‹ Correspondance et œuvres posthumes de Alexis de TocquevilleChapitre 10 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Après le 2 décembre 1851. — L'ancien régime et la révolution. — Œuvres et correspondance inédites.

Après ce brisement violent de son existence politique, Tocqueville, qui était membre de son conseil général (dans le département de la Manche ) , et qui depuis plusieurs années en avait toujours été élu le président, tenait encore à la vie publique par ce lien, secondaire, il est vrai, mais profond, et peut-être plus avant dans son cœur qu'aucun autre. Ce lien, qu'il ne pouvait conserver qu'au prix d'un serment impossible à son honneur, il fallut le briser.

Ainsi atteint, Tocqueville ne fut point abattu. Il a été dans sa -destinée de grandir avec toutes les épreuves de sa vie. Jamais il ne montra plus de force et de fierté que dans ces tristes temps. Il y avait dans les facultés de son âme et dans celles de son esprit une remarquable harmonie ; et de même que son talent oratoire s'élevait en proportion de l'importance des questions qu'il traitait, de même l'aggravation de Té-

preuve trouvait son caractère plus ferme et plus fort. Il montra alors une admirable énergie.

On disait tout h l'heure que l'existence politique de Tocqueville avait cessé : on avait tort ; Tocqueville la continua. Il la continua d'abord en restant ce qu'il était, car en temps de révolution il n'y a qu'une manière de se conserver : c'est de ne point changer au milieu de tout ce qui change ; c'est de maintenir entier son caractère ; de ne pas, un seul jour, donner un démenti à son passé; de supporter patiemment, noblement, non pas la disgrâce d'un prince, ce qui serait bien facile, mais celle du temps, plus triste et plus lourde ; de voir foulé aux pieds par la multitude tout ce que l'on a vu debout et honoré d'elle, sans en rien abandonner soi-même ; d'être témoin de cette apostasie et de garder sa foi au fond de son cœur , et non-seulement de la garder, mais encore de la montrer, de la professer, d'espérer son triomphe et, dans la mesure de ce qu'on a conservé de forces, de s'y dévouer. C'est ce que fit Tocqueville après le 2 décembre, simplement, sans effort, sans relâche, et avec une fermeté d'âme qui ne fléchit pas un seul instant.

Au milieu de la tristesse profonde qu'excitait dans son âme l'aspect des nouvelles destinées de son pays, Tocqueville résolut d'opposer la force morale à la force matérielle, de remplacer la possession du pouvoir par la dignité, l'action par la pensée ; et dans la sphère, quelque étroite qu'elle fût, laissée à l'indé-

pendance de l'esprit, de travailler à la propagation, ou plutôt au réveil des idées qui peuvent dormir dans le monde, mais ne meurent pas.

Plein de ce sentiment , non-seulement Tocqueville se mit à l'œuvre, mais encore il entreprit de communiquer à ses amis l'ardeur dont il était animé ; et ce fut un vrai chagrin pour lui, en même temps qu'il les trouva tous si sympathiques à son courage et à son succès, de ne pouvoir obtenir de quelques-uns d'entre eux la reprise intellectuelle dont il leur donnait l'exemple. Nul ne fut assurément plus sollicité et plus rebelle à ses instances que celui qui, en écrivant ces lignes , semble y céder aujourd'hui , mais n'écrit, hélas ! qu'une biographie, et ne peut se préserver d'un sentiment amer en pensant à quel prix il accomplit en ce moment le vœu le plus cher de son ami.

Aussitôt après le 2 décembre 1851 , Tocqueville s'était retiré dans sa terre de Normandie.

Il y a certainement dans le silence des champs et dans le repos de la vie privée succédant aux bruits de la cité et aux tumultes du forum quelque chose de délicieux, capable d'enivrer l'âme et de l'élever audessus d'elle-même. C'est une autre vie, un autre monde, et comme uîie autre humanité ; c'est la passion du vrai qui vous saisit au lieu de la passion du succès ; c'est le désir de savoir, et non de réussir ; c'est un superbe mépris pour le nombre dont on était l'esclave : Turba argumentum pessimi. Mais pour sentir ces impressions et pour en jouir , il ne

faut pas avoir l'âme mortellement triste, il faut avoir encore une patrie, il faut n'être pas dans son pays comme un exilé. Toçqueville avait trop de troubles dans l'esprit et trop de révoltes dans l'âme pour jouir de ces douces impressions, Ce n'est donc point pour les y chercher qu'il alla vivre à la campagne, mais pour s'y mettre au travail. Ce travail, ce fut son dernier livre : l'Ancien Régime et la Révolution.

La pensée première du livre date du séjou* qu'il avait fait à Sorrente, six mois auparavant , au commencement de 1851, époque à laquelle, en songeant à l'état de la France, il ne prévoyait que trop déjà le sort qui allait écarter des affaires toute une génération et créer des loisirs qu'il faudrait occuper. C'était le temps où l'Assemblée nationale n'était pas encore morte, mais ou chacun de ses membres sentait que chaque jour la vie se retirait d'elle. Voici ce que, le 10 janvier 1851, il écrivait : 4

« Sorrente 9 le 10 janvier 1851.

« Je suis de plus en plus satisfait de mon séjour à « Sorrente ; la beauté du pays et du climat est incom- « parable, notre habitation est- très-commode. . . Il « ne manquait qu'un peu d'occupation d'esprit, un « amusement de ^intelligence plutôt qu'un travail. Je « commence h, me le procurer. Déjà à Toçqueville « j'avais recueilli quelques-uns de mes souvenirs sur

l. Lettre à Gustave de Beaumont.

« le temps que j'ai passé aux affaires, et écrit quel- « ques-unes des réflexions qui me vinrent à cette « occasion sur les choses et les hommes de ce temps- « là. J'ai repris ce petit travail, qui, comme vous le « jugez bien, ne peut, quant à présent, avoir de publi- « cité ni grande ni petite ; et quoique je n'aie pas « retrouvé le goût et l'entrain que j'y avais mis à « Tocqueville, il suffit pour me faire passer les « heures de la matinée, où j'ai l'habitude de donner « une certaine dose de nourriture à mon esprit. Je a vous lirai cela un jour, quand nous n'aurons qu'à « rabâcher sur le passé. Vous comprenez que les « événements de mon ministère de cinq mois ne sont « rien , mais l'aspect des choses que j'ai vues de si « près était curieux et la physionomie des personnages u m'intéressait. Ce sont, en général , d'assez vilains « modèles dont je fais d'assez médiocres peintures ; « mais une galerie de contemporains fait souvent « plus de plaisir à voir que les plus beaux portraits « des plus illustres morts. Toutefois ce travail , ou « plutôt cette rêvasserie, est loin de suffire à l'activité « d'esprit que j'ai toujours dans la solitude.

