‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 6 sur 33 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Retour d'Amérique. — Démission de la magistrature. — La Démocratie en Amérique (1» partie). — Son mariage. — Son entrée à l'Institut. — L'Académie des sciences morales et politiques. — L'Académie française. — La députation. — Publication de la seconde partie de la Démocratie.

Après avoir passé une année aux États-Unis, Alexis de Tocqueville était de retour en France, où désormais son grand intérêt fut d'écrire le livre dont il avait les matériaux dans les mains et le plan dans la tête.

11 en fut détourné quelque temps par les soins qu'il fallut donnera la question pénitentiaire, dont les deux commissaires avaient à rendre compte au gouvernement et au public, et sur laquelle ils adressèrent un rapport au ministre, et publièrent en commun un livre qui fut leur premier ouvrage 1 .

1. Sous le titre de Système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France , i vol. in-8. — %• édition, % vol. in-8°. — 3« édition, 1 vol. in-18. Traduit en allemand par le docteur Julius, de Berlin, et en anglais, par François Lieber, de Boston , auteur distingué de plusieurs ouvrages, entre autres d'un livre intitulé Potitical Ethics, aujourd'hui membre correspondant de l'Institut.

Il aurait pu trouver aussi dans ses fonctions de magistrat qu'il était venu reprendre à Versailles, sinon un obstacle, du moins un travail rival de l'œuvre qu'il méditait. Cet obstacle cessa tout à coup par une circonstance fortuite. Son ami, M. de Beaumonf, qui avait repris son poste au parquet de Paris, ayant refusé de porter la parole, dans une affaire où le rôle du ministère public lui paraissait devoir être peu honorable, avait été, pour ce fait, révoqué de ses fonctions. Alexis de Tocqueville, se jugeant atteint par le coup qui frappait son ami, envoya immédiatement sa démission, conçue dans ces termes :

« Toulon, 21 mai 1832.

« Monsieur le procureur général,

« Me trouvant en ce moment à Toulon où je me « livre à l'examen du bagne et des autres prisons de « cette ville, je n'apprends qu'aujourd'hui même, par « le Moniteur du 16 mai, la mesure rigoureuse, et « j'ose dire souverainement injuste, dont M. le garde « des sceaux a frappé M. G. de Beaumont.

« Lié depuis longtemps par une intime amitié avec « celui qu'une destitution vient ainsi d'atteindre, dont « je partage les principes et dont j'approuve la conte duite, je crois devoir m' associer volontairement à « son sort et quitter avec lui une carrière où les série vices et la conscience ne peuvent garantir d'une « disgrâce imméritée.

« J'ai donc l'honneur de vous prier, monsieur lepro- « cureur général , de vouloir bien mettre sous les yeux « de M. le garde des sceaux ma démission de juge « suppléant près le tribunal de Versailles.

« J'ai l'honneur, etc. »

A vrai dire, par ce fait la magistrature perdait plus qu'Alexis de Tocqueville. En abandonnant ses fonctions, il redevenait maître absolu de son temps, dont il allait faire un si noble usage.

C'est de 1832 à 1834 qu'il composa ses deux premiers volumes de la Démocratie en Amérique. Ces deux années, de 1832 à 1834, furent probablement les deux plus heureuses de sa vie. Non-seulement il se livra avec passion à son œuvre, mais il s'y livra sans un seul trouble.

Exempt désormais de tout devoir professionnel, non encore marié, mais aimant déjà celle qui devait être saîemme, l'esprit tranquille et le cœur plein, il était dans cette situation si rare et toujours si courte dans la vie, où l'homme affranchi de toutes obligations, de tous liens, de tous soucis, ne prenant de la famille et du monde que ce qu'il veut, libre ainsi sans être isolé, se trouve en pleine possession de son indépendance intellectuelle.

Ce fut alors un spectacle digne d'intérêt que celui que présenta pendant ces deux années l'existence austère et passionnée d'Alexis de Tocqueville, réfugié tout le jour dans une mansarde mystérieuse dont

presque personne ne savait le secret, se livrant là avec délices à la joie si vive et si pure que procurent seules les créations de l'esprit ; en possession d'une sécurité profonde, jouissant de cette paix que vous assure si bien rindifféropce du plus grand nombre ; valant en ce moment autant qu'il valut jamais, mais ignoré de tous et de lui-même; plein d'espérances et aussi de craintes ; à la veille d'être illustre, mais encore inconnu, et séparé seulement par quelques instants de ce tourbillon du succès qui allait bientôt l'emporter et avec ses grandes jouissances lui imposer ses servitudes.

