‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 5 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le voyage d'Amérique.

Si pour les deux voyageurs l'observation des prisons d'Amérique fut moins le texte que le prétexte de ce voyage, hâtons-nous de dire qu'ils donnèrent à cette -étude une attention aussi sérieuse que si elle en eût seule été l'objet.

A peine arrivés à New- York (le 10 mai 1831), ils se livrèrent avec zèle à l'accomplissement de leur mission officielle. Singsing et Auburn dans l'état de New- York, Wethersfield dans le Connecticut, Walnut-Street ^t Cherry-Hill dans la PensyWanie, tous les établissements auxquels ces lieux ont donné leur nom, et une foule d'autres moins célèbres dans les annales pénitentiaires furent successivement l'objet de leur examen le plus consciencieux. On pourra juger par un seul exemple de l'importance qu'ils attachaient à ce travail ; le fait que Ton va citer jette d'ailleurs un jour curieux sur une des facultés d'Alexis de Tocqueville, sur sa mémoire.

Lorsqu'à Philadelphie ils se trouvèrent en face de la fameuse prison de Cherry-Hill où était en vigueur le système de l'isolement absolu de jour et de nuit, ils pensèrent que ce qui importait pour se rendre compte des effets de ce régime, c'était d'examiner, non-seule* ment l'état physique des détenus, mais encore et surtout leur état moral. La note du directeur relative à chacun d'eux portait bien : conduite parfaite, conduite excellente ; mais les commissaires français ne purent s'empêcher de demander quelle espèce d'infraction à la discipline pouvait commettre un prisonnier confiné seul entre quatre murs, sans contact possible avec aucun de ses pareils. Ils sollicitèrent donc l'autorisation de visiter séparément tous les détenus, et de les entretenir hors de la présence d'aucun employé de la prison, espérant par ce moyen obtenir d'eux la révélation de leurs secrètes impressions et pénétrer au fond de leur âme. L'autorisation accordée, Alexis de Tocqueville se chargea de ce travail délicat sans aucun concours de son compagnon, qui pensa comme lui que telles confidences qui se font à un seul ne se font pas à deux. Il consacra quinze jours à cette minutieuse enquête, qu'il ne commença d'abord que par un sentiment de devoir , et qu'il continua ensuite avec un intérêt extrême, tantôt frappé des effets singuliers de l'isolement sur l'âme humaine, tantôt ému des misères morales dont le mystère se dévoilait sous ses yeux, souvent entraîné par l'intérêt de ces entretiens solitaires au delà des heures fixées par la discipline de la

maison , toujours retenu par les pauvres prisonniers , ingénieux à prolonger l'accident si rare pour eux d'une conversation avec un homme, et qui ne soupçonnaient pas avec quel homme! Alexis de Tocqueville avait noté tour à tour et ensuite rédigé chacun de ces entretiens. Cependant peu de temps après avoir quitté Philadelphie, il cherche un jour ces notes pour les montrer à son collaborateur, et ne les retrouve pas. Il les recherche encore, mais vainement. Enfin, après beaucoup d'autres efforts aussi infructueux il demeure convaincu qu'il les a perdues. Alors il recueille ses souvenirs, écrit ce que sa mémoire lui rappelle ; et telle était la profonde impression qu'avaient faite sur son âme ces entretiens de la solitude, qu'en quelques heures il les retraça tous sur le papier, sans aucune confusion, et sans en omettre un seul. Le lendemain, ne cherchant plus ses notes, il les retrouva. On put voir en les comparant avec ses souvenirs combien ceux-ci étaient exacts, et avec quelle prodigieuse fidélité sa mémoire avait tout reproduit. Quelques détails avaient seuls été oubliés, mais nulle part la penséemère n'était absente. Ce sont ces notes qui, dans l'ouvrage publié plus tard sur le système pénitentiaire, figurent sous le titre d'Enquête sur le Pénitencier de Philadelphie. Alexis de Tocqueville n'avîit pas la mémoire des mots, ni celle des chiffres, mais il possédait au plus haut degré la mémoire de l'idée; celle-ci entrée dans son esprit n'en sortait jamais.

La part du système pénitentiaire ayant été faite,

Alexis de Tocqueville se livra avec plus d'ardeur encore, il faut le reconnaître, à l'étude des questions d'un ordre plus général ; et certes, les hommes politiques qui, en France, l'avaient chargé d'un mandat officiel et spécial ne durent pas regretter qu'il s'en détournât un moment pour remplir la mission plus large qu'il s'était donnée à lui-même.

