‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 23 sur 33 · T. I, page · texte numérisé non relu

T. I, page

cœur des habitants des campagnes et par quels dons substantiels ils passionnèrent les petits propriétaires et les pauvres, c'est-à-dire la grande masse de la nation, pour leur œuvre, en dépit des malheurs et des misères du temps, on admire la simplicité de quelques révolutionnaires de nos jours qui ont cru qu'il était facile de faire supporter patiemment à un peuple très-civilisé le malaise inséparable d'un grand changement politique, en lui donnant des libertés, au lieu de profits et de dépouilles.

La bourgeoisie, surtout celle des villes, qui avait commencé la révolution, fut, parmi les vainqueurs, la classe qui en porta principalement le poids. Elle souffrit plus dans ses membres, et presque autant comparativement dans ses. biens, que la noblesse ellemême. Son commerce fut en partie anéanti , son industrie détruite. Toutes ses petites charges, un grand nombre de ses privilèges furent abolis, mais les mêmes événements qui la ruinaient lui donnaient l'empire. Ils lui livraient déjà le pouvoir et permettaient de mettre bientôt à son seul usage une grande partie de la fortune publique. La plupart d'ailleurs des nouveautés que la révolution avait produites tout à coup par l'effort violent et désordonné de sa tyrannie avaient été annoncées, préconisées et désirées pendant tout le cours du xvin* siècle. Elles satisfaisaient la raison et charmaient Pesprit , même de ceux dont elles froissaient le plus l'intérêt. On ne reprochait à ces choses nouvelles que d'avoir coûté trop cher. Le prix même

dont on les avait payées rendait plusieurs d'entre elles plus précieuses encore. On avait donc beau souffrir et craindre, il y avait toujours quelque chose qui paraissait pire que les souffrances et les incertitudes présentes : c'était le retour vers l'état ancien.

Certains beaux esprits de nos jours ont entrepris de réhabiliter l'ancien régime. Je> remarquerai d'abord que c'est un faible signe de la bonté d'un gouvernement, lorsqu'on ne commence à le louer que quand on cesse de croire à la possibilité de son rétablissement. Mais je le juge non par ce que j'en imagine, mais par les sentiments qu'il a inspirés à ceux qui l'ont subi et détruit. Je vois dans tout le cours de cette révolution si oppressive et si cruelle la haine de l'ancien régime surpasser toujours dans le cœur des Français toutes les autres haines, et s'y enraciner tellement qu'elle survit à son objet même, et de passion momentanée devient une sorte d'instinct permanent. Je remarque que durant les plus périlleuses vicissitudes des soixante dernières années, la crainte du retour de l'ancien régime a toujours étouffé dans ces esprits mobiles et inquiets toutes les autres craintes. Cela me suffit. Pour moi, l'épreuve est faite.

Cette impossibilité de faire rentrer les Français dans l'ancien ordre de choses fut, du reste, aperçue presque aussitôt qu'ils en furent sortis. Mirabeau la signala sur-le-champ, et parmi les plus grands adversaires des institutions nouvelles plusieurs la découvrirent bientôt. Je trouve ce qui suit dans une petite brochure

que M. de Montlosier publia durant l'émigration (en 1796), et qui est peut-être l'œuvre la plus remarquable qu'ait produite cet esprit vigoureux et bizarre :

« La monarchie, dit-il, s'est enfoncée avec le poids de nos droits et de nos prérogatives qui s'y étaient réfugiés. 11 faut que nous sacrifiions nos droits et nos prérogatives pour qu'elle revienne à flot. On nous assure que tout le monde maudit la révolution, ah ! je le crois. Je cherche seulement s'il n'y a pas quelque différence entre maudire la révolution et vouloir rétablir l'ancien ordre de choses. La France ne désire que son état actuel et la paix. Personne ne veut perdre le fruit de ses talents ou des événements. Les généraux ne veulent pas redevenir soldats, les juges ne veulent pas redevenir huissiers, les maires, les présidents de départements ne veulent pas redevenir laboureurs ou artisans, les acquéreurs de nos biens ne veulent pas les rendre. C'en est fait, la révolution que toute la France maudit a envahi toute la France. Il faut entrer dans cet amalgame tel qu'il est, y chercher notre place et se persuader qu'on n'y sera pas reçu avec la valeur de son ancienne existence. »

La plupart des émigrés entretenaient bien d'autres pensées. L'erreur de ces royalistes du dehors paraîtrait inconcevable, si on ne savait qu'ils avaient été nourris dans les préjugés et les illusions d'une aristocratie sans pouvoir 1 , et qu'ils vivaient depuis longtemps en exil.

1. On voit, par un rapport fait sur l'état des dettes des émigrés en 1798 par le chef du bureau de liquidation, Bergerat, que la dette des émigrés

je désirerais me fixer de nouveau. Je connais ces flux et reflux pour les avoir éprouvés bien souvent. Besoin de mouvement, besoin de repos; c'est l'alternative où je roule depuis six ou sept ans.

Versailles, 6 septembre 18*8.

Je sais déjà que Stoffels est arrivé à

bon port. Il t'a dit sûrement que nous avions assez bien passé notre temps, sans grands plaisirs, il est vrai, mais dans une intimité qui était, pour moi, et je pense pour lui, préférable à tous les plaisirs du monde. Décidément, mon cher ami, il n'y a que l'amitié qui signifie quelque chose ici-bas. C'est ce dont je me suis convaincu à mesure que je tâtais de tous les autres sentiments. Je suis encore à concevoir qu'il y ait des hommes qui puissent vivre sans un seul ami. Cela me paraît un phénomène incroyable, et je me dis que ces gens-là ne doivent pas valoir grand'chose... , Nous avons beaucoup parlé de toi, Stoffels et moi. 11 éprouve pour toi cette chaleur d'amitié que tu lui connais , et la conversation tournait sans cesse de ton côté '.

Versailles, .... 1828.

Ma lettre n'a pu partir hier parce que M. de Lamoricière * n'a pu venir déjeuner, et quand je l'ai vu, il était trop tard pour la poste. Je te dirai que j'ai été enchanté de lui personnellement : j'ai cru voir en lui tous les traits d'un homme véritablement remarquable. Moi qui suis habitué à vivre avec des gens qui se payent assez volontiers de mots, j'ai été tout surpris du besoin de netteté qui a l'air de le tourmenter sans cesse. Le sang-froid avec lequel il m'arrêtait pour me demander compte d'une idée avant de me laisser passer à une autre, ce qui plusieurs fois m'a un peu déconcerté, sa manière de parler de ce qu'il entend parfaitement, m'ont donné de lui une opinion supérieure à celle que j'ai presque jamais conçue d'un homme au premier abord. Je lui ai dit que j'espérais que nous trouverions l'occasion de nous revoir, et ce n'était pas un compliment.