« Il y a longtemps, comme vous savez, que je suis <t préoccupé de l'idée d'entreprendre un nouveau livre. « J'ai pensé cent fois que si je dois laisser quelques « traces de moi dans ce monde, ce sera bien plus par « ce que j'aurai écrit que par ce que j'aurai fait. Je « me sens d'ailleurs plus en état de faire un livre au- « jourd'hui qu'il y a quinze ans. Je me suis donc mis,

« tout en parcourant les montagnes de Sorrente, à « chercher un sujet. Il me le fallait contemporain, et « qui me fournît le moyen de mêler les faits aux idées, a la philosophie de l'histoire à l'histoire même. Ce sont a pour moi les conditions du problème. J'avais souvent « songé à l'empire, cet acte singulier du drame encore « sans dénoûment qu'on nomme la révolution fran- « çaise, mais j'avais toujours été rebuté par la vue « d'obstacles insurmontables et surtout par la pensée « que j'aurais l'air de vouloir refaire des livres céo lèbres déjà faits. Mais cette fois le sujet m'est ap- « paru sous une forme nouvelle qui m'a paru le rendre « plus abordable. J'ai pensé qu*il ne fallait pas entre- « prendre l'histoire de l'empire , mais chercher à « montrer et à faire comprendre la cause, le carao- « tère, la portée des grands événements qui forment « les anneaux principaux de la chaîne de ce temps ; « les faits ne seraient plus en quelque sorte qu'une « base solide et continue sur laquelle s'appuieraient « toutes les idées que j'ai dans la tête, non-seulement « sur cette époque, mais sur celle qui Ta précédée et « suivie, sur son caractère, sur l'homme extraordi- « naire qui l'a remplie, sur la direction par lui donnée « au mouvement de la révolution française, au sort de « la nation et à la destinée de toute l'Europe. On « pourrait faire ainsi un livre très-court } un volume « ou deux peut-être, qui aurait de l'intérêt et pource rait avoir de la grandeur. Mon esprit a travaillé sur « ce nouveau cadre et il a trouvé, en s'animant un

« peu, une foule d'aperçus divers qui ne l'avaient pas «c d'abord frappé. Tout n'est encore qu'un nuage qui « flotte devant mon imagination ; que dites-vous de la « pensée mère? . • . . »

Le nuage se dissipa, et Tocqueville, rentré dans la vie privée, se mit à l'œuvre. On comprend quelle en était la difficulté; Tocqueville, qui voulait surtout peindre la révolution et ses effets, fut tout d'abord amené à l'étude des temps qui l'ont précédée, comme pour connaître l'effet on recherche la cause. Il entreprit de retrouver £t de décrire l'état social et politique de la France avant 1789. Il avait ainsi à faire, pour l'ancienne France, quelque chose d'analogue à ce qu'il avait fait pour l'Amérique du Nord. Mais au lieu de travailler, comme aux États-Unis, sur un pays et sur des institutions placées sous ses yeux, il avait à peindre une société morte, des temps et des institutions qui ne sont plus, et dont il fallait qu'il commençât par retrouver la structure pour en tracer l'image. Or, on se fait difficilement une idée delà peine qu'on a déjà, même après moins d'un demi-siècle, à ressaisir les traces de ce qu'a détruit ou transformé une grande et soudaine révolution. Tocqueville y appliqua toutes les forces de son intelligence, en analysant, avec sa prodigieuse sagacité, les éléments dont se composait la société civile et politique en France, avant et après 1789; il fit de chacun d'eux une étude approfondie pour laquelle il se livra à des recherches considérables. Il dut beau-

coup pour ce travail aux grandes bibliothèques de l'État , mais nulle part peut-être il ne puisa plus de documents utiles que dans les archives des anciennes administrations provinciales, et notamment dans celles de la généralité de Tours. L'intérêt de ces recherches, joint à celui de sa santé, qui lui recommandait le climat tempéré de la Touraine, le fixa à Saint-Cyr, près de Tours, pendant une partie de l'année 1854.

Mais pour l'étude de son sujet, il ne se borna pas à la France : il voulut revoir l'Allemagne, où toutes les traces de l'ancienne société féodale ne sont pas effacées, et où, mieux peut-être que partout ailleurs, on aperçoit les passions d'un pays qui n'a pas encore consommé sa révolution. Il exécuta ce voyage pendant Tété de 1855; et comme, pour une pareille enquêlte, la connaissance de la langue allemande lui manquait, il eut le courage de l'apprendre : ce qu'il fit assez rapidement pour être , en peu de temps, capable de mettre h profit les documents originaux.

C'est au commencement de 1856 qu'il publia la première partie de ce grand ouvrage, qu'il ne devait point, hélas ! lui être donné d'achever.

Le succès du livre fut prodigieux, et aussi grand à l'étranger qu'en France. Il fut aussitôt traduit dans toutes les' langues, analysé dans toutes les revues et dans tous les journaux et salué par un concert de louanges unanimes *•

1. Voir notamment l'article remarquable, publié par la Bévue des Devm Mondes, dans son n* du 1 er août 1856, et dont l'auteur est M. de Rémusat.

Tocqueville ressentit de ce succès une satisfaction qui n'était pas purement personnelle ; il croyait y voir un bon symptôme de l'esprit public , capable encore d'attrait pour les livres où la liberté est passionnément aimée. Si même quelque chose le troublait dans ce succès, c'était qu'il fût aussi général. Il lui semblait qu'il avait droit à quelques attaques des adversaires naturels de ses idées , et il craignait que l'indulgence avec laquelle ceux-ci eux-mêmes traitaient son livre n'attestât moins leur impartialité que l'indifférence du temps en matière politique. Quoi qu'il en soit, le jugement de tous les organes de l'opinion publique fut uniforme, surtout en un point : tous, en louant l'ouvrage, constatèrent dans son auteur un nouveau progrès, un goût encore plus pur, un style plus sobre, une pensée plus ferme et plus sûre d'elle-même.

