‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 28 sur 33 · L'Ancien Régime et la Révolution · texte numérisé non relu

L'Ancien Régime et la Révolution

aussi très-heureux de ce que tu me dis que mon style est devenu plus naturel. J'avais fait de grands efforts pour cela; mais l'effort ne conduit pas toujours au naturel, et j'avais grand'peur de n'avoir pas atteint # mon but. Je m'étais efforcé d'être moi-même et de n'imiter personne en particulier, pas même tel ou tel grand écrivain. J'espère y avoir réussi. Je te serai très-obligé, à tes moments perdus, de marquer dans ton exemplaire les incorrections dont tu me parles, afin que je les corrige dans la première édition. L'édition actuelle marche grand train. Mon éditeur me mande que l'écoulement du livre a une rapidité inusitée. Presque tous les journaux ont parlé longuement de l'ouvrage ; les uns le louent, les autres le blâment, tous avec une sorte de passion. Si, de plus, j'en crois les lettres que je reçois, le succès a dépassé mon espérance. Mais je connais trop bien mon temps et mon pays pour me faire, néanmoins, aucune illusion sur la portée de ce succès. Nous avons cessé entièrement d'être une nation littéraire, ce que nous avions été éminemment pendant plus de deux siècles. Bien plus, le centre du pouvoir est absolument déplacé. Les classes influentes ne sont plus celles qui lisent. Un livre, quel que soit son succès, n'ébranle donc point l'esprit public et ne saurait même attirer longtemps, ni de la part du grand nombre, l'attention sur son auteur. Cependant comme, même chez les peuples qui lisent le moins, ce sont après tout certaines idées, souvent même certaines idées très-abstraites qui au fond finissent par mener la so-

ciété, il peut toujours y avoir quelque utilité éloignée à répandre celles-ci dans l'air. De nos jours, d'ailleurs, je ne vois pas d'emploi plus honorable et plus agréable de la vie que d'écrire des choses vraies et honnêtes qui. peuvent signaler le nom de l'écrivain à l'attention du monde civilisé, et servir, quoique dans une petite mesure, la bonne cause.

Nous nous portons très-bien depuis notre arrivée ici. Le séjour de ce lieu nous a reposés et calmés. Nous y retrouvons souvent ton souvenir; car nous avons passé ici avec toi quelques-uns des bons jours de notre jeunesse. Hélas ! ces jours ne reviendront-ils jamais? et n*arrivera-t-il pas que nous nous retrouvions ensemble pour quelque temps dans la profonde paix de la campagne, devisant sur toutes les choses de ce monde, et nous excitant mutuellement h bien penser et à bien faire?

Tocqueville, 28 août 4856.

... De toute la correspondance à laquelle la publication de mon livre a donné lieu entre moi et des amis et quelquefois des étrangers, correspondance qui ferait déjà un bon volume, ta lettre est le document assurément le plus remarquable et le plus utile. Je ne saurais trop te prier de ne point laisser ton œuvre imparfaite, mais, au contraire, de lui donner le plus de

développement que tu pourras. Tu me rendras, en agissant ainsi, le plus signalé service. Car, rejeté, comme je le suis, dans la vie littéraire, j'ai plus de raisons que jamais de m'y rendre aussi éminent que possible. J'étais étonné que tu eusses trouvé, à la première lecture, autant d'incorrections proprement dites que ta première lettre semblait l'indiquer. Car, quoique le livre ait été écrit avec assez de mouvement et d'entrain, en deux mois et tout d'une haleine, j'avais pris, avant de publier, de grands soins de la forme, et j'avais regardé de très-près aux détails du style. Je vois avec plaisir que le nombre des fautes de cette espèce à corriger te paraît moins grand à la seconde lecture qu'il ne t'avait semblé d'abord. Mais cette fois tes critiques portent beaucoup plus haut, et atteignent ce qu'on peut appeler la. partie substantielle du style : ce qui échappe absolument aux juges vulgaires et ce que tout le talent des grammairiens ne fait môme pas soupçonner. La partie de ta lettre qui traite de cette matière m'a particulièrement frappé. J'ai toujours senti vaguement l'existence du mal que tu signales : cette tendance à renfermer toute sorte de nuances d'idées dans la même phrase, de telle façon que, tout en complétant et en étendant la pensée, on l'énervé et on en affaiblit l'impression. Mais jamais ce défaut ne m'avait été montré un peu clairement par un autre; et, en effet, il est de ceux dont tous les lecteurs ressentent l'inconvénient, mais dont presque aucun n'a le temps ou la sagacité de découvrir la cause. 11 produit