Nous avons beaucoup parlé de toi. Je te l'avouerai, mon cher ami, j'ai beau faire et ne puis rien apercevoir de net dans ta position; une foule de bases me manquent pour asseoir mon opinion :

1° J'ignore complètement s'il existe une supériorité

1 . Aujourd'hui le général Lamoricière. Il était à l'École polytechnique de la même promotion que Louis de Kergoilay, qui lui fit connaître Tocqueville, et pour la première fois dans le rendez- vous dont on parle ici mit en rapport deux hommes destinés à se retrouver plus tard dans la vie publique.

quelconque de l'artillerie à pied sur P artillerie à cheval... Il n'y a qu'une chose que je vois clairement : c'est qu'en prenant l'artillerie à pied et le régiment de Montpellier, tu auras deux chances de pluç de faire la guerre ; alors même que l'expédition de Morée lamguirait, comme celaest fort possible sans être probable, tu pourrais espérer d'y être envoyé pour remplacer les morts ou ceux qui reviendraient, car on dit qu'il y a un roulement perpétuel dans les régiments d'artillerie.

2* Les Turcs paraissent victorieux en ce moment. Si ces succès continuent, je crois que la paix en Europe en sera la suite. Cependant il se pourrait que les Turcs, enflés de leurs victoires sur les Russes, précipitassent un de leurs corps d'armée sur l'Attique et le Péloponèse : alors la guerre de Morée deviendrait très-sérieuse... Je ne vois pas que l'intérêt d'aucune des nations européennes fût de faire, dans ce cas, la guerre ; on nous laisserait sans doute nous tirer de l'entreprise hasardeuse dans laquelle nous nous sommes engagés; nonseulement dans cette supposition le régiment de Montpellier marcherait, mais probablement plusieurs autres.

3* Troisième chance à laquelle je ne pensais pas au commencement, et qui est faible. 11 est très-possible que, si on évacuait bientôt la Morée, on portât la guerre à Alger , car il faut que cette ridicule affaire se termine. ••

Après cela je te dirai, mon cher ami, que je ne partage pas tes craintes pour l'avenir; non, tu

à l'Amérique. Ainsi !• je n'ai encore pu surprendre dans la conversation de personne, à quelque rang qu'il appartienne, l'idée que la république n'était pas le meilleur gouvernement possible, et qu'un peuple n'ait pas le droit de se donner le gouvernement qui lui plaît. La grande majorité entend les principes républicains dans le sens le plus démocratique. Chez quelques-uns on voit percer une certaine tendance aristocratique que je tâcherai de te faire comprendre plus bas. Mais que la république soit un bon gouvernement, quelle soit dans la nature des sociétés humaines, c'est ce dont personne ne semble douter, prêtres , magistrats, commerçants, artisans. C'est une opinion tellement générale et si peu discutée, même dans un pays où la liberté de parler est illimitée, qu'on pourrait presque l'appeler une croyance. 11 y a une seconde idée qui me paraît avoir le même caractère ; l'immense majorité a foi à la sagesse et au bon sens humain ; foi à la doctrine de la perfectibilité humaine; c'est encore là un point qui ne trouve que peu ou point de contradicteurs. Que la majorité puisse se tromper quelquefois, c'est ce que personne ne nie ; mais on pense que nécessairement à la longue elle a raison, qu'elle est nonseulement le seul juge de ses intérêts, mais encore le juge le plus sûr et le plus infaillible. La conséquence de cette idée est que les lumières doivent être répandues à profusion parmi le peuple, qu'on ne saurait trop l'éclairer. Tu sais combien de fois en France nous nous sommes (nous et mille autres) tourmenté l'es-

prit pour savoir s'il était à désirer ou à craindre que l'instruction pénétrât dans tous les rangs de la société. Cette question, si difficile à résoudre pour la France, ne semble même pas s'être présentée ici aux esprits. Il m'est déjà arrivé cent fois de la poser aux hommes les plus réfléchis. Je voyais par la manière dont ils la tranchaient qu'ils ne s'y étaient jamais arrêtés, et son énoncé seul avait pour eux quelque chose de choquant et d'absurde. Les lumières, disaient-ils, sont les seules garanties que nous ayons contre les écarts de la multitude.

Voilà, mon cher ami, ce que j'appellerais les croyances de ce pays. Ils croient de bonne foi à l'excellence du gouvernement qui les régit ; ils croient à la sagesse des masses, pourvu qu'elles soient éclairées, et ne paraissent pas se douter qu'il y a une certaine instruction qui ne peut jamais être le partage des masses et qui cependant peut être nécessaire pour gouverner un État.

Quant à ce que nous entendons généralement par croyances, comme mœurs, anciennes traditions, puissance des souvenirs, je n'en vois pas jusqu'à présent de traces. Je doute même que les opinions religieuses aient une aussi grande puissance qu'on le pense au premier aborcl. L'état religieux de ce peuple-ci est peut-être ce qu'il y a de plus curieux à examiner ici. Je tâcherai de te dire ce que j'en sais, quand je reprendrai ma lettre qu'il faut que j'interrompe, peutêtre pour plusieurs jours.

Calwell, 45 milles de New-York.

Mon esprit a tellement été mis en mouvement depuis ce matin par le commencement de ma lettre, que je sens le besoin de la reprendre sans savoir cependant au juste ce que je vais te dire. Je te parlais plus haut de la religion. Le dimanche est observé rigoureusement; j'ai vu des rues barrées en face des églises pendant le service divin ; la loi commande ces choses impérieusement et l'opinion, bien plus forte qu'elle, oblige tout le monde à se montrer à l'église et à s'abstenir de tout divertissement

Toutes mes observations jusqu'à ce jour me portent à penser que les catholiques augmentent en nombre. Beaucoup d'Européens qui arrivent viennent les recruter; mais les conversions sont nombreuses. La Nouvelle-Angleterre, le bassin du Mississipi commencent à s'en remplir. Il est évident que tous les esprits naturellement religieux parmi les protestants, les esprits graves et entiers, que le vague du protestanisme fatigue et qui en même temps sentent vivement le besoin d'une religion, abandonnent de désespoir la recherche de la vérité et se rejettent de nouveau sous l'empire de V autorité. Leur raison est un fardeau qui leur pèse et dont ils font le sacrifice avec joie; ils deviennent catholiques. Le catholicisme, d'ailleurs, saisit vivement les sens et l'âme, et convient plus au peuple que la religion réformée ; aussi le plus grand nombre

des convertis appartient-il aux classes ouvrières de la société. Voilà l'un des bouts de la chaîne; nous allons maintenant passer à l'autre bout. Sur les confins du protestantisme, se trouve une secte qui n'a de chrétien que le nom, ce sont les unitairiens. Parmi les unitairiens, c'est-à-dire parmi ceux qui nient la Trinité et ne reconnaissent qu'un Dieu, il y en a qui ne voient en Jésus-Christ qu'un ange, d'autres un prophète, d'autres enfin un philosophe comme Socrate. Ge sont de purs déistes ; ils parlent de la Bible , parce qu'ils ne veulent pas choquer trop fortement l'opinion qui est encore toute chrétienne. Ils ont un office le dimanche, j'y ai été. On y lit des vers de Dryden, ou autres poètes anglais sur l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme. On y fait un discours sur quelque point de morale, et tout est dit. Cette secte gagne des prosélytes à peu près dans la même proportion que le catholicisme, mais elle se recrute dans les hauts rangs de la société. Elle s'enrichit comme lui des pertes du protestantisme. Il est évident que les protestants dont l'esprit est froid et logique, les classes discutantes, les hommes dont les habitudes sont intellectuelles et savantes, saisissent l'occasion d'embrasser une secte toute philosophique qui leur permet de faire profession presque publique de pur déisme. Cjtte secte, du reste, ne ressemble en aucune façon aux saints-simoniens de France. Indépendamment du point de départ, qui est tout différent , les unitaires ne mêlent rien de boursouflé ni de bouffon à leur doctrine et à leur culte.