Tocqueville devait, aux douze années qu'il avait passées dans les affaires publiques, une maturité de jugement et une puissance d'observation qu'il ne pouvait manquer d'apporter dans ses écrits. S'il est vrai que la vie littéraire soit une mauvaise préparation pour la politique, il ne l'est pas moins que la vie politique en est une excellente pour la composition d'un livre, surtout d'un ouvrage où l'étude des faits contemporains se confond avec l'histoire et où l'expérience de l'homme d'État importe autant que le talent de l'écrivain. En jetant un coup d'oeil rétrospectif sur ces longues années, écoulées de 1840 à 1852, pendant lesquelles l'action politique suspendit j^| Tocqueville

la création intellectuelle, peut-être trouverait-on que l'aptitude plus grande qu'il y puisa pour l'exécution de son dernier livre en fut le bienfait le plus certain.

En parlant comme on le fait ici du succès de cette publication , on ne rend peut-être qu'imparfaitement l'impression que produisit, sur l'esprit public, le livre de Tocqueville. Le sentiment qu'on éprouve en le lisant est, en effet, autre chose que le plaisir inspiré par la vue de ce qui est beau. En faisant cette lecture, on a l'âme toute pleine des grands intérêts qui remplissent aussi la pensée de l'auteur. On sait que ce ne sont pas seulement des récits curieux qu'il présente, mais que pour lui l'étude du passé n'est qu'une étude de l'avenir, dont il cherche les secrets et sonde les mystères. On comprend qu'il s'agit là de nos propres destinées et du sort de nos enfants. Il y a, dans le sentiment qu'on apporte à cette lecture, quelque chose de solennel qui ressemble à ce que faisait éprouver aux anciens la consultation de l'oracle. C'est plus que de l'admiration, c'est de l'émotion. Le lecteur pense autant à lui-même qu'au livre, et telle est la foi du lecteur dans les lumières de l'écrivain, qu'en lisant ses prémisses il a hâte d'arriver à sa conclusion.

Bien des gens en Europe, pour savoir le dernier mot sur notre révolution, attendaient cette conclusion. C'était aussi vers elle que Tocqueville dirigeait tous les efforts de son esprit. A vrai dire, le titre de la première partie jj&ule publiée, ne donnait pas une idée parfaitement gjpcte de ce que serait l'ouvrage entier.

Si l'on en jugeait par ces mots l'ancien régime et la révolution, il semblerait que dans Tordre de ses pensées l'auteur fît une part égale à l'étude de l'ancien régime et à celle de la révolution française. II n'en était cependant pas ainsi. Ce n'était point la peinture de l'ancienne société qui était son but final. Il n'em- f pruntait à celle-ci d'autres tableaux que ceux dont il avait besoin pour mettre en lumière et en relief l'état nouveau, 1789, la révolution, ses suites, l'empire et surtout l'empereur. C'est là qu'était le cœur de ses études ; là était la source de ses méditations, de ses anxiétés, de ses alternatives de tristesse et d'espérance. Le vrai titre de l'ouvrage eût été la Révolution française, et c'est celui que Tocqueville eût adopté s'il n'eût pas craint de prendre un titre usé. La Révolution française : c'était là sa pensée, le sujet qui l'obsédait, l'abîme ténébreux où il aspirait à porter la lumière, le problème redoutable dont il voulait trouver la solution.

Mais quelle serait cette solution? Le volume publié ►ne la présente pas et ne pouvait la contenir, puisqu'il n'a d'autre objet que d'offrir une image abrégée du passé. Tout porte à penser que l'ouvrage entier aurait au moins trois volumes. Maintenant on conçoit tous jes regrets que fait naître l'interruption d'une si grande œuvre. On les comprend d'autant mieux que le second volume était déjà très-avancé. Il ne fallait plus à Tocqueville que quelques mois pour l'achever. L'ordre des chapitres en est fixé ; la déduction des idées y est

bien établie, depuis le premier jusqu'au dernier. Quelques chapitres sont non-seulement écrits en entier, mais ont reçu la dernière touche du peintre ; et là où les contours de la pensée ne sont pas encore complètement marqués, ils sont déjà indiqués*

On pourrait sans doute, en réunissant ces précieux matériaux, en les coordonnant, en suppléant ici des pages, là seulement des mots, donner à ce second volume un corps et le livrer à la légitime curiosité du public. Mais qui aurait cette audace? qui l'oserait, surtout sachant le prix que mettait Tocqueville à ne rien publier qui ne fût aussi parfait qu'il était en son pouvoir de le faire? Souvent en marge de ce manuscrit on voit écrits par l'auteur ces mots : Ceci à revoir f ceci à vérifier. Quelquefois en regard d'une opinion exprimée, un simple point d'interrogation marque le doute de l'écrivain et fait pressentir un nouvel examen.

En présence de pareils signes qui attestent des scrupules et des craintes, qui serait plus brave que l'auteur lui-même? qui oserait résoudre les questions posées, prendre les partis délicats, terminer les phrases commencées, mêler son style à un pareil style et infliger à une glorieuse mémoire les fautes et les responsabilités d'autrui? Une telle profanation ne sera pas commise.

Deux chapitres seuls de cette seconde partie, écrits à ce que l'on croit dès 1852, ont été trouvés, dont la rédaction paraît complète et tellement finie que Toc*

queville ne l'eût sans doute pas désavouée. C'est la partie du livre qui dépeint l'état de la France avant le 18 brumaire et montre comment, tout en n'étant plus républicaine, la France n'avait pas cessé d'être révolutionnaire. On ne saurait dire sans doute que l'auteur ne les eût pas retouchés, car il perfectionnait toujours son œuvre ; mais ces fragments peuvent être considérés comme achevés, et on n'hésite pas à les offrir comme un spécimen curieux et précieux de l'ouvrage tout entier, qui malheureusement ne paraîtra jamais. Excepté, en effet, ces fragments de peu d'étendue, on est bien résolu de ne rien publier.

Si on entrait dans une autre voie, où s'arrêteraiton? Faudrait-il, entreprenant sur le troisième volume le même travail que sur le second, s'appliquer à le construire et chercher dans les notes considérables de Tocqueville le mot de cette énigme dont le mystère trouble les esprits? Qui osera fouiller dans ce sanctuaire? Comment apercevoir rien de décisif et de net dans les essais et les tâtonnements de cette libre intelligence qui débutait toujours par le doute, opposait longtemps les unes aux autres les idées les plus contraires avant d'en adopter aucune, et dans sa bonne foi ignorait elle-même *à quelles prévisions d'avenir l'amènerait l'étude du présent et du passé, comme le chimiste, quand il décompose un corps, ne sait pas à quels résultats cette analyse va le conduire.

