CHAPITRE IV
La vie politique.
De 1839 à 1848, Tocqueville, élu et toujours réélu par T arrondissement de Valognes, a siégé sans interruption à. la chambre des députés, où il a constamment voté avec l'opposition constitutionnelle.
Ces temps sont trop près de nous pour qu'il soit possible de juger avec une entière liberté la part qu'il prit alors aux affaires publiques. Pendant ces dix dernières années de la monarchie constitutionnelle, à laquelle il était sincèrement attaché, Tocqueville n'a pas cessé de combattre une politique qu'il semble peu opportun d'attaquer aujourd'hui , alors même qu'on en éprouverait la disposition. Il avait alors en face de lui des hommes qu'il respecta toujours comme adversaires et qui depuis ont cessé de l'être. Tout ce qui ressemblerait à une agression rétrospective contre ces hommes, dont quelques-uns vivent encore, eût été désavoué par lui et ne pourrait qu'affliger sa mémoire. A quoi bon d'ailleurs évoquer de tels sujets de dissi-
dence entre ceux que rapproche aujourd'hui un sentiment commun, bien supérieur à leurs divergences passées et à leurs anciennes rivalités? Un jour viendra sans doute ou la conduite des divers partis durant cette période, gouvernement et opposition, sera soumise au jugement de l'histoire, et parmi les pièces de ce grand procès il faudra certainement compter plusieurs des discours prononcés par Tocqueville à la tribune, ses votes, ses actes, l'attitude de résistance tout à la fois modérée et ferme qu'il avait prise visà-vis du gouvernement du roi Louis-Philippe et dans laquelle il a persisté jusqu'au 2i février. Le moment d'écrire cette histoire n'est point encore arrivé, et toute discussion sur cette époque serait prématurée.
Mais ce qu'on peut dire dès à présent sans offenser une seule personne ni blesser aucun parti, c'est que Tocqueville a marqué avec éclat son passage dans la vie parlementaire; qu'il y a porté une intention toujours droite, une ambition constamment subordonnée au bien public, une pensée profonde, une parole grave, souvent brillante et applaudie, toujours écoutée avec respect, un jugement et une raison supérieurs; et que, dans ces temps où nulle défaillance ne se produisait sans être signalée, son caractère universellement honoré n'essuya jamais ni une attaque, ni un soupçon.
Il n'a point, on doit le reconnaître, pris dès le début dans la politique le premier rang où il s'était tout d'abord placé dans les lettres : c'est que , doué
des principales qualités qui font l'homme d'État, jl manquait de quelques-unes des conditions qui font le grand orateur; et sous un régime parlementaire, on ne saurait être l'un sans l'autre. Il parlait facilement, .'avec une grande élégance, mais sa voix manquait quelquefois de puissance : ce qui tenait à la faiblesse de sa constitution physique. Peut-être aussi le débat l'agitait trop ; il en était trop ému. Avec sa nature si fine et si délicate , il y apportait une trop grande susceptibilité d'impression , il y était comme une sensitive. Les luttes de la tribune demandent cependant à l'orateur autant de vigueur et de sang-froid que la guerre en exige du soldat et du général ; car dans les assemblées, celui qui parle est tout à la fois général et soldat : c'est lui qui se bat et qui mène. De pareilles luttes étaient au-dessus des forces de Tocqueville, qui ne s'y engageait jamais sans que sa santé en fût plus ou moins ébranlée. C'était pour lui une trop grande crise pour qu'il l'abordât souvent. La conséquence fut qu'il monta trop rarement à la tribune pour s'y établir en maître.
Une autre chose nuisait à Tocqueville comme orateur : c'étaient les habitudes que son esprit avait contractées en écrivant. On peut sans doute citer l'exemple de quelques grands écrivains devenus des orateurs illustres ; il n'en est pas moins vrai, d'une manière générale, que c'est une mauvaise préparation pour bien parler en public et improviser que d'écrire un livre. L'esprit s'accoutume, dans le travail littéraire, à une
certaine méthode régulière et poursuit un certain idéal de formes qui sont peu compatibles avec les accidents et l'imprévu de la tribune. Presque 'foutes les grandes qualités d'un livre sont des défauts dans un discours. Le principal mérite d'un ouvrage, c'est d'être écrit en vue de l'avenir. Dans les assemblées , tout l'intérêt d'un discours est celui du moment ; la grande affaiïe, c'est la journée. Le livre est une pensée; le discours, un acte. Ce qu'on développe dans un livre, à la tribune on l'indique.