Le génie de Phomme n'enfante rien de grand au milieu des petits bruits de ce monde. Malheur à l'écrivain qui ne s'élève pas au-dessus de terre et ne se crée pas un ciel pour penser ! Ce ciel pur, Alexis de Tocqueville le trouvait dans la vie qu'il s'était faite, et qui s'écoulait si douce et si belle entre le travail qui exaltait son esprit et le tendre sentiment qui passionnait son cœur.

Les deux premiers volumes de la Démocratie fn Amérique parurent au mois de janvier 1835.

II n'entre point dans le plan de cette Notice d'analyser le livre d'Alexis de Tocqueville. 11 est dans toutes les mains, chacun peut le juger 4 . 11 suffit ici de con-

1. Ceux qui voudraient en avoir l'analyse peuvent lire le beau travail ublié récemment par M. de Laboulaye sur la vie et les ouvrages d'Alexis e Tocqueville. Voir Journal des Débats, du 1* octobre 1859. Voir aussi

1< jugement porté par II. de Sacy dans ses Variétés littéraires, tome n

page 407.

stater son immense succès, succès tel qu'on ne saurait peut-être de notre temps le comparer à aucun autre. Tout le monde sait le mot de M. Royer-Collard, après avoir lu la Démocratie : « Depuis Montesquieu il n'a « rien paru de pareil. » « Et vingt ans après on répète « le même jugement, » ajoutait naguère en rappelant ces paroles dans une circonstance solennelle un historien célèbre et un homme d'État illustre, M. de Bar an te i . Ce qui caractérise surtout ce succès, c'est, si l'on peut s'exprimer ainsi, son universalité. Il n'existe peut-être pas d'autre exemple d'un livre qui, tout en s' adressant aux plus hautes intelligences, ait pénétré plus avant dans le grand public. Le premier signe de succès populaire se montra pendant l'impression du livre, et au sein même des ateliers où celle-ci s'exécutait. Alexis de Tocqueville fut frappé de l'intérêt que paraissaient y prendre les divers ouvriers qui en étaient chargés. Tous, depuis le prote et les correcteurs d'épreuves jusqu'aux simples compositeurs, apportaient un soin insolite à leur travail, témqjgnaient à Fauteur leur sympathie, et semblaient passionnés pour le succès d'un ouvrage auquel chacun, dans sa mesure, s'honorait d'avoir concouru. C'était là un bon présage auquel Alexis de Tocqueville fut d'autant plus sensible que son éditeur, homme pourtant très-intelligent, mais qui, sans doute, n'avait pas lu son manuscrit, ne s'était qu'à son corps défendant,

l. Société de l'Histoire de France, séance du 2 mai 18S9.

et après le refus d'un autre libraire, chargé de cette publication.

Les éditions se succédèrent avec une incroyable rapidité, presque toutes dans le format économique, jgui convient au très-grand nombre ; et à l'heure qu'il est le livre a atteint sa quatorzième édition. Le succès continue, et si l'on osait exprimer ici une conviction profonde, on dirait qu'il grandira encore d'année en année, trouvant ainsi dans sa durée la consécration qui ne s'attache qu'aux œuvres du génie.

On ne doit pas s'étonner qu'à l'aspect de ce succès, tous les partis fussent jaloux de s'approprier le livre et son auteur. Les uns firent d'Alexis de Tocqueville un démocrate, les autres un aristocrate : il n'était ni l'un ni l'autre. Alexis de Tocqueville était un homme qui, né dans l'aristocratie avec le goût de la liberté, avait trouvé la démocratie en possession des sociétés modernes, et, la prenant pour un fait accompli, désormais impossible à discuter, croyait qu'à l'égalité absolue qu'elle établit partout il fallait s'efforcer de joindre la liberté, sans laquelle l'égalité-.* des entraînements sans frein et des oppressions sans contre-poids, et jugeait cette union si nécessaire qu'il ne voyait pas de but plus considérable à poursuivre de notre temps et consacra toute sa vie à cette entreprise. C'était la pensée mère de son livre, et, on peut le dire déjà, de ceux qui l'ont suivi.