La seule chose que l'on puisse avancer sur ce point, * parce qu'on la croit certaine, c'est que Tocqueville,

tout en montrant dans l'avenir de grands dangers pour la liberté, avait foi en elle, croyait sinon à sa durée non interrompue du moins à ses retours et à de bons intervalles, et eût brisé sa plume plutôt que de donner une conclusion désespérée.

Mais si on se laissait aller sur la pente où l'on est décidé à se retenir, ce n'est pas seulement la seconde et la troisième partie de ce grand ouvrage que l'on publierait. On ne peut voir les notes considérables écrites par Tocqueville sur la révolution française, attestant les profondes études auxquelles il s'est livré sur toutfe qui, de près ou de loin, se rapporte à ce sujet, sans être frappé de l'importance de ces travaux. C'est un immense arsenal d'idées. Dans telle de ses notes bien des auteurs puiseraient la matière de plusieurs volumes. Elles sont toutes de sa main, car Tocqueville n'avait pas la faculté de travailler avec l'aide d'autrui et ne tirait parti que des recherches qu'il avait recueillies luimême. Lui seul en possédait l'esprit et la clef. Il ne faisait aucun cas des livres que l'on compose avec des livres et n'allait jamais qu'aux sources originales. A ses yeux le principal travail consistait à trouver ces sources; quand il les avait découvertes, il jugeait son œuvre à moitié faite. Ainsi attaché à leur poursuite, il ne s'arrêtait jamais en chemin; il les allait chercher partout, non-seulement en France, mais à l'étranger. 11 était allé en Allemagne pour son premier volume ; il alla en Angleterre, en 1857, pour préparer le second. Rien pour lui ne faisait obstacle à un voyage jugé

nécessaire à ses travaux, pas même l'intérêt de la conservation de la vie, qui cependant était déjà en grand péril, et à laquelle tout changement d'habitudes et de climat pouvait être funeste. On juge par ce qui précède de ce qu'était pour lui la préparation d'un livre. Pour publier un volume, il en écrivait dix, et ce qu'il mettait au rebut comme étude faite pour lui seul eût été pour bien d'autres un texte tout prêt pour l'impression. Ses études sur les économistes et notamment sur Turgot, ses notes sur les cahiers des états généraux, ses observations sur l'Allemagne et sur plusieurs publicistes allemands, ses études sur l'Angleterre, etc., etc., sont autant d'ouvrages tout faits. Mais qui oserait donner au public ce qu'il ne jugeait pas digne de la publicité, et offrir comme des livres ce qu'il ne considérait que conûtme des documents à l'appui de son livre? Comment donner prolixe et délayée cette pensée qu'il ne montrait jamais que concise et qu'il mettait tout son art à condenser? Non-seulement on ne le fera point pour les travaux qu'il avait préparés sur la révolution et sur l'empire, mais on observera la même réserve et le même respect envers ses autres manuscrits.

Un homme tel que Tocqueville, qui ne pouvait vivre sans penser ni penser sans écrire, a nécessairement laissé beaucoup de travaux sur des sujets divers. Mais à l'exception de quelques opuscules dont on a parlé plus haut, et qui, étant achevés complètement, peuvent être publiés, il n'en a pas laissé un seul auquel il ait mis la dernière main.

Le plus considérable de tous ceux qu'il avait commencés est sans contredit l'ouvrage qu'il avait entrepris d'écrire sur l'établissement des Anglais dans l'Inde; il avait fait de cette grande question une longue étude, et la quantité de documents qu'il avait rassemblés pour la traiter est considérable; le livre est divisé en trois parties, la première a pour titre : « Tableau de Vital actuel dans l'/nde anglaise. » Cette première partie est écrite tout entière et formerait environ 60 pages d'impression. Elle porte pour épigraphe cette phrase : « la Religion des Indous est abominable, la a seule peut-être qui vaille moins que l'incrédulité* » La seconde partie, dont le texte n'est pas encore rédigé, est intitulée : « Effets du Gouvernement anglais sur « les Indous. » L'ordre des idées en est établi et la distribution des matières fixée; enfin la troisième partie est celle-ci : « Comment l'empire des anglais dans « l'Inde pourrait être détruit. »

On ne saurait sans doute imaginer des questions plus graves et plus intéressantes. Mais si l'on pouvait être tenté de rien publier de ce travail, on s'arrêterait tout à coup devant la note placée sur l'enveloppe même du manuscrit, écrite de la main de Tocqueville et dont voici le texte : « Tout ceci n'a de valeur que si je « reprends le projet d'écrire sur ce sujet. J'avais eu, « vers 1 843, la pensée de composer un ouvrage sur « ce sujet qui certes en vaut la peine. Les distractions « de la politique et la grandeur des recherches qu'un « pareil livre suppose m'en ont détourné. »

Tocqueville ne comprenait une publication qu'à la condition d'un accroissement de gloire pour son auteur; il n'admettait pas qu'on fît un livre pour faire un livre.

Cette disposition explique pourquoi Tocqueville a livré si peu à la publicité, quoiqu'il ait tant créé, et ceci fait comprendre aussi la perfection du petit nombre d'œuvres auxquelles il a permis de se produire au grand jour. Là aussi est le secret de l'extrême répugnance qu'avait Tocqueville à rien publier dans les journaux et môme dans les revues, où l'écrivain est tenu de proportionner à un espace limité d'avance le développement de sa pensée. Aussi n'est-ce que dans les circonstances les plus rares qu'il s'est écarté de la règle d'abstention qu'il s'était imposée.

C'est ainsi qu'en 1836, l'année qui suivit la publication de son premier ouvrage, le directeur éminent d'une revue anglaise {the London and Westminster Review) M. John Stuart Mil], qui depuis a publié tant d'ouvrages d'un grand mérite, ayant demandé à Tocqueville un article sur la France, celui-ci lui adressa un travail très -remarquable intitulé Etat social et politique de la France, et qui a paru dans le numéro de cette revue du mois d'avril 1836, traduit en anglais par M. John Stuart Mill lui- môme. Une autre fois, aussi sur les instances pressantes de M. Aristide' Guilbert, auteur de l'ouvrage intitulé Histoire des Villes de France, Tocqueville lui remit une notice sur Cherbourg, qui a été publiée en 1847 dans cet intéressant recueil, et qui mieux peut-être que toute autre

chose montre qu'il n'est point de sujet en apparence petit qui ne s'agrandisse au contact d'un esprit supérieur. Cette notice est un chef-d' œuvre ; la petite ville y disparaît dès la première page pour ne laisser voir que l'historique de son port, c'est-à-dire d'un des plus grands et des plus merveilleux ouvrages de ce siècle.

