américain, se hâtant de prendre la parole, nous apprit que ce que demandait le sauvage pouvait être évalué à deux dollars.
— Comme ces pauvres Indiens, ajouta charitablement notre hôte, ne savent pas le prix de l'argent, vous me donnerez les dollars et je me chargerai volontiers de lui fournir l'équivalent.
Je fus curieux de voir ce que le digne homme appelait l'équivalent de deux dollars, et je le suivis tout doucement dans le lieu où se faisait le marché. Je le vis délivrer à notre guide une paire de mocassins et un mouchoir de poche, objets dont la valeur totale ne montait certainement pas à la moitié de la somme. L'Indien se retira fort satisfait, et moi je m'en fus sans bruit, disant comme La Fontaine : Ah! si les lions savaient peindre !
Au reste ce ne sont pas seulement les Indiens que les pionniers américains prennent pour dupes. Nous étions tous les jours nous-mêmes victimes de leur extrême avidité pour le gain. Il est très-vrai qu'ils ne volent point. Ils ont trop de lumières pour commettre une dangereuse infraction aux lois, mais je n'ai jamais vu un aubergiste de grande ville surfaire avec plus d'impudeur que ces habitants du désert chez les-»
QUINZE JOURS AU DÉSERT. ni
quels je me figurais trouver l'honnêteté primitive et la simplicité des mœurs patriarcales.
Tout était prêt : nous montons à cheval, et, passant à gué le ruisseau (Flint-River) qui forme l'extcême limite entre la civilisation et le désert, nous entrons pour tout de bon dans la solitude.
Nos deux guides marchaient ou plutôt sautaient comme des chats sauvages, à travers les obstacles du chemin. Qu'un arbre renversé, un ruisseau, un marais vint à se rencontrer, ils indiquaient du doigt le meilleur chemin, et ne se retournaient même pas pour notas voir sortir du mauvais pas. Habitué à ne compter que sur lui-même, l'Indien conçoit difficilement qu'un autre ait besoin d'aide. Il sait vous rendre un service au besoin, mais personne ne lui a encore appris l'art de le faire valoir par des prévenances et des soins. Cette manière d'agir aurait peut-être amené quelques observations de notre part, mais il nous était impossible de faire comprendre un seul mot à nos compagnons. Et puis nous nous sentions complètement en leur pouvoir. Là, en effet, l'échelle était renversée. Plongé dans une obscurité profonde, réduit à ses propres forces, l'homme civilisé marchait en aveugle , incapable non-seulement de se guider dans le labyrinthe qu'il parcourait, mais même d'y trouver les moyens de soutenir sa vie. C'est au milieu des mêmes difficultés que triomphait le sauvage. Pour lui la forêt n'avait point de voile ; il s'y trouvait comme dans sa patrie ; il y marchait la tête haute, guidé par un instinct
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plus sûr que la boussole du navigateur. Au sommet du plus grand arbre, sous les feuillages les plus épais, son œil découvrait le gibier près duquel l'Européen eût passé et repassé cent fois en vain.
De temps en temps , nos Indiens s'arrêtaient. Ils mettaient le doigt sur leurs lèvres pour nous inviter au silence, et nous faisaient signe de descendre de cheval. Guidés par eux, nous parvenions jusqu'au lieu, d'où ils nous montraient l'oiseau que nous cherchions et que nous n'avions encore pu découvrir. C'était chose curieuse à voir que le sourire méprisant avec lequel ils nous guidaient par la main comme des enfants, et nous conduisaient enfin près de l'objet qu'eux-mêmes apercevaient depuis longtemps.
A mesure cependant que nous avancions, les dernières traces de l'homme s'effaçaient. Bientôt tout cessa d'annoncer même la présence du sauvage, et nous eûmes devant nous le spectacle après lequel nous courions depuis si longtemps : l'intérieur d'une forêt vierge.
Au milieu d'un taillis peu épais , et à travers lequel on peut apercevoir les objets à une assez grande distance , s'élevait d'un seul jet une haute futaie composée presque en totalité de pins et de chênes. Obligé de croître sur un terrain très-ci rconscrit et privé des rayons du soleil , chacun de ces arbres monte rapidement pour chercher l'air et la lumière. Aussi droit que le mât d'un vaisseau, il s'élance au-dessus de tout ce qui l'environne. C'est seulement quand il est parvenu
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à. une région supérieure , qu'il étend tranquillement ses branches et s'enveloppe de leur ombre. D'autres le suivent bientôt dans cette sphère élevée , et tous , entrelaçant leurs rameaux, forment comme un dais immense. Au-dessous de cette voûte humide et immobile l'aspect change et prend un caractère nouveau.