Au contraire, ils visent autant que possible èi se rapprocher entièrement des sectes chrétiennes; aussi aucune espèce de ridicule ne s'attache à eux; nul esprit de parti ne les pousse ni ne les arrête. Leurs allures sont naturellement graves, et leurs formes simples. Ainsi tu vois: le protestantisme, mélange d'autorité et de raison, est battu en brèche tout à la fois par les deux principes absolus de la raison et de l'autorité. Ce spectacle se présente un peu partout pour qui veut bien regarder; mais ici il frappe les yeux. Il est apparent, parce qu'en Amérique, nulle puissance de fait ni d'opinion ne vient gêner la marche des intelligences ou des passions humaines sur ce point; elles suivent leur pente naturelle. Dans un temps qui ne me paraît pas très-éloigné, il me paraît certain que les deux extrêmes se trouveront en présence. Quel sera alors le résultat définitif? Ici je me perds absolument dans le vague, et je ne vois plus de route indiquée. . . .

Mais pour revenir à l'état présent des esprits en Amérique, il ne faut pas prendre ce que je viens de dire dans un sens trop absolu. Je t'ai parlé d'une disposition et non de faits accomplis. II est évident qu'il reste encore ici un plus grand fonds de religion chrétienne que dans aucun pays du monde, k ma connaissance, et je ne doute pas que cette disposition des esprits n'ait encore de l'influence sur le régime politique. Elle donne une tournure morale et réglée aux idées; elle arrête les écarts de l'esprit d'innovation;

surtout elle rend très-rare cette disposition de l'âme, si commune chez nous, qui fait qu'on s'élance à travers tous les obstacles per fas et nefas vers le but qu'on a è choisi. Il est certain qu'un parti, quelque désir qu'il eût d'obtenir un résultat, se croirait encore obligé de n'y marcher que par des moyens qui auraient une apparence de moralité et ne choqueraient point ouvertement les croyances religieuses toujours plus ou moins morales, même lorsqu'elles sont fausses.

J'aborde un autre sujet. J'ai entendu dire en Europe qu'il y avait en Amérique une tendance aristocratique. Ceux qui disent cela se trompent, c'est une des choses que j'affirmerais le plus volontiers. La démocratie est au contraire ou en pleine marche dans certains États, et dans toute son extension imaginable en d'autres. Elle est dans les mœurs, dans les lois, dans l'opinion de la majorité. Ceux qui lui sont opposés se cachent et. sont réduits à prendre ses propres couleurs pour avancer. A New- York, il n'y a que les vagabonds privés des droits électoraux. Les effets d'un gouvernement démocratique sont d'ailleurs visibles; c'est une instabilité perpétuelle dans les hommes et dans les lois, une égalité extérieure poussée au plus haut point, un ton de manières et un tour d'idées uniformément commun.

Nous allons nous-mêmes, mon cher ami, vers une démocratie sans bornes. Je ne dis pas que ce soit une bonne chose ; ce que je fois dans ce pays-ci me con-

vainc au contraire que la France s'en arrangera mal; mais nous y allons poussés par une force irrésistible. Tous les efforts qu'on fera pour arrêter ce mouvement ne procureront que des haltes. Refuser d'embrasser ces conséquences me paraît une faiblesse, et je suis amené forcément à penser que les Bourbons, au lieu de chercher à renforcer ostensiblement le principe aristocratique qui meurt chez nous, auraient dû travailler de tout leur pouvoir à donner des intérêts d'ordre et de stabilité à la démocratie. Dans mon opinion , le système communal et départemental aurait dû dès le principe attirer toute leur attention. Au lieu de vivre au jour le jour, avec les institutions communales de Napoléon, ils auraient dû se hâter de les modifier, initier peu à peu les habitants dans leurs affaires, les y intéresser avec le temps ; créer des intérêts locaux et surtout fonder, s'il est possible, ces habitudes et ces idées légales qui sont, à mon avis, le seul contrepoids possible à la démocratie. Peut-être alors auraientils rendu le mouvement qui s'opère moins dangereux pour eux et pour l'État. En un mot, la démocratie me paraît désormais un fait qu'un gouvernement peut avoir la prétention de régler ^ mais d'arrêter, non. Ce n'est pas sans peine, je t'assure, que je me suis rendu èi cette idée ; ce que je vois dans ce pays-ci ne me prouve point que, même dans les circonstances les plus favorables, et elles existaient ici, le gouvernement de la multitude soit une excellente chose. On est à peu près d'accord que dans les premiers temps de la

république, les hommes d'État, les membres des chambres, étaient beaucoup plus distingués qu'ils ne le sont aujourd'hui. Ils faisaient presque tous partie de cette classe de propriétaires dont la race s'éteint tous les jours. Maintenant le pays n'a plus lu main si heureuse. Ses choix tombent en général sur ceux qui flattent ses passions et se mettent à sa portée. Cet effet de la démocratie, joint à l'extrême instabilité de toutes choses, au défaut absolu d'esprit de suite et de durée qu'on remarque ici, me démontre tous les jours davantage que le gouvernement le plus rationnel n'est pas celui auquel tous les intéressés prennent part, mais celui que dirigent les classes les plus éclairées et les plus morales de la société. On ne peut se dissimuler, cependant, qu'en somme ce pays-ci ne présente un admirable spectacle. Il me pénètre, je te le dis franchement, de la supériorité des gouvernements libres sur tous les autres. Je me sens plus que jamais convaincu que tous les peuples ne sont pas faits pour en jouir dans la même étendue, mais aussi je suis plus que jamais disposé à penser qu'il est à regretter qu'il en soit ainsi. 11 règne ici une satisfaction universelle du gouvernement existant dont on ne peut se faire d'idée. Le peuple est incontestablement placé plus haut dans l'échelle morale que chez nous ; chaque homme a un sentiment de sa position indépendante et de sa dignité individuelle qui ne rend pas toujours son abord fort agréable, mais qui en définitive le porte à se respecter lui-même et à respecter les autres. J'admire

surtout ici deux choses : la première, c'est l'extrême respect qu'on a pour la loi ; seule et sans force publique, elle commande d'une manière irrésistible. Je crois, en vérité, que la principale cause en est qu'ils la font eux-mêmes et peuvent la changer. On voit sans cesse, des voleurs qui ont violé toutes les lois de leurs pays obéir scrupuleusement à celles qu'ils se sont faites eux-mêmes. Je crois qu'il se passe quelque chose de semblable dans l'esprit des peuples. La seconde chose que j'envie à ce peuple-ci, c'est la facilité avec laquelle il se passe de gouvernement. Chaque homme se regarde ici comme intéressé à la sûreté publique et à l'exercice des lois. Au lieu de compter sur la police, il ne compte que sur lui-même. Il en résulte qu'en somme, et sans qu'elle paraisse jamais, la force publique est partout. C'est une chose vraiment incroyable à voir, je t'assure, que la manière dont ce peuple se maintient en ordre, par le seul sentiment qu'il n'a de sauvegarde contre lui que dans lui-même.