Tout grand publiciste a eu un but principal dans ses écrits. Cette union de la liberté à l'égalité existante

a été celui d'Alexis de Tocqueville ; et non-seulemrtit il a cherché passionnément les conditions fondamentaies de la liberté dans un état démocratique , mais encore on peut dire qu'il les a vues et signalées : à la base de la société, un pouvoir municipal bien enraciné ; entre la commune et l'État, le jury et un pouvoir judiciaire assez fort pour qu'entre le gouvernement et les citoyens il y ait toujours un arbitre impartial ; des libertés locales établies en dehors des dangers qui menacent incessamment la grande liberté politique, de telle sorte qu'en cas de ruine de celle-ci toutes les autres ne meurent pas avec elle, etc. Nul autre avant lui n'avait aussi bien compris et aussi bien mis en lumière de quel secours les institutions judiciaires sont pour la liberté, et comment ces institutions sont plus nécessaires dans un État démocratique que dans aucun autre. C'est ce que met en relief à chaque page sa Démocratie en Amérique.

Ce n'est pas seulement en France que le succès de la Démocratie fut éclatant ; il fut le même à l'étranger, où tout aussitôt le livre fut traduit dans toutes les langues. Mais ce qui surtout est digne d'observation, c'est la sensation qu'il produisit dans le pays qui en était le sujet et dont il contenait plus d'une critique, c'est-àdire dans les États-Unis eux-mêmes. Les Américains ne pouvaient comprendre comment un étranger, après un an seulement de séjour au milieu d'eux, avait pu avec une aussi merveilleuse sagacité saisir leurs institutions et leurs mœurs, en pénétrer l'âme et leur mon-

trer sous une forme si nette et si logique ce qu'ils n'avaient jamais aperçu que confusément. 11 n'est pas un homme éminent, aux États-Unis, qui ne reconnaisse que c'est M. de Tocqueville qui lui a appris la constitution de son pays et V esprit des lois de l'Amérique.

Et ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est qu'en même temps qu'il produisait cette impression chez le peuple le plus démocratique du monde, il trouvait une égale faveur dans le pays le plus aristocratiquement constitué, en Angleterre. Là aussi, son livre rencontrait dans tous les rangs de la société, dans la presse, dans les salons, à la tribune même, une approbation universelle dont M. de Tocqueville eut du reste l'occasion de recevoir personnellement les témoignages. A cette époque, en effet (mai 1835) , toujours avec son compagnon de voyage d'Amérique, il visita: l'Angleterre, où la brillante réception qui lui fut faite le toucha d'autant plus qu'une circonstance particulière lai en faisait encore mieux sentir tout le prix. Deux ans auparavant (en 1833) , il était venu aussi en Angleterre; il y avait été reçu sans doute avec bienveillance, mais avec cette bienveillance froide due seulement à son nom et aux lettres d'introduction dont il était porteur. En comparant ce premier accueil avec celui dont, en ce moment, il était l'objet, il mesurait là révolution qu'un seul jour avait faite dans son existence, et il jouissait vivement d'un changement qu'il ne devait qu'à lui-même.

Telle était l'autorité morale que, par la publication

de son livre, Alexis de Tocqueville avait tout à coup acquise en Angleterre que, profitant de sa présence à Londres, un comité de la chambre des communes, qui faisait alors une enquête sur les garanties dont il convient d'entourer le vote dans les élections politiques, l'appelait dans son sein pour lui demander sur ce sujet le tribut de ses lumières *, et les paroles prononcées par Alexis de Tocqueville en' cette circonstance produisirent assez d'effet pour que six mois après elles fussent reproduites dans le parlement lui-même, et par qui? Par sir Robert Peel qui s'en emparait au profit de ses opinions dans le même temps que le parti opposé à sir Robert Peel invoquait aussi M. de Tocqueville en sa faveur.

