I. Aujourd'hui évèque d'Autun
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chose. Le pauvre garçon fait une classe d'histoire dans un séminaire, mais chaque nom de saint dans son calendrier lui apporte des bouffées romaines , capables de décolorer la vie réelle de Saint-Lô en Normandie. Vous êtes vous-même une des conquêtes de la sainte cité, monsieur, et je me rappelle avec émotion les aimables promenades que j'ai faites à côté de vous, et dont votre savant amour pour ces grandes choses était le meilleur charme! Laissez-moi donc répéter que je vous remercie de la bonté que j'ai ressentie en vous , et dont je garderai une impérissable reconnaissance.
« Parlez aussi à Mme L"% à M. et à Mme C'% de ma reconnaissance ; et de mes respectueux souvenirs à tous ceux qui étaient là , qui m'ont accueilli avec tant d'indulgence.
a Cher monsieur , comptez-moi parmi ceux qui vous aiment avec un cœur sincère. Je ne sais pas dire mieux.
« H. Perreyve. »
De M. le duc de Noailles à J.-J. Ampère.
Paris, 2j mars i8j8.
« Je ne doute pas , mon cher confrère , que vous n'ayez éprouvé un vif et profond chagrin à l'arrivée de iu 20
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l'affreuse nouvelle. Cette perte met le comble à tous nos malheurs ; vous saurez la comprendre comme nous.
« L'hiver dernier, à Versailles, avait été douloureusement pénible, avec quelques symptômes inquiétants. A Mouchy, cet été, la duchesse s'était d'abord trouvée dans un état alarmant, puis, un mieux nous avait rassurés; l'habitude de la voir souffrante entretenait nos illusions. Novembre et décembre se sont assez bien passés; mais le 3 janvier la convalescente, prise de la grippe , s'est couchée, et le 20 février elle s'est éteinte sans angoisse, sans douleur apparente, avec une force d'âme et une résignation qui ne laissait de place qu'à la douceur et à la grâce. Elle est morte comme vous la voyiez dans son salon, son dernier regard a été un sourire ; et cependant elle quittait les deux enfants restés la passion de sa vie, et qui demeuraient entièrement orphelins. Elle me les a confiés ; ils sont à présent chez moi, et continuent leurs études au collège de Versailles.
« Nous ne nous consolerons jamais de cette séparation
« Tâchez de revenir, et conservez-nous une partie de l'attachement que nous avons pour vous.
« Le Duc DE Noailles. »
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D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Paris, 11 avril 1858.
« Je suis arrivé ici depuis dix jours, mon cher ami , et je vous laisse à penser si j'ai souvent parlé de vous avec tous vos amis. Naturellement on vous regrette, on s'explique facilement votre absence, mais on désire surtout qu'elle ne se prolonge pas trop.
« Marie est restée seule à Tocqueville pour quinze jours encore, et vous lui pardonnerez de m'avoir laissé partir sans elle, quand vous saurez ce qui la retient. Elle fait bâtir, sous ses yeux , la fameuse galerie dans laquelle on doit se promener en plein midi et à l'abri du vent ô'amont (^comme on dit), en mettant en ordre des petits papiers? Hélas! quand reverrons-nous ces petits papiers? Je n'ose me flatter que ce soit de sitôt, ni surtout pour longtemps. Je vous assure du moins qu'en attendant, on vous tiendra votre place chaude.
« Plus des deux tiers de ma troisième édition sont épuisés, et le livre continue à bien marcher; cela m'encourage, aussi ne suis-je venu à Paris que pour travailler. Je remplis ma tâche consciencieusement : je passe mon existence aux Archives ou dans les bibliothèques, mais
jusqu'ici l'effort est plus grand que le résultat. J'ai rapporté un certain nombre de chapitres de Tocqueville si fort à l'état de brouillon et d'ébauche que je ne pourrais les lire utilement à personne, pas même à vous; c'est trop informe. J'essaye de me consoler de votre absence en pensant à cela. J'ai vu chez les de Loménie le portrait dont vous m'avez destiné un exemplaire. Je vous remercie de ce souvenir. Cette photographie est très-ressemblante, mais, comme toutes les vôtres , elle reproduit les traits sans la physionomie. Je ne sais si à tout prendre le médaillon qui est à Tocqueville, dans le salon, n'est pas ce qu'on a jamais fait de mieux.
