Voir la Notice, pages 98 et suivantes
2. Agés chacun de dix-neuf à vingt ans, Alexis de Tocque ville et Louis de Kergorlay s'étaient mis en tête de faire ensemble un voyage en Angleterre. Il y avait contre ce projet un certain nombre d'obstacles, entre antres : 1° ils ne savaient comment se procurer dés passe-ports; 2° ils n'avaient point d'argent; 3° ils ne savaient comment obtenir l'assentiment de leurs parents, ni comment s'en passer. Ces premières lettres, dont on n'a retrouvé que des lambeaux, et où on laisse les lacunes que le temps y a faites, sont curieuses en ce qu'elles indiquent déjà le caractère inquiet et la singulière curiosité d'esprit d'Alexis de Tocque ville.
magnifiques, ce serait d'aller tout droit à Londres. Nous irions à Calais par la voiture publique. Là nous prendrions le paquebot, qui en vingt-quatre heures nous mènerait à Londres en remontant la Tamise, à travers les deux files de vaisseaux qui la couvrent et toutes les richesses de PAngleterre qui sont là. Nous restons à Londres deux jours. Williams m'assure qu'avec la notice détaillée qu'il nous donnerait, ce serait assez pour le voir; et le troisième jour nous remettons le pied en France. Voilà un projet superbe; c'est dommage qu'il soit peu praticable. D'abord il faudrait le faire comme nos parties de Pantin et ailleurs, c'est-à-dire incognito, quitte à le dire après, et à en parler comme d'une fantaisie subite qui nous aurait pris sur le bord de la mer. J'ai déjà dit à mon père que j'irais avec toi à Calais et à Lille. Ce n'est rien que cela; la grande, la difficulté capitale, c'est qu'il faut un passe-port à Pétranger. Je ne peux en avoir un ici. Si tu pouvais toi en avoir un à Paris, ce serait excellent. S'il était pour toi et un domestique, ce serait encore mieux. À la rigueur, je pourrais très-bien me munir du passeport anglais de Williams qui a la même taille que moi et le même signalement. Une fois en Angleterre, on n'a plus besoin de passe-port. Ce n'est que pour sortir et rentrer en France. Nous pourrons bien nous faire un peu arrêter; et c'est là que gît l'extravagance. Mais il faut bien risquer quelque chose. J'avoue que je serais on ne peut plus heureux de faire avec toi une -quinzaine de lieues en mer, et de voir une
A LOUIS DE RERGORLAY. *99
bonne fois ces coquins d'Anglais qu'on nous peint si forts et si florissants. Je t'envoie l'état approximatif de ce que peut coûter ce voyage de dix-huit jours et j'y joins le tableau arrêté par Williams. Tu verras que j'arrive à un chiffre de 298 fr. pour chacun de nous.
• Rome, le 20 janvier 1837.
.... Rien n'a jamais produit sur moi un effet plus profond que la vue des campagnes maudites qui entourent la ville. Imagine-toi des collines rougeâtres, absolument stériles sous un ciel superbe, et entourées d'un cercle de montagnes lés plus riantes. Point d'arbres, point de végétation, point d'habitations; quelques gardiens de troupeaux, dont la figure a une expression sinistre qu'on ne voit qu'ici. Ces pierres qui couvrent les champs, ces tombes bouleversées, surtout cette stérilité que rien n'explique, vous pénètrent véritablement d'une terreur religieuse. Quand ensuite à l'horizon on aperçoit un peu de fumée, quand une voix italienne vous dit Roma, on reste absorbé dans un chaos d'idées, de sensations dont on ne peut se tirer quoi qu'on fasse. Certainement, si au lieu de ce désert on apercevait en approchant les ruines de Rome antique, le Colisée et le Panthéon debout et les. . . . sous un monceau de ruines, il faudrait devenir fou sur place. Mais Rome moderne vous désenchante; et les
Romains en habits français vous gâtent tout. L'âme s'affaisse en entrant dans cette ville, et elle ne se relève plus de cette impression. On ne peut surtout pardonner aux Romains d'avoir modernisé leurs ruines, on croit voir un vieillard qui se met du rouge. . . .
Versailles, 23 juillet 18*7.
.... Tu me demandes comment je me trouve de ma nouvelle position. Ce n'est pas une chose à laquelle je puisse répondre d'un seul mot : on ne peut dire qu'elle soit bonne ni qu'elle soit mauvaise, il y a de l'un et de Pautre, et lé seul moyen de s'en tirer, c'est de séparer. Voyons d'abord le mauvais : premièrement je me croyais assez fort en droit, et je me trompais lourdement. J'étais en droit comme celui qui sort du collège est à la science. J'ai des matériaux informes dans latôte et voilà tout. En face de l'application je suis tout étourdi, et mon insuffisance me désespère. Je suis décidément le plus faible, et quoique le fonds d'orgueil qu'il y a en moi comme en tout autre me dise qu'après avoir travaillé autant que mes collègues, je les vaudrai bien, je me sens cependant tout froissé. En général, il y a chez moi un besoin de primer qui tourmentera cruellement ma vie. J'ai un autre défaut pour le moment présent : je m'habitue difficilement à parler en public ; je cherche mes mots et j'écoute mes
idées; je vois à côté de moi des gens qui raisonnent mal et qui parlent bien ; cela me met dans un désespoir continuel. Il me semble que je suis au-dessus d'eux , et quand je me montre, je me sens au-dessous.
Voilà une partie du mauvais. Voyons le bon. Je ne m'ennuie plus. On ne peut concevoir sans l'avoir éprouvé ce que c'est que de tourner sérieusement son attention sur un point, et on finit forcément par s'intéresser à ce travail. Ainsi le droit, qui me dégoûtait en théorie, ne produit plus le même effet sur moi en pratique. Toutes mes facultés se réunissent pour trouver une solution ou un moyen ; je sens mon esprit agir dans tous ses développements. En second lieu, mes compagnons m'offrent plus de ressources que je n'avais cru d'abord. Ils me témoignent urte amitié et une bonne camaraderie qui me sont très-agréables. Je crois que je suis déjà parvenu à fonder mon caractère parmi eux
En somme, mon cher ami, je commence à croire que je prendrai l'esprit de mon état. C'est le point important. J'ai bien encore des moments de retour sur moimême qui sont cruels, et où je regrette amèrement de n'avoir pas pris une autre route ; mais en général je me concentre de plus en plus dans ma matière, et je m'y concentre tellement, je vis tellement hors de toute société et de toutes affections de cœur, que j'en suis à craindre de devenir avec le temps une machine à droit, comme la plupart de mes semblables, gens spéciaux s'il en fut jamais, aussi incapables de juger un grand mou-
vement et de conduire une grande opération qu'ils sont propres à déduire une suite d'axiomes et à trouver des analogies et des an ton y mies. J'aimerais mieux brûler mes livres que d'en arriver là ! Qui peut cependant prévoir le résultat d'une influence journalière, et qui pçut répondre qu'on ne subira pas la loi commune?...
Versailles, 27 mars 1828.
Je te remercie de tout mon cœur de ta lettre, mon cher ami. Je n'ai jamais mieux senti qu'en la lisant le prix de Pamitié qui nous unit. Attachons-nous de toutes nos forces à ce sentiment, mon cher Louis : lui seul est ferme et stable dans ce monde. Tant que nous pourrons nous appuyer ainsi avec confiance l'un sur l'autre, nous ne serons jamais faibles; et si l'un de nous tombe, il sera du moins bientôt relevé. Tu as pu remarquer en moi, durant notre enfance, un singulier effet de la fausse expérience qu'on trouve de trop bonne heure dans les livres. Je me défiais de tous les sentiments généreux. Je ne m'y livrais qu'avec une sorte de regret, comme à quelque chose de brillant, mais qui, de sa nature, n'est pas durable. Il en était ainsi de cette belle passion de l'amitié dont l'idéal ne me semblait pouvoir être conçu que par l'imagination exaltée de la première jeunesse. Plus j'avance, au contraire, dans la vie, plus je crois que
l'amitié, telle que je la concevais, peut en effet exister et conserver toujours son caractère, non chez tous les hommes sans doute, mais chez quelques-uns. Elle ne peut pas naître à tous les âges; mais une fois qu'elle est née, je ne vois pas pourquoi Page l'affaiblirait ou même la ferait changer de nature, surtout pour ceux qui, en connaissant tout le prix, veillent sans cesse sur elle et ne laissent point altérer ce qui seul la soutient, la confiance dans les grandes comme dans les petites choses. C'est sur ce point qu'il faut toujours être sur nos gardes, mon cher ami. En cela, je l'avoue, je suis plus sûr de moi que de toi. Il y a des parties de ton âme que je n'ai jamais pu pénétrer, et cette discrétion qui ne peut qu'augmenter m'a souvent blessé, d'autant plus que, comme elle repose sur un fonds estimable et sur des principes théoriquement vrais, je ne pouvais te la reprocher. Il y a, entre autres, une conversation qu'il faut absolument que j'aie avec toi un jour ou l'autre '
Paris, 10 mai 1828.