Lors donc que l'on considère la sobriété qu'apportait Tocqueville dans la publication de ses œuvres, on ne peut qu'apporter la même disposition envers ses manuscrits inédits.

Il a cependant, sous le titre de Souvenirs* laissé un manuscrit très-important qui un jour sera certainement publié et fournira la matière d'un volume in-8\ Ces Souvenirs* écrits à Tocqueville et à Sorrente, en 1850 et 1851, se rapportent surtout à la révolution de 1848 et à l'année suivante. Ils formeront un des éléments les plus précieux de l'histoire contemporaine, mais le moment de les publier n'est pas venu; l'auteur a solennellement exprimé sa volonté que rien n'en soit mis au jour pendant la vie de ceux que cette publication pourrait atteindre.

Mais parmi ses œuvres inédites il en est une, la plus importante peut-être, dont la publication immédiate nous paraît non-seulement possible, mais nécessaire ; nous voulons parler de sa correspondance privée. Tocqueville n'a pas sans doute écrit ses lettres pour qu'elles fussent publiées, mais il n'a rien dit qui interdise de le faire. C'est le sort de tout ce

qui est tombé de la plume des hommes illustres, de ne pas rester longtemps dans Pombre. Déjà plusieurs de ses lettres ont été livrées au public ; d'autres publications partielles et successives, auxquelles présiderait peut-être moins de discrétion et de goût, pourraient avoir lieu, soit en France, soit en Angleterre, si on ne prévenait cet éparpillement fâcheux par une publication collective.

Si nous avions un jugement à porter sur le mérite littéraire de cette correspondance, nous la placerions peut-être, sinon au-dessus, du moins au niveau de tout ce que Tocqueville a écrit et publié; mais ce n'est pas au point de vue de l'art et du talent que ces lettres s'offrent d'abord à nos yeux et que nous les présentons au public. Une lettre est bien moins une production de l'intelligence qu'un sentiment, un rapport intime, un acte de la vie ; c'est la conversation du cœur et de l'esprit. Ce n'est pas une œuvre de la méditation ; c'est quelque chose qui fait partie de la personne, qui lui survit et la continue quand elle n'est plus. Un recueil de correspondances n'est pas une production littéraire ; ce sont les fragments retrouvés d'une vie brisée, que la piété des survivants a recueillis et dans lesquels chacun, suivant la nature et le degré de son affection, se plaît à retrouver le souvenir de celui qu'il a aimé ou admire.

On a dit et répété cent fois que le style c'est l'homme : cela n'est guère vrai du style d'un livre où

Fauteur s'est étudié et a mis tout son art à se montrer tel qu'il veut paraître ; mais cela est plus vrai de la correspondance , où l'homme écrit comme il parle et n'écrit que parce qu'il fte peut parler. Des lettres révèlent quelquefois l'esprit de leur auteur; elles montrent toujours son cœur et son caractère.

Quoique, dans certaines parties de sa correspondance , Tocqueville rencontre sans le chercher un bonheur d'expressions qu'avec plus d'étude il n'aurait pu surpasser, ce que l'on y verra surtout, c'est la place immense que ses amitiés occupaient dans sa vie. Les ouvrages qu'il a publiés font connaître l'écrivain ; ses lettres feront connaître l'homme et le feront encore plus aimer. Elles montreront d'ailleurs l'écrivain lui-même sous un jour nouveau , car Tocqueville excellait dans le genre épistolaire. Aussi une lettre de lui, quelque courte qu'elle fût, n'était jamais reçue avec indifférence. Ceci explique pourquoi toutes ont été conservées et se retrouvent aujourd'hui ; et c'est par la même raison que personne, en nous les confiant, ne nous en a fait l'abandon , et qu'au contraire il n'est pas un de ceux dont nous tenons ces précieuses lettres qui ne nous ait demandé instamment de lui en rendre l'original, à la possession duquel tous attachent un prix extrême ± . Nous n'avons pas besoin de dire que ce vœu sera fidèlement rempli. Tout le monde

1. En exprimant le désir que le renvoi de ces lettres lui soit fait, M. Senior ajoutait : « My children and grand-children will read them with « pride. »

comprendra de même, sans que nous l'exprimions, combien est délicat le procédé de tous les amis de Tocqueville, qui ont remis toutes leurs lettres entre les mains de M ,ne de Tocqueville, à laquelle seule ils reconnaissent le droit d'en autoriser la publication.

Si des considérations diverses ne nous avaient forcé de supprimer, au moins quant à présent, la plus grande partie de cette correspondance, elle serait très-volumineuse. Tocqueville avait beaucoup d'amis. Convaincu que l'amitié est comme la plante délicate qui dépérit faute de culture, il donnait, à sa correspondance avec ses amis, les plus grands soins. 11 écrivait beaucoup de lettres, non parce qu'il était, mais quoiqu'il fût écrivain. En général, personne n'écrit moins de lettres que les hommes de lettres. Ils ont l'air de garder tout leur esprit et leurs idées pour leurs livres. Chez Tocqueville , les lettres étaient un besoin de l'homme; pour lui, la correspondance élargissait le cercle de la vie. II entretenait dans le monde beaucoup de ces relations voisines de l'amitié , qui parfois se confondent avec elle, et à qui , pour le devenir, il n'a manqué que de naître un peu plus tôt. 11 faisait beaucoup pour elles. La difficulté, pour les hommes éminents et illustres, n'est pas de se créer des relations et même des amis, c'est de les conserver. Les soins, la bienveillance, l'affection véritable, retiennent seuls ce que le succès et l'éclat ont attiré. 11 était, du reste, aussi fidèle à ses relations qu'à ses intimités;

de là ses nombreuses correspondances tant en France qu'à l'étranger.