On n'attend point ici le récit de ce voyage 4 , dans lequel Alexis de Tocqueville parcourut toute l'union américaine, et étudia tout d'abord les États de la Nouvelle-Angleterre, dont Boston forme la tête, comme pour bien connaître un fleuve on commence par en explorer la source. Ce récit remplirait à lui seul un volume, et dépasserait de beaucoup le cadre que l'on s'est tracé. L'auteur ne pourrait d'ailleurs raconter le voyage d'Alexis de Tocqueville sans raconter aussi le sien ; car leurs vies, alors, furent tellement unies qu'il serait impossible de les séparer. Ne serait-il pas ainsi entraîné vers un écueil qu'il s'est par-dessus tout appliqué à éviter? Quelque charme qu'ait eu pour lui ce voyage, qui se rattache aux premières impressions de sa jeunesse et en résume toute la poésie, il arésolu d'en écarter tous les souvenirs personnels pour ne penser qu'à celui dont la mémoire doit seul l'occuper.

1. Indépendamment des motifs qu'on a eus d'abréger le récit de ce voyage, et qu'on exprime ici, il en est un autre qui sera peut-être mieux compris du lecteur, c'est le succès du livre publié depuis par M. Ampère, sous le titre de Promenade en Amérique, et dans lequel tout ce que la vue des États-Unis peut suggérer a été dit dans le même esprit qu'y apporterait l'auteur de cette Notice, avec une vivacité que donne le récit immédiat et à laquelle le souvenir ne peut suppléer.

NOTIGE. *1

Ce qui, du reste, dans le voyage d'Alexis de Tocqueville est le plus intéressant, c'est moins le voyage en lui-même que sa manière de voyager. Elle était particulière. On ne saurait se figurer l'activité d'esprit et de corps qui , comme une fièvre ardente, le dévorait sans relâche; tout lui était sujet d'observation. Il posait à l'avance dans sa tête toutes les questions qu'il aspirait à résoudre, et à chacune desquelles venaient répondre les faits et les conversations de chaque jour. Jamais une idée ne s'offrait à son esprit sans qu'il la notât, et cela sans retard, en quelque Heu qu'il fût. Car il avait remarqué que presque toujours la première impression se produit sous une forme originale qu'on ne retrouve pas si on la laisse échapper. Il est curieux de relire aujourd'hui les petits mémorandum qu'il portait toujours sur lui, et qui recevaient cette première impression. Toutes les idées-mères du livre de fa. Démocratie y sont en germe; et plus d'une a été textuellement reproduite dans l'ouvrage. Ces mémorandum sont en petit nombre et peu volumineux. Alexis de Tocqueville observait beaucoup et notait peu.

Dans le même temps qu'Alexis de Tocqueville parcourait l'Amérique du Nord pour y étudier des institutions et y pénétrer, pour ainsi dire, l'âme d'un peuple, il y avait un Anglais, d'ailleurs le plus aimable homme du monde, qui voyageait darçs le même pays sanâ autre but que d'y rechercher les variétés de gibier propres à ce climat, et notamment les diverses races de canards sauvages. A la même

%t NOTICE.

époque aussi, deux Français très-distingués, et du commerce le plus agréable, y étaient à la recherche des sites pittoresques pour les dessiner. On ne parle pas de ceux qui y passaient sans y rien voir et sans y rien chercher, pas même des canards sauvages. Assurément ces divers modes de voyager sont également honnêtes et légitimes , et si on les rappelle ici ce n'est pas pour critiquer ceux qui prennent les voyages comme un exercice du corps ou comme un agréable passe-temps, mais seulement pour montrer qu'Alexis de Tocqueville les entendait autrement. Sans doute entre celui qui tire de ses voyages un livre, et celui qui en rapporte un album, il y a le voyageur intermédiaire, qui, sans être aussi frivole que l'un est moins sérieux que l'autre. Mais en général il n'est guère de voyageur, même sérieux, qui dans le voyage ne cherche de la distraction et ne se permette quelque repos. Alexis de Tocqueville en voyage ne se reposait pas.