Je me trouve libre en ce moment, mon cher ami, et j'en profite pour t'écrire, ce que j'aurais dû faire depuis longtemps. Je t'ai fort négligé tous ces temps-ci. Ce n'est point par indifférence, tu le sais bien, ni par paresse, mais par un instinct que j'ai souvent éprouvé
sans jamais le définir, qui me porte à me renfermer en moi, alors même que je dois y rencontrer une pensée triste. Il pourrait bien y avoir de l'orgueil au fond de cela. Je suis humilié de me plaindre d'un mal irrémédiable, et d'une chose, d'ailleurs, que j'ai voulue. . . Entre le résultat obtenu et le but que je voulais atteindre, je vois un espace immense. Cette vue ne me décourage pas, mais empêche qu'une ardeur continuelle ne me soutienne, et puis qu'est-ce qui se connaît soi-même? C'est une pensée qui me revient vingt fois le jour. Le monde fourmille d'heureux sots qui s'admirent de bonne foi (je suis sûr de n'être pas de cette catégorie), et de sots qui, se découvrant quelquefois tels, n'ont que les désavantages de l'état sans en avoir les agréments. Il m'arrive quelquefois de me ranger dans cette classe-là, et il n'y a là rien de bien agréable
On me dit que tu viendras au mois de janvier pro-
chain. Que comptes-tu faire alors, mon cher Louis? Voyageras-tu ? resteras-tu chez toi? Une des choses que j'envie dans ton état, ce sont ces longs intervalles de liberté complète qui suivent un grand assujettissement. Combien alors on doit jouir de soi ! Nous, nous n'avons point de travaux aussi pénibles; nous n'avons jamais non plus de repos absolu... Cependant mon ancien goût pour la vie errante et agitée est loin d'être éteint. Il me semble, au contraire, que j'entreprendrais un long et aventureux voyage avec plus de plaisir que jamais, et puis, lorsque j'aurais couru quelque temps,
naître tout ce qui passe à ta portée, et le regret que tu éprouves de ne pouvoir te multiplier et allonger ton temps. Je me reconnais là. Tu comprends aussi ce que je regarde comme le véritable esprit des voyages : esprit très-rare et qui seul peut rendre les voyages utiles. Je n'ai jamais cru que nous pussions faire, pendant ton absence, cette espèce de roman par lettres dont nous avons causé bien des fois. En pays étranger, on n'a le temps de rien faire que de songer à ce qui se présente de nouveau à chaque minute. Il faut fixer à la volée et pêle-mêle sur le papier les idées qui passent, et renoncer absolument à l'espoir de réfléchir. Ce n'est qu'après qu'on peut le faire. Je te recommande toujours, si tu en as le temps , ma Prusse municipale. Tâche aussi de presser le moins possible ton retour ; sois sûr que tu fais là un métier utile pour toi et peutêtre pour les autres, et que tu te livres à l'occupation la plus profitable que tu puisses avoir en ce moment. Je suis venu ici à mon retour de Normandie. J'y resterai, je pense, jusqu'au 15 décembre. Je travaille sept heures par jour et n'avance guère; car je sens l'importance de ce second ouvrage, qui trouvera la critique éveillée et ne pourra pas prendre le public au dépourvu. Je veux donc faire de mon mieux ; il n'y a pour ainsi dire pas de jour que je ne sente que tu me manques. Une multitude d'idées restent obscures dans mon esprit par l'impossibilité où je suis de les jeter dans une conversation avec toi et de voir comment tu t'y prends pour les combattre, ou le
nouveau tour que lu leur donnes en les admettant. Il y a trois hommes avec lesquels je vis tous les jours un peu, c'est Pascal, Montesquieu et Rousseau; il m'en manque un quatrième qui est toi. Quoique nos opinions diffèrent souvent et sur des points fort graves, il existe dans notre façon générale d'envisager les choses humaines et de les sentir de si grandes analogies, que ta conversation parvient toujours à me réveiller et k m'animer. Il n'y a que toi qui y réussisses d'une manière habituelle, et c'est à ce signe principalement que je juge qu'il se rencontre en toi quelque chose d'extraordinaire ou tout au moins de particulier que n'offrent pas les autres hommes ; car ils me laissent tous plus ou moins froid, et toi, tu m'échauffes presque toujours.
Adieu, je te quitte pour reprendre mon travail. D'ailleurs j'attends tes premières lettres d'Allemagne pour t'écrire longuement. Je t'embrasse de tout mon cœur.
Paris, ce Î6 décembre 1886.
J'ai reçu il y a deux jours ta lettre n° 1, mon cher ami. Elle m'a suggéré plusieurs idées que je ne veux point laisser disparaître de mon esprit sans les avoir émises. Tu reviens sur le sujet de la révolution de juillet. Je crains, pour dire la chose en un seul mot, que la politique ne finisse par refroidir notre amitié,
ce que je regarderais comme un des plus grands malheurs de ma vie. Je ne redoute pas que cela arrive de mon côté, mais du tien. Indépendamment de ta raison, quand il s* agit de politique, tu as un instinct, c'est-à-dire une force secrète qui te fait agir et sentir indépendamment de ta volonté. C'est contre cette forcelà que je ne puis m'empêcher de craindre que notre intimité n'échoue ; car enfin si nous nous touchons en mille endroits, nous sommes séparés sur un point important, et surtout qui peut le devenir davantage avec le temps; on ne peut le nier. Je regrette chaque jour sincèrement l'événement de juillet; ici nous sommes d'accord. Je verrais sans grand regret une restauration que toi tu regardes comme absolument nécessaire. Voilà la naissance de l'angle que forment nos deux esprits. Tu crois donc qu'il faut à tout risque marcher dès à présent vers cette restauration, par tous les moyens quelconques, excepté ceux qui ne sont pas honnêtes, et moi, je ne le crois'point. Je ne vois, quant à présent, nulle chance de restauration qu'à l'aide des étrangers. La restauration faite ainsi, ou de toute autre manière, mais par la force et contre l'avis de la majorité de la nation, je ne lui vois pas de chances de durée, et je n'aperçois pas qu'elle puisse ou veuille faire triompher parmi nous certains principes libéraux auxquels je tiens autant qu'à elle-même. Tu ne vois pas les choses sous ce jour, et tu penses et agis en conséquence. Mais tu dois bien comprendre que, les envisageant ainsi dans toute la sincérité de ma pensée, je ne puis en conscience vou-
loir travailler au renversement du gouvernement actuel. Je ne lui demanderai jamais aucune faveur, je combattrai toute ma vie ses excès ; mais je ne puis vouloir le détruire jusqu'à ce que j'aie été amené à croire que je pourrais mettre à sa place quelque chose de bon et de durable. Voilà le vide qui se trouve entre nous. Je suis sûr que ta raison comprendra toujours la déduction d'idées que je viens de te faire, alors même que tu croirais que je me trompe. Je suis assuré aussi que tu me croiras toujours sincère ; mais comme je te disais au commencement de la lettre, je crains ton instinct. J'ai besoin de te précautionner moi-même là-dessus. Si jamais je croyais m'apercevoir que par suite de quelques divergences d'opinions tu devinsses quelque peu différent de toi-même vis-à-vis de moi, j'en éprouverais un chagrin profond. Car il y a dans notre amitié quelque chose que rien ne saurait remplacer et qui ne souffre pas la médiocrité : c'est un sentiment pur, grand, viril, libre, qui élève sans cesse l'âme. Du moment où nous en arriverions à un sentiment ordinaire, à une affection d'habitude, le prestige serait évanoui. Luttons donc de toutes nos forces contre l'ennemi commun, le seul ennemi qui soit à craindre, la politique, dans le côté que je viens de mettre en lumière.
J'en reviens maintenant aux autres sujets de ta lettre. Tout ce que tu me dis sur la tendance centralisante, réglementaire de la démocratie européenne, me semble parfait. Mais après avoir développé tout cela très.
bien, tu ajoutes que sur ces points nous sommes à peu près d'accord : ce n'est pas assez dire. Les pensées que tu exprimes là sont les plus vitales de toutes mes pensées; ce sont celles qui reviennent pour ainsi dire tous les jours et à chaque instant du jour dans mon esprit. Indiquer, s'il se peut, aux hommes ce qu'il faut faire pour échapper à la tyrannie et à l'abâtardissement en devenant démocratiques 9 telle est, je pense, l'idée générale dans laquelle peut se résumer mon livre, et qui apparaîtra à toutes les pages de celui que j'écris en ce moment. Travailler dans ce sens, c'est à mes yeux une occupation sainte, et pour laquelle il ne faut épargner ni son argent, ni son temps, ni sa vie.
Je suis aussi partisan que toi çle l'instruction publique, et pour les mêmes raisons, et je t'engage beaucoup à éclaircir le sujet en Prusse, pays où l'on prétend que l'instruction publique est mieux conduite qu'ailleurs* Ma curiosité, quant à présent, porte principalement sur ce point-ci : 1° la loi qui oblige à envoyer ses enfants à l'école est-elle encore en vigueur? quels sont ses effets et comment s'applique-t-elle? 2° Quelle part prennent les autorités locales dans l'instruction? A-t-on pu parvenir à intéresser les localités aux écoles? Comment s'y est-on pris pour exciter l'esprit public dans ce sens? 3° Existe-t-il quelque degré intermédiaire d'instruction entre l'instruction primaire et l'instruction principale? 4° L'instruction principale se donne-t-elle dans les collèges ou dans des académies? -Adieu, mon bon ami, je t'embrasse bien tendrement
Marie me charge de la rappeler à ton souvenir. Il ne se passe guère de jours sans que nous parlions ensemble de toi.
Paris, 26 janvier 1887.
La lettre n° 2, que j'ai reçue il y a quatre ou cinq jours, m'a fait encore plus de plaisir que les précédentes. J'ai relu plusieurs fois fort attentivement ce que tu me dis sur la marche à suivre pour que la politique ne gêne jamais notre amitié. J'ai pensé mille fois toutes ces choses ; mais tu les rends plus claires qu'elles ne s'étaient encore présentées à mon esprit. Je crois comme toi que le passé garantit l'avenir, et que nous mènerons jusqu'au bout la difficile tâche de montrer une entière indépendance au milieu de la plus étroite intimité. Peu d'hommes en viendraient à bout; mais ce que nous avons fait jusqu'ici prouve que nous différons beaucoup de la plupart des hommes. Nous avons d'ailleurs une grande garantie. Nous pouvons, en matière de gouvernement, être divisés sur les moyens ; mais nous tendons assurément vers la même fin. Nos intelligences forment comme deux lignes qui, bien que longtemps séparées, se rejoignent toujours quelque part dans un point extrême. Pour en finir sur ce point, je te dirai une fois pour toutes qu'il n'y a rien de plus précieux pour moi que notre amitié. J'y vtjis
une source inépuisable de sentiments élevés et énergiques, de belles émotions, de résolutions généreuses, un monde à part, un peu idéal peut-être, mais où je me repose, non point comme un paresseux, mais comme un homme fatigué qui s'arrête un moment pour reprendre des forces et se jeter plus avant ensuite dans la mêlée. Si elle venait jamais à se refroidir ou à se rompre, je douterais de moi et de tout ce qu'il y a de bien autour de moi.
l* r février. — J'ai été obligé d'interrompre ma lettre en cet endroit à cause de la grippe qui m'a forcé d'aller chercher mon lit, où je suis resté quatre jours à perdre mon temps. Me revoici sur pied, mais fort affaibli, et la tête trop vide pour ajouter grand' chose à ma lettre. Tu fais cependant, à la fin de la tienne, une observation à laquelle je veux répondre. Tu me demandes si j'ai trouvé en Amérique et en Angleterre cette pruderie et cette affectation de manières qui te choquent avec raison à Berlin? Oui, principalement en Angleterre, où il est autantet plus facile, par exemple, d'entrer dans la chambre d'une femme pour *** que pour toute autre chose. Cependant je dois remarquer que dans ces deux pays, où l'affectation d'honnêteté et de décence est poussée par les femmes jusqu'à un degré ridicule, l'honnêteté elle-même était décidément plus grande que parmi nous. En est-il de même à Berlin? La découverte de ce bien m'avait donné de l'indulgence pour le mal qui l'accompagne, quelque peu indulgent que je sois naturellement en cette matière; et
j'avais fini par me dire que tout cet appareil extérieur et conventionnel de décence était peut-être à la vertu des femmes ce que le culte est à. la religion : une forme, à travers laquelle les âmes énergiques (en bien ou en mal) passent, mais où les âmes faibles et ordinaires s'embarrassent et restent accrochées. J'avais donc été amené à penser que tous ces appareils de pudeur , toutes ces règles de prétendue délicatesse dont une femme réellement vertueuse n'a pas besoin, pouvaient bien servir à la masse des femmes. — Quant à la question que tu me fais sur le protestantisme, je suis trèstenté d'être de ton avis. Mais c'est une' opinion qu'on ne peut discuter quand on est à jeun comme moi. • .