Un ordre majestueux règne au-dessus de votre tête. Près du sol , au contraire , tout offre l'image de la confusion et du chaos : des troncs incapables de supporter plus longtemps leurs branches se sont fendus dans la moitié de leur hauteur et ne présentent plus à l'œil qu'un sommet aigu et déchiré. D'autres , longtemps ébranlés par le vent, ont été précipités d'une seule pièce sur la terre. Arrachées du sol , leurs racines forment comme autant de remparts naturels derrière lesquels plusieurs hommes pourraient facilement se mettre à couvert. Des arbres immenses, retenus par les branches qui les environnent , restent suspendus dans les airs et tombent en poussière sans toucher le sol.
Il n'y a pas parmi nous de pays si peu peuplé , où une forêt soit assez abandonnée à elle-même pour que les arbres, après y avoir suivi tranquillement leur carrière , y tombent enfin de décrépitude. C'est l'homme qui les frappe dans la force de leur âge et qui débarrasse la forêt de leurs débris. Dans la solitude de l'Amérique, la nature toute-puissante est le seul agent de ruine comme le seul pouvoir de reproduction. Ainsi
que dans les forêts soumises au domaine de l'homme, la mort frappe ici sans cesse , mais personne n'enlève les débris qu'elle a faits : chaque jour ajoute à leur nombre. Ils tombent, ils s'accumulent les uns sur les autres; le temps ne peut suffire h les réduire assez vite en poussière et è. préparer de nouvelles places. Là se trouvent couchées côte à côte plusieurs générations de morts. Les uns , arrivés au dernier terme de dissolution, ne présentent plus à l'œil qu'un long trait de poussière rouge tracé dans l'herbe; d'autres, déjà à moitié consumés par le temps, conservent encore cependant leur forme. Il en est enfin qui , tombés d'hier, étendent encore leurs longs rameaux sur la terre et arrêtent à chaque instant les pas du voyageur.
Il «pus est souvent arrivé d'admirer sur l'Océan une de ces soirées calmes et sereines, alors que les voiles flottant paisiblement le long des mâts laissent ignorer au matelot de quel côté s'élèvera la brise. Ce repos de la nature entière n'est pas moins imposant dans les solitudes du nouveau monde que sur l'immensité des mers.
Lorsqu'au milieu du jour le soleil darde ses rayons sur la forêt , on entend souvent retentir dans ses profondeurs comme un long gémissement, un cri plaintif qui se prolonge au loin. C'est le dernier effort du vent qui expire ; tout rentre alors autour de vous dans un silence si profond, une immobilité si complète, que l'âme se sent pénétrée d'une sorte de terreur religieuse ; le voyageur s'arrête, il regarde :
Pressés les uns contre les autres, entrelacés dans leurs rameaux , les arbres de la forêt semblent ne former qu'un seul tout, un édifice immense et indestructible, sous les voûtes duquel règne une obscurité» éternelle. De quelque côté qu'il porte ses regards, il n'aperçoit qu'une scène de violence et de destruction, des arbres rompus, des troncs déchirés; tout annonce que les éléments se font ici perpétuellement la guerre , mais la lutte est interrompue. On dirait que sur l'ordre d'un pouvoir surnaturel , le mouvement s'est subitement arrêté. Des branches à moitié brisées semblent tenir encore par quelques liens secrets au tronc qui ne leur offre plus d'appui; des arbres déjà déracinés n'ont pas eu le temps d'arriver jusqu'à terre et sont restés suspendus dans les airs.
Il écoute, il retient sa respiration avec crainte pour mieux saisir le moindre retentissement de l'existence ; aucun son, aucun murmure ne parviennent jusqu'à lui. Il nous est arrivé quelquefois en Europe de nous trouver égarés au fond d'un bois; mais toujours quelques bruits de vie venaient y frapper notre oreille. C'était le tintement éloigné de la cloche du village le plus voisin, les pas d'un voyageur, la hache du bûcheron, l'explosion d'une arme à feu, les aboiements d'un chien, ou seulement cette rumeur confuse qui s'élève d'un pays civilisé.
Ici non -seulement l'homme manque, mais la voix même des animaux ne se fait pas entendre. Les plus petits d'entre eux ont quitté ces lieux pour se rappro-