Tu vois que je te rends le plus que je puis compte de toutes les impressions que je reçois. En somme , elles sont plus favorables à l'Amérique qu'elles ne l'étaient pendant les premiers jours de mon arrivée. Il y a dans le tableau une foule de détails défectueux > mais l'ensemble saisit l'imagination. Je conçois surtout qu'il agisse d'une manière irrésistible sur les esprits logiques et superficiels, combinaison qui n'est pas rare. Les principes du gouvernement sont si simples, les conséquences s'en déduisent avec une ré-

gularité si parfaite, que l'esprit est subjugué et entraîné s'il n'y prend garde. Il faut faire un retour sur soi-même, lutter contre le courant pour apercevoir que ces institutions si simples et si logiques ne sauraient convenir à une grande nation qui a besoin d'un gouvernement intérieur fort et d'une politique extérieure fixe ; qu'il n'est pas durable de sa nature ; qu'il demande, chez le peuple qui se le donne, une longue habitude delà liberté et d'une masse de vraies lumières qui ne peuvent s* acquérir que rarement et à la longue. Et après qu'on s'est dit tout cela, on en revient encore à penser que c'est cependant une belle chose et qu'il est à regretter que la constitution morale et physique de Phomme lui défende de l'obtenir partout et pour toujours.

Paris, 18 novembre 1838.

• Je n'ai absolument rien de nouveau à te dire sur ma position. Ma vie est réglée comme celle d'un moine. J'ai depuis le matin jusqu'au dîner une existence toute de tête, et le soir je vais chez M"* Belam i 9 où je trouve avec Marie le charme de longues causeries dont je ne m'ennuie jamais. Le lendemain je recommence; et ainsi de suite, avec une régularité sur-

1. La tante de miss Mary Mottley, qu'il épousa deux ans après.

prenante ; car mes livres et Marie font exactement depuis mon retour d'Angleterre, toute mon existence, . . Je sens de plus en plus comme toi ce que tu me dis sur les plaisirs de la conscience. Je crois aussi que ce sont les plus réels et les plus profonds. Il n'y a qu'un grand but dans ce monde et qui mérite les efforts de l'homme : c'est le bien de l'humanité. Il y a des gens qui travaillent à faire le bien des hommes en les méprisant et d'autres en les aimant. Il se rencontre toujours dans les services que leur rendent les premiers quelque chose d'incomplet, de rude et d'orgueilleux qui ne crée ni la conviction ni la reconnaissance. Je voudrais bien être des seconds ; mais souvent je ne le puis. J'aime l'homme en général, mais je rencontre sans cesse tant d'individus qui me repoussent par la bassesse de leur âme ! Mes efforts journaliers tendent à me garantir de l'invasion d'un mépris universel pour mes semblables. J'y parviens souvent à mes dépens en recherchant minutieusement et avec une analyse impitoyable les motifs de mes actions. Souvent j'y rencontre bien des calculs d'intérêt personnel, qui ne paraissent point aux yeux des autres ou qui échappent aux miens. Je découvre quelquefois que je fais le mal par un bon principe, et plus souvent encore me plaçant dans le point de vue d'un indifférent ou d'un adversaire, je conçois qu'on porte sur moi des jugements sévères, mais injustes. Je trouve dans tout cela des motifs de me défier de mes propres lumières, et en jugeant les autres hommes d'attaquer plus leur intel-

ligence que leur cœur. Je crois qu'il est presque impossible de leur être réellement utile en les jugeant tels qu'on est tenté de le faire au premier abord ; et j'aimerais mieux descendre un peu dans ma propre estime, que de les laisser tomber trop bas

Paris, 25 juin 1834.

Je n'ai reçu ta lettre qu'il y a deux jours, mon cher ami ; pendant qu'elle allait me chercher en Bretagne,

jere venais à Paris

. . . Tu m'impatientes avec ton chagrin cte ne trouver personne qui conçoive tes projets d'occupations intellectuelles. Qu'est-ce que cela fait? Est-ce que tu ne te connais pas toi-même? Est-ce que tu ne sais pas quelle est la pente naturelle de tes goûts et de tes habitudes ? Et quant au succès, qui en a jamais rien su avant d'avoir réussi? C'est un point touchant lequel l'univers ne t'apprendrait rien de sûr. Ce que tu sais, à n'en pas douter, c'est que tu es dans Page de la force et de l'action ; que les événements politiques t'empêchent d'exercer et d'appliquer dans les fonctions publiques cette force ; que ta nature se refuse à se plier aux petits soins de l'existence privée, et qu'il faut à tout prix cependant diriger l'activité de ton esprit ver» quelque chose, sous peine de tomber audessous même du niveau de ceux qui s'occupent avec

succès de leurs affaires. Je viens de passer six semaines à la campagne, ce qui ne m'était pas arrivé depuis l'âge de neuf ans. J'ai vu ce qu'on y fait. J'at éprouvé là quelque chose d'analogue à ce que je res^ sens en voyant un dévot : une envie extrême d'arriver à penser et à sentir de même, avec l'évidence que cela m'est impossible. Je ne sais ce que je deviendrai ; mais je sens très-bien qu'il me serait plus aisé de partir pour la Chine, de m'engager comme soldat, ou de jouer mon existence dans je ne sais quelle entreprise hasardeuse et mal conçue, que de me condamner à mener une vie de pomme de terre, comme les braves gens que je viens de voir

Dublin, 6 juillet 1835.

Je trouve en arrivant ici, mon bon ami, deux lettres de toi. Je commençais àm'étonner de ton silence et à m'en inquiéter, mais non à m'en plaindre; car nous n'avons jamais connu dans notre amitié de susceptibilité. Ne voyant pas arriver de lettres, je pensais que peut-être tu avais déjà entrepris ton grand voyage. Tu aperçois que nos esprits sont liés malgré la distance qui nous sépare, et que l'un ne peut se sentir préoccupé d'un objet sans que l'autre éprouve une sorte de contre-coup. Je voulais t'en écrire hier de

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Liverpool. Je n'ai différé que par l'espoir de trouver ici des lettres de toi.