* C'est un des caractères du livre de M. de Tocqueville, comme celui de tous les produits supérieurs de l'intelligence, d'occuper une sphère indépendante des vues étroites des partis, des accidents du jour et des passions du moment. C'est ainsi qu'il a été tout d'abord et sera longtemps encore invoqué par les opinions les plus contraires; et ceci explique le double succès obtenu en même temps dans le pays où l'aristocratie est dominante et celui où la démocratie est souveraine.

Ce voyage d'Angleterre eut pour Alexis de Tocqueville un autre avantage; il fut pour lui l'origine d'un certain nombre de relations personnelles avec des hommes distingues de ce pays, dont quelques-uns ont été

1. V. Minutes of évidence taken before the sélect committeeon bery at élections, lî juin 1835.

des amis de toute sa vie. C'est k son retour de ce voyage, rempli pour lui de vives impressions et de souvenirs flatteurs, qu'au mois d'octobre 1835 il épousa la jeune Anglaise, mademoiselle Marie Mottley, dont il était depuis longtemps passionnément épris. La même année vit ainsi s'accomplir pour lui deux grands événements : le succès de son premier livre, succès immense qui le précipita tout d'un coup dans la vie publique, et son mariage qui fixait à jamais le destin de sa vie privée. Parmi les actes particuliers de l'homme, il n'en est certainement pas un seul qui exerce une plus grande influence sur tout le reste de sa vie que son mariage, ni qui mette mieux à découvert le fond de son caractère. Mademoiselle Mottley n'avait presque aucune fortune, et contre un tel mariage les hommfes raisonnables, selon les lois du monde, ne manquaient pas .d'objections. Ces objections trouvaient encore une nouvelle force dans le succès même d'Alexis de Tocqueville dont la valeur personnelle, constatée avec cet éclat, ajoutait un avantage de plus à ceux qu'il tenait déjà de sa naissance et de sa fortune. 11 n'hésita pas cependant. Ce serait bien la peine d'être supérieur par l'intelligence, si on restait au niveau commun par les sentiments et par le caractère! Alexis de Tocqueville, quoique sa raisoa comprît les idées démocratiques, avait conservé l'aristocratie des sentiments; or, il n'y a rien de si aristocratique que le mépris de l'argent. Tout en comprenant très-bien la valeur de l'argent comme moyen d'action dans ce monde, Alexis de Toc-

quevillen'y voyait cependant qu'un intérêt secondaire. Il n'admettait pas que pour être riche on risquât son bonheur et son honneur ; et à la différence de tant de gens qui, en se mariant, aspirent avant tout à conclure une bonne affaire, il mit sa sagesse et son orgueil à se marier selon sa raison et son cœur. En agissant ainsi il ne suivit pas seulement son instinct, il était profondément convaincu de l'influence morale qu'exerce sur l'existence tout entière de l'homme le caractère personnel de celle qu'il a prise pour compagne. Il savait bien que, dans la vie publique comme dans la «vie privée, la conscience la plus droite et l'indépendance la plus ferme chancellent bientôt si elles n'ont pas auprès d'elles une force auxiliaire sur laquelle elles s'appuient ; il savait que la défaillance est certaine pour qui s'allie à la faiblesse; enfin, il se connaissait et il ne voyait de bonheur possible pour lui que dans le choix d'une femme qui confondît absolument sa vie dans la sienne, s'associât sans réserve à son genre de vie, à ses goûts, à ses travaux, à ses passions, si éloignées des goûts et des passions du monde. Il avait aperçu toutes ces choses dans ceUe qu'il aimait , et dès lors sa résolution fut prise irrévocablement. Combien de fois il a dit à celui qui écrit ces lignes que son mariage critiqué par quelques sages avait été l'acte le plus sensé de sa yie ! Nul ne sait peut-être autant que celui qui était le confident de ses plus intimes secrets ce qu'a été pour lui pendant vingt-cinq ans d'union cette douce et fidèle compagne de sa vie, ce qu'il a

trouvé en elle de sympathie passionnée pour ses succès, de secours dans ses découragements, de calme et de sérénité dans ses troubles et ses mélancolies, de soins, de dévouement, d'abnégation et'd'énergie dans toutes ses épreuves !

Un an après son mariage, de retour de Suisse, où il venait de faire avec sa femme un voyage de quelques mois, il écrivait à son plus vieil ami i une lettre qui, certes, n'était pas destinée à la publicité, et dont un passage montre mieux que tout ce que l'on pourrait dire comment il jugeait lui-même celle h laquelle il avait uni son sort.