Tocqueville arriva à la chambre avec ses habitudes et ses méthodes d'écrivain ; à. ses yeux, un discours était trop une œuvre d'art, au lieu d'être seulement un moyen d'action. Pour qu'une idée lui semblât digne d'être portée à la tribune, il fallait sans doute qu'elle lui parût juste, mais encore, et c'était à ses yeux une autre condition, qu'elle fut neuve. Il avait pour ce que l'on appelle les lieux communs une répugnance insurmontable : excellente disposition pour qui fait un livre, mais la plus nuisible de toutes pour l'orateur parlant dans les grandes assemblées , où le lieu commun est principalement en faveur.
Tocqueville avait d'ailleurs dans la pratique des lettrès, et dans les études mêmes qu'il avait faites de l'art d'écrire, contracté une autre habitude, toujours bonne pour l'écrivain et mauvaise quelquefois pour l'orateur : c'est de ne jamais dire un mot de plus que ce qu'il faut pour exprimer sa pensée et pour la rendre sensible à tout esprit doué d'une intelligence suffisante.
L'orateur est gouverné par une autre loi , celle de subordonner l'étendue de son discours aux impressions de son auditoire, de suivre pas à pas ces impressions, d'arrêter le développement de sa pensée au moment où elle paraît comprise, de le continuer sous une nouvelle forme s'il s'aperçoit qu'elle n'a pas été bien saisie; de le poursuivre jusqu'à ce que l'évidence éclate, en glissant sur ce qui blesse et en demeurant sur le terrain de la passion dès qu'il l'a trouvé. Tout cela se concilie mal avec les habitudes de l'écrivain, surtout de l'écrivain parfait. Si donc Tocqueville n'a pas été supérieur à la tribune, c'est surtout, il faut le reconnaître, parce qu'il était supérieur dans les lettres ; et le défaut qui lui a le plus nui comme orateur lui est venu de sa principale qualité comme écrivain.
Ceci explique pourquoi quelques-uns de ses discours, accueillis froidement, sont lus aujourd'hui avec un vif intérêt et gagneront en durée ce qui leur a manqué en effet immédiat.
Du reste, pendant toute la période de 1839 à 1848, il est vrai de dire que son talent oratoire s'est trouvé placé dans les conditions les moins favorables pour se produire. Tocqueville n'était vraiment éloquent à la tribune que lorsqu'il y montait sous l'empire d'une passion vive et profonde qui l'y poussait, l'y inspirait et l'y soutenait. Or, le rôle d'opposant que pendant tout ce temp3 sa conscience lui prescrivit ne le passionna jamais. Il était pour ce rôle trop circonspect,
trop contenu et peut-être trop prévoyant. Il n'y avait en lui rien du tribun, et sa nature l'avait fait plutôt un homme de gouvernement que d'opposition. Il le prouva bien plus tard , mais il le montra même à cette époque où, étant en dehors du pouvoir, il avait si peu d'occasions de constater son aptitude aux affaires. C'est ainsi qu'à peine entré à la chambre, en 1839, ayant été nommé rapporteur de la proposition relative à l'abolition de l'esclavage dans les colonies, il sut nonseulement tracer d'une main habile et sûre les grands principes de justice et d'humanité qui devaient amener le triomphe de cette sainte cause, mais encore, par un langage plein de respect pour les intérêts existants et pour les droits acquis, préparer le gouvernement et l'esprit public à une concession et les colons à une transaction.