« Point de nouvelles que les journaux ne vous disent. Il est difficile de juger ce qui se passe au fond des esprits. Une seule chose qu'on aperçoit avec quelque certitude, c'est une disposition frondeuse, une grande méfiance de l'habilité du gouvernement à mener les affaires au dedans et au dehors (fait nouveau) , un grand embarras dans les affaires industrielles, et, surtout, un sentiment d'instabilité singulier en présence de ce qui semble si fort. Mon avis est néanmoins qu'il n'y a rien de considérable à attendre , en aucun genre, en ce moment. Nous ne nous brouillerons pas avec l'Angleterre, puisque nous ne lui tenons tête sur rien. Je sais, de source certaine, que les journaux ont reçu l'ordre de ne plus parler de l'île de P**\ Je conçois que les Anglais trouvent parfois que notre constitution a du bon, après tout.
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« Adieu, je vous embrasse de cœur. Donnez-moi bientôt de vos nouvelles.
« A. DE TOCQUEVILLE
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Tocqueville, 2 mai 1858.
« Mon cher ami ,
« Pendant que vous me croyez à Paris, je vous écris de Tocqueville. Voici pourquoi j'ai changé mes projets : ma femme devait s'établir à Chamarande près de sa tante. Comme l'an dernier , j'aurais partagé mon temps entre elle et les bibliothèques; mais nous comptions sans l'Empire qui a transformé tout à coup M. de Persigny en millionnaire ; et sans le hasard singulier qui a voulu que celui-ci employât ses millions (que nous pourrions , je crois , sans métaphore, appeler nos millions) à acheter le château de Chamarande, dans un coin duquel nous avions cherché un asile. Le nouveau grand seigneur a rempli son palais d'ouvriers qui, pour le moment, le rendent inhabitable. Est-ce que je ne vous avais pas déjà raconté cette histoire? Quoi qu'il en soit, cette mauvaise plaisanterie de la fortune a forcé ma femme à changer ses plans. Quand j'ai vu que Marie ne pouvait u. 20.
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arriver, je suis retourné à Tocqueville. Me voici donc ici, jouissant au plus haut degré du printemps dans ma retraite. Peut-être cependant serai-je encore près de mes manuscrits à l'époque où vous viendrez vous-même à Paris, car mon intention est de passer dans cette ville la fin du mois de juillet. Avec quelle joie je vous sauterai au cou si vous vous présentez ! Mais ce qui paraîtrait le comble du bonheur serait de vous tenir au moins quelques semaines ici en août. Figurez-vous que les Beaumont , mari et femme , viennent nous voir à cette époque. Quelle charmante réunion ce serait après cette longue absence ! Que de convenance de sentiments, de pensées, et surtout d'amitié 1 Du reste, cher ami, la vivacité de notre désir sur ce point ne nous empêche pas de comprendre à merveille toutes les raisons que vous pouvez avoir (trop bonnes raisons , malheureusement) pour agir autrement que nous ne souhaiterions. Nous sommes donc tout préparés à admettre ces raisons, mais si elles ne s'opposent pas à votre venue, vous ne nous défendrez pas d'en être très-heureux. Je vous embrasse de cœur.
« A. de Tocqueville. »
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De M. de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Tocqueville, 30 août 1858.
« Cher ami ,
« Votre dernière lettre m'a fait plaisir en réapprenant que vous alliez bien , mais elle m'a affligé en me confirmant ce que je supposais déjà , que la santé de Mme L*** continuait à donner des inquiétudes graves.
« Puisque vous ne pouvez pas venir à Tocqueville , il ne serait pas absolument impossible que nous n'allions cet hiver vous voir à Rome. J'ai été , en somme , assez mécontent de ma santé tout l'été; il y a bien des choses dans celle de Marie qui clochent : nous prenons donc la résolution de partir d'ici vers le 1 5 septembre pour nous rendre à Paris , et là nous consulterons à fond Andral. S'il croit qu'il est sage d'aller passer une saison en Italie, nous gagnerons ce pays à l'automne. J'avoue que malgré l'attrait du climat , nous entreprendrions un pareil voyage cette année malgré nous; car notre présence , pendant longtemps encore , est bien nécessaire à Tocqueville. Il n'y a que vous qui puissiez nous consoler d'une semblable mésaventure.