Tocquerille, 11 juin. 1887.
J'ai fait jusqu'à présent, mon cher ami, un triste voyage. A peine arrivé ici, j'ai été saisi d'une de ces affreuses attaques nerveuses de l'estomac que tu connais. Je n'çn avais pas eu depuis dix-neuf mois ; mais celle-ci peut compter pour deux, tant elle a été terrible. Il m'en est resté un état de malaise et de faiblesse qui ne me permet ni de travailler ni de marcher longtemps, et qui me laisse à l'oisiveté et à la rêverie, deux choses qui, comme tu sais, ne me conviennent guère. Je retombe alors sur moi-même fort lourdement, je m'agite et me fatigue dans le vide de mon
A LOUIS DE KERGOHLÀY. 345
esprit , et quand j'en veux enfin sortir, la fatigue physique m'y ramène. C'est une chose cruelle qu'une âme si peu saine qu'elle ne puisse vivre pour ainsi dire que par des remèdes violents, tels que le travail, le mouvement, les passions. Nous t'avons bien des fois regretté depuis douze jours, Marie et moi. Tu remplirais à toi seul notre solitude, si tu étais là; car il n'y a qu'avec toi que je sache causer, et que je puisse toujours m'intéresser à toutes les causeries. L'hiver qui vient de se passer m'a laissé sur ce point des souvenirs très-doux. Jamais notre intimité n'a eu pour moi un charme plus grand et plus continu que durant les mois que je viens de passer à Paris. Je ne puis te dire combien notre amitié est pour moi une chose précieuse; combien j'y trouve de force, de lumière, de bonnes et saintes inspirations. Je te répète cela sans cesse; mais c'est que je le sens continuellement Quand, dans notre enfance, nous étions si unis, je ne pouvais m'empêcher de craindre que l'âge et ce qu'on appelle la vie réelle ne dénouassent ces nœuds qui nie semblaient si doux ; mais je vois chaque jour qu'ils se resserrent.
Tocqueville, 5 juillet 1837.
Mon cher Louis, notre excellent ami *** te demande mon avis sur mademoiselle... Voici ce que j'en sais et ce que j'en pense. Elle est fille d'un homme
d'esprit fort égoïste et d'une dévote très-étroite et assez sotte. Je crois, du reste, que l'un et l'autre n'auraient point l'envie de dominer leur gendre ou de le gêner. La jeune personne a, je crois, tout au plus seize à dix-sept ans. C'est une charmante jeune fille, quant au physique; mais je la crois d'une nullité
complète et fort terre à terre. Elle est timide, bonne, douce et bornée. Voilà du moins le portrait qui m'est resté d'elle dans l'esprit. Je ne crois pas qu'il y ait jusqu'à présent en elle de quoi faire plus qu'une femme strictement honnête; et je n'en connais point qui indique moins de grands côtés. Elle est, comme je te l'ai dit, fort jolie, aime la toilette au milieu de la simplicité assez stupide de la vie qu'elle mène, et excellait, dès sa première enfance, à tirer un excellent parti des moindres chiffons pour en parer elle-même et ses sœurs. Je ne lui ai jamais entendu attribuer que cette seule capacité, ce qui, joint au peu d'étendue de son esprit, menace d'en faire un petit être très-joli et trèsinsignifiant
J'avoue que la famille serait aussi pour moi une grande raison de refuser. L'esprit terre à terre est l'atmosphère de toute cette maison. *** ne s'en est sauvé qu'en ressemblant à son père qui lui a donné, avec toutes ses faiblesses et les mollesses de son âme, la vivacité et la pureté de son cœur. Dans tout le reste de la maison, l'influence de *** prédomine. Ce sont de grandes vertus bourgeoises enveloppées dans des
idées infiniment petites, et entièrement purgées de toutes extravagances aristocratiques, telles que l'amour de la patrie, l'enthousiasme pour les actions énergiques et brillantes.
Voilà tout au juste mon sentiment. Il est difficile de juger définitivement une aussi jeune fille que celle dont il s'agit. Elle peut se modifier jusqu'à un certain point par l'action continuelle du mari. Cependant je ne conseillerai jamais à un jeune homme de la trempe de ***, et tel que je le connais, d'entreprendre une éducation pareille ; et je ne puis m'empêcher d'être péniblement affecté en pensant qu'à la manière dont on se marie en France, *** a autant de chances de tomber sur une femme semblable que sur une autre ; car c'est un grand hasard de rencontrer, avant d'épouser, un homme qui puisse lui en dire aussi long que je le fais en ce moment.
Je te quitte à la hâte, mon cher Louis, parce qu'il faut que je me remette à mon travail, dont la lenteur me désespère. Nous t'attendons ici avec une impatience extrême. Je ne puis te dire avec quelle joie nous te reverrons; nous passerons ici de bons jours, de meilleurs que nous n'en avons vu depuis dix ans. J'aurais donné beaucoup pour que tu vinsses, ainsi que cela était ton dessein, passer six ou huit mois avec nous; cette intimité si longue, si complète, eût fait époque dans notre vie ; elle aurait achevé de clore pour nous la jeunesse et d'ouvrir l'âge mûr. : .
Tocqueville, ce 4 septembre 1837.
Je ne t'ai point répondu plus tôt, parce que je cours toujours après une demi-journée d'oisiveté complète qui me permette de te raconter pêle-mêle une foule de sentiments et d'idées qui me viennent sans cesse. Je ne puis la trouver, et je prends le parti de t'écrire encore une lettre insignifiante, de peur de te laisser trop longtemps sans nouvelles.
J'ai rencontré l'autre jour, à Caen, madame***; je lui ai dit, dans la conversation, que je venais de recevoir de toi une lettre de dix pages, et que j'aspirais à en répondre une de la même taille. Cela lui a fait ouvrir les yeux comme des portes cochères. Elle savait notre intimité, mais une intimité qui peut produire des lettres de dix pages lui semble surnaturelle. Je suis sûr que son étonnement t'aurait désespéré; car ri t'aurait donné une nouvelle preuve que nous vivons au milieu de gens qui ne nous comprennent guère ; mais j'en ai ri de tout mon cœur. Je serais bien fâché d'être trop bien compris de tout ce mondelà, gens très -estimables d'ailleurs; car cela prouverait que je leur ressemble plus qu'il ne me convient de leur ressembler. Je n'ai jamais bien compris le degré de chagrin que tu éprouves de rencontrer des gens que tu aimes, que tu estimes et qui cependant te jugent tout de travers. Cela me paraît quelquefois
pénible, mais pas autant à beaucoup près qu'à loi, qui t'en affliges sans cesse; ou du moins j'en suis autant irrité qu'abattu. Cela me donne des désirs extraordinaires de légitimer mes singularités par le succès, qui est dans ce genre le seul argument présentable. Je vais aussi me citer, car après tout, c'est mon exemple que je connais le mieux. Lorsque j'ai commencé à écrire, je trouvais, il est vrai, dans ma famille immédiate, de grands encouragements; mais je ne m'en sentais pas fort excité, parce que je supposais que leur amitié les aveuglait. Car les parents sont toujours dans un de ces travers : un certain tour d'imagination leur fait exagérer le mérite de leur proche, et un autre leur en grossit les défauts. Je ne m'enflais donc point du vent qui pouvait me venir de l'intérieur; et à l'extérieur, j'étais exactement dans la position où tu es. Je passais pour un pauvre homme bizarre, qui, privé de carrière, écrivait pour tuer le temps ; occupation estimable à tout prendre, puisque enfin il vaut encore mieux' faire un méchant ouvrage que courir les mauvais lieux.
C'est au milieu de ces difficultés que j'ai commencé. Je me rappelle très-bien que cet état de choses m'attristait, me froissait, m'irritait; mais loin de m'abattre, il me mettait le feu sous le ventre. Je sentais très-bien qu'un homme qui vit autrement que les autres hommes doit tendre de toutes ses forces à être plus qu'eux, ou se plier silencieusement aux règles communes. Maintenant que mon livre a eu à peu près le succès que je
voulais, je vois qu'on me laisse très-paisiblement suivre mes propres façons, sans me gêner. Pourquoi n'en arriverais-tu pas au même point? car après tout, et sans compliment inutile', je te crois mon maître. Il faut que je te répète ici une chose que je t'ai déjà dite bien des fois. Tu t'exagères infiniment les choses : la première est la difficulté de trouver par alliance une nouvelle famille qui te laisse libre dans tes goûts. Elle ne les comprendra pas, soit ; mais elle sera charmée de te les voir : toujours par la considération que je te faisais valoir plus haut. 11 vaut mieux faire un mauvais livre que courir les maisons de jeu. Ce que désire avant tout un père de famille, c'est un homme rangé, qui ait des occupations. Lesquelles ? peu importe qu'il range des pierres comme ***, ou des idées; pourvu qu'il ne soit pas les bras ballants, le but est atteint. Ta seconde erreur est de croire à la difficulté d'animer ta femme à ton travail, car je conçois qu'une approbation du genre que j'expliquais plus haut ne te suffirait pas pour elle. Crois-moi, mon cher ami, tu te trompes. Il y a des femmes telles que tu les supposes, cela est vrai, mais infiniment moins que tu ne le crois. Je suis au contraire surpris du grand nombre de femmes, assez ordinaires du reste, que je vois prendre un intérêt passionné et souvent fort exagéré aux travaux littéraires de leur mari. Cela s'explique; car la gloire, de quelque manière qu'elle arrive, est de la gloire, et la femme qui porte votre nom y est au moins aussi sensible que vous-même . Il faut donc que tu supposes .
qu'elle aura une pauvre idée de toi et de ton esprit. , Mais cela est- il supposable? Est-ce qu'une femme se trompe en général sur ce point-là ? est-ce qu'elle n'est pas avertie à défaut d'autre chose par ce qu'elle entend dire et par le jugement que les amis de son mari portent sur lui ? Il te suffit de te montrer sans contrainte dans une seule conversation grave, pour qu'on ne puisse se méprendre sur ton compte, M me deB., qui vient de partir d'ici, nous disait que dans une longue conversation que tu avais eue avec son mari devant elle, je ne sais sur quel sujet, elle t'avait surle-champ trouvé un homme supérieur et qu'elle ne pouvait se figurer que tu fusses le bon garçon dont les *** lui avaient parlé. Une pareille remarque aurait encore moins échappé à ta propre femme, car quelque futiles qu'elles soient, les femmes découvrent bientôt les côtés saillants de leur mari, et ne tardent pas en général à reconnaître des supériorités dont elles ont la jouissance presque personnelle. J'avoue cependant qu'il y a par le monde de froides et sottes créatures féminines sur lesquelles on ne peut rien et qui diraient volontiers de leurs maris mêmes ce que madame*** me disait de Bonaparte, qulelle avait beaucoup vu avant les campagnes d'Italie : Je n'ai jamais connu un homme plus ennuyeux avec ses éternelles conversations politiques ; aussi je m'en allais toujours quand je le voyais entrer. Mais ce sont là des exceptions.
