Correspondance et souvenirs (de 1805 a 1864)
En revenant en France, après une absence de seize mois, Jean-Jacques n'hésitera plus sur le choix de sa carrière. A l'amant passionné va succéder un ami dont l'affection ressemblera bien vite au dévouement du meilleur des fils. Cette affection gardera, jusqu'au dernier jour, une expression admirative et tendre ; le poëte saura trouver encore des accents qui rappelleront les émotions disparues, mais c'est à la mémoire du passé que son imagination les empruntera.
La réalité dans l'avenir avait été prédite par Jean- Jacques lui-même quand il disait à Mme Récamier, au début de sa courageuse entreprise : « Après ce temps d'épreuve et de travail austère, j'irai vers vous, la tête débarrassée de fantômes, le cœur plein d'un attache-
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ment auquel vous croyez. Quoi qu'il arrive alors, les deux personnes dont ma vie ne pourra jamais se séparer, c'est mon père et vous. »
Quelques mois après son retour d'Allemagne, le voyageur compose une nouvelle, où lui-même se met en scène sous le nom de Christian. A des souvenirs teutoniques et Scandinaves , il mêle les exaltations de sa jeunesse et cherche à caractériser la susceptibilité nerveuse et maladive dont son âme a souffert. Quand apparaît dans ce récit Mlle Brigite Hudson, son héroïne, il est facile de reconnaître cette touchante Clémentine, qu'une mort imprévue vient d'arracher à son fiancé et dont André- Marie avait été amoureux pour son fils.
Trente ans plus tard Jean-Jacques a donné place à cette nouvelle dans un volume non publié, où il a rassemblé ses impressions d'Italie. Ce volume a pour titre Christian ou F Année romaine; c'est lui qui continue à être Christian.
Jaloux de poursuivre son but et d'aller étudier sur les lieux, l'histoire des littératures et des peuples, pendant l'automne de 1 828, il s'installe tout seul, en Normandie, près de Cherbourg, sur les bords de la mer, dans le vieux château de Bretteville. « Je viens de faire, écrit-il, une longue tournée, cherchant les traces de mes bons amis, j'ai eu le bonheur d'en découvrir beaucoup , et me suis même assuré de l'existence d'une petite Scandinavie à l'extrémité la plus septentrionale de la basse
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Normandie, cette pointe de terre était séparée du reste par un retranchement qui traverse tout l'isthme et qui porte le nom de la Hogue, c'est-à-dire enceinte en danois; là, j'ai reconnu des tombes, surtout des autels de pierre exactement pareils à ceux qu'on rencontre à chaque pas aux environs de Copenhague et en Norwége ; chez les paysans, j'ai saisi des ressemblances avec les superstitions populaires du nord ; dans le patois normand des mots suédois et danois. Me voilà en mesure de terminer mon chapitre de la Scandinavie en France; les ruines, l'architecture gothique, l'archéologie, les analogies qui existent entre les arts et la poésies des différents âges; tout cela me ravit. » Mais il faut retourner à Paris solliciter la place de maître de conférence.
Vers cette époque, une bronchite chronique, entretenue par les fatigues de deux cours, menace très-sérieusement la santé d'André-Marie ; un hiver dans le Midi lui est impérieusement ordonné. Son fils, malgré des obligations de carrière qui le réclament ailleurs, veut absolument l'accompagner à Hyères. Des embarras d'argent compliquent les ennuis de ce triste départ.
André-Marie, depuis qu'il est malade, s'est moins que jamais rendu compte de sa situation financière ; il faut à tout prix lui éviter les préoccupations de ce genre; mais les ressources de Jean-Jacques sont si modestes, que toutes combinaisons matérielles et confortables deviennent difficiles. La voiture publique n'est plus pos-
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sible, on doit marcher à petites journées et prendre la poste. Grâce à des prodiges d'industrie Jean-Jacques parvient à trouver, sur ses économies, la somme de 300 francs pour acheter une calèche : quelle calèche! Il apaise les scrupules de son père en déclarant qu'on lui a prêté ce véhicule, et fournit aux dépenses indispensables du moment, avec un des derniers billets de mille francs de son capital.
Sur la route de Lyon, le malade, entouré de couvertures et d'oreillers, à demi couché au fond de la voiture à côté de Dugas-Montbel, sans égard à l'état de sa poitrine, entretient des heures entières ses deux compagnons de la classification des sciences humaines. « Mon inquiétude et mon admiration n'avaient point de bornes », disait Jean-Jacques en racontant les péripéties de ce voyage.
