Voyage d'un Allemand à Paris et retour par la Suisse
vaient leur grade et tous les soldats la faculté de devenir officiers. L'armée était, à vrai dire, la révolution debout et sous les armes. Quand elle criait encore avec une sorte de fureur : Vive la république ! c'était un défi à l'ancien régime dont les amis criaient : Vive le roi ! Au fond elle ne se souciait nullement des libertés publiques. La haine de l'étranger et l'amour du sol forment d'ordinaire tout l'esprit public du soldat, même chez les peuples libres ; à plus forte raison devait-il en être ainsi chez une nation arrivée au point où en était alors la France. L'armée donc, comme presque toutes les armées du monde, n'entendait absolument rien aux rouages compliqués et lents d'un gouvernement représentatif; elle détestait et méprisait les assemblées , ne comprenait qu'un pouvoir simple et fort et ne voulait que l'indépendance nationale et des victoires.
Tout étant ainsi bien préparé par une révolution nouvelle, il ne faut pas croire qu'on se fît une idée claire de celle qui allait se produire. Il y a des moments où le monde ressemble à l'un de nos théâtres avant que la toile se lève. On sait qu'on va assister à un nouveau spectacle. On entend déjà les préparatifs qui se font sur la scène ; on touche presque les acteurs, mais on ne les voit pas, etl'on ignore quellesera la pièce. Ainsi, vers la fin de 1799 surtout, on sentait de toutes parts l'approché d'une révolution, sans imaginer encore quelle elle pourrait être. Il paraissait impossible de rester dans l'état où on se trouvait, mais il paraissait
également impossible d'en sortir 1 . Le mot de toutes les correspondances du temps est celui-ci : la situation actuelle ne peut durer. Rien de plus. L'imagination même était lasse, on était fatigué d'espérer et de prévoir.
La nation, s' abandonnant elle-même, remplie de terreur, mais en même temps de mollesse, tournait nonchalamment les yeux çk et là, pour voir s'il ne viendrait pas quelqu'un à son aide. On distinguait bien que ce sauveur devait sortir de l'armée. Quel serait-il? Quelques-uns pensaient à Pichegru, quelques-uns à Moreau, -d'autres à Bernadotte.
Retiré à la campagne au fond du Bourbonnais, dit M. Fiévée dans ses mémoires, une seule observation me rappelait à la politique ; tout paysan que je rencontrais dans les champs, les vignes et les bois, m'abordait pour me demander si on avait des nouvelles du général Bonaparte, et pourquoi il ne revenait pas en France; jamais aucun ne s'informait du Directoire 2 .
1 .' Dans les derniers moments, l'approche de cette crise décisive parut si visible, que les plaisirs mêmes de Paris en furent troublés. Vers la fin de fructidor, c'est-à-dire deux mois environ avant le 18 brumaire, on trouve, parmi beaucoup de petits vers, dans un jourual de littérature et de modes *, cet avertissement où la frivolité, les angoisses et le goût ridicule du temps se montrent bien : « Nous ne donnons plus d'articles de modes, dit ce journal, jusqu'à ce que la crise soit finie. Jusque-là, c'est la pour et l'inquiétude qui paraissent avoir usurpé l'empire sur l'aimable Français. »