Adieu, mon bon ami, je t'aime et t'embrasse du meilleur de mon cœur. Marie te dit mille amitiés.
P. S. Beaumont a rapporté d'Irlande d'excellents matériaux. Il m'a donné sur l'Angleterre des détails très-curieux. Il paraît que dans ce pays-là le mouvement démocratique est pour le moment arrêté. N'estce pas une grande et inutile leçon pour toutes les aristocraties du continent, qui, après s'être placées sous l'égide du pouvoir royal et s'être laissé mettre en tutelle par lui, sont aujourd'hui conduites par le même pouvoir vers une destruction prochaine ; tandis que la seule aristocratie qui ait gardé le soin de ses propres affaires, et regardé l'ennemi en face, est debout et le sera quelque temps encore ?
Tocque ville, 14 novembre 1837.
Je crois t'avoir dit précédemment que, sans que je me fusse présenté moi-même, un grand nombre d'électeurs de l'arrondissement de Yalognes voulaient me porter à la députation; la tentative a eu lieu. Mes amis, qui se composaient de toutes les nuances de l'opposition, ont échoué, mais en petite minorité seulement; et en somme cette lutte me laisse des souvenirs agréables, à cause de l'ardeur singulière avec laquelle une partie de la population a tout à coup embrassé ma cause. Il en est résulté un grand lien entre elle et moi, et je reviendrai désormais dans ce pays avec un vif plaisir. J'ai été amené dans le cours
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de cette élection à faire une petite publication que je t'envoie- J'évite en général de te parler du détail de mes actions politiques, à cause de la dissidence où nous sommes sur un point capital. Mais je ne dois pas te laisser ignorer les principaux de mes actes ; et la publication en question a, à mes yeux, ce caractère.
N'ayant point été nommé, me voici en dehors des ' affaires pour plusieurs années au moins. Je suis, je t'assure, bien loin de m'en plaindre. Je vais reprendre paisiblement mes travaux , et il ne tiendra pas à moi d'en établir de communs avec toi. Tu sais que tel a toujours été mon meilleur rêve. Nous avons encore le temps, comme tu vois, de philosopher à la grecque...
Comme toi je m'intéresse sans cesse, et plus peutêtre que je ne puis me l'expliquer, pour Lamoricière, que je suis tenté de croire un peu indifférent pour tout le monde , et très-attaché seulement à son état. Cet homme m'entraîne malgré moi ; et quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantine, il m'a semblé que je le voyais arriver le premier au haut de la brèche, et que toute mon âme était un instant avec lui. Je l'aime aussi, je crois, pour la France ; car je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a un grand général dans ce petit homme-là.
Baugy, ce 21 mars 1838.
Je viens de recevoir une lettre de toi; mais je veux d'abord répondre un mot à la lettre que j'ai emportée avec moi l'autre jour, le voici :
Cette lettre m'a paru fort belle et je crois qu'en masse tu y as raison. Elle me satisferait pleinement,, si j'étais uniquement un être raisonnable ; mais j'ai en moi des instincts puissants que tes paroles ne calment point. Il est déraisonnable, je l'avoue, de désirer autre chose que la destinée humaine. Mais telle est l'impulsion involontaire et toute-puissante de mon âme» Il y a certains côtés de l'humanité qui me paraissent si petits que je sens la froideur pour le tout qui me gagne, malgré que j'en aie. C'est là une impression très-fâcheuse si elle se renouvelait souvent et qui paralyserait au lieu d'activer, si elle devenait permanente. J'aurais trop long à te dire là-dessus, et comme le temps me presse, je reviens à ta dernière lettre.
Je répondrai au premier article de ta lettre en te disant que, depuis quelques jours, je lis la Vie de Mahomet et le Coran. Cette dernière lecture est une des plus impatientantes choses et des plus instructives qui se puissent imaginer ; parce que l'œil y découvre facilement en y regardant de fort près tous- les fils à l'aide desquels le prophète tenait et tient encore ses sectateurs. C'est un cours complet d'art prophétique
que cette lecture-là, et je t'engage fortement à la faire* Je ne conçois pas comment *** a pu dire que ce livrelà était un progrès sur l'Evangile. Il n'y a nulle comparaison quelconque à faire suivant moi, et je trouve que sa seule lecture indique merveilleusement les différentes destinées des musulmans et des chrétiens. Le Coran ne me paraît être qu'un compromis assez habile entre le matérialisme et le spiritualisme. Mahomet a fait la part du feu, comme on dit, aux plus grossières passions humaines pour pouvoir faire pénétrer avec elles un certain nombre de notions fort épurées; afin que, les premières maintenant les secondes, l'humanité marchât passablement, suspendue entre le ciel et la terre. Voilà la vue philosophique et désintéressée du Coran ; quant à la partie égoïste, elle est bien plus visible encore. La doctrine que la foi sauve, que le premier de tous les devoirs religieux est d'obéir aveuglément au prophète , que la guerre sainte est la
première de toutes les bonnes œuvres, et toutes ces
doctrines, dont le résultat pratique est évident, se retrouvent à chaque page et presque à chaque mot du Coran. Les tendances violentes et sensuelles du Coran frappent tellement les yeux que je ne conçois pas qu'elles échappent à un homme de bon sens. Le Coran est un progrès sur le polythéisme en ce qu'il contient des notions plus nettes et plus vraies de la divinité et qu'il analyse d'une vue plus étendue et plus claire certains devoirs généraux de l'humanité. Mais il passionne, et sous ce rapport, je ne sais s'il n'a pas fait plus de mal aux hommes qud le
polythéisme qui, n'étant un ni par sa doctrine ni par son sacerdoce, ne serrait jamais les âmes de fort près et leur laissait prendre assez librement leur essor, tandis que la doctrine de Mahomet a exercé sur l'espèce humaine une immense puissance que je crois, à tout prendre, avoir été plus nuisible que salutaire. Je voulais t'en dire beaucoup plus long sur le mahométisme en particulier et les religions en général. Mais depuis quelques jours ma tête se fatigue aisément et m'oblige à m'occuper le moins que je puis d'objets sérieux et saisissants. Je m'arrête donc à regret. C'est avec chagrin que je songe à la longue séparation qui nous reste encore : près de deux mois. Je me sens le désir et presque le besoin de causer avec toi. Je ne puis comprendre comment il te serait impossible de venir passer ici la semaine de Pâques. On ne fait ni visites ni affaires dans notre monde pendant ce temps-là. Indépendamment du plaisir extrême que nous aurions à te voir dans notre profonde éolitude, nous nous y trouverions plus à Taise que nous ne l'avons jamais été pour éclaircir des idées qui ont une immense importance pratique et qui ne peuvent devenir moins obscures que par la conversation seule. Viens donc, je t'en prie.
Tocqueville, ce 8 août 1838.
Je veux te donner une fois de mes nouvelles avant ton retour, et je t'écris à Rennes pour plus de sûreté.
Je passerai immédiatement et sans transition, suivant notre extraordinaire méthode , de toi aux antipodes, c'est-à-dire à Platon. Ce que tu en penses m'a paru pensé admirablement bien, parce que c'est précisément ce que j'en pense moi-même. L'épi thè te d'enfantin donné à ce philosophe barbu m'a surtout réjoui et fait rire d'un rire très-approbateur; c'est précisément le mot attaché à la chose. Il y a en effet de l'enfantin dans les idées et surtout dans les méthodes puérilement méthodiques ou désordonnées de Platon. Mais, dans plusieurs endroits, il y a souvent du supérieur à l'homme , surtout si on se reporte à son temps. En somme, je le considère comme un pauvre politique; mais le philosophe m'a toujours paru supérieur à tous les autres, et sa visée, qui consiste à introduire le plus possible la morale dans la politique, admirable. Il y a une aspiration continuellement spiritualiste et haute dans ce homme-là qui m'émeut et m'élève. Je crois qu'à tout prendre, c'est à cela surtout qu'il doit d'avoir si glorieusement traversé les siècles. Car après tout, et dans tous les temps, les hommes aiment qu'on leur parle de leur âme, bien qu'ils ne s'occupent guère que de leur corps.
Adieu, je retourne au travail. Nous nous faisons une fête de te revoir, et, en attendant, je t'embrasse.
Nacque ville, 9 octobre 1838.
J'ai mené depuis quelque temps une vie si agitée et si errante, mon cher ami, que je n'ai pu encore répondre à ta dernière lettre. Elle m'a cependant fort ému. Il y règne une tendre amitié pour moi dont l'expression m'a bien touché. Je te demande pardon de t' avoir exprimé quelques craintes et quelques doutes ; ma seule excuse est dans le prix extrême que j'attache à notre intimité. Quoique je diffère de toi sur quelques points importants, il n'y a pas, après tout, d'âme avec laquelle je me* sente autant de liens profonds et de sympathie réelle qu'avec la tienne. Je ne trouve guère qu'en toi la satisfaction pleine et entière de certains instincts élevés de ma nature qu'il me faut cacher ou comprimer dans le commerce habituel des hommes. Tous les mouvements de mon esprit et de mon cœur sont libres devant toi. Je puis descendre sans cesse avec toi jusqu'au fond de mes sentiments et de mes pensées sans crainte de me faire mal ou de te faire mal. Cela est tout à fait unique pour moi. Le charme qui en résulte est extrême. C'est le plus grand et le plus viril plaisir que je connaisse. Rien ne me serait plus pénible que d'en être privé
• . . Je te dirai que je conçois et que j'approuve l'insistance que met ta famille^à t'empêcher, dans les circonstances actuelles, d'aller en Afrique. Ce voyage n'eût pas été très-bien placé. Mais si tu n'es pas en Afrique, pourquoi n'écris-tu pas? Tu sais avec quelle impatience Marie et moi nous attendons de tes nouvelles. . .
. . . J'ai déjà voulu me remettre au travail, mais je trouve des difficultés très-grandes à y réussir. 11 me semble que les idées paraissent et disparaissent devant moi comme des ombres chinoises, et que je ne les vois , qu'à travers un objet transparent qui m'empêche toujours de les saisir. Je ne sais si cela vient de moi ou du sujet; de tous les deux, je pense. Le sujet est ce chapitre final dont nous avons tant causé, sans pouvoir rien conclure. S'il te venait quelques idées nouvelles sur ce point, fais-m'en part, je t'en prie. Tu sais qu'il s'agit de trouver une idée assez générale pour que l'esprit du lecteur s'y repose après la lecture de tout l'ouvrage, et dont cependant le développement ne soit pas assez long pour achever de fatiguer une attention déjà presque lasse. Peut-être que d'ici à quelques jours je t'écrirai à ce sujet une très-longue lettre ; mais, pour le présent, je suis encore dans une trop grande obscurité pour pouvoir causer utilement. On vient me chercher pour monter à cheval; je te quitte, mais non sans t'embrasser du fond de mon cœur.