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chez la plupart des impressions, et aucune idée distincte. Non-seulement tu le précises : tu m'offres de me le faire sauter aux yeux par des suppressions qui allègent la phrase sans l'obscurcir. C'est me rendre un très-grand service. Plus tu me fourniras d'exemples concluants, plus tu réussiras à me guérir; car ce n'est pas la perception et la conviction du mal que tu signales qui me manquent, ainsi que je te le disais tout à l'heure. Je sais qu'il y a entre mon style et le style des grands écrivains un certain obstacle qu'il faudrait que je franchisse pour passer de la foule dans les rangs de ceux-ci. Mais je sens cet obstacle comme à tâtons, sans en apercevoir la forme ni l'étendue et sans voir surtout comment m'y prendre et de quoi m'aider pour le franchir. Le défaut que tu relèves avec raison est en général, je crois, le produit du travail après coup. Le premier jet est souvent comme forme très-préférable à tout ce que la réflexion y ajoute après. Mais la pensée ellemême gagne à être longtemps creusée et remaniée, prise et reprise, tournée et retournée par mon esprit dans tous les sens. L'expérience m'a appris qu'elle obtenait souvent ainsi sa valeur véritable. Le difficile est de combiner une rédaction prime- sautière avec une pensée très-mûrie. Je ne sais si j'y parviendrai jamais. Ce serait déjà beaucoup que de voir clairement ce qu'il faut faire pour cela. Dès que tu auras fait sur ton exemplaire toutes les remarques et joint toutes les notes qui peuvent m'être utiles pour bien pénétrer ta pensée, il faut m' envoyer le tout '. .

Tocque ville, 21 septembie 1856.

Le volume que tu m'annonces n'est pas encore arrivé, mon cher ami. Je l'attends avec impatience, bien que je n'en aie plus un besoin immédiat. La première édition était si absolument épuisée et la demande d'exemplaires si grande que l'éditeur m'a demandé de faire à la hâte une seconde édition de deux mille exemplaires qui ne serait que la reproduction, sauf quelques fautes d'impression, de la première. J'y ai donné mon consentement et cela s'exécute en ce moment. Michel Lévy espère que nous aurons une troisième édition à faire l'été prochain. Pour celle-là j'aurai le temps de me retourner et de faire subir à l'ouvrage une vraie refonte. C'est pour celle-là que ton volume annoté sera gardé très-precieusement. Mais dès à présent sa lecture a un extrême intérêt pour moi. Ce que j'y cherche surtout, c'est moins encore une lumière qui me montre les défauts du livre que je viens de p ublier, que le chemin à suivre pour faire des progrès dans la composition du suivant. Je crois qu'on peut se perfectionner toute sa vie. Il n'y a point de "maximes auxquelles je tienne plus qu'à celle-là. C'est l'opinion contraire qui sert de prétexte à une foule de gens de mérite pour ne pas devenir des gens de plus de mérite encore. Je suis surtout convaincu qu'on peut enlever successivement presque tous les défauts qu'on voit. La grande difficulté consiste à

les voir et surtout à apercevoir clairement comment on peut s'y prendre pour les atteindre. C'est ce qui fait que, quand je suis content d'une œuvre, ce contentement est toujours mêlé de quelque inquiétude ; car, puisque je suis arrivé à être content, cela prouve, non pas que je sois arrivé à la perfection, mais que je n'aperçois plus au delà de ce que j'ai fait de nouveaux chemins pour marcher vers elle. Ce qui est encore pis, et ce qui m'arrive bien plus souvent, c'est de sentir qu'il y a mieux à faire, et de ne pas découvrir clairement en quoi ce mieux peut consister

Paris, 10 novembre 1856.