La plus ancienne de toutes par sa date, et peut-être aussi la plus remarquable, est celle qu'il a entretenue avec un de ses cousins, vieil ami de son enfance, le comte Louis de Kergorlay. Cette correspondance est si propre à jeter sur le caractère de Tocqueville les plus vives clartés, qu'il convient d'expliquer, au moins, en quelques mots, les circonstances dans lesquelles elle s'est produite et poursuivie pendant plus de trente années. Alexis dç Tocqueville et Louis de Kergorlay présentent le phénomène de deux hommes qui, profondément divisés par la politique, n'ont jamais cessé d'être unis par les liens de la plus étroite intimité : l'un, Louis de Kergorlay, le lendemain de la prise d'Alger, à laquelle il avait concouru comme officier d'artillerie, donnant sa démission plutôt que de se rattacher au gouvernement de Juillet ; l'autre, Alexis de Tocqueville, prêtant serment à ce gouvernement, sans élan, il est vrai, mais sans restriction ; le premier, si profondément hostile au trône de 1830, que tout d'abord il se trouve impliqué dans une entreprise tentée contre ce gouvernement; le second, persistant dans la voie contraire qu'il a adoptée, entrant dans la chambre élective et y renouvelant son serment; Louis de Kergorlay, réfugié dans la vie privée, et, malgré un rare mérite et de grandes facultés, se plaisant à rester dans l'ombre, pendant qu'Alexis de Tocqueville est jeté dans tout le mouvement et tout

l'éclat de la vie publique ; et au milieu de ces fortunes si opposées, les deux amis restant les mêmes, non-seulement sans un soupçon mutuel ni une amertume, mais sans un ombrage ni un refroidissement.

Aucune épreuve cependant ne leur fut épargnée ; et ce n'en fut pas sans doute une peu cruelle, lorsque Louis de Kergorlay, compromis avec son vénérable père dans l'affaire du Carlo- Alberto, fut traduit devant la cour d'assises de Montbrison, poursuivi par le gouvernement auquel Alexis de Tocqueville s'était rattaché. Tocqueville accourut au secours de son ami, le défendit avec chaleur, non comme on défend un accusé, mais comme un ami dont on s'honore, prononça de touchantes paroles, qu'on tâchera de recueillir pour les placer à la fin de ce volume , et ce devoir de cœur accompli, continua de suivre en politique ses propres voies.

Il y avait évidemment entre ces deux natures, d'ailleurs si diverses, des causes secrètes de sympathie et de certaines affinités mystérieuses ; et ce qui est remarquable, c'est que ces deux hommes, qui agissaient si différemment, avaient autant de points de contact dans l'esprit que dans le cœur, dans les idées que dans les sentiments.

Jamais il n'est arrivé à Tocqueville de rien écrire, sans soumettre son œuvre à Louis de Kergorlay. Combien de fois, arrêté dans son travail, découragé, désespéré, il est allé trouver Louis, qui, d'un mot, écartait le nuage, et le remettait dans son chemin ! On

fOO NOTICE.

se ferait difficilement une idée du secours que Tocqueville trouvait dans cette intelligence si étendue, si féconde, qui lui était toujours ouverte, et où il fouillait comme dans une mine inépuisable, sans en jamais trouver le fond.

Ce qui les séparait en politique est du reste une des principales causes de l'intérêt et de la valeur morale de leur correspondance. Tocqueville sait que dans cette âme amie il y a une zone qui lui est interdite et avec laquelle il ne doit pas* communiquer : c'est celle de tous les sentiments et de toutes les impressions qui se rapportent h la politique pratique. Il est ainsi contenu, quand il lui écrit, par des limites posées à l'avance, dans une sphère générale toute philosophique et supérieure. C'est quelquefois une gêne pour son esprit et pour son cœur; le plus souvent, c'est une protection pour son intelligence qui se trouve là comme dans un lieu d'asile, où elle se réfugie de temps à autre, ou plutôt vers lequel elle s'élève quand elle peut s'échapper des liens qui l'attachent aux luttes politiques et aux affaires.

Au contraire, parce que la politique contemporaine y occupe une grande place, la correspondance d'ailleurs extrêmement remarquable de Tocqueville avec plusieurs de ses amis est le plus souvent impossible à publier. Tel est, notamment, le caractère d'une foule de lettres adressées à MM. de Corcelles, Ampère, le comte Mole, Dufaure, Lanjuinais, Freslon, Charles Rivet, M. et M"" de Circourt, M. Duvergierde Hau-

ranne, etc., etc. On a été obligé de faire un choix parmi ces lettres; celles que l'on publie ne sont pas toujours les plus intéressantes, mais celles que l'on peut publier. Il y a des correspondances qu'il a*fallu supprimer presque entièrement, quoique charmantes/ parce qu'elles sont ou trop politiques ou trop intimes :. ce sont celles que Tocqueville entretenait avec ses* plus proches, notamment avec ses frères, et, si l'indul-. gence affectueuse de ceux-ci me permet ce rapprochement , avec l'ami qu'il traitait comme un frère, avec l'auteur lui-mêgie de cette notice. Celui-ci^est en possession de 300 lettres qui ne conviendraient point à la publicité.

Il y a une correspondance de Tocqueville qui, au milieu de circonstances très- différentes, présente, quelques analogies avec celle qu'il a entretenue avec Louis de Kergorlay, et à laquelle on doit une mention particulière, parce qu'en prouvant encore une fois la, profondeur de ses amitiés, elle met à découvert, mieux peut-être qu'aucune autre; le fond de son âme, son vrai caractère , ses véritables opinions et ses sentiments. C'est sa correspondance avec Eugène Stoffels.

Alexis de Tocqueville et Eugène Stoffels, dont la liaison datait du collège de Metz, s'étaient séparés au sortir des bancs, âgés chacun de seize ans. Rien d'ailleurs ne semblait devoir les rapprocher; ce n'était pas l'identité des positions et la conformité des habitudes : l'un vivait à Paris avec une fortune indépendante, l'autre en province, du produit d'un petit em-

ploi financier; ce n'était pas non plus la sympathie mutuelle qui s'établit quelquefois entre deux grandes intelligences : Eugène Stoflels avait la distinction, mais -non la supériorité de l'esprit. Quel était donc le lien entre eux? Eugène Stoflels était l'âme la plus pure et le caractère le plus fier qui puisse exister en ce monde. Tocqueville avait un jour aperçu cela, et il lui avait donné son cœur tout entier. Quoique pour Tocqueville la valeur intellectuelle eût un attrait immense, il y avait une chose qui était encore plus puissante sur lui : c'était la valeur morale. Il n'a jamais rien entrepris d'important sans consulter Eugène Stoflels, ni rien exécuté jie grave sans l'en informer; et précisément parce que Stoflels était en dehors de la politique et du mouvement du monde, Tocqueville trouvait un charme extrême à lui confier toutes ses impressions et à mettre sa vie orageuse et compliquée en contact avec cette existence simple et uniforme. Ce qu'il cherchait surtout dans Louis de Kergorlay, c'était un secours pour son intelligence; dans Stoflels, un appui pour son âme, un repos pour son cœur. Eugène Stoflels est peut-être l'homme du monde dont il a le plus recherché l'estime et dont il eût le plus redouté le blâme. Quoique dans les lettres de Tocqueville on voie figurer quelquefois des personnages illustres ou distingués à divers titres, que le lecfeur veuille bien cependant le remarquer, ce qu'il faut chercher dans cette correspondance, ce ne sont point de grands noms mêlés à de grandes ou à de petites affaires ; ceci n'est point

une publication de vanité ni d'orgueil ; mais ce qu'on y trouvera, au milieu de noms quelquefois obscurs ou inconnus, ce sont des idées et des sentiments exprimés dans un style plein de charme et de grâce. Dans le choix des lettres publiées, on a considéré la lettre en elle-même, bien plus que le nom de celui auquel elle était adressée.