De même, l'année suivante (1840), chargé du rapport du projet de loi relatif à la réforme des prisons, il eut le talent d'abord dans la commission, puis dans la chambre, de faire prévaloir toutes les dispositions importantes de ce projet qui n'était, du reste, que l'application pratique de ses propres théories sur la matière. Et un peu plus tard, lorsque fut portée devant les chambres (en 1846) la grande question des affaires d'Afrique, Tocqucville qui, pour l'étudier, avait fait deux voyages en Algérie, l'un au printemps de 1841, qui pensa lui coûter la vie, l'autre dans l'hiver de 4845, fut nommé membre et rapporteur de la commission extraordinaire instituée par la chambre, et rédigea,
au nom de la commission, un rapport dans lequel les principes en matière de colonisation sont si bien posés qu'aujourd'hui encore le gouvernement n'aurait rien de mieux à faire que d'y chercher l'inspiration de ses actes et la règle de sa conduite. Tocque ville était éminemment pratique au grand étonnemént, ou au grand chagrin de ceux qui voudraient que l'homme qui excelle à penser fût inférieur dans l'action. Il possédait les deux principales qualités de l'homme politique : la première, la perspicacité qui pénètre l'avenir, découvre à l'avance les voies à suivre, les écueils à éviter, voit plus loin et plus avant que tous, qualité précieuse, non-seulement pour l'homme de gouvernement, mais pour tout chef de parti ; la seconde, la connaissance des hommes. Nul ne savait mieux que lui se les attacher et s'en servir, discerner leurs qualités et leurs défauts, tirer parti des unes et des autres, demander à chacun l'office auquel il était le plus propre, et après le service rendu les laisser toujours contents de lui et d'eux-mêmes. Très-ouvert et très-discret, jamais caché, ne disant jamais que ce qu'il voulait dire, dans la mesure et «à l'heure où il le voulait dire, et le disant avec une grâce infinie qui donnait un prix extrême h toutes ses paroles, en somme Tocqueville était évidemment un de ces hommes éminents par l'esprit, les talents et le caractère, qui, sous un gouvernement représentatif et dans des temps réguliers, sont destinés à prendre une part principale aux affaires de leur
pays.
Dans un discours prononcé le 27 janvier 1848 à la tribune de la chambre des députés, Tocqueville avait, d'une voix presque prophétique, annoncé la révolution qui était près de s'accomplir.
«.... On prétend, disait-il, qu'il n'y a point « de péril, parce qu'il n'y a point d'émeute ; on dit « que comme il n'y a point de désordre matériel à la « surface de la société, les révolutions sont loin de « nous. »
« Messieurs , permettez-moi de vous dire que je « crois que vous vous trompez. Sans doute le désordre « n'est pas dans les faits, mais il est entré profondece ment dans les esprits. Regardez ce qui se passe au « sein de ces classes ouvrières, qui aujourd'hui, je le « reconnais, sont tranquilles. Il est vrai qu'elles ne « sont pas tourmentées par les passions politiques « proprement dites, au même degré où elles en ont « été tourmentées jadis ; mais ne voyez-vous pas que « leurs passions, de politiques, sont devenues sociales? « Ne voyez-vous pas qu'il se répand peu à peu dans « leur sein des opinions, des idées qui ne vont point « seulement à renverser telles lois, tel ministère, tel « gouvernement même, mais la société, à l'ébranler « sur les bases sur lesquelles elle repose aujourd'hui? « N'écoutez-vous pas ce qui se dit tous les jours dans « leur sein? N'entendez-vous pas qu'on y répète sans « cesse que tout ce qui se trouve au-dessus d'elles est « incapable et indigne de les gouverner ; que la divi-
« sion des biens faite jusqu'à présent dans le monde « est injuste ; que la propriété repose sur des bases « qui ne sont pas les bases équitables? Et ne croyez- « vous pas que quand de telles opinions prennent racine, quand elles se répandent d'une manière pres- « que générale, quand «elles descendent profondément « dans les masses, elles doivent amener tôt ou tard, « je ne sais quand, je ne sais comment, mais qu'elles « doivent amener tôt ou tard les révolutions les plus « redoutables. »
« Telle est, Messieurs, ma conviction profonde ; je « crois que nous nous endormons, à l'heure qu'il est, « sur un volcan (réclamations), j'en suis profondément « convaincu (mouvements divers) »
Tocqueville fut donc plus affligé que surpris de la révolution du 24 février 1848, mais la douleur qu'il en éprouva fut profonde. Aucun lien intime et particulier ne l'unissait à la dynastie tombée, pour laquelle il n'avait jamais éprouvé qu'un attachement constitutionnel ; mais sa grande intelligence avait mesuré tout d'abord l'étendue du péril que cette révolution faisait courir à la liberté. Le péril lui paraissait immense, et le mal qu'il devait amener, le plus grand de tous. Au milieu de tant de malheurs irrémédiables, de tant de ruines consommées, conjurer , s'il était possible , ce suprême péril, lui sembla la seule entreprise qui restât à tenter. Or, après avoir contemplé attentivement ce qui se passait sous ses yeux, les passions du pays, la