Alger, 23 mai i 841.
Je te remercie, mon cher ami, de la lettre que tu m'as écrite et que j'ai reçue ici , il y a dix jours. Je vois que tu attends beaucoup pour moi de ce voyage, j'en espère aussi quelque chose; mais je doute qu'il dure assez pour remonter le physique et le moral; l'un et l'autre sont depuis longtemps en assez pauvre état. Je n'ai pas grand' chose à Rapprendre sur l'un ni sur l'autre. Ainsi, comme le temps me presse, je .vais te parler d'Alger. Je ne fais qu'entrevoir toutes les questions que ce pays soulève ; cependant je commence à y voir un peu plus clair qu'en France. C'est une situation bien compliquée, bien difficile, dont je crois cependant qu'on se tirerait sans les vices inhérents à notre caractère national et à la forme de nos institutions. Mais ces vices, se joignant aux difficultés de l'entreprise, nous feront peut-être échouer. Voici l'état des choses. Nous nous établissons de mieux en mieux dans la province de Constantine, et nous marchons rapidement à y remplacer les Turcs, et à y établir un gouvernement assez analogue au leur. 11 n'y a rien là de bien glorieux. Mais il y a lieu d'espérer qu'en maintenant de cette manière la population de l'intérieur soumise et immobile, nous pourrons faire en paix la colonisation des environs de Bone. Je doute cependant que le moment de cette dernière entreprise soit arrivé.
Dans la province d'Alger les coureurs de l'ennemi viennent couper des têtes jusque dans le massif; la plaine de la Mitidja est un désert. 11 n'y a plus de colons, et les tribus arabes qui l'habitaient sont toutes décampées. Alger présente cependant l'image d'une grande ville jouissant d'une grande prospérité. L'énergie que montrent ses habitants au milieu de tant de périls et de misère est étonnante. Il est évident que les âmes y sont montées sur un ton plus haut et plus ferme qu'en France. Toute la province d'Oran, sauf Oran , et celle de Tittery sont aux mains de l'émir. D'après tous les rapports que j'ai entendijs celui-ci est tout à la fois plus fort et plus faible qu'il n'a été. Son gouvernement a pris de la consistance et s'est organisé; il est mieux obéi que celui même des Turcs. Il a créé comme eux une force permanente et régulière avec laquelle il se porte rapidement sur la tribu qui veut résister et l'écrase. De plus que les Turcs, il exploite la haine des chrétiens et tient ensemble les tribus à l'aide de ce sentiment commun, le seul qui existe chez les Arabes. Mais d'un autre côté, il paraît certain que la population, toute fanatique qu'elle soit, se fatigue de la guerre qui souvent lui enlève ses richesses et surtout l'empêche de vendre ses produits. Il y a donc lieu d'espérer qu'une guerre de razzias bien conduite finira par obliger Abd-el-Kader à demander la paix, ou par porter une partie des tribus à se détacher de lui. Il arriverait alors dans les provinces d'Oran et d'Alger quelque chose d'analogue à ce qui
se passe dans la province de Constantine, c'est-à-dire que la domination française s'établirait tant bien que mal dans l'intérieur; résultat petit en lui-même, mais qui permettrait de coloniser le3 environs d'Alger, véritable but que doit poursuivre la France et pour lequel la domination n'est que le moyen.
Il y a deux choses que je crois, quant à présent, voir clairement :
La première, et la plus grande, c'est que, si nous laissons s'établir dans l'intérieur de l'Afrique une véritable puissance arabe organisée, se perfectionnant chaque jour par notre exemple , habituant de plus en plus les tribus à marcher ensemble, et en cas de guerre de la France avec une puissance européenne pouvant recevoir de celle-ci des instructions, des hommes, de l'argent et des armes; si nous laissons faire cette chose, notre établissement d'Afrique n'a aucun avenir, la colonisation sera difficile, et son résultat toujours précaire. Ceux qui espéreraient une paix véritable avec l'émir se trompent. 11 ne peut la faire, s'il le voulait, par deux raisons. Je te disais que le seul sentiment commun qui liait les tribus, c'était le fanatisme. Ce n'est qu'en exploitant ce fanatisme qu'il peut être fort, et il ne peut l'exploiter que par la guerre. Secondement, tous ceux qui connaissent les Arabes parlent sans cesse de leur cupidité, sentiment presque aussi fort que leur fanatisme. Une longue paix établirait entre eux et nous des rapports si favorables pour eux, que jamais Abdel- Kader ne la laissera durer; ou, si elle dure, elle
sera accompagnée de restrictions commerciales qui en ôteront pour nous tout le prix. Il est donc d'une importance primordiale de tenter de détruire cette puissance naissante et d'y réussir.
Le second point que je crois voir clairement est celui-ci : c'est qu'il n'est pas impossible d'y réussir et qu'il est plus facile d'y réussir maintenant que plus tard. Il faut bien s'imaginer qu'Abd-el-Kader ne gouverne pas des individus, mais des associations d'individus appelées tribus. Il y a telle de ces associations qui peut mettre sur pied six mille chevaux. Un gouvernement semblable, si vous y ajoutez surtout la circonstance de la vie nomade de ces mêmes associations, est de sa nature difficile et précaire. II en est particulièrement ainsi, si l'on songe que chacune de ces grandes tribus contient de grandes familles aristocratiques qui sont naturellement aussi faites pour commander que celle d'Abd-el-Kader, et qui, par conséquent, ne souffrent qu'avec impatience sa domination. Du reste, et pour le dire en passant, Abdel-Kader, semblable en cela à nos rois civilisés d'Europe, travaille activement à diminuer ce danger en faisant le plus possible disparaître ces anciennes familles. Il a déjà fait couper la tête à presque tous les chefs sous un prétexte ou sous un autre. Je revieps à mon dire : un gouvernement de cette espèce est toujours .difficile et précaire. Il y a toujours lieu d'espérer qu'en flattant l'orgueil ou en gagnant par l'argent l'appui des chefs de quelques tribus puissantes, et surtout en dé-
solant par la guerre les principales, on arrivera à créer entre elles et l'émir des causes de désunion, et que ces causes amèneront la chute de ce dernier. Si ce résultat, dont je te développe très-mal les moyens parce que je suis pressé par le temps, est possible, il Test assurément bien plus aujourd'hui que la puissance d'Abd-el-Kader commence, que quand elle aura pour elle le temps. C'est donc le cas de continuer nos efforts, quelque pénibles qu'ils soient, de pousser la guerre dans tous les sens, et sans donner aux Arabes le temps de respirer. Quant à la manière de faire la guerre à ces gens-là, je commence aussi à avoir quelques idées claires sur ce point; mais je te les exposerai une autre fois. Pour aujourd'hui je te dirai seulement qu'il m'est prouvé que six mille fantassins, sans canons, peuvent traverser sans crainte et en tous sens le pays ennemi; qu'ils ne doivent plus tenter de grandes expéditions, mais aller dans tous les sens, à tort et à travers , tant qu'ils ont des vivres , afin de surprendre les Arabes, de les étonner, et de leur montrer que la dévastation ne suit plus de lignes droites et prévues d'avance, mais tombe à l'improviste partout.
Jusqu'à présent la question de colonisation me paraît aussi assez facile, surtout si on veut la mettre à couvert par quelques ouvrages, et faire des villages fortifiés au lieu de maisons isolées. Il est bien prouvé maintenant que la moindre masure crénelée est imprenable pour les Arabes ; nos fossés normands seraient
infranchissables pour eux. J'ai vu à quelque distance d'Oran un fossé de neuf pieds de large que Lamoricière a fait creuser par ses soldats en trois mois pour rien. Cela suffit pour donner une parfaite sécurité à tout ce qui est en deçà. Quant au sol, il est admirable, il ne demande que des bras. Je te dirai, quand j'aurai mieux étudié la chose, comment je comprends qu'on peut enfin y amener et y retenir les bras.
J'ai vu pendant deux jours Lamoricière à Mostaganem, au moment où il partait pour Tagdempt avec l'armée. . . C'est déjà l'homme principal de ce pays; il y fait admirablement, et il a l'art d'exciter au plus haut point la confiance du soldat, tout en satisfaisant la population civile. $on système de razias est excellent. Sa capacité spéciale me paraît croître
: . . Voilà une lettre de jadis, fais-moi une réponse de jadis, c'est-à-dire interminable , et fais-la sans tarder. Pourquoi nous écrivons-nous moins? Nous ne nous aimons pas moins cependant ! Pour moi, la vue du monde et des affaires me rejette chaque jour de plus en plus vers toi, et quand je descends au fond de mon cœur, je trouve qu'à tout prendre, je te suis plus réellement attaché, et que je mets encore plus de prix à ton amitié aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Nous nous sommes liés par hasard; et l'expérience des hommes m'apprend tous les jours que le choix aurait dû faire ce qu'a fait le hasard.
Adieu, écris-moi à Alger; je vais quitter cette ville pour aller parcourir la province de Constantine qui
nous est ouverte et où on peut voir les Arabes chez eux. Tâche, dans ta réponse, de me faire mille questions, afin de mettre mon esprit en mouvement.
Tocqueville, 25 octobre 1841.
Voilà, mon cher ami, le temps qui s'avance, et je n'entends pas encore dire que tu te prépares à venir» Jusqu'ici j'ai été bien aise de ne pas t' avoir, parce que j'ai presque toujours eu du monde, ou ai été dérangé par des visites; mais me voici, Dieu merci, sur le point d'être seul. C'est le temps où j'aime àt'avoir, le seul où nous puissions jouir réellement l'un de l'autre. Viens donc, je t'en prie, si tu peux. Tu nous feras un plaisir très-vrai et très-grand. Cette réunion est agréable, et elle est utile aussi ; car, à Paris, on se voit, mais on ne communique pas, et, pour ma part, je considérerai toujours comme une chose essentielle de reprendre chaque année complètement les habitudes de notre vieille et précieuse intimité. J'en ai d'autant plus besoin au moment où je vais entrer dans l'arène politique. Tu es au fond le seul esprit dans lequel j'aie confiance et auquel je donne une action véritable sur le mien. Plusieurs autres peuvent influer sur le détail de me» actions, mais nul n'a autant d'influence que toi sur la formation des idées mères et des principes qui sont la règle de la conduite. C'est sur ce pre-
mier fondement de mes actions que je sens souvent le besoin de te consulter, surtout à l'époque de calme et de retour sur soi-même qui précède la lutte. Je ressens alors la nécessité de reprendre et de revoir avec toi les principales idées qui doivent me guider dans les cafe particuliers de la pratique. L'expérience m'apprend de plus en plus que le succès et la grandeur de ce monde résident bien plus dans le bon choix de ces idées générales et mères que dans l'habileté qui vous fait vous tirer chaque jour des petites difficultés du moment.
