SECOND FRAGMENT
Comment la nation, en cessant d'être républicaine, était restée révolutionnaire.
Les royalistes, qui voyaient que la nation avait pris ainsi en dégoût la liberté, se figuraient qu'elle était prête à retourner à l'ancien régime. C'est Terreur que corhmettent presque tous les vieux partis de croire que parce qu'on hait leurs successeurs on les aime, sans s'apercevoir qu'il est bien plus facile aux hommes de rester constants dans leurs haines que dans leurs affections. La France, qui avait cessé d'aimer la république, était restée profondément attachée à la révolution. Ce fait a tant de conséquences, qu'il convient de s'arrêter un moment pour le considérer à loisir.
A mesure que le temps s'écoulait et qu'on s'éloignait de l'ancien régime, on s'opiniâtrait davantage à n'y point vouloir rentrer. C'était un singulier phénomène, La révolution semblait devenir plus chère à la nation, à mesure qu'elle la faisait plus souffrir.
On voit par les écrits du temps, que rien ne surprenait plus les ennemis de la révolution que ce spectacle. Quand ils comparaient les maux que celle-ci' faisait endurer à rattachement qu'on lui conservait, la France leur paraissait en proie à une folie furieuse.
La même cause amenait cependant ces effets si contraires.
La révolution faisait plus souffrir parce que le mauvais gouvernement qui en était sorti durait davantage , et cette durée même enracinait les habitudes nouvelles qu'elle avait fait naître, multipliait et diversifiait les intérêts qui avaient besoin d'elle. C'était comme autant de barrières qui s'élevaient derrière la nation à mesure qu'elle marchait, et l'empêchaient de plus en plus de revenir en arrière. Le plus grand nombre de Français avaient pris une part active aux affaires dès les commencements de la révolution et avaient adhéré à celle-ci par des actes publics; ils se sentaient en quelque manière responsables des malheurs qui avaient suivi. A mesure que ces maux se prolongeaient et devenaient plus grands, cette responsabilité semblait croître. C'est ainsi que la terreur donna à beaucoup de ses victimes mêmes un dégoût invincible pour le rétablissement d'anciens pouvoirs qui auraient eu tant d'injures à venger.
Quelque chose d'analogue s'est vu dans toutes les révolutions. Celles même qui tourmentent le plus un peuple lui rendent presque insupportable le retour de l'état ancien, pourvu qu'elles durent. La révolution
d'ailleurs n'avait pas accablé le pays d'une manière égale ; quelques-uns en avaient peu souffert, et parmi •ceux même qui en avaient porté le faix un grand nombre y avaient trouvé des biens très-précieux, mêlés aux maux qu'elle causait. Je crois que le peuple proprement dit avait été beaucoup moins atteint dans son bien-être qu'on ne se l'imagine communément. Il avait trouvé du moins de grands soulagements parmi ses misères. Un nombre prodigieux d'ouvriers ayant été conduits aux armées, ou s'y étant portés d'eux-mêmes, ceux qui restaient en France se firent payer beaucoup plus cher. On vit les salaires s'élever au milieu de toutes les calamités publiques et privées, parce que la classe industrielle diminuait plus vite encore que l'industrie 1 .
L'un des plus grands ennemis de la Révolution, Mallet-Dupan, écrit en 1796 : « Les ouvriers gagnent aujourd'hui plus qu'en 1790. » Sir Francis d'Ivernois, qui pendant dix ans se chargea chaque année de prouver aux Anglais que la France, exténuée de misères, n'avait plus que six mois à vivre, avoue luimême dans son dernier pamphlet, en 1799 2 , que les salaires s'étaient partout augmentés depuis la révolution et que le prix du blé avait baissé.
Quant aux paysans, je n'ai pas besoin de rappeler que beaucoup de terres purent être acquises par eux
1. Les mômes causes reproduisirent le même phénomène à la fin de l'Empire. Le sort de l'ouvrier s'améliora au milieu de nos désastres.