« Nacque ville *, 10 octobre 1836.

Je ne puis te dire le charme inexprimable

« que j'ai trouvé à vivre ainsi continuellement avec « Marie, ni les ressources nouvelles que je découvrais a à chaque instant dans son cœur. Tu sais qu'en « voyage plus encore qu'à l'ordinaire je suis inégal, « irritable, impatient. Je la grondais bien souvent, et « presque toujours à* tort ; et dans chacune de ces cir- « constances je découvrais en elle des sources inépui- « sables de tendresse et d'indulgence; et puis je ne « saurais te dire quel bonheur on éprouve à la longue

2. Nacqueville, pi es de Cherbourg, est lo cbàteau appartenant au comte de Tocqueville (Hippolyte), frère aine d'Alexis, et chez lequel celui-ci se trouvait lorsqu'il écrivit cette lettre au comte de Kergorlay.

« dans la compagnie habituelle d'une femme chez u laquelle tout ce qu'il peut y avoir de bien dans votre « âme se réfléchit naturellement, et paraît mieux ente core. Quand je fais ou dis une chose qui me semble «complètement bien, je lis aussitôt dans les traits de « Marie un sentiment de bonheur et de fierté qui « m'élève moi-même. De même que, quand ma conte science me reproche quelque chose, j'aperçois im- « médiatement un nuage dans ses yeux. Quoique « maître de son àme à un point rare , je vois avec « plaisir qu'elle m'intimide; et tant que je l'aimerai « comme je fais, je suis sûr de ne jamais me laisser « entraîner h. quelque chose qui ne soit pas bien. . . » a 11 n'y a pas de jour où je ne remercie le ciel « d'avoir placé Marie dans mon chemin, et où je ne « pense que si quelque chose peut donner le bonheur « sur cette terre, c'est une semblable compagne. . . .

Ce qu'il pensait et écrivait alors, il le pensait bien plus encore et l'écrivait de même vingt-cinq ans plus tard, alors qu'au milieu de bien des rêves évanouis et d'espérances déçues il ne voyait de stable et de complet qu'un seul bonheur, celui qu'il avait trouvé dans son mariage.

Cependant le succès du livre de la Démocratie, sanctionné par le public, reçut bientôt une consécration plus éclatante; il porta tout aussitôt son auteur h l'Institut qui, c'est bien le cas de le dire, lui ouvrit

ses portes à deux battants. Déjà, en 1836, l'Académie française, qui chaque année couronne les livres les plus utiles aux mœurs, avait à ce titre décerné h la Démocratie en Amérique un prix extraordinaire qu'elle avait porté de 6,000 francs, qui est le maximum usité, à 8,000 francs, afin de marquer par là une distinction exceptionnelle *. En 1838, Alexis de Tocqueville fut élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques 2 ; et cette élection eut lieu dans des circonstances qui montrèrent bien le vif désir qu'éprouvait l'Institut de posséder Alexis de Tocqueville dans son sein. Le titulaire à remplacer était M. La Romiguière qui, comme chacun sait, appartenait par tous ses travaux à la section de philosophie. C'est là qu'il y avait un vide à remplir; et ce vide, on doit l'avouer, ne semblait pas devoir être comblé par l'élection d'Alexis de Tocqueville, dont les titres étaient d'un autre ordre. Pour prévenir toute objection et tout regret, l'Académie imagina de faire passer l'un de ses membres, M. Jouffroy, de la section de morale, où il était sans doute parfaitement, dans la section de philosophie où il serait encore mieux, et elle rendit ainsi vacante une place dans la section de morale où elle appela Alexis

1. Séance de l'Académie française, du 11 août 1836. Le prix fut donné sur le rapport de M. Villemain, qui, après avoir analysé la Démocratie en Amérique, concluait ainsi : «Tel est le livre de M. de Tocqueville; le « talent, la raison, la hauteur des vues, la ferme simplicité du style, un « éloquent amour du bien caractérisent cet ouvrage, et ne laissent pas « à l'Académie l'espérance d'en couronner souvent de semblable... » Moniteur du 19 août 1836.

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