J'ai passé un été très-heureux, le plus heureux temps que j'aie eu depuis plusieurs années. J'y ai connu quelque chose qui ressemble beaucoup au calme de l'âme, si même il ne l'est. Cet état sera-t-il durable ou doit-il se perdre dans l'agitation politique de Paris? Je l'ignore absolument, et l'expérience seule peut me le faire connaître. Tu sais avec quelle incurable bêtise l'homme attribue à l'effort de sa raison ce qui n'est que l'accident de sa santé, de sa résidence dans un lieu, de son éloignement des occasions, de mille causes enfin qui, n'étant pas en lui-même, peuvent et doivent changer. Je n'attribue donc qu'avec beaucoup d'hésitations et de doutes l'état de tranquillité et de satisfaction comparative dans lequel je suis depuis quelques mois à un véritable changement qui se serait opéré dans ma manière d'envisager les choses de ce monde; et pourtant il me semble, en vérité, que ce point de vue est un peu changé. J'attends moins de la
vie. Je cave moins haut. Voilà, à ce qu'il me parait, ce que j'ai gagné. Le bonheur intérieur me semble un plus grand objet qu'il ne me paraissait. Le pouvoir, le bruit extérieur réapparaissent comme une chose moins nécessaire que je ne l'avais cru jusque-là. Je regarde plus sérieusement l'idée de passer ma vie, s'il le fallait, comme le commun de mes semblables, et je ne trouve plus si insupportable de n'avoir pas une destinée à part. En un mot, mes désirs, autant que je puis en juger, sont devenus plus modérés et plus patients; d'où vient cela? C'est ce que je ne puis encore bien démêler, et cette obscurité m'effraye. Qui a jeté des rênes h cette ambition d'une espèce particulière, mais si énergique et si immodérée dans son genre? C'est là, comme je te le disais, ce que je ne puis encore bien démêler et ce que je n'apercevrai clairement qu'à l'usage. La violence de mes désirs dans ce sens a-t-elle cédé devant la vue des obstacles qui se trouvent soit en moi, soit hors de moi? Je le pense. Ces obstacles en effet sont très- grands, peut-être insurmontables. L'impossibilité d'atteindre quelque chose qui satisfasse est visible. Cette vue m'a-t-elle calmé, et ce calme me suivra-t-il dans l'action? non au degré où il est sans doute. Mais ce serait déjà beaucoup, si je ne suis pas tranquille, d'être au moins dans une agitation moindre. C'est à cela que je borne mes espérances , pour l'hiver. En attendant, j'éprouve un singulier phénomène dont je livre l'application à ta perspicacité. A mesure que la vie me paraît un objet moins haut et
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d'une valeur moindre, je me sens plus heureux de vivre. . .
Tocgueville, 23 août 1843.
J'ai reçu ta lettre ce matin, mon cher ami, et je me hâte d'y répondre sur-le-champ un mot. Je considère *** comme un très-brave garçon et un fort galant homme. 11 est d'une bonne famille. L'obligation où il est de travailler pour vivre, le force d'occuper une position un peu inférieure. Je crois que toutes les fois qu'il trouve l'occasion d'entrer en rapport avec des gens comme toi, il la saisit avec empressement. De plus une grande vivacité de parole et même une sorte de pétulance est dans l'habitude de ses manières. Tout cela explique très-suffisamment, sans chercher d'autres causes, l'ardeur qu'il met à t'être agréable et à cultiver ta connaissance. Il ne serait pas, de plus, impossible que sans avoir un plan profond et machiavélique de te soutirer tes idées, il fût charmé de faire son profit de ce que tu penses sur l'objet actuel de tes études. Ce sentiment peut se mêler à sa conduite, mais n'en est pas la cause. C'est là, du reste, figure-toi le bien, un sentiment commun à tous ceux qui utilisent les idées, soit pour en faire des livres, soit pour en faire des discours. Il est surtout irrésistible chez les journalistes qui* obligés les trois quarts du temps d'écrire sans avoir le loisir de penser, prennent partout où ils les
trouvent des idées toutes faites. . .
Pour en venir au caractère d'esprit du même homme, voici ce que j'en pense : je crois son esprit superficiel et léger; et par conséquent son opinion sur les matières que tu as étudiées n'aurait que très-peu d'influence sur moi. Indépendamment de ces défauts naturels, il en a d'acquis qui lui sont venus de l'époque où il est entré dans le monde et de la nature de ses études. Il est, il faut le reconnaître, de la foule de ces petits hommes qui, venus après les révolutions, se sont persuadés que la virilité et la profondeur de l'esprit consistaient à prendre en pitié les questions et les passions politiques, et à ne voir rien de bien sérieux dans tout ce qui a tant agité leurs pères, se figurant se rapprocher de Voltaire parce qu'ils portent sa queue. *** a assurément ce travers; de plus, il le feint, tant il le trouve agréable ; et c'est ce qui avait commencé à me donner dans l'origine de l'éloignement pour lui. Mais, à
l'user, j'ai vu que son cœur valait mieux que son es-
prit ; et que les principes qui dirigeaient ses actions étaient plus droits et plus sûrs que ceux qui conduisent sa plume ou sa langue
Tocqueville, 25 octobre 1842.
Je ne t'ai pas écrit depuis six semaines que je suis revenu ici ; et en vérité je n'aurais pas eu grand'chose
à te dire. J'ai mené une vie errante et stérile, stérile au moins quant aux idées, car j'espère que ce ne sera pas du temps perdu. Dans le temps où nous sommes, ce n'est point par des actes ou des discours politiques qu'on s'assure des électeurs, mais en établissant avec eux des rapports personnels. C'est un système vicieux, j'en conviens ; mais il faut du moins le faire servir à faciliter de bonnes entreprises. Ce n'est qu'en se soumettant à cette espèce de servitude, qu'on peut s'assurer l'usage de sa liberté dans les grandes choses. Du reste, je viens de le faire non sans fatigue , mais sans ennui. Je trouve aujourd'hui un certain charme dans mes relations avec ces hommes dont un intérêt politique m'avait d'abord seul rapproché, et pour plusieurs desquels j'éprouve aujourd'hui des sentiments de véritable attachement et d'estime. Il est bien facile de voir dans le contact avec tout ce monde là, qu'à tout prendre le pays vaut mieux que ceux qui le dirigent. Me voici enfin revenu chez moi depuis quelques jours. Je devrais y être content et tranquille; j'y suis agité et soucieux. Pourquoi cela? Cela est assez difficile à démêler pour moi-même, car après tout je n'ai pas à me plaindre de mon sort. En fait de bonheur domestique, je possède tout ce qu'il est donné à l'homme d'en avoir dans ce monde ; et quant aux biens extérieurs, je ne suis guère plus maltraité qu'aucun de mes contemporains. Cependant je suis habituellement sombre et troublé. J'attribue ce fatigant et stérile état de l'âme, tantôt à une cause, tantôt à une autre.
Mais je crois qu'au fond il ne tient qu'à une seule qui est profonde et permanente, le mécontentement de moi-même. Tu sais qu'il y a deux espèces d'orgueils très-distincts, ou plutôt le même orgueil a deux physionomies, une triste et une gaie. Il y a un orgueil qui se repaît avec délices des avantages dont il jouit ou croit jouir. Cela s'appelle, je pense, de la présomption. Puisque Dieu voulait m'envoyer le vice de l'orgueil à forte dose, il aurait bien dû au- moins m'envoyer celui qui appartient à cette première espèce. Mais l'orgueil que je possède est d'une nature toute contraire. Il est toujours inquiet et mécontent, non pas envieux pourtant, mais mélancolique et noir. Il me montre à chaque instant toutes les facultés qui me manquent, et me désespère à l'idée de leur absence. Le fait est que si j'ai quelques qualités, elles ne sont pas du nombre de celles qui peuvent satisfaire pleinement dans la carrière que je suis; et celles qui me manquent sont précisément celles dont je jouirais le plus et tous les jours : la promptitude à concevoir, la facilité à rendre, la vue claire des détails, le sangfroid, etc. J'en ajouterais bien d'autres si je voulais peindre mon portrait comme il se présente sans cesse devant mes yeux; mais cela est inutile à l'homme du monde qui me connaît le mieux
. . . As-tu jamais lu l'histoire d'Angleterre depuis la révolution de 1688 ? Je fais en ce moment cette lecture , et j'y trouve un très-grand attrait, quoique
l'historien Smollet soit le plus pauvre écrivain que la terre ait porté. J'avoue que cette lecture me porte à croire que nous jugeons quelquefois avec une sévérité excessive notre pays et notre temps. Nous croyons souvent particuliers à nous et à notre époque des travers, des faiblesses et des vices qui tiennent à la forme même de nos institutions et à leur action spéciale sur la portion corrompue du cœur humain. Le rôle que jouent les passions égoïstes, vénales, le défaut de principes, la versatilité des opinions, la démoralisation et la corruption presque constante des hommes politiques dans cette histoire constitutionnelle de l'Angleterre est immense. La puissance des intrigues individuelles, la petitesse et la laideur particulière des passions durant les temps de calme ou les événements manquent à la production des grands efforts et à la mise en lumière des grands caractères, sont infinis. Quand on pénètre dans ces détails, on ne saurait croire que pendant que toutes ces misères et tous ces vices se rencontraient, où plutôt étaient mis en relief par le jeu des institutions libres, la nation pût entreprendre et achever les choses prodigieuses qu'elle a faites dans le monde durant ce siècle. Ce qui est bien visible dans cette histoire, c'est à quel point la querelle, l'allure passionnée est dans la nature et la nécessité des pays libres. Il en résulte que, quand les circonstances ne se prêtent point aux grands débats, on se queraille pour des riens et on se tourmente pour trouver des sujets de dissentiment et de discussion... 11 y a plu? de dix époques dans
l'histoire du dernier siècle en Angleterre, qui présentent ce spectacle. Je serais très-curieux de te voir faire cette lecture et d'avoir ton avis. Tu y verrais entre autres des ressemblances bien singulières entre le temps qui a suivi immédiatement la révolution de 1688 et la nôtre, avec cette différence capitale cependant, que la révolution de 1688 ayant fait rentrer l'Angleterre dans ses alliances naturelles et dans son véritable rôle extérieur, la figure du pays quant aux étrangers est tout de suite devenue plus grande. Tandis que le contraire est arrivé après 1830 par les raisons opposées.