La correspondance de Tocquevillë avec des Anglais distingués occupe une assez grande place dans ce recueil; notamment celle qu'il a entretenue avec MM. W- N. Senior, Henry Reeve, M me Grote, John Stuart Mill, lord Radnor, sir George Cornwall et lady Thereza Lewis, M m€ Àustin, lord Hatherton, W. R. Greg, sir James Stephen, etc., etc. Cette partie de la correspondance de Tocquevillë occuperait une place bien plus considérable, si, ici encore, on n'avait été arrêté par l'objection des nomspropres qui s'y trouvent, et des questions politiques, dont la publicité serait en ce moment soit impossible, soit inopportune. Unjour cet obstacle n'existera plus, et il est permis d'annoncer, qu'en vue de cette éventualité plus ou moins éloignée, tout est déjà prêt pour une publication ultérieure et complète.

Tocquevillë aimait et honorait dans l'Angleterre un pays libre ; et il faisait trop de cas de la valeur individuelle des hommes pour n'être pas sensible aux qualités particulières qui distinguent les Anglais et qui rendent les relations avec eux si sûres, les amitiés si solides, les engagements si sérieux.

Ses rapports avec M. Henry Reeve datent de 1835, c'est-à-dire de la publication de La Démocratie, dont M. Reeve donna au public anglais une excellente traduction. M. Reeve n'avait point alors la réputation qu'il a, depuis, justement acquise à plusieurs titres. Cependant, quoique devenu secrétaire du Conseil privé de la Reine, ensuite principal rédacteur du Times, puis directeur de la Revue d'Edimbourg, à la tête de laquelle il est encore aujourd'hui, il n'estima pas qu'il fût au-dessous de lui de continuer de traduire Tocqueville, et la traduction anglaise de l'Ancien Régime et la Révolution est également son ouvrage. Tocqueville savait assez parfaitement l'anglais pour juger son traducteur; il faisait grand cas d'un pareil interprète, qui, d'ailleurs, était devenu un ami.

Ce n'était pas seulement l'intérêt de la traduction qui avait fait naître et maintenu ces rapports affectueux. Jamais Tocqueville n'oublia l'hospitalité bienveillante et douce qu'en 1835, étant malade à Hampsteed, où il s'était réfugié, il trouva dans la famille de Henry Reeve. Le souvenir de M" 1- Reeve, si bonne, si simple dans sa bonté, ne lui revenait jamais sans le toucher. De là datent aussi ses rapports avec la sœur' de M™ Reeve, M ,n€ Austin, dont tout le monde connaît et estime les travaux littéraires.

C'est à la même époque que commence sa correspondance avec M. W. Nassau Senior, l'un des premiers économistes de l'Angleterre, l'homme de notre temps, peut-être, qui connaît le mieux son pays et les pays

étrangers, et qui, mettant à profit les rapports jqu'il entretient avec les hommes les plus distingués de l'Angleterre et du continent, rédige des mémoires qui sont déjà comptés avec raison comme un des éléments les plus curieux de l'histoire contemporaine. On comprend de quel prix devait être pour M. Senior un homme tel que Tocqueville, dont la conversation était une mine inépuisable d'idées 4 .

C'est aussi du même temps et seulement un peu plus tard que datent les premières lettres de Tocqueville à M ra<r Grote, cette femme distinguée tout à la fois par l'esprit et par le cœur, et qui seule eût honoré le nom qu'elle porte, si son mari, M. G. Grote, l'auteur de la meilleure histoire de la Grèce qui ait été écrite, ne l'eût lui-même illustré 2 .

Quelques-unes de ses correspondances ne datent que des dernières années de sa vie ; telles sont celles qu'il a entretenues avec M. W. R. Greg, avec lady Thereza Lewis et avec sir Georges C. Lewis, cet

1. Telle est l'importance qne M. Senior attache aux conversations de Tocqueville, qu'après les avoir recueillies, et en quelque sorte daguerréotypées, avec le plus grand soin, il les a fait couvrir d'une magnifique refiuw. Elles forment 3 volumes in-4°, portant les titres qui suivent : le premier volume, Tocqueville during the Republic; le second, Sorrento and Paris; le troisième, Tocqueville during the Empire : 4851 to 4858. Par un procédé plein de délicatesse, tyl. Senior a fait hommage à M me de Tocqueville de ce précieux souvenir, en lui abandonnant le soin d'en faire ud jour, et à l'heure qu'elle jugera opportune, la disposition qui lui plaira.

2. L'Histoire de Grèce, de M. Grote, forme iî volumes in-8\ Outre ce grand ouvrage, Grote a écrit avant 1832 un certain nombre de brochures relatives à la réforme Darlementaire, et en 1847 quelques lettres remarquables sur les disputes de l'Église protestante et de l'Eglise catholique en

esprit si sensé et si original, qui allie si singulièrement la passion de la science et la pratique des affaires, l'érudition et l'administration ; cet homme d'État qui, pendant qu'il était chancelier de l'Échiquier, trouvait le temps d'annoter les fables de Babrius, et qui, aujourd'hui ministre de l'intérieur, est plus occupé peutêtre d'éclaircir les dissensions intérieures qui troublérent les ministères de lord North et de M. Pitt, que de combattre les difficultés présentes qui peuvent amener la chute de l'administration dont il fait partie *.

