‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 7 sur 33 · G janvier · texte numérisé non relu

G janvier

de Tocqueville qui, par son caractère et par ses ouvrages, y convenait si bien. Cependant, en 1841, un fauteuil étant devenu vacant par la mort de M, de Cessac, Alexis de Tocqueville fut élu membre de l'Académie française i .

A cette époque, les titres et la renommée de Tocqueville s'étaient encore accrus par la publication, faite en 1840, des deux derniers volumes qui complétèrent son livre sur l'Amérique, ceux où il peint Pinfluence de la démocratie sur les mœurs.

On s'est abstenu plus haufc^dft, porter qn jugement sur les deux premiers volume de la Démocratie; on observera la même réserve à regard de ceux-ci. Qu'il suffise de constater que ces deux derniers volumes coûtèrent à leur auteur beaucoup plus de travail et un bien plus grand effort. Il se sentait obligé par le succès; il aspirait non-seulement à ne pas décroître, mais à grandir encore. Il avait coutume de dire à ses amis : c: On ne doit jamais se proposer de faire un bon « livre, mais un livre excellent. » Maxime non d'orgueil, mais de sévérité envers lui-même, qu'il appliquait à ses moindres créations comme à ses plus grands ouvrages. Outre qu'il médita plus profondément son sujet pour s'en rendre plus maître, il s'appliqua aussi à perfectionner son style : il avait fait un livre admirable avant de se bien rendre compte des

1. Élection du 23 décembre 1841. On trouve au Moniteur du 22 avril 1842 le remarquable discours de réception d'Alexis de Tocqueville à l'Académie française et la réponse de M. le comte Mole.

secrets de Fart d'écrire. Il avait cependant, en travaillant, entrevu ces secrets. Il était convaincu que c'est seulement à la condition de les pénétrer qu'on crée des œuvres durables ; il croyait fermement que tout travail de l'esprit, quelle que soit son étendue, est avant tout une œuvre d'art, et que la pensée n'a de puissance et de valeur que par sa forme. Dans la première partie de la Démocratie, Tocqueville avait souvent été très-grand artiste sans le paraître; dans la seconde, il Test toujours, mais en laissant voir davantage l'effort. Du reste, si cet effort s'aperçoit, on en voit aussi le fruit, qui est certainement un grand progrès de style. Dans son ardente aspiration vers un perfectionnemeat continu , il voulut relire tous ceux qui ont excefté dans l'art, et avant tout les grands maîtres du xto? siècle. Il s'appliqua à découvrir la méthode et les procédés de chacun d'eux , mais il n'en étudia aucun avec plus de constance et d'amour que Pascal. Ces deux esprits étaient faits l'un pour l'autre. Cette obligation incessante de penser que vous inflige Pascal était pour lui pleine de charme ; peut-être pourrait-on trouver dans cette prédilection l'origine du seul défaut qu'on lui ait reproché, qui est de laisser trop peu de répit à son lecteur, surtout dans quelques parties des derniers volumes de la Démocratie, où il semble que l'enchaînement étroit qui y lie toutes les idées ne permette à l'esprit aucun repos.

Tocqueville avait complètement échappé à ce reproche dans la première partie de la Démocratie, où

le tableau animé qu'il présente des institutions américaines lui fournit sans cesse un texte de faits auxquels les idées générales se mêlent et avec lesquels elles se confondent. Un Anglais, auteur d'un livre intéressant sur les Etats-Unis, le félicitait un jour du mérite de cette première partie : « Ce que j'admire particulièitè- « ment, lui disait-il, c'est qu'en traitant un si grand « sujet, vous ayez si complètement évité les idées « générales. » Rien n'était moins exact que ce jugement qui charma cependant Tocqueville en lui apprenant que les idées générales qui abondent dans son livre sont assez habilement revêtues de formes particulières pour qu'un esprit, sans doute peu profond, mais cependant éclairé, ne les aperçût pas tout d'abord à travers l'enveloppe qui les recouvre. La lecture de son second ouvrage ne pouvait faire naître une semblable impression. D^ns ces études sur le mouvement intellectuel, sur les sentiments et sur les mœurs des Américains , il n'est plus possible à l'auteur de dissimuler les idées générales, et, en incorporant cellesci à des faits, dtfles rendre tout à la fois plus saisissantes et moins visibles. Ici ce sont des idées sur des idées : tout esprit incapable de remonter lui-même aux sources d*OÎl elles découlent et de saisir, par sa propre force, leur vérité profonde, a dû éprouver quelque fatigue à la lecture de ce livre et n'y a peut-être vu qu'une suite de propositions ingénieuses admissibles, mais contestables. Les esprits énergiques seuls ont été émerveillés de la puissance avec laquelle l'auteur

porte la netteté et la précision dans les matières où Ton a coutume de rester vague et obscur. La composition de cette œuvre sans modèle leur a paru un véritable tour de force, et ils ont placé ces deux volumes non-seulement au niveau, mais au-dessus même des tfeux premiers.