Assez de politique et d'histoire. Que deviens-tu ? Tu perds trop l'habitude de m'écrire. Je sais qu'il est bien difficile d'écrire de loin en loin des lettres qui satisfassent; mais encore cela vaut-il mieux que le silence... As-tu passé tout le temps, qui s'est écoulé depuis que je ne t'ai vu, à Fosseuse, et y as-tu fait autre chose que tes affaires? Je crois bien que non, et je crains que pour te porter maintenant à faire vivement et continûment autre chose il ne faille rien moins que le choc de quelque grand événement public, une révolution nouvelle ou quelque chose d'analogue. 11 y a dans les constitutions intellectuelles qu'on connaît le mieux de certains secrets qu'on ne peut percer, quelque effort qu'on fasse. Je suis sûr que les trois quarts du temps il se trouve dans les agitations de mon esprit des obscurités que tu ne peux pénétrer, de même le demisommeil de ton intelligence depuis quelques années est pour moi un problème absolument insoluble. Qu'avec
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un esprit comme le tien on ne veuille pas se prouver au moins à soi-même par une grande étude ce qu'on est capable de faire, et que faute de l'action politique on n'essaie pas ses forces sur la seule arène qui reste ouverte, voilà ce qui est tellement obscur pour moi que je renonce à vouloir Péclaircir et même à en parler ; car il est évident comme^e le disais tout à l'heure, qu'il y a chez les hommes qui s'aiment et se connaissent le mieux certaines sensations et certains instincts d'une nature si originale, si propre et si spéciale à ceux qui les ressentent et les possèdent, que les mots ne servent de rien pour les faire comprendre ou pour les combattre. Sur ce point-là lés langues qui ne sont faites que pour les cas généraux de l'humanité ne servent plus à la communication de la pensée. 11 n'y a personne qui sur plusieurs points ne soit dans la position d'un sourd et muet.
. . . Arrange-toi donc pour venir passer avec nous une semaine, afin que nous puissions entrer au moins une fois l'an en communication réelle et profonde l'un avec l'autre. Ne nous laissons pas raecornir par les affaires publiques et privées, l'absence et l'âge.
Tocqueville, 19 octobre 1843.
Je trouve très-juste ce que tu me dis de mon carac-
tèra. 1! est très-vrai que sous l'impression du moment je puis faire les choses les plus contradictoires, et m'écarter tout à coup par un brusque écart du chemin qui me conduit à la chose que je désire le plus passionnément du monde. Bien des gens ne me comprennent pas, et je ne m'étonne pas : car je ne me comprends pas moi-même. Il y a deux tendances en apparence inconciffables qui se trouvent unies dans ma nature ^ mais comment s'est fait ce nœud? Je l'ignore. Je suis tout à la fois l'homme le plus impressionnable dans mes actions de tous les jours, le plus entraînable à droite et à gauche du chemin dans lequel je marche, et à la fois le plus obstiné dans mes visées. J'oscille sans cesse et ne perds jamais entièrement mon équilibre. Tous les buts principaux que j'ai donnés à ma vie, je les ai poursuivis constamment et par les efforts les plus continus et souvent les plus pénibles. Toutes mes affections, je les ai conservées. Il y a quelque chose d'incroyablement inflexible au milieu de cette nature agitée et inflammable, que je ne saurais le moins du monde comprendre moi-même, et que par conséquent je n'ai pas le droit d'accuser un autre de ne pouvoir s'expliquer.
Quelque intéressant que soit pour moi ce sujet, je veux passer à un autre parce que le temps me manque et que cependant je me sens préoccupé d'une autre chose encore dont je veux te parler
Clairoix *, près Compiègae, 18 octobre 1847.
... Je suis charmé de ce que tu me dis que les hommes politiques que tu vois sont en général de ton avis sur les affaires d'Allemagne 2 . J'ai vu, il y a deux jours, à Paris, un Anglais d'un grand mérite, M. Senior, qui revient d'Allemagne. J'ai causé avec lui et j'ai trouvé avec satisfaction qu'il paraissait avoir été impressionné comme toi des affaires de Prusse; du moins c'est ce que j'ai cru juger. C'est pour moi une garantie sérieuse que tu es dans le vrai ; et c'est ce qui me ferait tant souhaiter que tu prisses un jour le parti d'écrire sur le pays que tu sais si bien voir. Si tu le faisais jamais, voici ce que je te recommanderais. Le difficile serait de faire au lecteur français une peinture saisissable d'un état de société et d'esprit si différent, non-seulement de celui que nous nous figurons, mais surtout de ce que le sentiment de nous-mêmes nous porte à imaginer. La grande difficulté du sujet n'est pas notre ignorance, mais ce préjugé naturel qui naît de la contemplation de notre pays et des souvenirs de notre histoire. Malheureusement sur ce point je ne saurais te donner aucun conseil, sinon celui de faire sans cesse un retour sur toi-même, de te demander ce que tu étais naturellement porté à penser sur l'Allemagne
1. Clairoix, petite maison de campagne qu'habitait alors son père, le comte de Tocqneville.
S. Louis de Kergorlay était alors à Bonn, où il étudiait l'Allemagne.
avant de l'étudier, de rechercher par quelles voies tu es passé pour arriver de tes opinions instinctives à tes opinions raisonnées, et de tâcher de faire suivre à tes lecteurs les mêmes chemins. Je suis sûr que tel doit être ton but : mais par quel procédé l'atteindre? Il n'y a que l'auteur qui puisse être juge de cette question. Faut-il expliquer les différences et les ressemblances que peuvent présenter les deux pays, ou parler seulement en vue de les faire comprendre? Je ne sais. Dans mon ouvrage sur l'Amérique, j'ai presque toujours suivi la seconde méthode. Quoique j'aie très-rarement parlé de la France dans ce livre, je n'en ai pas écrit une page sans penser à elle et sans l'avoir pour ainsi dire devant les yeux. Et ce que j'ai surtout cherché à mettre en relief aux États-Unis et à faire bien comprendre, c'est moins la peinture complète de cette société étrangère; que ses contrastes ou ses ressemblances avec la nôtre. C'est toujours soit de l'opposition soit de l'analogie de l'une que je suis parti, pour donner une idée juste et intéressante de l'autre. Je te dis cela non comme un exemple à suivre, mais comme un renseignement bon à connaître. A mon avis, ce continuer retour que je faisais sans le dire vers la France a été une des . premières causes du succès du livre.
Tu me poses, à propos des passions religieuses, une question que je crois insoluble, c'est-à-dire ne pouvoir être résolue par une vérité générale et absolue. Il est incontestable pour moi que la liberté politique a tantôt
amorti, tantôt animé les passions religieuses. Cela a dépendu de beaucoup de circonstances : de la nature des religions, de l'âge où est parvenue, au moment où elles se sont rencontrées, soit la passion religieuse, soit la passion politique;; car, pour les passions comme pour toutes choses en ce monde, il y a une croissance, une virilité et une décadence. Quand la passion religieuse était à son déclin et la passion politique à son premier essor, la seconde a fait oublier la première. Ces circonstances et bien .d'autres que je n'indique pas peuvent servir à expliquer les prodigieuses différences qu'ont présentées sous ce rapport les temps et les lieux. Si cependant il fallait chercher, à travers tous les cas particuliers, ce qu'on peut considérer comme la vérité la plus habituelle et la plus générale en cette matière, je me rangerais plutôt de l'avis de tes Allemands que du tien. Je crois qu'en thèse générale la liberté politique anime plus qu'elle n'éteint les passions religieuses. Il existe plus de liens de famille qu'on ne le suppose entre les passions politiques et les passions religieuses. De part et d'autre on a en vue des biens généraux, immatériels dans une certaine mesure ; de part et d'autre on poursuit un idéal de société, un certain perfectionnement de l'espèce humaine, dont le tableau élève les âmes au-dessus de la contemplation des petits intérêts particuliers et l'entraîne. Pour mon compte, je comprends plus aisément un homme animé tout à la fois de la passion religieuse et de la passion politique que de la passion politique
et de la passion du bien-être, par exemple. Les deux premières peuvent tenir ensemble et s'embrasser dans la même âme, mais non les deux secondes. 11 y a une autre raison moins générale et moins grande, mais peut-être plus concluante en fait, qui m'explique que les deux passions marchent ensemble et s'aiguillonnent mutuellement : c'est le service qu'elles sont souvent appelées à se rendre l'une à l'autre. Les institutions libres sont souvent les instruments naturels et parfois indispensables des passions religieuses. Presque tous les efforts que les modernes ont faits vers la liberté, ils les ont faits par le besoin de manifester ou de défendre leurs opinions religieuses. C'est la passion religieuse qui a poussé les puritains en Amérique, et les a portés à vouloir s'y gouverner eux-mêmes. Les deux révolutions d'Angleterre ont été faites pour conquérir 1& liberté de conscience. C'est ce même besoin qui faisait tendre aux opinions républicaines la noblesse huguenote du xvr siècle en France. Les passions religieuses dans tous ces cas ont suscité les passions politiques, et les passions politiques ont servi au libre développement des autres. Si les passions religieuses n'étaient jamais contrariées dans leurs mouvements, cet effet ne se produirait peut-être pas. Mais elles le sont presque toujours. Quand elles ont obtenu toute la satisfaction qu'elles désiraient, cet effet peut également cesser de se reproduire. Ta théorie peut être applicable dans une société qui est religieuse sans être agitée par des controverses ou des passions religieuses.
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Il est possible qu'alors les affaires publiques absorbent peu à peu et presque exclusivement l'attention des citoyens; et encore je ne suis pas sur de cela, à moins que les circonstances politiques ne soient très-entraînantes. Il arrivera le plus souvent que l'agitation que crée et qu'entretient au fond des âmes la liberté politique agitera tout le ferment religieux qui peut rester dans le pays et le soulèvera. C'est, à mon avis, ce qui se passe dans l'Amérique dont tu me parles. A mon sens, la marche du temps, les développements du bien-être, etc., ont ôté, en Amérique, à l'élément religieux les trois quarts de sa puissance originaire. Cependant, tout ce qui en reste s'agite vivement. Tous les hommes religieux, aux États-Unis, se réunissent, parlent, agissent en commun plus que partout ailleurs. Je crois que les habitudes de la liberté politique et le mouvement qu'elle a donné à toutes choses sont pour beaucoup dans le mouvement particulier qu'on aperçoit au sein de l'élément religieux qui existe encore dans le pays. Je crois que, sans pouvoir lui redonner la toute-puissance qu'il avait jadis, ces circonstances le maintiennent, et lui font produire toute la force qu'il peut encore donner. Il faut prendre garde de confondre la liberté politique avec certains effets qu'elle produit quelquefois. Quand elle est une fois bien assise, et qu'elle s'exerce dans un milieu paisible, elle pousse les hommes à la pratique et au goût du bien-être, au soin et à la passion de faire fortune ; et, par contrecoup, ces goûts, ces besoins, ces soins éteignent les
passions religieuses. Mais ce sont là des résultats éloignés et secondaires de la liberté politique qui ne nuisent guère moins à la passion politique elle-même qu'à la passion religieuse.