division des partis en France, cette division fidèlement reproduite dans l'assemblée, à tort ou à raison, il demeura convaincu de deux choses : la première, c'est que la seule et peut-être la dernière chance de la liberté pour la France était dans rétablissement de la république ; et la seconde, c'eçt que tout ce qui serait fait pour empêcher le succès de la république aboutirait à la ruine de celle-ci au profit du pouvoir d'un seul. En jugeant ainsi, il ne cédait assurément à aucun entraînement ; tout dans la république de 1848 choquait ses instincts et offusquait sa raison : l'origine violente et subreptice de cette révolution, les hommes qui l'avaient proclamée, le dévergondage des théories qu'elle avait enfantées, et jusqu'aux formes ridicules de langage qu'elle avait inaugurées, tout cela répugnait profondément à sa nature et l'éloignait de la république; mais ce qui l'y attirait, c'était la grandeur du mal à éviter et dont la république, si elle parvenait à se fonder, lui paraissait seule capable de préserver la France. Tocqueville eût tout fait pour prévenir la république, parce qu'il ne doutait pas que l'effet naturel de sa venue ne fût de précipiter la France dans un abîme ; et à présent qu'elle était née, il voyait le salut dans son maintien. Avait-il tort? L'établissement delà république était-il une chimère? Il faut prendre garde de tout juger par l'événement. Combien de gens qui déclaraient la république impossible, et qui proclamaient plus impossible encore la durée du pouvoir absolu! Quoi qu'il en soit, telles étaient les convictions
de Tocqueville qu'il faut bien faire connaître, parce qu'elles peuvent seules donner la clef de sa conduite à cette époque solennelle de l'histoire contemporaine. Ces convictions furent la règle de tous ses actes, et il est remarquable qu'au milieu des circonstances les plus propres à troubler l'esprit des hommes Tocqueville n'eut pas un seul moment d'hésitation et de faiblesse, et se montra constamment plus énergique et plus résolu qu'il ne l'avait jamais été.
Le département de la Manche avait envoyé Tocqueville en qualité de représentant du peuple à l'Assemblée constituante qui, comme on sait, fut convoquée pour le 4 mai. Nommé membre de la commission de constitution, Tocqueville apporta dans cette commission la préoccupation grave qui remplissait son âme ; il concourut avec une entière sincérité à l'œuvre assez ingrate dont la commission était chargée : œuvre qui fut très-défectueuse sans doute , qui ne pouvait manquer de l'être, exécutée entre le 15 mai et le 24 juin, et qui peut-être l'eût été moins si elle eût consacré les idées que Tocqueville s'efforça en vain d'y introduire. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, Tocqueville aurait voulu qu'au lieu d'être nommé par le suffrage direct des citoyens le président de la république fût nommé, comme aux États-Unis, par un nombre restreint d'électeurs élus eux-mêmes par le suffrage universel. Il aurait voulu aussi, au lieu d'une assemblée unique, une représentation composée de deux chambres. Mais quoique ses opinions n'eussent pas prévalu,* il n'en
prêta pas moins jusqu'à la fin son concours loyal et sincère au travail de la commission, bien convaincu d'ailleurs que dans des temps pareils le succès immédiat d'une constitution dépend beaucoup moins des principes qu'elle énonce que de la conduite des hommes qui l'exécutent. C'est toujours animé du même sentiment et avec la même netteté de concours que Tocqueville appuya le général Cavaignac. Il le soutint énergiquement, non-seulement de ses votes, mais encore de ses vœux, sans se faire aucune illusion sur les difficultés de sa candidature ni sur le déclin graduel de ses chances. La vue de ce déclin, le sentiment profond des malheurs vers lesquels on marchait à grands pas, causaient à Tocqueville une peine patriotique. Le souvenir de ce qu'il pensait alors existe sans doute dans la mémoire d'un grand nombre, mais il n'est peut-être nulle part mieux consigné que dans sa correspondance avec l'auteur de cette Notice qui alors était à Londres, et auquel il adressait jour par jour le bulletin de l'Assemblée nationale, le degré du thermomètre politique et ses impressions particulières. Cette correspondance très-curieuse, qui ne saurait aujourd'hui être publiée, mais pourra l'être plus tard, met à nu avec une vérité de coloris saisissante les plaies du temps, celles des hommes et des choses, en même temps que la tristesse qu'en éprouvait Tocqueville.