L'idée de ce grand voyage m'afflige beaucoup : il m'inquiète ; mais, après tout , je ne sais si , à ta place, je ne ferais pas ainsi que toi. C'est là mon dernier mot. Il serait trop long de développer tout ce que renferment ces dernières lignes; mais tu les comprends sans peine. Jamais je ne te conseillerais d'entreprendre un si long et si dangereux voyage ; ma raison n'est pas assez fixée sur son utilité; elle penche plutôt à la négative qu'à l'affirmative. Mais si tu t'y détermines, mon cœur te suivra sans peine et sans regrets. Que Dieu t'accompagne, mon bon et cher ami, et permette que nous nous revoyions dans des temps plus heureux que ceux-ci ! A mesure que j'avance dans la vie, je l'aperçois de plus en plus sous le point de vue que je croyais tenir à l'enthousiasme de la première jeunesse : une chose de médiocre valeur, qui ne vaut qu'autant qu'on l'emploie à faire son devoir, à servir les hommes et prendre son rang parmi eux. Au milieu des plus grands troubles, je trouve dans ces pensées le ressort qui relève mon âme. Ces pensées sont aussi les tiennes, mon cher ami, elles ont été celles de toute notre vie. Elles ont crû' sans cesse au milieu de notre amitié. Nous les avons en quelque sorte fondues au milieu des sentiments les plus doux que l'intimité ait jamais fait naître entre deux hommes. Quelque chose qui t' arrive, mon bon ami, sois sûr que mon âme tout entière est avec toi. Sois sûr que, quelle que soit notre différente manière de

penser sur tel ou tel sujet, nous nous réunirons toujours dans la manière de sentir; sois sûr qu'une émotion noble, une résolution généreuse et désintéressée de toi me fera toujours tressaillir, et que si j'ai moi-même le bonheur d'en rencontrer de telles sur mon chemin, quel qu'en doive être le résultat, je croirai toujours qu'en m'y abandonnant je fais ce'que tu approuves. Oh! que la vie deviendrait petite, froide et triste si, à côté de ce monde de tous les jours, si plein d'égoïsme et de lâcheté, l'esprit humain ne pouvait en bâtir un autre ou le désintéressement, le courage, la vertu, en un* mot, pût respirer à l'aise. Mais celui-là on ne peut en trouver les éléments qu'au fond de quelques âmes comme la tienne

... Ah ! que je voudrais que la Providence me présentât une occasion d'employer à faire de bonnes et grandes choses, quelques périls qu'elle y attachât," ce feu intérieur que je sens au dedans de moi, et qui ne sait où trouver qui l'alimente !

Baden, ce 5 août 1836.

Je t'écris, mon cher ami, de la petite ville de Baden, où je ne comptais pas aller, mais où la circonstance suivante m'a mené. Marie éprouve des douleurs nerveuses qui la font beaucoup souffrir. Pendant que

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nous étions à Berne, plusieurs personnes de notre connaissance nous ont assuré que les eaux de Baden étaient extrêmement utiles en pareil cas; les meilleurs médecins de la ville nous ont tenu le même langage. En conséquence, je me suis déterminé à venir passer le mois d'août ici; nous continuerons ensuite notre voyage en rallongeant un peu. C'est donc ici qu'il faut encore m'écrire à Baden, canton d'Argovie (Suisse).

J'ai reçu à Berne ta lettre du 20 juillet. Elle m'a vivement intéressé, et tu n'avais pas besoin de me recommander de la garder. Cette lettre me porte de plus en plus à penser, ce que je t'ai déjà dit, qu'il faut prendre garde de nuire à ton style en voulant trop le polir. Ce que tu m'écris avec travail a l'air, il est vrai, m d'être une page arrachée à un auteur duxvir siècle, mais non pas à un auteur du premier ordre; ton style lâche, au milieu de ses défauts, a souvent, au contraire, des qualités principales ; et ces points saillants me portent à lui donner la préférence, malgré les taches. Au reste, il faudrait encore causer de cela.

Ce que tu me dis sur les jouissances matérielles m'a toujours semblé très -vrai, et me le paraît d'autant plus en ce moment que je lis Platon. Les philosophes de cette école ne font point, je crois, parmi les jouissances des sens, cette division tranchée dont tu te plains. Le désordre des mœurs et les plaisirs du luxe semblent, à leurs yeux, des choses sinon semblables, au moins analogues, et ils seraient plutôt indigents pour l'un que pour les autres.. .

Les idées que tu exprimes sont très-originales quant à la forme ; quant au fond, elles sont seulement récentes. Les platoniciens et les Pères de l'Église avaient dit, je crois, des choses analogues; seulement je ne me souviens pas d'avoir jamais vu qu'on eût fait sentir avec la netteté et la force que tu y mets l'analogie qu'ont entre elles toutes les jouissances matérielles quelconques. On s'était borné à les réprouver toutes. Maintenant j'en viens à ce que je pense moi-même. On aura-beau faire, on n'empêchera pas que les hommes n'aient un corps aussi bien qu'une âme; que l'ange ne soit renfermé dans la bête... Toute philosophie, ou toute religion qui voudra négliger entièrement Tune de ces deux choses, produira quelques exemples extra-

ordinaires, mais elle n'agira jamais en grand sur l'humanité : voilà ce que je crois et ce dont je gémis, car tu sais que sans être plus détaché qu'un autre de la bête, j'adore l'ange et que je voudrais à tout prix le voir prédominer. Je me travaille donc la tête sans cesse pour découvrir s'il n'y aurait pas entre ces deux extrêmes un chemin moyen où l'humanité -put se tenir et qui ne conduisît ni à Héliogabale ni à saint Jérôme; car je me tiens pour assuré qu'on n'entraînera jamais le gros des hommes vers l'un ni vers l'autre, et moins encore vers le second que vers le premier. Je ne suis donc pas aussi choqué que toi de ce matérialisme honnête dont tu te plains si amèrement, non qu'il n'excite mon mépris aussi bien que le tien , mais je l'envisage pratiquement et je me demande si q.ielque

chose sinon de semblable, du moins d'analogue, n'est pas encore le mieux qu'il soit permis de demander, non pas à tel homme en particulier , mais à notre pauvre espèce en général. Songe à ces idées et réponds -y. Maintenant je change de sujet, car je n'ai pas grand' chose à faire ici, et c'est un grand plaisir pour moi que de t'écrire.