Voilà ce que j'avais à dire sur ce point particulier, que je suis loin du reste d'avoir examiné avec tout le soin que son importance comporte. La seule vérité absolue que je vois en cette matière, c'est qu'il n'y a pas de vérité absolue. C'est donc à l'examen des circonstances particulières qu'il est sage, suivant moi, de s'attacher.
Tu me dis, en finissant ta lettre, que notre correspondance n'a plus le caractère de fréquence et d'expansion qu'elle avait jadis. Je le remarque comme toi. Mais tout en étant fâché qu'il en soit ainsi, je ne m'en afflige pas outre mesure, parce que je crois voir clairement que cela ne tient pas à un changement dans nos dispositions mutuelles. Quand je considère attentivement l'espèce de sentiment que j'ai pour toi, je ne vois point de diminution dans tout ce qui faisait autrefois la base et le lien de notre amitié. 11 y manque quelque chose de l'élan que la jeunesse met à tout. 11 s'y rencontre une certaine stabilité et connaissance vraie de la vie et des hommes, qui ne pouvait s'y trouver. A mesure que j'ai mieux pratiqué l'existence et que j'ai vu de plus près le monde politique, j'ai mieux compris à quel point tu es pour moi un ami sur lequel je puis absolument compter, et dans l'âme duquel ne pouvaient jamais venir se fourrer toutes ces
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petites passions qui délient à la longue les nœuds les plus serrés des amitiés ordinaires. Notre intimité m'est donc aussi et je pourrais dire beaucoup plus précieuse qu'elle ne Ta jamais été, et je pense que tu éprouves quelque chose d'analogue. Maintenant pourquoi sentons-nous moins souvent le besoin de nous répandre l'un dans l'autre? Cela tient à deux causes : à toutes les occupations positives qui remplissent notre vie, et qui laissent moins de temps et moins d'intérêt à ces longues conversations, qui avaient presque toujours pour sujet de débattre quelques questions générales ; et surtout à la différence de nos occupations
. • . Je suis cependant de ton avis : il faut faire effort pour lutter contre ces tendances
22 juillet 1852.
Je ne veux pas répondre à ta femme, mon cher ami, sans t'envoyer un mot de souvenir. Il ne sera pas gai, car je suis fort triste aujourd'hui. Je viens d'apprendre la mort de notre excellent ami Stoffels ! Quoique cette mort fût bien prévue, et que les dernières lettres ne me laissassent de doute que sur le moment, cette nouvelle m'a profondément ému et affligé. Quel homme rare ! Quel grand cœur dans une vie si bornée ! C'est le pre-
mier de mes amis intimes que je vois disparaître; et cette première séparation a beau avoir été annoncée, elle est bien cruelle... Et quel va être le sort de cette famille? Je n'en connais pas de plus respectable et de plus intéressante. Heureusement qu'il a laissé à ses enfants ses grandes qualités... Je ne puis te dire combien ce triste événement m'assombrit, et quel triste retour il me fait faire sur notre jeunesse si vite écoulée, sur l'âge qui arrive, et sur la triste condition de l'homme.
J'ai commencé à m'occuper très-sérieusement ici du grand travail dont je t'ai entretenu. Un ou deux chapitres sont déjà ébauchés. Il me tarde bien de savoir si cela vaut quelque chose. Je n'ai pas commencé le livre par ce qui doit être son commencement. Je l'ai pris à l'endroit auquel se rapportaient principalement les notes que j'ai recueillies à Paris, et que je me sentais le plus en goût d'écrire. Car le dificile est de se mettre en train ; et pour s'y mettre, il faut un peu suivre sa fantaisie. Ce que j'ai composé forme la peinture de l'époque qui a précédé le 18 brumaire, et l'état des esprits qui a amené le coup d'Etat... J'ai trouvé sur mon chemin à examiner une grande question qui s'était^souvent présentée à mon esprit : qu'est-ce que le peuple a gagné matériellement durant la révolution? En d'autres termes, à quoi peut-on évaluer le prix des terres confisquées qui lui ont été livrées, des droits féodaux qui ont été abolis, des impôts blessants ou onéreux qui ont été détruits, et enfin des dettes ou
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des fermages qui ont été acquittés d'une manière fictive à l'aide des assignats
... Si tu as un peu réfléchi sur ces questions, faismoi part de tes réflexions; cela donnera une même et puissante impulsion à nos deux esprits. Si nous ne profitons pas des années de grande vigueur intellectuelle dont nous jouissons encore, nous aurons gaspillé, je ne dirai pas un trésor , mais au moins un capital qui nous avait été donné pour un meilleur usage.
P. S. J'ai dans ce moment un grand ennui qui est de m' opposer absolument à ce qu'on me nomme au conseil général. J'ai plus de peine à Pempêcher qu'on n'en a d'ordinaire à se faire élire...
Saint-Cyr, près Tours, 9 septembre 1853.
Je t'écris deux mots, mon cher ami, pour te dire que s'il t'est indifférent de placer ton petit voyage dans le commencement d'octobre au lieu de le faire du 15 au 20 septembre, je préférerais la première combinaison. Je vais m'absenter pour aller chez Beaumont. ••
Ce que tu me dis de mes projets de livre m'a fort encouragé. Tu as toujours été et tu demeures l'homme qui a eu le plus l'art de comprendre ma pensée en germe, de s'y associer et de travailler puissamment à la développer. Le contact de ton esprit est i. «s
très-fécondant pour le mien. Nos deux intelligences s'emboîtent je ne sais comment et parviennent à marcher merveilleusement du même pas quand nous poursuivons une idée commune. Malheureusement ces conversations deviennent bien rares. Tu as tant d'affaires diverses qu'il ne te reste plus naturellement la liberté d'esprit et le goût passionné de la conversation générale que je t'ai connus dans notre jeunesse. Tu t'intéresses autant à l'ami, mais moins à l'idée.. C'est une chose triste que durant tout le cours de notre vie nous n'ayons jamais pu nous joindre dans un genre de vie et un cours de pensée communs. Quand je faisais mon premier livre, la politique pratique t'absorbait. Quand tu as été libre de ton temps et de tes pensées, j'étais enfoncé dans les affaires. Et maintenant que je suis rendu à la vie de conversation et de rêverie, toi tu te trouves absorbé dans les soins qu'exigent tes affaires privées. Telle est notre histoire commune durant les trente dernières années. C'est grand dommage; je crois que chacun de nous aurait pu mieux faire, si nous avions fait en même temps, tous les deux, des choses analogues.
Bonn, 3 juillet 1854.
Je crois me rappeler, mon cher ami, que tu m'as dit que tif avais rencontré parmi la haute aristocratie
du nord de l'Allemagne un grand seigneur du Meklembourg, ancien ami de ta famille, dont tu avais été trèsbien reçu et auquel tu pourrais me recommander. J'ai oublié de te reparler de cela en passant par Paris, bien que j'attachasse du prix à faire ce genre de connaissance. Mais le prix que j'y mettais s'est beaucoup accru depuis que je suis en Allemagne. Un de mes principaux sujets d'étude, comme tu sais, est l'ancien régime allemand. Or j'aperçois que rien n'est plus difficile que de s'en faire une idée claire, tant les traces en ont déjà disparu dans une grande partie de ce pays, ou sont à moitié effacées dans le reste. Pour le bien comprendre et peut-être pour se faire une idée plus exacte de ce qu'était la France elle-même il y a cent ans, il me paraît nécessaire de visiter la partie de l'Allemage où les institutions du moyen âge sont à peine détruites et où elles ont laissé mille débris dans les coutumes, les mœurs, l'état social et les conditions économiques. D'après tout ce que j'entends dire, la vieille Prusse et le Meckembourg sont principalement dans ce cas. Mais comme ce sont surtout les rapports des anciens seigneurs et des paysans que je veux étudier, ce qui m'importerait le plus ce serait de passer quelques jours à la campagne chez un propriétaire. Crois-tu que directement ou indirectement tu pourrais me procurer le moyen de remplir une partie de ce programme?
Notre voyage s'est fait sans accident... En passant par la Belgique j'ai vu Lamoricière qui m'a beaucoup
parlé de toi avec une véritable amitié. J'ai vu aussi Bedeau. Ces visites m'ont fait plaisir, et en même temps m'ont donné le spleen pendant quelques jours. C'est une chose bien mélancolique en effet que de voir de tels hommes, si pleins de vigueur encore, réduits à regarder de loin les autres agir. Ainsi l'a voulu la destinée.
Si je rentrais aujourd'hui en France et qu'on me demandât mon impression sur ce pays, je serais hors d'état de répondre un seul mot. Je commence à entrevoir ce qu'était la vieille Allemagne ; mais quant à l'Allemagne vivante, je n'en sais absolument rien, tant j'ai vécu exclusivement avec l'autre. J'espère revenir enfin parmi les contemporains; mais pour le moment je ne vis qu'avec leurs grands-pères.
Tocqueville, 29 juillet 1856.
J'aurais dû te remercier plus tôt de ta lettre, mon bon ami, car elle m'a causé un extrême plaisir. Je te tiens pour un des meilleurs juges que je connaisse des œuvres de l'esprit. Il y a même quelque chose de tout à fait phénoménal pour moi à voir un homme qui a autant d'idées que toi, et souvent des idées aussi neuves et aussi profondes, que je signalerais volontiers entre mille autres pour ce trait caractéristique ; que cet homme- là, dis-je , n'ait jamais tenté de
faire un grand ouvrage qui le classe et fixe son nom dans la mémoire de ses contemporains et de la postérité. Assurément tu es un des esprits le plus éminents que j'aie rencontrés. L'expérience de l'âge mûr n'a fait que confirmer sur ce point les impressions de la jeunesse. Où se trouve donc le vice invisible, la faiblesse cachée qui a empêché cette supériorité incontestable de produire ses fruits naturels? Rien ne m'a plus préoccupé dans ma vie que cette question-là. Jamais je n'ai pu la résoudre à ma satisaction. Elle a souvent été un sujet de conversation entre moi et ma femme qui a de toi la même opinion que moi : toujours en vain. Dieu t'a donné des facultés grandes et rares. Par quelle étrange bizarrerie t'a-t-il ôté le moyen ou plutôt la volonté d'en faire usage, et de les faire reconnaître de la foule, tandis qu'elles se découvrent si clairement à quelques esprits? rien n'est plus surprenant.
Tu m'avais écarté de mon livre 1 : j'y reviens. Ton jugement donc sur lui m'a charmé. J'ai reçu soit avant, soit depuis ta lettre, -une foule de témoignages d'adhésion . Mais ton jugement reste dans mon esprit comme le fondement le plus solide de ma satisfaction. J'avais tellement ressassé les faits et les idées que renferme mon ouvrage que sa nouveauté avait absolument disparu à mes yeux. Elle t'a frappé ainsi que les autres lecteurs. J'en suis ravi. J'ai été