. • . Les X.., sont ici depuis quinze jours. Us y resteront encore dix. Nous aurions été bien heureux de toutes manières de te voir avant leur départ. Ta présence eût été agréable, et elle eut été en même temps très-utile. Ces pauvres X... montrent dans tout son jour une des plus tristes faces de la misère humaine. Ce sont deux êtres très-bons, très-délicats, très-élevés de sentiments, et qui sont sur le point d'arriver à ne plus pouvoir se suffire, parce que chacun d'eux s'acharne à vouloir trouver dans l'autre de petites choses qui n'y sont pas, perdant de vue les grandes choses qui s'y trouvent, et dont il pourrait jouir. Il en est résulté graduellement un petit aigrissement des âmes qui

aboutit à un état si insupportable qu'en arrivant ici X... cherchait sérieusement les moyens de se séparer pendant quelques années de son ménage. Une pareille vue ne fait-elle pas crier de désespoir, et n'est-on pas tenté, en la considérant, de maudire la nature humaine et l'imbécillité de nos désirs? Il n'y avait qu'un moyen de traiter cette maladie, qui, du reste, est peutêtre devenue incurable, c'est de ijiontrer à chacun d'eux les grands côtés qui nous attachent sérieusement à Pautre. Cela est toujours efficace ; car, par une autre misère de notre espèce, il arrive que nulle part les jugements d'autrui n'ont plus d'influence que sur nos sentiments intimes, c'est-à-dire sur les choses que nous sommes le plus à même, et que nous devrions être le mieux en état de juger par nous-mêmes. Nous avons simultanément, Marie et moi, sans nous être consultés, agi dans ce sens. L'effet produit est déjà très-bon. A mesure que l'un d'eux voit le cas que nous faisons des qualités de l'autre, il devient lui-même moins sensible aux petits défauts. Cela est bien plus puissant que les conseils directs. Je regrette vivement que tu ne puisses pas prendre ta part de cette

bonne œuvre

Tu dis une chose vraie, lorsque tu dis que nos deux esprits sont comme deux machines détraquées dont l'une reste immobile, et l'autre fonctionne à vide. Il y a en effet en moi de ce mouvement violent, mais confus, qui agite l'intelligence sans la conduire à rien. L'état des affaires publiques mène là dans notre pays

et dans notre temps. C'est une multitude de petits incidents qui tracassent, sans grands événements ni grandes passions sur lesquelles pourraient venir se réunir et se concentrer toutes les forces vives de l'âme . Le grand problème que présente l'avenir de nos sociétés modernes est sans cesse devant mon esprit ; il m'empêche de voir autre chose, et de me fixer sur un autre objet. Et cependant il n'excite pas assez passionment mon intérêt pour que mon esprit s'attache avec ardeur à le résoudre. Il m'empêche de songer à autre chose sans me posséder, et je suis en face de lui dans une contemplation morne , triste et distraite , qui ne mène à rien. Cela est la principale cause de la facilité moins grande que j'ai de me livrer à la première conversation qui se présente. Il y en a encore une autre bien facile à voir, mais dont cependant tu n'as jamais pu te rendre parfaitement compte.

. • . J'en étais là de ma lettre quand on m'a interrompu. Aujourd'hui je n'ai plus le temps de finir mon idée. Ce sera pour la prochaine fois

Tocqueville, 2 février 1857.

Je comprends, mon cher ami, qu'étant aussi pressé que tu l'as été dans ton dernier voyage, tu n'aies pas pu pousser jusqu'ici.

Tu t'es étrangement mépris sur le sens de ma der-^

nière lettre, puisque tu as cru y Yoir que je tendais à renoncer à Paris pour me renfermer à la campagne. Non-seulemerît je n'ai jamais eu cette intention, mais elle serait très-contraire à l'ensemble de mes idées. Il est vrai que je compte rester ici chaque année au moins huit mois, faire de ce lieu mon principal établissement et y chercher les principaux agréments de ma vie. Mais m'y renfermer absolument, n'a jamais entré, et n'entrera jamais, je crois pouvoir en répondre, dans ma pensée. Tu me dis à cette occasion des choses vraies et vivement dites comme tu sais les dire, mais qui ne sauraient me convaincre plus que je ne suis déjà convaincu. Tu sais que le principe le plus arrêté dans mon esprit est qu'il n'y a jamais d'époque dans la vie où on puisse se reposer; que l'effort au dehors de soi et plus encore au dedans de soi, est aussi nécessaire et même bien plus nécessaire à mesure qu'on vieillit que dans la jeunesse. Je compare l'homme en ce monde à un voyageur qui marche sans cesse vers une région de plus en plus froide, et qui est obligé de remuer davantage à mesure qu'il va plus loin. La grande maladie de l'âme, c'est le froid. Et pour combattre ce mal redoutable , il faut non-seulement entretenir le mouvement vif de son esprit par le travail , mais encore par le contact de ses semblables et des affaires de ce monde. C'est surtout à cet âge qu'il n'est plus permis de vivre sur ce qu'on a déjà acquis, mais qu'il faut s'efforcer d'acquérir encore ; et au lieu de se reposer sur des idées dans les-