Le repos était antipathique à sa nature ; et que son corps fût en mouvement ou immobile, son intelligence était toujours en travail. En même temps qu'il n'omettait rien de ce qui pouvait altérer ses forces et les user, on ne pouvait obtenir de lui qu'il fît rien pour les réparer. Jamais il ne lui est arrivé de prendre une promenade comme une distraction, ni une conversation comme un délassement. Les causeries étaient continues entre les deux compagnons de voyage, et s'il est vrai, comme l'a dit le bon Ballanche, que l'on ne discute bien que lorsqu'on est d'accord, ils pensaient

tellement de même sur toutes choses, que leurs conversations n'étaient sans doute pas stériles. Mais tout d'abord elles prenaient un tour sérieux, et ce n'était pas encore du repos. Pour Alexis de Tocqueville l'entretien le plus agréable était celui qui était le plus utile. Le mauvais jour était le jour perdu ou mal employé ; la moindre perte de temps lui était importune. Cette pensée le tenait dans une sorte d'anxiété continue, et il poussait cette passion dans ses voyages jusqu'à ce point qu'il n'arrivait jamais dans un lieu sans préalablement s'assurer du moyen de le quitter ; ce qui faisait dire à un de ses amis qu'il repartait toujours avant d'être arrivé.

11 y a des pays où le voyageur le plus laborieux trouve, quoi qu'il fasse, et en quelque sorte malgré lui, de certaines occasions de détente et de repos. 11 lui suffit, par exemple, de rencontrer de temps à autre quelques-uns de ces sots désœuvrés, assez communs en Europe, qui ne vous cherchent que pour consumer le temps dont ils ne savent que faire, et dont la présence, quelque irritante qu'elle soit, repose forcément l'esprit. Cette salutaire diversion manquait absolument à Alexis de Tocqueville dans un pays où il n'y a pas d'oisifs, et où l'on ne trouve guère que des gens sensés. Cet admirable et universel bon sens des Américains l'attirait et le captivait. C'était pour lui une mine d'un prix inestimable, et dans laquelle il fouillait sans relâche ; il suivait ainsi impétueusement, sans arrêt et sans répit, la pente de sa passion.

Et quand on songe à ce qu'avait de délicat et de frêle le corps qui portait cette âme ardente et cet esprit inquiet, on se demande comment une si grande faiblesse physique pouvait suffire à une pareille activité morale. On le comprend encore moins quand on considère qu'au lieu de ménager d'ailleurs ce faible corps* H semblait prendre à cœur de le soumettre aux plus rades et même aux plus périlleuses épreuves.

C'est ainsi qu'un jour, en dépit des obstacles qui auraient dû l'arrêter, il résolut de s'enfoncer dans l'Ouest jusqu'à ce qu'il eût trouvé le désert.

Ce n'était pas seulement de sa part cette vague curiosité de l'esprit, ce désir naturel à l'homme d'aller où nul n'a jamais pénétré. Sa résolution procédait d'un sentiment plus grave. Convaincu que l'une de* conditions premières de la prospérité de l'Amérique est l'immensité de ses espaces non encore occupés, il voulait y faire au moins ane reconnaissance, s'avancer dans la forêt jusqu'à la limite de la civilisation, et avec les derniers pionniers voir les premiers Indiens sauvages.

Tout voyage est aisé quand on suit les voies frayées ; hors de ces voies il n'est jamais sans difficultés. Sans doute pour un homme jeune et robuste comme l'était son compagnon de voyage, une pareille entreprise n'offrait rien de périlleux ; elle était un danger pour une santé aussi fragile que la sienne. Il était impossible d'ac* complir cette expédition sans de très-longues coursas faites d'une seule haleine, presque toujours 4 ctoevai;

NOTICE. tS

il faudrait passer des joars entiers sans repos, des mritssans sommeil, peut-être sans abri ; plus de repas réglés, plus d'auberges, plus de routes. C'étaient là, sans doute d'assez bonnes raisons pour ne point entreprendre une pareille campagne; et il n'est pas un seul de ces arguments qui ne lui fût présenté dans les termes les plus pressants. Mais la lutte était impossible contre le courant de sa passion. On ne saurait s'imaginer à quel point, quand il désirait une chose, il était ingénieux à prouver aux autres et à se démontrer à. lui-même que c'était ta chose la plus raisonnable du monde. L'idée d'un péril ne l'arrêtait jamais. Combien de fois il marqua ce mépris du danger, nonseulement dans te voyage d'Amérique, mais encore dans «es autres voyages en Angleterre, en Irlande, en Algérie, en Allemagne, et à des époques où sa santé encore affaiblie eût demandé d'autant plus de soins et de ménagements ! Du reste, il eut raison cette fois ; son excursion au désert s'exécuta, sinon sans de grondes fatigues, du moins sans grand dommage porcr sa santé ; et jamais peut-être il ne fît aucun voyage qui lui laissât d'aussi vives et d'aussi durables impressions.