Nous avons dit tout à l'heure que Tocqueville, désireux de développer son esprit et de perfectionner son talent, avait fait des grands écrivains du xvir siècle une étude particulière. Tout s'enchaîne dans les travaux de l'intelligence, et ceci le conduisit à réparer certaines lacunes de son instruction première. Dans son entraînement vers les ouvrages purement historiques, il avait trop négligé peut-être les œuvres des grands philosophes et des célèbres moralistes de l'antiquité et des temps modernes; leur lecture lui était cependant une préparation salutaire pour cette partie de son travail ou il jugeait l'influence de la démocratie sur les sentiments, les idées et les mœurs d'un peuple. Aussi dévora-t-il plutôt qu'il ne lut Platon, Plutarque, Machiavel, Montaigne, Rousseau, etc., etc., etc. « J'éprouve, écrivait-il à un de ses amis, en « lisant ces ouvrages qu'il est honteux d'ignorer et « que hier je connaissais à peine, le même plaisir « que ressentait le maréchal Soult en apprenant la « géographie quand il était ministre des affaires « étrangères. » La quantité d'ouvrages divers qu'il lut alors est prodigieuse; il n'y a qu'une espèce de livres qu'au milieu de son travail Tocqueville ne

lisait pas et qu'il s'interdisait même absolument : ce sqpt ceux qui de près ou de loin traitaient de son sujet; il craignait toujours qu'après être entré dans la voie tracée par un autre son esprit eût de la peine à retrouver son propre chemin, et qu'ainsi il courût le risque de perdre l'élan et l'originalité qui étaient à ses yeux le premier mérite de toute composition.

Quoi qu'il en soit, on comprend par ce qui précède comment il mit cinq ans à créer la seconde partie du livre dont la première ne lui avait demandé que deux années.

Mais outre qu'il s'appliqua davantage à cette seconde partie de la Démocratie en Amérique, il y eut une autre cause qui lui en rendit la composition plus lente : ce fut le changemet qui était survenu dans sa position personnelle et qui lui avait fait perdre l'indépendance absolue, privilège exclusif de la première jeunesse.

Sans parler des liens domestiques nés de son mariage et des liens du monde nés de son succès, deux circonstances étaient venues compliquer sa vie : la première, c'était la propriété avec des intérêts agricoles ; la seconde, la politique.

Rien sans doute n'est plus sain pour l'esprit et plus favorable à son* libre développement que la vie des champs , mais c'est à la condition d'en prendre la tranquillité seule et d'en fuir les intérêts. Ce qu'il faut, en effet, à la pensée pour germer et éclore, c'est le silence, la sécurité, l'absence de tout trouble, la

certitude qu'au moment où elle naît l'inspiration ne sera pas étouffée dans son germe, brisée dans son essor, ou seulement interrompue par quelque incident, une affaire privée, un soin domestique, etc., etc. Ces conditions d'une sécurité parfaite, exempte non-seulement de troubles, mais de menaces , la campagne les offre à une seule condition : c'est qu'on y soit chez les autres. Or Tocqueville y était chez lui.

Quoiqu'il eût deux frères dont il était le cadet, le vicomte et le baron Edouard de Tocqueville, des arrangements de famille survenus en 1836 après la mort de sa mère, et rendus faciles par la tendresse mutuelle qui avait toujours uni les trois frères, l'avaient rendu possesseur, en Normandie, du vieux manoir paterne], du château de Tocqueville, situé dans la presqu'île dont Cherbourg forme la pointe.

C'était une habitation très-délabrée, pleine de souvenirs et de ruines. Des fenêtres du château on y voit la mer, et toutes les scènes magnifiques qui se déploient sur son rivage. Ce pays si beau est en même temps le plus fertile du monde, et nulle part peut-être la nar* ture ne présente un aspect plus grandiose et plus riche. Mais toutes ces vieilles traditions, attachées au sol, toutes ces séductions de la nature et de la propriété sont d'autant plus dangereuses pour l'esprit qu'elles sont plus douces au cœur. Les intérêts sont les plus grands ennemis des idées , et alors même que la propriété ne détruit pas l'homme intellectuel en s'emparant de son âme, elle lui nuit en lui prenant son temps.