De J.-J. Ampère à Madame Récamier.
Hyères, 20 octobre 1829.
« Que vous êtes bonne, madame, de m'avoir envoyé une lettre si aimable et si détaillée; j'ai l'orgueil de penser'que vous n'en avez pas écrit de plus longues en votre vie.
« Mon père tousse toujours; son rétablissement sera très-long, mais je commence à être certain qu'il se rétablira; il y a dans cette pensée bien du courage. Notre existence est presque arrangée : avec des promenades en voiture, des parties d'échecs, des lectures à haute voix, j'espère qu'il viendra à bout de son temps, surtout s'il peut s'occuper d'une classification des sciences qui sera une chose fort remarquable; comme c'est un sujet où* je puis le suivre, il a le plaisir de me communiquer ses idées à mesure qu'elles viennent ; le difficile est de ne pas le laisser trop parler.
« Pour moi, j'ai repris mes travaux. Comme nous nous couchons tôt, je puis me lever de grand matin et consacrer régulièrement quatre heures avant le lever de mon père à mon ouvrage ; je crois que ces quatre heures et ce que je rattraperai à la volée le reste du jour l'avanceront beaucoup. J'aurai des ressources ici sur lesquelles je ne comptais pas : j'y ai trouvé, qui l'aurait cru ? un homme qui adore le sanscrit et la géologie. Malheureusement, Thierry demeure à une lieue. Je lis le soir avec délice un roman de Cooper, ou de Mme de Souza : personne n'aime autant les romans que moi. Il m'est tombé aussi sous la main un livre assez amusant : ce sont Les Promenades dans Rome, de cet original de Beyle, dont le nom de guerre est Stendhal; il a le mérite de me rappeler très-vivement un des temps les plus doux et les plus agités de ma vie.
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«. Je vais écrire à Mérimée pour l'affaire dont vous me parlez. Merci de l'intérêt que vous prenez à mes amis. Vos Chambres vont s'ouvrir, quel moment ! Il faudrait être à Paris, mais, hélas ! le temps sera-t-il assez beau pour hâter notre retour ?
« Adieu, pensez quelquefois à moi dans le nouvel appartement.
De J.-J. Ampère à Madame Récamier.
Hyères, j novembre 1829.
« Sautelet me dit que l'on vient de fonder à Marseille un Athénée auquel s'intéresse et souscrit tout ce qu'il y a de mieux dans cette ville. Le comité a écrit à Mignet pour réclamer un professeur de littérature : celui-ci me demande si cette position me conviendrait; ma première pensée est de m'adresser à votre amitié et à votre tact. Donnez-moi vos conseils? Ce cours durerait six mois, me vaudrait 4 à $,000 francs ; ce serait, il me semble, un bon début ; l'argent arriverait fort à propos pour les finances de mon père ; je me déciderais à le laisser ici où il est parfaitement , en considération du service que cela pourrait lui rendre. Je ne serais qu'à vingt lieues de
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distance, avec la possibilité de me rapprocher en un instant. D'ailleurs notre séparation ne serait pas longue : ce cours ne commenterait que le mois prochain ; février une fois passé, il pourrait me rejoindre à Marseille. C'est l'opinion des médecins. J'ai écrit ce matin à Sautelet de s'assurer de la solidité de la chose, et lui ai dit de consulter vous et Cousin sur son opportunité. Vous savez bien que vous êtes ma providence ; ainsi, voyez cela avec lui.
« Je vais de temps en temps chez ce pauvre Thierry ; je lui réjouis le cœur en lui parlant et en l'écoutant sur ce qui nous intéresse tous deux. C'est un spectacle déchirant que de le voir se traîner en chancelant, appuyé sur un bras, sans yeux, presque sans jambes, la tête saine et la pensée nette. S'il va à Paris , au printemps, je voudrais bien qu'il entendît votre douce voix.
« Je lui ai parlé de M. de Chateaubriand qui s'occupe de sa chère histoire.
« Adieu. Vous ne pouvez m'envoyer ici votre sourire, votre regard, mais un mot gracieux et tendre, vous le pouvez. Adieu.
André-Marie et Jean-Jacques Ampère
De J.-J. Ampère à Madame Récamier.
Hyères, 22 novembre 1829.