Au mois d'octobre 1848, deux de ses amis politiques, MM. Dufaureet Vivien, qu'animaient les mêmes désirs et les mêmes craintes, étant entrés dans les con-
seils du général Cavaignac, Tocqueville fut chargé de la mission de représenter la France en qualité de plénipotentiaire à la conférence de Bruxelles, qui avait pour objet la médiation de la France et de l'Angleterre entre l'Autriche et la Sardaigne. Quoique cette médiation eut été formellement acceptée par l'Autriche, Tocqueville jugeait bien dès lors, à la tournure que prenaient les événements dans ce pays et en France, que la conférence avait de grandes chances de ne jamais être réunie. Il accepta cependant, de peur que son refus opposé à de vives instances ne parût un déni de concours aux amis qui le pressaient et auxquels il craignait d'autant plus de nuire qu'il jugeait plus honorable et plus difficile le succès de leur entreprise. Enfin lorsque, six mois après l'élection du 20 décembre 1848, le retour de l'émeute ramena la crainte de l'anarchie et fit sentir la nécessité de replacer encore une fois le maintien de l'ordre sous le drapeau de la république et de la constitution, le prér sident de la république, ayant fait appel aux hommes constitutionnels et les plus reconnus pour tels, Tocqueville, qui venait d'être élu membre de l'Assemblée législative, accepta le portefeuille des affaires étrangères et entra avec ses amis, MM. Dufaure et Lanjuinais, dans le ministère présidé par M. Barrot, et qui, ainsi reconstitué le 2 juin 1849, dura jusqu'au manifeste du 31 octobre de la même année. Dans le moment où c* ministère se forma, Tocqueville voyageait avec sa femme sur les bords du Rhin , et mandé par
ses amis à Paris, il n'y arriva que pour y prendre le poste auquel il se trouvait ainsi appelé.
Ce court passage au ministère des affaires étrangères aurait suffi, à lui seul, pour montrer la rare capacité pratique dont était doué Tocqueville, qui, dans l'espace de quelques mois , eut à porter le fardeau de deux grandes affaires : l'affaire de Rome et celle des réfugiés hongrois, dont l'Autriche et la Russie voulaient exiger l'extradition de la Porte Ottomane. Tous ceux qui virent alors Tocqueville à l'œuvre admirèrent la netteté de ses vues, la droiture et la fermeté de ses actes. Il est bien rarement arrivé h un ministre de laisser en si peu de temps une trace aussi brillante et aussi durable . de son passage aux affaires, non-seulement dans son ministère, mais encore dans les chancelleries étrangères ; c'est une impression que purent constater tous les agents diplomatiques de la France h cette époque, parmi lesquels deux de ses amis personnels avaient, par son influence, accepté, l'un, le général Lamoricière, le poste de Pétersbourg, l'autre, celui de Vienne. Dès l'arrivée de ses premières dépêches, on fut frappé du ton élevé et digne dont elles étaient empreintes. Tocqueville faisait d'ailleurs sentir la séduction de son esprit et de son caractère à tous ceux qui entraient en contact avec lui ; et lorsque l'acte du 31 octobre le sépara du président de la république, celui-ci, qui avait également subi ce charme, s'efforça de le retenir à lui et de l'attacher à ses desseins. Sans être insensible à ces témoignages
d'estime, Tocqueville n'en pouvait être ébranlé. Il voulait le maintien de la république, et on marchait à l'empire, ou plutôt V empire était fait. L'Assemblée législative se traîna encore plutôt qu'elle ne vécut pendant deux années, comme ces corps robustes qui, blessés mortellement, ne peuvent ni vivre ni mourir.
Tocqueville y siégea jusqu'à la fin avec le profond dégoût et la tristesse amère que donnait le spectacle de cette longue agonie. Il n'eut pas, du reste, à se reprocher un seul moment de faiblesse et d'abandon. Il demeura jusqu'au bout ferme et droit dans la ligne de conduite qu'il s'était tracée, et lorsque la question de la révision de la constitution fut agitée in extremis au sein de l'assemblée, sans s'abuser sur le caractère des pétitions qui demandaient cette révision, mais convaincu que les pouvoirs du président allaient être renouvelés et .que si quelque chose pouvait diminuer la portée funeste de ce coup d'État populaire, c'était de le rendre à l'avance constitutionnel, il vota pour 1$ révision, et, au nom de la commission dont il était l'organe, il exposa les motifs de son opinion dans un rapport qui fut le dernier et l'un des plus remarquables de ses travaux parlementaires. Quelques jours après, il n'y avait plus de parlement.