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quelles on se trouverait bientôt comme endormi et enseveli, mettre sans cesse en contact et en lutte les idées qu'on adopte avec celles qu'on n'adopte pas, les idées qu'on a eues dans sa jeunesse avec celles que suggère l'état de la société et des opinions à l'époque où on est arrivé. Telles ont été de tout temps, mais surtout à présent mes maximes, et plus je vis, plus je m'y attache. J'ai vu des hommes médiocres rester, en les suivant, jusqu'à un âge très-avancé des vieillards distingués, aimables, recherchés. J'ai vu des hommes éminents, par la pratique contraire, arriver à un engourdissement qui les rendait aussi lourds et improductifs que s'ils avaient été déjà morts. La retraite des grandes luttes de ce monde convient assurément à ceux dont les forces baissent; mais la retraite absolue, loin du mouvement des hommes, ne convient à personne ni à aucun âge.

Nous comptons toujours revenir vers la fin de février. J'espère, comme tu le dis, que nous nous verrons souvent durant ce temps que nous passerons à Paris. Je serai seul un temps.assez long pendant ce séjour, Marie étant obligée de se rendre à Chamarande. Privé de mon coin de feu, j'irai plus d'une fois chercer le tien. Je compte aller modérément dans le monde et beaucoup dans les archives et les bibliothèques. Je commence à reprendre mon travail avec assez d'ardeur, et il me semble que j'ai dans l'esprit un idéal qui vaudrait la peine d'être réalisé. Mais l'immensité de la tâche est effrayante.

Tocqueville, 27 février 1858.

.... Nous avons repris notre premier projet qui consistait à ne revenir à Paris que vers la fin de mars. Mais je ne veux pas attendre jusque-là pour te demander de vos nouvelles, dont je suis absolument privé depuis longtemps. Je sais seulement que vous êtes revenus à Paris il y a plusieurs mois. J'espère que vous êtes tous en bonne santé depuis ce temp&-là. Nous n'avons pas, de notre côté, eu à nous plaindre jusqu'à ces derniers temps où j'ai été assez souffrant de la grippe. J'ai grand'peine à me délivrer de cette petite maladie. A cela près j'ai passé ici un bon temps. J'y mène depuis l'automne une vie très-retirée, très-solitaire même, mais bien conforme à mon goût. Je prends de plus en plus intérêt aux choses de la campagne; et tout ce que je demande à Dieu, c'est que ma santé ne m'empêche pas de l'habiter pendant neuf mois tous les ans.

Je n'ai pas autant travaillé que semble l'indiquer cette longue retraite. Cela a tenu à la difficulté que j'ai trouvée à remettre mon esprit en mouvement après un si long repos, et à le pousser de nouveau dans le sujet dont il était sorti. 11 y a eu là une lutte opiniâtre entre l'instinct et la volonté, où celle-ci a cependant fini par rester victorieuse. Mais cela a pris beaucoup de temps. J'ai peu avancé dans mon œuvre, mais j'y ai repris goût, et c'était là le plus difficile. Je suis arrivé, à

force de tâtonnements et d'efforts, à trouver la route que je dois suivre pour continuer mon chemin. Je t'assure que cela n'était pas aisé. Suis-je tombé en effet sur le véritable chemin? C'est ce que l'avenir seul me montrera. Les premiers chapitres du nouveau livre sont faits, mais à l'état d'ébauche trop imparfaite, pour que je puisse même t'en faire part. Il me tarde bien d'être en état de te soumettre quelque chose. Tout ce que je te dirais sur mon plan serait vague et difficile à saisir. Une demi-heure de lecture te mettra au fait, et alors seulement tu pourras me dire si je marche dans une voie qui puisse me conduire à mon but.