« Vous avez dû voir dans les journaux que Mme de***, qui préparait la chose depuis longtemps, avait eu l'honneur de faire son entrée en cour à Cherbourg, et qu'elle
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avait eu l'insigne gloire de figurer au quadrille de Leurs Majestés, en ouvrant le bal. Le fait et sa publicité ont fort affligé sa famille, qui a été exaspérée surtout en voyant que ce journal n'avait pas désigné la dame par son titre de façon à ce qu'on ne pût la confondre avec sa sœur. Que ne s'est-elle fait imprimer comme duchesse? disait-on ; quand on aime le carcan , encore ne faut-il pas négliger l'écriteau.
« Tandis que tout était en mouvement pour ces fêtes de Cherbourg, par curiosité bien plus que par zèle , vous savez que nous vivions ici entre bons amis, et allions seulement voir du haut des tours de Tourlaville, le spectacle réellement magnifique d'une des plus grandes flottes qui aient jamais été réunies dans la Manche, et entendre le tonnerre de trois mille coups de canon qui se tiraient plusieurs fois par jour, en forme de saluts. L'odeur de la poudre arrivait jusqu'à nous. J'avais chez moi les Beaumont et les Rivet, puis les Corcelles, qui y sont encore. Inutile de vous dire si tout ce monde-là a parlé de vous.
« Adieu, cher ami, pensez beaucoup à des gens qui vous aiment si sincèrement, jusqu'à ce que vous puissiez les venir voir.
a A. DE TOCQUEVILLE. »
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Souvenirs écrits à Rome en 1862. — « A la fin de juin, pour éviter les chaleurs à Rome, on avait emmené Mme L'M à Frascati, villa Monti. Un mois plus tard, le médecin redoutant pour elle la malaria , exigea impérieusement qu'elle fût transportée en Toscane. Grâce à la sollicitude de mon ami Capponi , nous pûmes nous établir aux environs de Florence, dans une villa qui lui
appartenait. . .
« Tant de souffrances accablèrent alors MmeL***
qu'elle ne put jouir un seul instant de ce beau lieu
« Pénétrée d'une tendresse indicible pour tous les siens, ses enfants et ses amis, elle s'affligeait de sa prostration physique , qui paralysait les témoignages de sa reconnaissance et de ses impressions.
« Je manque de forces, disait-elle, pour vivre de « ma meilleure vie , pour jouir des sentiments auxquels « l'imagination et l'enthousiasme se mêlent ; mon admirait tion pour les beautés de la nature s'affaiblit. » Malgré sa croyance religieuse, plus profonde que jamais, elle se plaignait de ne pas éprouver les mêmes élans vers Dieu. Cette âme, sous l'empire de tant d'épreuves, prenait graduellement d'autres habitudes. Elle changeait de région, s'élevant de jour en jour plus haut , en même temps que les ailes de son imagination terrestre se brisaient.
« En revenant à Rome, au mois de septembre, j'appris la maladie de mon cher de Tocqueville.
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D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Tocqueville, 20 septembre i8$8.
« Mon bon ami, je ne répondrais peut-être pas sitôt à votre lettre, quelque bonne et amicale qu'elle soit, si je n'avais à vous adresser des questions dont les réponses m'importent beaucoup.
a La visite que je viens de faire à Paris, et qui malheureusement a constaté un point d'irritation fort suspect dans les bronches du côté droit, portera vraisemblablement Andral à me conseiller dépasser l'hiver dans le midi. Où m'enverra-t-il, je l'ignore. Je n'ai pas besoin de vous assurer qu'un seul lieu serait de notre goût: celui où vous serez, Rome.