« Que j'ai eu de plaisir à lire votre lettre ! Chaque mot de ce que vous m'écrivez est d'une délicatesse et d'une grâce qui me touchent profondément. Je vous prie de remercier M. Ballanche. Je lui ai envoyé une procuration de 4,000 francs, empruntés sur mon hypothèque ; c'est encore une furieuse brèche à mon pauvre capital, dont j'ai semé la meilleure partie d'un bout de l'Europe à l'autre ; mais quand je serai tout à fait ruiné, j'espère faire fortune. Avec ces 4,000 francs je pourrai payer les dettes pressantes de mon père, en commençant par celle qu'il vient de contracter, sans le savoir, avec son gendre. Le cours eût été une bonne chose, mais depuis que j'ai mis mes affaires en ordre, je n'en ai plus une aussi grande envie ; j'avais un peu perdu la tête en voyant mes plans financiers culbutés, et je voulais à tout prix tirer mon père de là par mon éloquence. Si la nomination arrivait , je l'accepterais par raison, mais un peu à contre-cœur : abandonner mon cher malade deux ou trois mois, même en lui faisant de fréquentes visites, me coûterait beaucoup. S'il commettait quelque imprudence! Il faut vous dire qu'il est d'une témérité extrême dans nos
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promenades en voiture ; au reste, je n'empêche pas grand'chose et tout ce que peut ma piété filiale, c'est déverser avec lui, ce qui nous est arrivé avant-hier, heureusement sans grand inconvénient; mais enfin c'est un repos de se dire qu'on versera ensemble. Et puis, qui écrirait le compte du beurre, des œufs, etc., comme je le fais tous les soirs, notre excellente Marlon ne sachant pas tenir la plume. Qui serait là pour jouer régulièrement six ou huit parties d'échecs par jour? Tout bien pesé, je suis déjà plus que consolé.
«Tenez-moi parole surtout, réservez-moi mes heures. Mon père fera probablement une tournée dans le Midi ; il y tient extrêmement. Je serai alors tout à vous, comme je suis tout à lui. Nous ne jouerons point de parties d'échecs, mais nous causerons, nous lirons. J'aurai trois volumes de manuscrit à soumettre à votre censure. Préparez votre patience. Adieu, je vous aime bien tendrement.
« J.-J. Ampère. »
io André-Marie et Jean-Jacques Ampère.
De J.-J. Ampère à Madame Récamier.
Hyères, 27 décembre 1829.
« J'espère, madame, que cette lettre vous arrivera tout juste le premier jour de l'année où je dois vous revoir. Je ne suis pas, comme vous savez, grand formaliste, mais cette époque me cause toujours une vive émotion. C'est le jour de l'an que, pour la première fois, vous m'êtes apparue tout à coup, en robe blanche, avec cette grâce dont rien jusque-là ne m'avait donné l'idée. Ce moment ne sortira jamais de mon souvenir; toute ma jeunesse s'est passée entre cet instant et celui où je vous écris, et, dans cet intervalle, je vous retrouve à toutes les époques de joie et de peine avec ce charme du premier jour, et de plus tout ce que l'intimité m'a découvert de raison de vous aimer, de vous admirer. J'y pense avec attendrissement en vous écrivant ; je me dis qu'en lisant cette lettre vous serez peut-être aussi touchée de cette affection, si douce, si pure, que rien ne peut altérer, et sur laquelle nous pouvons nous reposer pour tout l'avenir. Mais qu'il est triste de vous dire cela de deux cents lieues, de ne pas aller demain dîner avec vous en famille, avec ceux qui vous entourent. Je me surprends sans cesse à compter les mois, les jours, à mesurer ce qui me reste d'exil; je suis bien impatient de sentir dans
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le passé cette année qui doit finir sans vous, et de gagner celle qui doit me ramener; mais que de semaines encore! Que je voudrais être au printemps! On dit qu'il commence ici au mois de février; pour moi, ce ne sera pas sitôt.
« Ne m'enverrez-vous point pour mes étrennes quelques-unes de ces lignes que vous seule savez écrire? C'est une minute pour vous, et moi je vis bien longtemps sur cette minute-là.
« Mon père tousse un peu; cependant il va déjà mieux; et pourvu qu'il veuille être sage, tout ira bien. J'ai besoin du succès de mon voyage pour m'en consoler.
« Adieu, adieu, soyez heureuse, bien portante, et souvenez-vous de votre ami
« J.-J. Ampère. »
De A. Thiers à J.-J. Ampère.
25 janvier 1830.
« Mon cher Ampère, vous avez fait sur Klopstockun article excellent. Je vais l'insérer1 aujourd'hui ou demain. Hâtez-vous de nous en donner de pareils. Nous