J'ai emporté avec moi V Histoire de Florence par Machiavel, et je viens de la lire très-attentivement. Cette lecture a fait naître chez niDi un certain pombre d'idés dont je veux te faire part, suivant notre ahcienne méthode de philosopher sans cesse entre nous. Je te parlerai d'abord de l'écrivain. Le ^Machiavel de Y Histoire de Florence est pour moi le Machiavel du Prince. Je ne conçois pas que la lecture de ce premier ouvrage ait jamais permis le moindre doute sur l'objet de l'auteur en écrivant le second. Machiavel dans son histoire loue quelquefois les grandes et belles actions ; mais on voit que c'est chez lui affaire d'imagination. Le fond de sa pensée, c'est que toutes les actions sont indifférentes en elles-mêmes, et qu'il faut les juger toutes par * l'habileté qui s'y montre et le succès qui les suit. Pour lui le monde est une grande arène dont Dieu est absent, où la condense n'a que faire et où chacun se tire d'affaire le mieux qu'il peut. Machiavel est le grandpère de M. ****; c'est tout dire.

Quant au fond des choses qu'il raconte, je t'avouerai que je suis affrayé à l'idée des siècles dont il fait le portrait, et que je me sens un peu réconcilié avec le nôtre

et disposé à croire que nous le jugeons sévèrement. Dans ces républiques italiennes du moyen âge, il y avait une sorte d'énergie grossière, il est vrai, mais combien on apercevait peu de véritables vertus ! Que de violences brutales à côté de raffinements de vices extraordinaires ! Que d'égoïsme ! quel mépris du droit ! quel scepticime parmi les hautes classes et quelle superstition dans les basses ! Quelle société profondément corrompue sans être encore généralement éclairée.

Je sais au reste que ce qui était vrai des Italiens du xvr siècle n'était pas exact des autres peuples de TEurope. Je me figure pourtant que les temps qui ont immédiatement précédé la réforme ont été partout des siècles de grande corruption. Ignorance et religion mal entendue chez le peuple; doute ou incrédulité dans les classes supérieures ; en un mot le mal de la barbarie et celui de la grande civilisation mis ensemble* Ceci me porte de plus en plus à penser que quand une fois les croyances religieuses s'ébranlent chez un peuple, il n'y a plus à hésiter, et qu'il faut à tout prix le pousser vers les lumières. Car si un peuple éclairé et sceptique présente un triste spectacle, il n'y en a pas de plus affreux que celui qu'offre une nation tout à la fois ignorante, grossière et incroyante.

Mais je commence à être fatigué d'écrire. Adieu !" réponds-moi vite. Tes lettres sont toujours un vrai plaisir pour moi ; ici plus encore qu'ailleurs. Je t'embrasse de tout mon cœur ; Marie te fait mille amitiés,

nous parlons bien souvent ensemble de toi. Je voudrais que tu pusses nous entendre.

Nacqueville, 10 octobre 1836.

Je t'écris de Nacqueville 1 , où je suis venu passer quelques jours. C'est là que j'ai reçu ta lettre des environs de Châlons. Je crois devoir te répondre à Berlin, de crainte que ma lettre ne te trouve plus à l'adresse intermédiaire que tu m'as indiquée. Le voyage que tu fais en ce moment excite vivement mon intérêt, non-seulement à cause de toi, auquel je pense qu'il sera utile, mais aussi à cause de moi-même. Tu vas voir des Choses qui piquent vivement ma curiosité. Après l'Angleterre le pays que j ai toujours le plus désiré parcourir est la Prusse. Tout ce que j'en ai entendu dire me porte à croire qu'il n'est pas de pays qui mérite plus d'être examiné avec soin. Il y a dans ce qu'on m'en a dit plusieurs choses qui m'ont beaucoup frappé, mais entre autres celle-ci : le gouvernement prussien, soit qu'il suive un principe ou obéisse à un bon instinct, s'efforce, dit-on, de faire oublier à ses sujets qu'ils sont privés de la grande liberté politique, en leur accordant libéralement toutes les libertés se-

1. Château près de Cherbourg, appartenant au comte Hippolyte de Tocqueville, frère aîné d'Alexis.

condaires qui peuvent être compatibles avec la monarchie absolue ; de telle sorte qu'il prépare, volontairement ou à son insu, les peuples à se passer de lui, et h arriver sans secousse à se diriger eux-mêmes. 11 est très-curieux, ce me semble, d'étudier cette influence indirecte exercée par les États libres de l'ouest- de l'Europe sur les grandes monarchies despotiques de Test et du nord. 11 arrive là quelque chose d'analogue à ce qui est arrivé au xvi e siècle , où les États réformés ont modifié le catholicisme dans tous ceux qui restaient catholiques. J'indique en général ce sujet à tes observations non comme le plus intéressant peutêtre, mais du moins comme celui qui m'intéresse le plus. Entrant dans le détail , je te demanderai de prendre des renseignements aussi détaillés que tu le pourras sur le système provincial et communal prussien, ainsi que sur les limites de la centralisation. J'attache une grande importances à cela. Ce n'est point avec des arguments tirés de ce qui se passe chez des peuples républicains ou semi-républicains que nous pouvons espérer d'attaquer avec avantage la centralisation française. 11 n'y a que les raisons prises chez les peuples à gouvernement absolu qui puissent faire une véritable impression sur la tourbe antilibérale... Je voudrais donc que tu m'eusses tous les documents écrits que tu pourras trouver, et de plus que tu parvinsses à saisir par toi-même la lettre et l'esprit de cette organisation ; car sans cela tu ne pourras jamais me la bien expliquer, ni moi la bien comprendre.

Quant aux conseils généraux pour ton voyage, rappelle-toi que l'important est de se mêler avec le plus d'individus possible, et, en mettant naturellement chaque homme sur ce qu'il sait le mieux, d'en tirer en peu de temps tout ce qu'il peut donner. Pour cela il est bon de faire causer autant que possible les hommes les uns sur les autres. Ces renseignements sont précieux ; et comme on ne les prend pas pour les communiquer au public, il est fort innocent de les recueillir. Ton nom et tes lettres de recommandation te lanceront suffisamment parmi l'aristocratie. Tous tes efforts doivent donc tendre à pénétrer dans les classes moyennes et littéraires. Je te recommande bien aussi, en voyageur expérimenté, d'écouter tout le monde sans prendre parti pour personne. Tu es étranger; tu n'as pas besoin d'avoir une opinion sur ce qui se passe en Prusse. Ne dis donc que ce qui est utile pour porter l'interlocuteur à développer le plus possible sa pensée* Garde-toi surtout, je te prie, d'une disposition naturelle, mais que tu outres souvent en France, qui est de ne pouvoir fréquenter que les gens qui te plaisent moralement. Écris beaucoup; tu ne saurais le faire trop. En écrivant tu vois l'obscurité de tes idées, ou de celle des autres, et tu remontes h la source. Envoiemoi, sans hésiter, tous les papiers que tu voudras. Us sont précieux pour toi et pleins d'intérêt pour moi. Ce serait une folie que de regarder à la dépense pour cet objet... Je n'ai pas besoin d'ajouter que tu peux mettre dans ton paquet toutes les lettres fermées que tu vou-