Tocqueville lutta sans doute contre de tels ennemis, mais moins énergiquement peut-être qu'il ne l'eût fait, si tous ces intérêts de propriété, nuisibles à sou livre, ne se fussent trouvés en même temps très-utileswHie autre chose qui l'occupait déjà. Cette autre chose, c'était son entrée dans la vie politique.

Assurément la vie politique fût venue le chercher alors même qu'il n'eût pas été au-devant d'elle , car, dans les pays libres, tout ce qui tire un homme de la foule attire sur lui les regards du peuple, ^et à cette époque il était déjà illustre ; mais la vérité est qu'il la souhaitait. Tocqueville avait beaucoup d'ambition : non cette ambition yjitgaire qui se repaît d'argent et de places, ou. se satisfait de vains honneurs; cette sorte d'ambition là* r il ne la connut jamais que pour la mépriser; maft: celle qui l'animait et dont il était plein, c'était.cette mâle et pure ambition, la première des vertus publiques dans les pays libres, qui , dans ' celui qui l'éprouve, se confond avec t'amour du,pays et la passion de sa grandeur, qui aspire à gouverner l'État, mais au prix des luttes inséparables de la liberté, au milieu d'efforts sans cesse renouvelés et de succès dus à la seule supériorité du mérite et des talents : grande et noble ambition qu'il faut honorer et non flétrir, qui seule donne au pouvoir son lustre et sa dignité, et qui grandit ceux même qu'elle n'élève pas.

Cependant l'habitation du sol avec ses intérêts n'est pas seulement utile, elle est nécessaire à la vie poli-

tique. Elle seule crée et conserve l'existence locale, qui elle-même donne l'élection ; et l'élection, dans les pays libres, c'est l'acte de naissance de l'homme poli-

tiqu*£

Pour établir son existence en Normandie, Tocqueville avait eu à lutter, non-seulement contre les difficultés attachées à toute nouvelle candidature , mais encore contre des obstacles exceptionnels. Malgré l'influence considérable de son père dans cette province, ou plutôt à cause de cette influence même, il avait rencontré dans le corps électoral une disposition générale et d'ailleurs bien naturelle à lui attribuer des opinions légitimistes. Il lui fallut beaucoup de temps, de rapports personnels avec ses concitoyens, pour combattre ce préjrfgé qui était si vivace que, n'était le secours qui Jui vînt de son Jivre, le bruit qu'il fit dans le monde et dont les échos retentirent jusque dans les moindres hameaux normands, il est douteux qu'il eût jamais triomphé d'un tel obstacle. L'obstacle était d'ailleurs accru par la dignité même du caractère de Tocqueville, qui, quoique désirant beaucoup d'arriver à la chambre élective était cependant résolu de n'y entrer que dans les conditions d'une entière indépendance. On va juger par un fait de la vivacité de son sentiment sur ce point.

Lors des élections de 1837, le comte Mole, alors président du conseil, sachant la candidature de Tocqueville dans le département de la Manche, l'avait

d'office, et à l'insu de Tocqueville lui-même, recommandé comme candidat du gouvernement. En agissant ainsi, M. Mole n'avait fait que céder à un sentiment de sympathie et d'affection pour un jeune homme distingué qui était son parent, dont il voyait avec joie la renommée naissante, et qu'il ne pourrait que s'attacher encore en lui prêtant son patronage. Cependant, une semaine ou deux avant l'élection, Tocqueville, qui s'était présenté comme exempt de tous liens avec le ministère, informé de l'appui que celui-ci lui prêtait, et qui, en assurant, il est vrai, son élection, pouvait porter atteinte à son caractère, s'empressa d'adresser au comte Mole la réclamation la plus vive ; celle-ci provoqua une réponse non moins vive de M. Mole, et fut ainsi l'occasion d'une correspondance qui, certainement, les honore tous les deux : l'un , par la franchise et la fermeté avec lesquelles il repousse l'appui qui eût amené son succès ; l'autre, par la noblesse avec laquelle il avait offert cet appui et la dignité avec laquelle il le retire. La conséquence fut que Tocqueville ne fut pas nommé, mais la cause de son échec fut connue et mit en lumière son caractère. Deux ans après, aux élections générales de 1839, -il fut élu à' une immense majorité 1 . A cette époque il était, on peut le dire, en pleine possession de son coltége électoral. Mais qui ne comprend combien de trouble avait dû jeter dans sa vie intellectuelle cette laborieuse prépa-

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