La dernière correspondance de Tocqueville, celle dont la durée a peut-être été la plus courte et la mieux remplie, est celle qu'il a eue avec M me Swetchine, et dont M. le comte de Falloux, dans son beau livre publié Tan dernier 2 , a déjà donné des fragments. 11 suffit de lire l'ouvrage de M. de Falloux pour comprendre le charme singulier de M m€ Swetchine, l'attrait de son salon, là séduction de son esprit et de son caractère, l'influence extraordinaire qu'elle prenait sur tous ceux qui l'ap-

Suisse. Il a été récemment élu membre correspondant de l'Institut. M"" Grote, qui a dernièrement publié sur Ary Scheffer l'intéressante Notice que tout le monde a lue, n'avait jusque-là rien fait paraître sous son nom; mais les nombreux articles qu'elle avait insérés dans les revues à différentes époques depuis trente ans avaient souvent percé le voile de l'anonyme; et chacun sait notamment que c'est de sa plume qu'est sorti l'article remarquable publié en 1854 dans la Revue d'Edimbourg sur la vie et les ouvrages de Thomas Moore, etc., etc.

1. Sir G. G. Lewis a publié un grand nombre d'ouvrages dont les principaux sont: Irish disturbances, 4856; — Government of DependencUs, 4837; — Method of observation and of reasoning in Politics; — Influence ofautorityl in mat t ers of opinion; — Inquiry into the credibility ofthe êarly Roman history; — On the use and abuse of certain political ternu; — Fables of Babrius with, notes, etc., etc.

î. Madame Swetchine, sa Vie et ses OEuvres. 2 vol. in-8».

prochaient, et à laquelle Tocqueville échappa d'autant moins, que M m * Swetchine dut mettre plus de prix à exercer, sur un homme tel que lui, tout son ascendant.

On remarquera que dans ce recueil on n'a jamais, en regard des lettres de Tocqueville, placé celles des personnes auxquelles il écrivait. Peut-être aurait-on aimé quelquefois à connaître la lettre du correspondant, comme on aime à voir la demande à côté de la réponse. Mais si on fût entré dans cette voie, quelle eût été la limite? On se l'est interdite absolument; on y a fait une seule exception pour une lettre de M. le comte Mole, qui se rapporte à un acte de la vie politique de Tocqueville, pour lequel cette lettre est une pièce justificative.

Il existe encore d'autres lettres dont on ne parle pas ici , et dont on ne peut pas parler : ce sont celles de Tocqueville à sa femme. Quand on songe que dans les circonstances, à la vérité rares, où il était séparé d'elle, il n'était jamais un seul jour sans lui écrire et sans lui rendre compte de toutes ses impressions avec un entier abandon, on conçoit tout ce que doivent renfermer de pareilles lettres, et quel jour elles répandraient sur le caractère et le cœur de celui qui les écrivait.

Dans les derniers temps, Tocqueville écrivait plus de lettres qu'il ne l'avait jamais fait. Depuis que l'action politique lui manquait, il avait plus de loisirs; et puis il y a un âge de la vie où il semble que le monde devienne chaque jour plus étroit, et où l'on s'efforce

de l'élargir ; c'est celui où, jugeant mieux les hommes, on ne les compte plus par leur nombre, mais par ce qu'ils valent réellement, et alors on trouve que le monde est petit. Alors, en dépit des distances, on va chercher cette valeur si rare partout où elle existe. C'est ainsi que Tocqueville avait été amené à étendre le cercle, non-seulement de ses relations, mais de ses affections elles-mêmes.

11 est d'ailleurs remarquable, qu'au milieu des .événements qui avaient détruit tant d'existences individuelles, la sienne se fût augmentée; et jamais il n'avait eu, à l'étranger, une existence plus grande que-depuis qu'il avait cessé d'en avoir une officielle en France. On en jugera par un seul exemple.

Nous avons dit plus haut que le besoin des recherches nécessaires pour l'exécution de son second volume l'avait, en 1857, conduit en Angleterre, où il existe une collection très-précieuse et unique de documents relatifs à la Révolution française. Là, grâce au respect qu'inspirait son caractère personnel, il fut autorisé à compulser librement les archives publiques et à y prendre connaissance de toutes les correspondances confidentielles du gouvernement anglais avec ses agents diplomatiques sur le continent à cette époque. Désirant d'ailleurs se livrer tout entier et sans distraction à l'objet de ses recherches, Tocqueville s'était appliqué, pendant son séjour à Londres, à ne voir, que les personnes dont le concours était nécessaire au but spécial de son voyage. Cependant il ne put qu'im-

parfaitement échapper aux témoignages dont il était l'objet, et que dans un pays libre on se plaît à donner aux hommes sortis dignement du pouvoir. Lord Lansdowne, lord Radnor, lord Stanhope, lord Maccaulay (de glorieuse et respectable mémoire), lord et lady Granville, lord Hatherton, sir Georges et lady Thereza Lewis, de même que ses anciens amis Reeve , Senior, iîrote, etc., etc., lui prodiguèrent à l'envi toutes les marques possibles de sympathie et d'affection. Le prince Albert lui-même voulut le voir et lui exprimer sa haute estime. Mais un dernier hommage, auquel assurément il n'était pas préparé, lui était réservé. Au moment où il quittait l'Angleterre pour retourner en Normandie, il reçut l'avis qu'un bâtiment de la marine royale était mis à sa disposition pour le reconduire dans le port de France où il lui plairait de se faire débarquer. L'ordre avait été donné par le premier lord de l'amirauté, sir Charles Wood, qui avait cru devoir cette marque de haute courtoisie à l'hôte illustre que l'Angleterre possédait et dont elle était Hère : noble hommage qui honore autant celui qui le rend que celui qui le reçoit, et qui n'est pas seulement l'acte d'un ministre, mais encore celui de tout un peuple, sans l'assentiment duquel il eût été impossible. 11 n'y eut qu'une voix en Angleterre pour applaudir à ce procédé, si éloigné des hommages publics, qu'en d'autres pays on tient exclusivement en réserve pour les personnages officiels. Quoiqu'il sentît vivement le prix d'un pareil honneur, Tocqueville ne s'en montra

point ébloui ; et pour s'en convaincre, il suffit de voir le ton simple dont il raconte lui-même l'événement à ses* amis :

« J'ai été en Angleterre, écrivait-il, le 25 juillet « 1857, avec des témoignages de considération si u nombreux et si marqués, que j'en ai été presque aussi « confus que content. Tout le monde politique m'y a « comblé d'égards et d'attentions

u Enfin sir Charles Wood, apprenant que je demeu- « rais près de Cherbourg et y retournais, a mis à ma « disposition un petit bateau à vapeur qui m'a ra- « mené directement de Portsmouth à Cherbourg , « mardi dernier, à. la grande stupéfaction des natu- (i rels du pays, qui s'attendaient à voir sortir du <( bateau à. vapeur au moins quelque prince, et qui « n'ont aperçu que votre serviteur 4 . »

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