Tu m'as écrit, il y a six mois, au retour de mon voyage d'Angleterre, une lettre bien intéressante. Tu m'y dis, à propos de l'esprit de self-government des Anglais, qu'un tel esprit ne saurait subsister qu'en supposant que les localités s'administrent aussi bien ou mieux que ne le ferait le gouvernement central. Cela n'est pas toujours vrai pour les Anglais. Il existe dans le gouvernement local beaucoup de défauts de détail qui sont, ce me semble, aperçus et sentis. La supériorité du gouvernement central dans quelques^ unes des choses particulières dont il se mêle est assez .reconnue. Cependant il y a non-seulement des opinions individuelles puissantes, mais un préjugé public insurmontable qui s'opposent à l'extension de êa sphère. Cela vient, je crois, de plusieurs causes : d'abord de la constitution aristocratique de la société anglaise. L'aristocratie est assez éclairée pour comprendre que, le jour

où le gouvernement sera maître de l'administration du pays, elle aura pour ainsi dire perdu sa raison d'être. Cela vient aussi du sentiment confus mais vif que ce système, qui est infirme dans bien des détails, répand néanmoins une vie, une activité, une variété dont, en gros, la prospérité publique s'est très-bien trouvée, et qui a fait de l'Angleterre le pays le plus riche comme le plus libre. Enfin, ce qui empêche de laisser faire, même bien, ses affaires au gouvernement, c'est toutsimplement l'envie de les faire soi-même. C'est cette passion d'être maître chez soi, dût-on y faire des sottises, qui caractérise si essentiellement aujourd'hui la race anglaise. J'aime mieux mal conduire ma charrue que d'en livrer les manches à tenir à l'État. Nous avons nous-mêmes quelque chose de ce sentiment-là dans la vie privée. Les Anglais le portent au plus haut point dans la vie publique locale. Je suis porté à croire, néanmoins, que c'est peu à peu la centralisation qui gagne en Angleterre , mais si lentement que ses accroissements sont presque insensibles.

Tocqueville, 16 mai 1858.

J'ai été bien contrarié d'avoir quitté Paris, mon cher ami, sans pour ainsi dire t' avoir vtf, et sans que nous ayons pu au moins une fois causer à, fond de toutes choses après une si longue séparation, et avant

une autre séparation qui peut aussi être longue... J'ignore absolument comment vont se passer notre été

et notre automne r .

Parmi les choses dont j'aurais aimé à causer avec toi mon travail eût été en première ligne. Je commence à m'en inquiéter un peu. Je suis sûr de ne pas faire un livre long ; mais à la manière dont je m'y prends pour étudier les faits et me préparer à la rédaction définitive, j'ai peur de n'en jamais finir. Malheureusement je ne sais quelle règle adopter pour me limiter dans mes recherches. Entre tout lire et ne rien lire je n'aperçois pas de point intermédiaire. Or, la littérature de la révolution, comme diraient les Allemands, est tellement immense que la vie se passerait à vouloir connaître même superficiellement tout ce qu'elle contient. Tu sais que c'est moins des faits que je cherche dans cette lecture que les traces du mouvement des idées et des sentiments. C'est cela surtout que je veux peindre. Les changements successifs qui se font dans l'état social, dans les institutions, dans l'esprit et dans les mœurs des Français à mesure que la révolution marche, voilà mon sujet. Pour bien voir cela, je n'ai jusqu'à présent trouvé qu'un seul moyen : c'est en quelque sorte de vivre à chaque moment de la révolution avec les contemporains en lisant non ce qu'on a dit d'eux, ou ce qu'eux-mêmes ont dit d'eux depuis, mais ce qu'ils disaient eux-mêmes alors, et, autant que possible, ce qu'ils pensaient réellement. Les petits écrits du temps, les correspondances par-

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ticulières, etc., ont, pour atteindre ce but, plus d'efficacité encore que les débats des assemblées. J'atteins bien, par les voies que je suis, le but que je me propose, qui est de me placer successivement dans le milieu du temps; mais le procédé est d'une telle lenteur que j'en suis souvent désespéré. En existe-t-il cependant un autre?

11 y a de plus, dans cette maladie de la révolution française, quelque chose de particulier que je sens sans pouvoir le bien décrire, ni en analyser les causes. C'est un virus d'une espèce nouvelle et inconnue. On a vu des révolutions violentes dans le monde; mais le caractère immodéré, emporté, radical, désespéré, audacieux, presque fou, et pourtant puissant et efficace de ces révolutionnaires-ci, n'a pas de précédent, ce me semble, dans les grandes agitations sociales des siècles passés. D'où vient cette race nouvelle ? Qui Ta produite? Qui l'a rendue si efficace? Qui la perpétue? Car nous sommes toujours en face des mêmes hommes, bien que les circonstances soient différentes, et ils ont fait souche dans tout le monde civilisé. Mon esprit s'épuise à concevoir une notion nette de cet objet, et à chercher les moyens de le bien peindre. Indépendamment de tout ce qui s'explique dans la révolution française, il y a quelque chose d'inexpliqué dans son esprit et dans ses actes. Je sens où est l'objet inconnu; mais j'ai beau faire, je ne puis lever le voile qui le couvre. Je h tàte comme à travers un corps étranger qui m'empêche soit de le bien toucher, soit de le voir.