2. Intitulé : Des Causes qui ont amené l'usurpation du général Bonaparte et produiront sa chute. Londres, 1800.
à vil prix. On ne peut guère évaluer en chiffres précis le bénéfice qui en résulta pour eux, mais on sait également que ce bénéfice fut considérable. Tout le monde sait que la révolution abolit une multitude d'impôts onéreux ou humiliants, tels que la dîme, les droits féodaux, la corvée, la gabelle,la taille, etc., etc., impôts dont les uns ne furent jamais rétablis, et dont les autres ne le furent qu'incomplètement ou après l'époque dont je parle. On ne peut guère se figurer aujourd'hui combien plusieurs de ces impôts paraissaient insupportables au peuple, soit à cause de leurs vices, soit par suite des idées qui s'y rattachaient.
Me trouvant au Canada en Tannée 1831, et causant avec des paysans d'origine française, je m'aperçus que dans leur bouche le mot de taille était devenu le synonyme de misère et de mal. Ils disaient d'un événement très -fâcheux t C'est une véritable taille. L'impôt lui-même n'avait, je crois, jamais existé au Canada; en tous cas, il y avait été aboli depuis plus d'un demi-siècle. Personne ne savait plus en quoi il avait consisté, son nom seul était resté dans la langue comme un témoignage impérissable de l'horreur qu'il avait inspiré;
Ce qui n'a pas été assez remarqué, c'est le gain plus indirect et plus irrégulier, mais non moins grand, que la révolution fit faire à une multitude de débiteurs pauvres. Les dettes proprement dites ne furent jamais abolies en droit , mais en fait elles se trouvèrent liquidées peu après l'établissement du papier-monnaie.
On sait maintenant que dans beaucoup de provinces de France le nombre des petits propriétaires fonciers était déjà fort considérable avant 89 4 . Il y a lieu de croire ( quoique la chose ne puisse être complètement prouvée) que la plupart de ces petits propriétaires étaient fort obérés, car c'étaient eux qui portaient alors le principal poids de l'impôt. Aujourd'hui même, où le fardeau des charges publiques pèse sur tout le monde d'une manière égale, ils sont encore les plus endettés. Les villes elles-mêmes étaient remplies de petites fortunes dérangées , car la France a toujours été un pays de gens malaisés, ou chacun a de tout temps eu plus de vanité et de désirs que de biens. Il faut remarquer enfin qu'avant la révolution, comme de nos jours, la classe des fermiers était trèsnombreuse, parce qu'en général chez nous les fermes sont très-petites. La dépréciation rapide du papiermonnaie fut comme un incendie général de tous les titres de créances, et une réduction presque à rien de tous les baux. La dette même qu'on devait à l'Etat ne fut jamais ni complètement ni régulièrement acquittée. Le désordre des temps, et, plus encore, les infirmités de l'administration publique s'y opposèrent. Les comptes des finances de la République font voir qu'on ne put jamais lever qu'incomplètement les impôts qu'on avait maintenus, ou les nouvelles contributions qu'on avait établies, L'État se soutenait au moyen des assignats, des réquisitions en nature , des dépouilles
1. Voir la note, page . . . ( Cette note manque dans le manuscrit.)
de l'Europe. Les assignats, dit avec raison M. Thibaudeau dans ses Mémoires, dont le discrédit ruine le grand propriétaire et le rentier, enrichissent les cultivateurs et les fermiers *.
Les campagnes, écrit en 1795 ce même Mallet-Dupan que j'ai déjà cité, s'enrichissent de la misère des villes; elles font des gains fabuleux. Un sac de blé paye au fermier le prix du bail d'une terre. Les paysans sont devenus calculateurs, agioteurs ; ils se disputent les biens d'émigrés et n'acquittent aucun impôt.
Un étranger, homme d'esprit, qui parcourait la France à la même époque, écrit dans le récit de son voyage : « La véritable aristocratie de la France aujourd'hui, c'est l'aristocratie des fermiers et des cultivateurs. »
Il est vrai que ce cultivateur ainsi allégé était souvent désolé par les troubles civils, le logement des gens de guerre ou les réquisitions du gouvernement ; mais ces accidents circonscrits et momentanés ne le dégoûtaient pas du bien que la révolution avait amené. Au contraire, il s'attachait davantage à ses jouissances, ou souffrait de ces fléaux comme on souffre de la grêle et des inondations qui ne font pas déserter les bonnes terres, mais qui font attendre seulement avec plus d'impatience qu'une saison régulière permette d'en tirer parti.
Quand on voit de quelle manière les auteurs de notre première révolution s'y prirent pour gagner le