dras. Comme tu le dis très-bien, le côté original et vraiment moral et élevé de notre amitié, c'est d'avoir placé une si grande indépendance de pensée et d'action au milieu d'une si grande intimité. Voilà, je crois, tout ce que j'ai à dire. J'ajoute encore, cependant d'une manière générale, qu'il faut secouer vigoureusement pendant ce voyage une disposition de nonchalance qui est commune à presque tous les voyageurs, et à toi peut-être plus qu'à un autre , parce que tu es rêveur. Agis donc le plus que tu pourras. Ne perds jamais une occasion de voir, ni surtout une occasion de faire connaissance

avec un homme . •

Le voyage que nous venons de faire en Suisse paraît avoir fait grand bien à Marie sous plus d'un rapport. Cependant il l'a fatiguée, et lui a laissé un malaise que nous avons de la peine à détruire. Du reste, si cette course n'a pas été entièrement satisfaisante, physiquement parlant, elle a du moins servi à rendre notre intimité plus grande encore, s'il est possible, qu'ellp n'était précédemment. Je ne puis te dire le charme inexprimable que j'ai trouvé à vivre ainsi continuellement avec elle, ni les ressources nouvelles que je découvrais à .chaque instant dans son cœur. Tu sais qu'en voyage, plus encore qu'à l'ordinaire, je suis inégal, irritable, impatient. Je la grondais donc bien souvent et presque toujours à tort, et, dans chacune de ces circonstances, je découvrais en elle des sources inépuisables de tendresse et d'indulgence. Et puis je ne saurais te dire quel bonheur on éprouve à la longue

dans la compagnie habituelle d'une femme chez laquelle tout ce qu'il peut y avoir de bien en vous se réfléchit naturellement et paraît mieux encore. Quand je fais ou dis une chose qui me paraît complètement bien, je lis aussitôt dans les traits de Marie un sentiment de bonheur et de fierté qui m'élève moi-même; de même que, quand ma conscience me reproche , quelque choôe, j'aperçois immédiatement un nuage dans ses yeux. Quoique maître de son âme, à un point rare je pense, je vois avec plaisir qu'elle m'intimide, et, tant que je l'aimerai comme je fais, je suis bien sûr de ne jamais me laisser entraîner à quelque chose qui ne fût pas bien. Voilà tout à l'heure un an que nous sommes mariés, et il n'y a pas de jour où je ne remercie le ciel d'avoir placé Marie sur mon chemin, et où je ne pense que si quelque chose peut donner le bonheur sur cette terre, c'est une semblable compagne. Tu m'as demandé, mon cher ami, de te parler de moi et de Marie; je viens de te dire le fond même de toutes mes pensées. Il est une idée relativement au même sujet qui me préoccupe souvent péniblement. Tu vas bientôt te marier, et je ne puis m'empêcher de trembler qu'il ne s'établisse pas entre nos femmes ces rapports d'amitié et de bienveillance qui seraient si utiles à la continuation de nos rapports intimes; car tu verras, par expérience, mon cher ami, combien il est difficile de s'isoler en quoi que ce soit de sa compagne. Sous ce rapport le mariage que vient de faire Beaumont ne peut que m'être très-agréable. Tout annonce qu'une

amitié véritable va s'établir entre Marie et la femme de B., et dès lors l'intimité entre lui et moi est assurée pour toute notre vie. Remarque que je parle de l'intimité et non de l'amitié. Celle-ci n'est sujette à aucune circonstance extérieure. Adieu, le papier me manque.

Baugy 1 , ce 10 novembre 1836.

J'ai reçu, il y a quelques jours, mon cher ami, ta lettre datée de Geislingen, ce 27 octobre, dans laquelle tu te plaignais de n'avoir pas trouvé de nouvelles de moi dans ce lieu-là. En arrivant à Berlin, tu auras découvert que je n'étais pas dans mon tortt Je t'ai écrit, il y a plus d'un mois, dans cette dernière ville, craignant que ma lettre ne courût après toi et ne finît par te perdre, comme il m'est arrivé bien souvent en voyage. J'espère donc qu'à l'heure qu'il est, tu ne m'en veux plus et que tu te prépares à m'écrire longuement durant le reste de ton séjour en Prusse.

Du reste, ta lettre de Geislingen m'a vivement intéressé. 11 s'y trouvait sur la somnolence intellectuelle de notre époque un morceau que je trouve excellent et plein de verve. Pourquoi n'écris-tu pas toujours avec cette tournure vive et originale? Je suis tout à fait d'avis avec toi sur le fait; la difficulté est de le rat-

1. Château près de Compiègne, appartenant à son frère Edouard le vicomte de Tocque ville.

tacher uniquement à la cause que tu lui donnes. Ne penses-tu pas que, indépendamment du roi Louis- Philippe, cette espèce d'horreur contre nature pour la pensée naît de l'extrême fatigue produite par une longue révolution dont toutes les agitations matérielles ont été précédées de grands mouvements dans les esprits, de théories, d'idées, de principes plus ou moins vrais ou vraisemblables, et qui ayant, en fin de compte, abouti à des .résultats qui plaisent peu ou qui déplaisent, dégoûtent de tout mouvement intellectuel et produisent cet effrayant état que tu peins si bien ? Louis- Philippe ne fait rien pour amener l'essor de la pensée; soit. Mais ce n'est pas lui qui l'empêche de naître. Parviens à faire ressortir la cause que tu indiques, aussi vivement et aussi en relief que l'effet que tu montres, et tu auras fait faire un grand pas aux discussions politiques de nos jours ; mais je doute que tu le puisses.

A propos de Louis-Philippe, tu sais depuis longtemps sans doute l'échauffourée de Strasbourg. On prévoyait depuis longtemps que les plus grands périls allaient venir de l'armée, et moi je crois que non T seulement les périls actuels, mais les périls à venir viendront de là, et qu'ils ne menaceront pas seulement le gouvernement actuel, mais tous ceux qui se succéderont pendant longtemps. Je songe depuis longtemps à ce sujet, et il me semble que les mêmes raisons qui font qu'un peuple démocratique veut la paix et la tranquillité doit porter une armée démocratique à vouloir la guerre ou le trouble. C'est le même désir d'amélio-

rer son sort ressenti par tous à la fois, et la même possibilité indéfinie d'y réussir, qui portent les soldats d'un côté et les citoyens de l'autre. La cause est la même, les effets seuls diffèrent, et cette cause de sa nature est permanente. La tentative actuelle a été réprimée avec une extrême facilité; mais la tranquillité et l'immobilité du peuple dans cette circonstance sont effrayantes; car cette immobilité ne naissait pas du dégoût du gouvernement actuel, mais de la profonde indifférence pour toute espèce de gouvernement. Je suis sûr qu'à l'heure qu'il est les trois quarts des Français ignorent encore ce qui s'est passé, ou n'y ont pas pensé une seule fois depuis qu'ils l'ont appris. Le commerce et l'industrie prospèrent, cela leur suffit, et ils ont pour leur bien-être une passion si imbécile, qu'ils ont l'air de craindre qu'en pensant aux causes qui peuvent le produire, ou qui peuvent le maintenir, ils le compromettent.