Ce serait une grande erreur de croire qu'Alexis et Tocqueville, qu'on voit dans ses voyages poursuivant surtout des idées, demeurât impassible et froid en présence des grands spectacles de la nature. Nul au contraire n'y était plus sensible que kii et n'en éprouvait ptas l'attrait. En même temps que toutes les facultés

de son esprit le portaient à la méditation, une autre pente de son âme l'inclinait à la rêverie, et ce n'était jamais que par un effort de sa volonté sur lui-même qu'il sortait du domaine des impressions pour rentrer dans celui des idées. Sa raison seule le ramenait & celles-ci, car la rêverie dont il aurait eu le goût était pour lui pleine de mélancolie ; et par cette raison il la fuyait. Le mouvement de l'esprit était alors pour lui comme un asile où il se réfugiait pour échapper aux troubles et aux tristesses de l'âme.

Jamais, du reste, en aucune circonstance de sa vie, Alexis de Tocqueville ne se laissa autant aller au courant de ses impressions que sous le charme irrésistible de ces grandes solitudes de l'Amérique, où tout se réunissait pour enivrer les sens et pour endormir la pensée. Il a peint lui-même ces impressions dans un petit ouvrage intitulé : Quinze jours au désert, et que le lecteur trouvera à la suite de la Notice. Cette œuvre charmante est entièrement inédite; et si elle n'a pas été publiée plus tôt, c'est par suite d'une circonstance qu'il convient peut-être de révéler ici.

Tandis qu'Alexis de Tocqueville se livrait à une profonde étude des institutions américaines, son compagnon de voyage s'appliquait à recueillir quelques peintures de mœurs que plus tard il encadra tant bien que mal dans un roman intitulé Marie ; or, dans ce cadre s'étaient tout naturellement placés ces mêmes forêts, ces solitudes, ce désert, parcourus par les deux amis; il en avait fait le théâtre de son drame, il y avait

transporté ses propres émotions, et s'était efforcé de rattachecywnsi sa fiction à quelque chose de réel.

Cepeiiawit, lorsque plus tard Alexis de Tocqueville pubna la seconde partie de son ouvrage, qui peint les effets de la démocratie sur les mœurs, il eut la pensée de placer son récit de Quinze jours au désert en forme d'appendice à la fin du livre ; mais comme il en faisait d'abord, suivant son usage, la lecture à son ami, qu'il consultait toujours, celui-ci, en lui donnant son avis, eut l'imprudence de lui prédire un succès qui dépasserait de beaucoup celui de Marie. Ace moment Alexis de Tocqueville ne dit rien, mais son parti était pris ; et rien ne put jamais le décider à une publication qui pouvait avoir l'air d'une concurrence faite à. l'œuvre et sur le terrain de son ami. 11 avait en amitiépdes recherches et des délicatessesggui rendaient nécessaire une grande circonspection.

A la suite de la Notice, et immédiatement avant les Quinze jours au désert, on a placé aussi un opuscule de quelques pages seulement, également inédit, intitulé Course au lac Ôheïda, et emprunté également aux souvenirs de cette excursion. C'est un morceau du même genre et de la même famille. Qefifiçagments feront voir au public Alexis de Tocqueviifçttous un jour nouveau. Mais.ceu*4jui l'ont connu intimement sauront seuls tout ce qu'il y avait de sensibilité et de poésie dans cette âme tendre unie à une intelligence si nette et si profonde.

Plus tard, dans une autre partie du voyage qui semblait devoir être exempte de tous périls pour sa

santé, celle-ci fut mise à de bien plus graves épreures. L'hiver approchait ; et avant qu'il fût arrrfo& les deux voyageurs avaient résolu de gagner le Sud; ïeuiyplan était de rejoindre , près de Pittsburg , les bords de l'Ohio ; là, de s'embarquer sur un bateau à vapeur et de descendre!' Ohio et le Mississipi jusqu'à la Nouvelle- Orléans; voyage très-simple et très-facile en temps ordinaire, même à cette époque où les chemins de fer n'existaient pas encore. Mais l'hiver arriva, cette année, un mois plus tôt que de coutume. Dans ce pays, d'ailleurs, les saisons sont extrêmes et se succèdent sans transition. Quelques jours après leur départ de Baltimore, où l'été durait encore, ils rencontraient dans les Alleghanys la neige et les frimas qui ne les (flattèrent plus. Mais ici, pour rendre plus rapide ce récit, qu'on ne veut qu'esquisser , il convient, à défaut des notes d'Alexis de Tocqueville, qui sur ce point manquent, de reproduire textuellement celles de son compagnon de voyage, telles qu'il les traçait au crayon jour par jour:

« .... 1 er décembre (1831), départ de Wheeling, à dix milles de Pitteburg, sur le bateau à vapeur le ***. L'Ohio chargé de glaçons. Ses rives couvertes de neige. Navigation qu'on dit dangereuse 1& nuit, surtout par une nuit sombre. Cependant, nous

allons toujours vers minuit, cri d'alarme! ail

lost! c'est la voix du capitaine, nous avons donné contre un écueil (Burlington Bar) ; notre bateau s'y

« est brisé; il enfonce à vue d'oeil. Impression solen- « nelle; deux cents passagers à bord, et seulement « deux chaloupes pouvant contenir chacune dix à « douze personnes. L'eau monte, monte; elle remplit « déjà les cabines. Admirable sang-froid des femmes « américaines ; il y en a là cinquante ; pas un cri à « l'aspect de la mort qui s'approche d'elles. Tj>cque- « ville et moi nous jetons un coup d'oeil sur l'Ohio a qui en cet endroit a plus d'un mille de large et <i dont le cours traîne d'énormes glaçons; nous nous « serrons la main en signe d'adieu.... Tout à coup, « le bateau cesse de s'enfoncer; sa coque s'est accro- « chée à l'écuéil même qui Fa brisée; ce qui le sauve, m c'est la profondeur même de sa blessure et la rapi- <c dite avec laquelle l'eau qui l'envahit le fait asseoir « sur le rocher

« Plus de danger.... Mais qu'allons-nous devenir, « ainsi plantés au milieu du fleuve comme des pri- « sonniers sur des pontons?

« Un autre bateau à vapeur, le William Parsons*

a passe et nous prend à son bord Nous conti-

« nuons notre route Le 2 décembre, arrivés à Cin-

« cinnati, hâte de repartir; le froid nous presse

<t Le 3, départ de Cincinnati Froid rigoureux.

« Le ft, notre bateau s'arrête pris dans les glaces. « Vingt-quatre heures passées dans une petite crique, « où nous nous sommes retranchés pour attendre le n dégel. Le dégel ne vient pas. Le froid augmente.

« Le capitaine prend le parti de nous déposer sur

« le rivage, dont on s'approche en cassant peu à peu (( la glace, et en ouvrant ainsi un passage à notre « bateau.

« Débarqués à West-Port, petit village du Kentucky, « situé à vingt-cinq milles environ de Louisville.

« Impossibilité de trouver ni voiture, ni chevaux « pou* nous transporter à Louisville ; il faut faire la « route à pied ; nos bagages jetés dans une charrette « que nous escortons. Nous marchons toute la jour- « née à travers les bois dans un demi-pied de neige. « L'Amérique n'est encore qu'une forêt.

« Le 7 décembre au soir, arrivée à Louisville. Là, « même embarras. L'Ohio n'y est pas plus navigable « qu'à West-Port. Que faire? revenir sur nos pas? re- « passer par les lieux déjà vus? Inadmissible. Mais « comment continuer? — Moyen de salut : c'est, « nous dit-on, de gagner à travers les terres un point « plus méridional, où la navigation du Mississipi n'est « jamais entravée par les glaces. On nous indique « Memphis, petite ville du Tennessée,s ituée sur la rive « gauche du Mississipi.. .. à quatre cents milles envice ron.(près de cent cinquante lieues).

« Le 9, départ de Louisville dans le stage de Nash- « ville, route de deux jours et deux nuits. En arrivant « à Nashville, nous apprenons avec douleur que le « Cumberland est gelé (c'est un affluent de TOhio) .

« Le il décembre, départ de Nashville. A mesure « que nous avançons dans le Sud, nous trouvons un « froid plus vif. Jamais, dit-on, de mémoire d'homme

« on n avait rien vu de pareil. C'est toujours ce que

«Ton dit à ceux qui ne viennent qu'une fois Froid

« de dix degrés au-dessous de glace. Le froid aug- « mente toujours. Notre stage se change en un char à « bancs découvert. Routes affreuses. Descentes à pic. « Point de voie encaissée ; la route n'est qu'une trouée « faite dans la forêt. Le tronc des arbres mal coupés t forme comme autant de bornes qu'on heurte sans « cesse. Seulement dix lieues par jour. — : Vous avez, « n'est-ce pas, de très-mauvaises routes en France ? if me dit un Américain. — Oui, Monsieur, et vous en « avez, n'est-ce pas, de bien belles en Amérique? Il « ne me comprend pas. Orgueil américain.