Cannes, 29 novembre 1858.

Ma santé n'a cessé de s'améliorer . depuis que je t'ai écrit , c'est-à-dire que l'équilibre s'est rétablf "dans les fonctions des organes, que les traces de l'excessive fatigue de la route se sont peu à peu effacées, et -qu'enfin les forces reviennent graduellement, quoiqu'avec une lenteur qui me désole. Sur tous ces points, je ne suis plus le même homme que j'étais en arrivant. Quant à l'affection des bronches, je ne vois pour mon compte aucun changement sensible, ce qui n'est pas, il est vrai, très-extraordinaire, puisque jusqu'à présent l'état de mon estomac a empêché qu'on osât faire usage d'aucun remède, et que, de plus, le temps a été bien contraire. Il fait à la vérité fort doux, mais il pleut ou il vente violemment sans cesse, et les habitants du pays ne savent plus où ils en sont, ne reconnaissant plus rien à leur climat.

Ce que tu m'as dit dans ta première lettre sur la faculté que nous conservons entière, et dont il faut user, de causer de] tous les sujets plus ou moins abs- ^ traits et généraux qui nous ont tant occupés et passionnés dans d'aulres temps, ce que tu me dis dans ce sens m'a causé une satisfaction extrême. Malgré que nous soyons séparés par des manières de vivre si différentes, je continue à te considérer comme le seul homme au monde qui comprenne jusqu'au dernier

fond de ma pensée, quand je l'exprime, et qui sache la compléter et la féconder, en y ajoutant tout ce qui sort d'un cru semblable* C'est assez te dire que pour moi, dont les plus grands plaisirs sont restés ceux de l'intelligence, ta conversation sur ces matières a un prix infini

Cannes, 18 mars 1859.

Il ne faut pas que tu croies, mon bon ami, que si je ne t'écris pas, l'oubli et l'indifférence pour ce qui t' arrive en sont la cause. La cause unique est tout à la fois dans la maladie et la solitude, deux choses qui absorbent le plus l'esprit et lui laissent le moins le goût de tout travail, même du léger travail mêlé de plaisir que cause une lettre écrite h un aussi ancien et bon ami que toi.

Voilà l'état où nous nous trouvons : tu verras qu'il n'est pas des plus gais. La cruelle, surtout longue maladie dont je suis venu ici chercher la guérison, marche, en effet, suivant ce que disent les médecins, graduellement vers cette guérison, mais avec une lenteur insupportable, que mille incidents pénibles, dus à l'état de désordre où sont mes nerfs, viennent encore arrêter ou retarder. Ainsi, par exemple, depuis huit jours une légère reprise de mes maux d'estomac m'a

ôté l'appétit, et avec l'appétit une partie des forces dont j'ai besoin et que j'avais déjà retrouvées.

Voilà pour ma part. Ma femme, elle, est arrivée ici malade. Son état s'est d'abord fort empiré, de façon à ajouter l'horreur de l'inquiétude pour elle aux inquiétudes que je concevais pour moi. A mesure que mon état est devenu meilleur, le sien s'est amélioré. Aujourd'hui, elle va infiniment mieux, mais est encore condamnée pour quelque temps au silence. Voilà donc deux êtres dans la solitude la plus profonde dont un ne peut parler qu'à voix basse et dont l'autre ne peut pas parler du tout. Hippolyte est venu passer trois mois avec nous. C'a a été un grand secours.

Maintenant, mon ami, parlons de toi. Tu as été bien éprouvé aussi, bien que d'une autre manière. L'affreux malheur arrivé chez ta sœur, le malheur non moins cruel qui t'a frappé toi-même, voilà assurément des circonstances bien tristes. Parle à tous les tiens de moi et dis-leur bien que mes propres maux ne me rendent jamais insensible à ceux de mes amis. Adieu pour aujourd'hui. Ne reste pas trop longtemps sans me donner de tes nouvelles.

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