« Dans le cas où nous irions en Italie, j'aurais bien besoin que vous me renseigniez à l'avance sur le meilleur chemin à prendre pour nous y rendre. Savez-vous i° si le passage du mont Cenis est long et difficile; s'il est habituel d'y trouver de la neigé dans les dernières semaines d'octobre? Si
« Me voilà, à peu près, au bout de mes questions; je vous prie d'y répondre immédiatement. « Mille amitiés du fond du cœur.
«A. de Tocqueville. »
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Du marquis Capponi à J.-J. Ampère.
Florence, 24 septembre 1858.
« Mon cher Ampère,
« Je pense à vous bien souvent et à cette famille qui est la vôtre, qui m'intéresse et me touche comme si elle me tenait de près. Espérons dans le climat, dans le temps, dans la jeunesse de la malade et dans l'amour qui l'environne. Un mot de vous me serait précieux.
« Parlez-moi de César, qui va paraître ; de cet Alexandre que j'ai laissé au faîte de la grandeur; mais l'instruction est dans la mort. J'aurais voulu le voir dans son cercueil de cristal : Sarcophago contenîus erit.
« Entretenez-moi de cette chère et inépuisable Rome, dont le sol même était sacré avant le nom ; de cette Rome où nous recherchons sous l'herbe, sous les marbres du Capitule, les traces des premiers pâtres. Votre travail jette la lumière sur tout cela; la forme que vous avez adoptée sera utile au plus grand nombre. Votre livre restera, et on ne pourra désormais aller au Forum sans vous y retrouver. Vos projets conçus à Varranista, il y a vingt ans, sont donc réalisés! Cette pensée doit vous être douce, salutaire, et consoler un peu
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les tristesses qui rendent vos travaux plus sérieux et par là plus forts.
« Mille choses de la part de Vieusseux de Capei. M. Reumont est ici, où son roi vient d'arriver; mais ce pauvre roi est toujours mal, c'est-à-dire il n'est plus rien. Adieu, très-cher Ampère, souvenez-vous de moi comme je me souviens de vous.
« Capponi. »
D'Alexis de Tocqueville à J.-J. Ampère.
Cannes, 16 novembre 1858.
« Mon cher ami ,
« Je n'ai pas trouvé une personne à Paris, médecin ou autres, qui ait été d'avis qu'il fût sage d'aller traiter à Rome une maladie de poitrine commençant. Quand le mal est détruit ou arrêté dans sa marche, qu'il ne s'agit plus que de prendre la précaution d'un hiver dans les pays chauds contre une rechute, sans doute il n'y a pas d'inconvénient à choisir Rome, parce que, à tout prendre, le climat de cette ville, malgré ses défauts, vaut encore mille fois mieux que celui de Paris. Aussi mon intention très-arrêtée est-elle, si l'affection encore légère, à ce que disent les médecins (disent-ils la vérité?), se gué-
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rit, de ne point passer l'hiver prochain soit à Tocqueville, soit à Paris, soit à Cannes, mais bien à Rome. Le moment sera alors venu. Me voici, du reste, établi à Cannes; et, comme je ne suis pas fort, il serait bien déraisonnable, dans la saison où nous voici , d'essayer d'aller ailleurs. Je n'ai donc plus qu'à me persuader que Cannes est excellent; beaucoup de gens de ma connaissance qui y ont habité me l'ont assuré. J'y ai loué pour 4,000 francs une maison de campagne meublée, qui n'a que l'inconvénient d'être un peu trop grande pour un aussi petit ménage que le nôtre, mais qui jouit d'une exposition admirable, en plein midi, à mi-côte en face de la mer. Le voyage nous a très-fatigués, à cause des circonstances défavorables dans lesquelles il s'est fait. Depuis le 2 de ce mois, il règne en France un ouragan de vent du nord qui, sans me faire précisément mal, a cependant rendu tous les détails de la route difficiles. Nous avons heureusement trouvé ici un bon médecin qui aune immense expérience de maladies semblables à la mienne. J'ai bon espoir que ses soins et le soleil me tireront encore une fois du mauvais pas dans lequel je me trouve engagé, je ne sais comment.
« A. DE TOCQUEVILLE
« P. S. — Vous ai-je dit que nous faisions une quatrième édition de V Ancien Régime? Voilà près de 9,000 volumes imprimés en moins de trois ans. Mais