« Après Nash ville, pas une ville sur la route. Il n'y « a plus que quelques bourgades éparses çà et là, jus- « qu'à Memphis.

« Le 11 décembre, une soupente et une roue, puis « un essieu cassés. Moitié de la route faite à pied. « Nous accusons notre mauvais sort. Plaignez-vous « donc, nous dit -on; avant -hier, deux voyageurs « se sont cassé en route, l'un le bras, l'autre la « jambe.

« Le 12, le froid toujours plus rigoureux ; nous « passons en bac le Tennessee, qui porte de gros gla- « çons. Tocqueville transi de froid ; il éprouve un « frisson général. Il a perdu l'appétit; sa tête prise; « impossible d'aller plus loin, il faut s'arrêter.... Où? « comment? Point d'auberge sur la route. Angoisse « extrême. Le stage va toujours Voici enfin une

« maison : Sandy-Bridge (nom du lieu), Log-House ! « N'importe, on nous y dépose

<( là décembre; quelle journée! quelle nuit ! Le lit « où Tocqueville se couche est dans une chambre dont « les murs se composent de morceaux de chêne non u équarris, posés les uns sur les autres. Il gèle à * pierre fendre. J'allume un feu monstre; la flamme « pétille dans l'àtre, excitée par le vent qui nous vient « de tous côtés. La lune nous envoie ses clartés par « les interstices des pièces de bois. Tocqueville ne se « réchauffe qu'en s'étouffant sous son drap et sous la « multitude de couvertures dont je le charge. Nul se- « cours à obtenir de nos hôtes. Profondeur de notre « isolement et de notre abandon. Que faire? que de- « venir si le mal s'aggrave ? quel est ce mal ? où trou- « ver un médecin? Le plus proche à plus de 30 milles ; « plus de deux jours nécessaires pour Palier chercher « et revenir ; à mon retour que trouverai-je ?

« Monsieur et madame Harris (c'est le nom de nos « hôtes) , petits propriétaires du Tennessee ; ils ont des « esclaves; en leur qualité de propriétaires d'esclaves, « ils ne font rien. Le mari chasse, se promène, va à « cheval ; certains airs de gentleman ; petits aristo- « crates à mœurs féodales, donnant l'hospitalité aux « voyageurs, moyennant cent sous par jour.

« Le 14, Tocqueville mieux. Ce ne sera pas une « maladie ; trop faible cependant pour repartir. Difli- « culte de trouver des vivres qiii lui conviennent. « Prodige de diplomatie pour obtenir de madame

Harris un lapin que M* Harris a tué, et que je fais manger à mon malade, à la place de l'éternel beacon (viande de porc.)

« Le 15 décembre, grand progrès ; le 16, Tocqueville tout à fait bien; retour de l'appétit. Grand intérêt de fuir au plus tôt ce lieu inhospitalier. Le stage de Nashville à Memphis passe. Quel stage ! Tocqueville y monte, non sans peine. Le froid est toujours intense. Route de deux jours et deux nuits. Nouveaux accidents sans gravité, mais non sans souffrances.

« Le 17 décembre, arrivée à Memphis. Hélas! le Mississipi aussi est couvert de glace et sa navigation suspendue.

« Memphis ! ! grand comme Beaumont-la-Chartre ; quelle chute! rien à voir, ni hommes ni choses. Nos promenades dans les forêts du Tennessee. Joie de Tocqueville qui tue deux perroquets du plus charmant plumage. Nous trouvons Shakespeare et Milton dans un log-house.

« 24 décembre. Le froid cède tout à coup. — Le soir, un bateau à vapeur (le Louisville) paraît; il descend le fleuve. En quelques jours, il nous emporte à la Nouvelle- Orléans, où nous voilà : l ,r janvier 1832. »

Le souvenir de Sandy-Bridge et de quelques mauvais jours ne serait rien aujourd'hui et ne manquerait même pas de quelque douceur, si on n'y apercevait pas

déjà, sinon l'atteinte du mal auquel Alexis de Tocqueville a prématurément succombé, et dont rien n'indique qu'il portât alors le moindre germe, du moins les symptômes de cette constitution délicate qui a toujours été si chancelante et lui a si souvent été un obstacle dans sa vie.

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