Peu de temps auparavant, Alexis de Tocqueville, que les travaux de son ministère avaient fatigué, et dont la santé déjà très-altéfrée réclamait un climat plus chaud que celui de la France, était allé chercher îe^repos- et le soleil près de Naples, à Sorrente, où il
passa l'hiver, et où il n'aurait eu que trop le droit de prolonger son séjour. Mais quelque douce et salutaire que fût sa résidence dans ce charmant asile où la réunion de quelques amis 1 ajoutait l'agrément d'une société intime et choisie à toutes les séductions et à tous les bienfaits de la nature, Tocqueville s'était hâté de le quitter pour revenir à Paris dès qu'il avait vu Forage grossir et près d'éclater sur l'assemblée dont il était membre. Il voulait être à son poste et prendre sa part du péril au jour de la lutte , car il espérait une lutte et il fut là en effet le 2 décembre 1851. Il assista à la réunion du dixième arrondissement dont il approuva et signa toutes les résolutions, fut conduit avec 200 de ses collègues de la mairie du dixième arrondissement à la caserne du quai d'Orsay, et dans la nuit du 2 au 3 décembre transféré à Vincennes. Ici cessa la vie politique de Tocqueville. Elle finit avec la liberté en France.
Ce qui frappe le plus dans le caractère politique de Tocqueville, c'est la fermeté dans la modération, la grandeur morale et la dignité dans l'ambition.
En temps de révolution on est prompt à accuser de faiblesse le caractère des hommes qui ne sont pas violents. Tocqueville n'avait rien, il est vrai, de cette énergie révolutionnaire, produit du tempérament plus encore que des passions, qui procède par élans et
1. J.-J. Ampère, auquel M. Senior, M* 9 et M"* Senior étaient Tenus ae joindre. C'est là que M. Senior recueillit ce volume de conversations^datées de Sorrente, et dont on parle plus loin.
par bonds, et ne s'élève quelquefois très-haut que pour tomber plus bas.
Tocquevillen'était pas violent , mais dans la mesure de l'opinion modérée qu'il avait choisie nul n'était plus énergique et plus constant que lui. Retranché sur cette ligne tracée par sa raison et fortifiée par sa conscience, il y était inexpugnable et jamais il n'en dévia un instant, soit pour s'emparer du pouvoir, soit pour le conserver. Et pourtant cette ambition dont nous l'avons vu animé à son entrée dans la vie politique ne s'était pas éteinte en loi ; il la ressentait toujours aussi ardente, mais c'était toujours cette grande ambition qui, dans le pouvoir, comptant pour rien les vains honneurs et les avantages matériels, y voit seulement la gloire d'accomplir sinon de grandes choses, du moins des choses utiles au pays.
Convaincu que dans un pays libre le pouvoir doit appartenir à celui des partis politiques qui a la majorité, et qu'il n'y a de grandeur et de dignité dans le gouvernement qu'à la condition que le parti qui le prend y apporte son programme et y reste fidèle, il n'éprouvait d'ambition et ne la comprenait que dans la limite de ces principes élémentaires. A la vérité, c'est le sort de tous ceux qui ont ainsi compris l'ambition du pouvoir, de ne le saisir que bien rarement et plus rarement encore de le garder ; mais la possession et la durée du pouvoir n'en font pas la grandeur, et l'homme d'État qui veut que sa mémoire soit honorée doit avant tout conserver dans le maniement des
affaires publiques sa dignité personnelle et le respect de soi-même.
Si Tocqueville n'a pas tenu longtemps dans ses mains ce qu'on appelle le pouvoir, il a connu une autre puissance-plus haute et plus durable que celle qui vient du maniement quotidien des affaires, c'est l'influence exercée par ses idées. Il a eu 'par là et il a encore sur son époque une grande action politique. Ses opinions ont fait école, partout on le cite, on le commente comme une autorité, 'à l'étranger comme en France. C'est surtout par cette puissante action sur les esprits que Tocqueville a été un homme politique et un homme d'État.