Tu verras dans ma lettre de Berlin avec quel intérêt presque personnel je te suis dans tes recherches. Ton voyage, que je crois plein d'intérêt pour toi, me semble pour moi-même une bonne fortune. Tu vas revenir de là avec un grand nombre d'idées nouvelles, de considérations auxquelles je ne suis pas préparé, car je n'ai jamais mis le pied au milieu de la race allemande. Ce doit être pour nous une mine inépuisable d'utiles et d'agréables conversations. Aussi je ne puis te dire quel plaisir j'ai éprouvé en lisant ta dernière lettre de voir le désir que tu as d'examiner et de con-

Cette peine de l'exil a cela de cruel, qu'elle fait beaucoup souffrir et n'apprend rien. Elle immobilise en quelque sorte l'esprit de ceux qui l'endurent, le détiçrit à jamais dans les idées qu'il avait conçues, ou dans celles qui avaient cours au moment où il a commencé. Pour lui, les faits nouveaux qui se produisent dans le pays, et les nouvelles mœurs qui s'y établissent, ne sont pas. C'est comme l'aiguille qui reste fixée sur l'heure à laquelle on l'a arrêtée, quel que soit désormais le cours du temps. On dit que c'est l'effet d'un travers particulier à l'esprit de certains exilés. Je crois que c'est le mal commun de l'exil; peu y échappent.

Ces émigrés donc vivaient ainsi dans les jouissances imaginaires de leurs privilèges, longtemps après que ceux-ci étaient pour toujours perdus. Ils ne songeaient qu'à ce qu'ils feraient quand ils seraient remis en possession de leurs terres et de leurs vassaux, sans songer que ces vassaux faisaient maintenant trembler l'Europe. Ce qui les inquiétait le plus, ce n'était pas la durée de la république, c'était que la royauté ne fût pas reconsti-. tuée précisément comme elle était avant sa ruine. Ils détestaient les constitutionnels plus que les terroristes, ne parlaient que des jus tes rigueurs qu'ils exerceraient quand ils seraient les maîtres, et, en attendant, se de-

dans le département de la Seine égalait, à elle seule, celle de la masse de toutes les dettes laissées par les émigrés dans les autres départements, parce que tous les grands propriétaires de France étaient domiciliés à Paris. Rien ne montre mieux que ce fait comment cette noblesse avait cessé d'être une aristocratie politique, pour devenir une société choisie, et avait abandonné le pouvoir réel pour les distinctions de cour.

voraient entre euxj en un mot, ils n'omettaient rien pour entretenir les antipathies dont ils étaient l'objet, et pour faire imaginer aux Français un ancien régime plus odieux que celui qu'on avait détruit. Pressé entre la crainte de ces royalistes et celle des jacobins, le gros de la nation cherchait une issue. On aimait la révolution, et l'on redoutait l'état républicain qui pouvait ramener les uns ou les autres. On peut même dire que ces deux sentiments s'accroissaient mutuellement ; c'est parce que les Français trouvaient trèsprécieux certains avantages que la révolution leur avait assurés, qu'ils étaient plus frappés de l'incommodité d'un gouvernement qui les empêchait d'en jouir. Parmi tous ceux qu'ils avaient acquis ou obtenus depuis dix ans, le seul auquel ils fussent disposés à renoncer était la liberté ! Us étaient prêts à sacrifier cette liberté que la révolution n'avait jamais fait que leur promettre, pour avoir enfin le tranquille usage des autres biens qu'elle leur avait livrés.

Les partis eux-mêmes, décimés, refroidis et las, aspiraient à pouvoir se reposer enfin un moment dans une oppression quelconque, pourvu qu'elle fût exercée par un neutre et pesât sur leurs rivaux autant que sur euxmêmes. Ce trait achève le tableau. Quand les grands partis politiques commencent à s'attiédir dans leurs amours sans s'adoucir dans leurs haines, et en arrivent enfin à ce point de désirer moins réussir, qu'empêcher le succès de leurs adversaires, il faut se préparer à la servitude : le maître est proche. On pouvait aisément

juger que ce maître ne pouvait sortir que de l'armée.

Il est curieux de suivre, à travers les diverses phases de cette longue révolution, la marche graduelle de l'armée vers le souverain pouvoir. Au début, l'armée se débande devant des attroupements sans armes, ou plutôt se dissout dans, le mouvement rapide de l'opinion politique. Pendant longtemps elle est comme étrangère à ce qui se passe au dedans. C'est le peuple seul de Paris qui fait et défait à son gré les maîtres de la France. Cependant la révolution suit son cours. Les ardeurs qu'elle avait fait naître s'amortissent ; les hommes habiles qui l'avaient dirigée dans les assemblées meurent ou se retirent. Son gouvernement s'amollit, les mœurs qu'elle avait endurcies s'énervent, l'anarchie se répand de toutes parts. Durant ce temps l'armée s'organise, s'aguerrit, s'illustre ; de grands guerriers s'y forment. On y garde un but commun, des passions communes, quand la nation n'en a plus. Les citoyens et les soldats forment, en un mot, dans l'espace du même temps et dans le sein du même peuple, comme deux sociétés entièrement différentes. Le lien de l'un se détend à mesure que celui de l'autre se serre.

Au 13 vendémiaire (1795), l'armée, pour la première fois depuis 1789, prend un rôle dans les affaires intérieures. Elle fait prévaloir la Convention et triomphe des bourgeois de Paris.

En 1797 (au 18 fructidor) , elle aide le Directoire à vaincre non-seulement Paris, mais le pouvoir législatif, ou plutôt, le pays entier qui avait choisi

celui-ci. Au 30 prairial (1799), elle refuse de soutenir ces mêmes directeurs auxquels elle attribuait ses revers, et ils tombent devant la législature.

A partir du 13 vendémiaire, on ne peut plus gouverner sans elle. Bientôt après, on ne peut plus gouverner que par elle. Parvenue là, elle voudra gouverner elle-même. Ces faits s'engendrent.. Longtemps avant de devenir les maîtres, les soldats en avaient pris le ton et l'attitude. Un Suisse Allemand, grand partisan de la révolution et grand ami de la république, qui parcourt la France en 1798, remarque avec douleur que, dans les fêtes publiques, celui qui verrait l'orgueil de la parade militaire, le pouvoir que les soldats exerçaient sur les citoyens, la morgue avec laquelle ils les repoussaient, devait penser que jamais, dans les fêtes royales, on n'avait montré moins d'égards pour le peuple 4 .

Les amis de la république, qui s'apercevaient de cette influence croissante de l'armée, se rassuraient en remarquant que celle-ci avait toujours fait voir des passions très- républicaines et qu'elle en paraissait encore violemment agitée, quand le reste de la nation n'en montrait plus. Ce qu'ils prenaient pour l'amour de la république était surtout l'amour de la révolution. L'armée formait en effet parmi les Français la seule classe dont tous les membres indistinctement eussent gagné à la révolution et eussent un intérêt personnel à la maintenir. Tous les officiers lui de-

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